Haïti, lève-toi et marche !

A Dany Laferrière, Prix Médicis 2009

 Un an que la nature, méchante marâtre, t’a, encore, frappé. Très sévèrement. Un an que tu as, encore, pleuré. Que tu as le plus pleuré. Un an qu’on t’a, encore, pleuré. Qu’on t’a le plus pleuré. Un an que tu as, encore, fait pitié. Que tu as, encore, donné raison à tes détracteurs qui te qualifient de terre maudite. Un an, Haïti, que ton nom se confond, dans toutes les mémoires, au malheur, à la catastrophe… à la malédiction.

Un an, Haïti ! Et tu pleures encore ! Tu pleures toujours ! Pas seulement les deux cent mille de tes fils que tu as, en quelques secondes, perdus. Pas seulement les décennies d’ahans que tu as vues s’écrouler en un clin d’œil. Pas seulement ton destin de terre mal-aimée de la nature. Mais ta tragédie d’une mère piétinée par tous, même ses fils.

Oh, Haïti, tu le sais maintenant, tu l’as d’ailleurs toujours su, la nature n’est pas ton seul ennemi. Les tremblements de terre, les catastrophes naturelles de toutes sortes, le cholera et toutes les autres maladies qui ne t’ont jamais épargné ne sont pas tes seuls oppresseurs. L’Occident, la France, l’Espagne et les autres conquérants avides de ton sang ne sont pas tes seuls bourreaux, ô Haïti ! Haïti, tu es malade de toi, de tes propres fils, de ton propre sang. Tu as mal à toi, Haïti. Si dans ton état actuel, on peut encore se déchirer pour le pouvoir sur ton sol, Haïti, tu portes en toi un mauvais sang. Ton sang t’infecte, Haïti ! Les Duvalier se suivent, n’ont pas le même nom, mais se ressemblent. Tous tes dirigeants s’appellent Duvalier, Haïti ! Tous tes politiques sont des Duvalier ! Des hommes-monstres, qui n’ont pas de cœur, qui ne peuvent pas avoir de cœur, pour, enfin, avoir pitié de toi.

Voici un an que tes vrais fils, le bas peuple, ce peuple si magnifique, est debout, toujours téméraire, pour te reconstruire. Que tes belles femmes sont prêtes, comptant sur leur frêle force et leur incommensurable courage, à tout recommencer. Que tes hommes veulent, une énième fois, faire le rite séculaire, celui-là qu’ont toujours fait leurs pères, rebâtir. Mais tes fils aveuglés par le pouvoir et l’or, ceux-là qui ont ton destin en main, ne peuvent pas, ne veulent pas t’aider à te relever. Les Duvalier, tes hommes politiques, tes cauchemars, sont toujours debout. Et toi, Haïti, tu es toujours à genoux, les larmes aux yeux, tendant la sébile, comme un crasseux mendiant, sous le regard presque narquois de la communauté internationale. Tu es demeuré, pendant toute une année, un mangeur de sacrifices !

Haïti, toi l’aînée de toutes les républiques noires ! Toi qui as donné Dany Laferrière, Lionel Trouillot, Frakétienne… Toi la terre-culture ! Toi qui es le symbole de la résistance. Toi qui es le symbole de l’harmonie de la nature ! Toi la perle des Caraïbes, que décrivait Christophe Colomb en 1492 comme une mer de cristal, une côte de sable d’or ceinte de cocotiers, d’abricotiers des tropiques et d’orchidées multicolores… ! Tu es toujours là, pleurant, sale, humilié, malade, raillé… dans la boue ! Oh Haïti !

Non, il temps, Haïti ! Il est vraiment temps que tes politiques s’entendent, qu’ils comprennent que c’est toi qui dois donner l’exemple, le bon exemple, à toutes les autres républiques noires qui ont les yeux fixés sur toi. Que toi, Haïti, qui as donné à tous les peuples noirs le goût de la résistance, de la liberté, tu leur apprennes, enfin, à dissocier une scène politique d’un champ de bataille. Que tu apprennes aux autres républiques noires, tes cadettes, à organiser des élections transparentes et non suivies de violence. Il est temps, Haïti, que ton rayonnement inspire tous les peuples noirs ! Il est temps, Haïti, que tes politiques s’entendent, pour te laver ton éternel affront. Il est temps, Haïti, que tu reprennes ton destin en main.

Et ce jour qui marque le triste anniversaire de ton historique malheur, tous les Noirs qui t’aiment encore, qui t’aiment toujours, malgré tout, et qui croient toujours en toi, qui n’ont que leur cœur à t’offrir, d’une seule voix, te disent, comme les disciples du Christ à ce paralytique qui leur demandait des pièces de monnaie : « Haïti, lève-toi et marche ! ».

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