Christine, pauvre de moi!

Pas trop inspiré ces temps-ci. Je vous fais lire un extrait de la nouvelle « Christine, pauvre de moi », tirée de mon recueil de nouvelles, Le Gigolo de la réforme. Allez, bonne lecture.

Je connus Christine en classe de seconde, quand je débarquai avec ma sale tête remplie des cauris, de perles et d’amulettes en ville. Ayant passé plus de quinze ans au village depuis ma naissance jusqu’à l’obtention de mon brevet du premier cycle, j’étais une vraie cabane en paille et en argile entre ces citadins bien polis, raffinés et surtout très civilisés et qui connaissaient presque tout. Ils parlaient des films français et américains et des artistes de la chanson internationale, avaient des appareils électroniques qui leur permettaient d’écouter la musique et jouer à des jeux qui ne me disaient pratiquement rien juste parce que c’était ma première fois de les voir, et avaient des manières de se comporter très différentes de celle que j’emmenai de mon petit pauvre village. Pour se saluer par exemple, ils avaient des manières très courtoises de se serrer la main, et les filles et les garçons se donnaient de petits baisers sur la joue et des fois sur les lèvres. Ils se familiarisaient vite avec les profs et les désignaient par leurs prénoms alors que moi j’avais la trouille quand ces enseignants rentraient dans la classe. Quant à leurs nourritures, c’était le comble : biscuits, chocolats, crème, yaourt, bonbons, toutes ces choses dont la consommation nous était carrément interdite au village parce qu’elles risquaient selon nos parents de nous gâter les dents, nous donner des maux de ventre et nous rendre impolis. Quand je me rappelle ce que me fit ma mère le jour où elle découvrit dans ma poche un sachet de bonbon ! Elle me passa du piment écrasé dans les yeux et sur le sexe et je fus privé de nourriture pendant toute la journée… Donc, tout sur moi était diamétralement opposé à ces petits marmots gâtés de la ville.

Cependant, quand je remarquai Christine pour la première fois, j’oubliai du coup ce grand gouffre qui nous séparait et décidai de lui faire la cour, croyant que comme au village, Cupidon se promenait toujours avec ses flèches et que pour séduire une fille, il fallait simplement lui écrire une lettre d’amour. Spécialiste en la matière et encouragé par un feuilleton mexicain qui passait en ces moments sur la chaîne de télévision nationale, je lui écrivis un acrostiche dont le premier vers était : « Chaque jour se lèvera avec ses joies et peines » et le dernier : « Et comme le soleil et les roses, éternel sera notre amour ». Mes potes, sincèrement entre nous, essayez d’admirer ce style qui n’avait rien à envier à Ronsard ; contemplez je vous en prie pour quelques minutes, la beauté du dernier vers, où le soleil, symbole de la lumière, et la rose, symbole de la beauté se fusionnent pour produire cette image qu’on donne à Adonis : la lumière rayonnante qui fait apparaître la beauté. Qui est cette fille-là qui ne frémirait devant cette belle composition ? Dites, quelle fille ? Je remis le poème à Christine sous pli fermé mais elle déchira l’enveloppe devant moi, lut le poème et pouffa de rire avant de me lancer à la figure : « Je suis née en ville et je sais voir ». « Christine, essayai-je de lui dire en souriant, écoute-moi, je… » « Mon père est colonel et ne t’accepterait même pas pour un gardien dans sa maison », me murmura-t-elle en me jetant à la figure mon beau poème, celui-là qui aurait battu le record de tous les poèmes romantiques, même ceux de Victor Hugo et de Lamartine, si j’avais vécu au dix-neuvième siècle… «  Christine, je suis… » «  Salopard, villageois, vociféra-t-elle, tu chercheras une copine ici pendant un million d’années et tu n’en trouveras point, imbécile ». Elle s’éloigna de moi en se balançant comme Marimar, cette star exceptionnelle de ce feuilleton mexicain qui fit pendant plus de deux ans la pluie et le beau temps dans le pays. Ah ! les filles africaines, malgré leurs hanches lourdes qui leur causent tous les problèmes du monde pour marcher, elle se punissent à imiter ces sveltes stars ayant adapté leurs corps depuis leur enfance à ces mouvements acrobatiques.

Humilié mais décidé, je pris la décision d’avoir Christine par tous les moyens. J’optai donc pour la première solution que trouvent toujours les Africains à leurs problèmes, la magie noire. Je partis ainsi consulter un charlatan célibataire au village. Bizarre, la cécité africaine. Un célibataire de soixante ans qui devait me faire gagner Christine ! « Mon fils, me fit-il après m’avoir fait boire un verre de liqueur locale et une poudre noire, tu as déjà la fille que tu désires. Elle t’aime follement mais elle ne peut pas le manifester parce qu’il y a des esprits malfaisants qui l’y empêchent. Reviens ici dans trois jours avec une somme de cinq mille francs, un parfum, et un de ses slips. » « Un quoi, papa ? » fis-je étonné, croyant avoir mal entendu, « un quoi de qui » ? « Un slip de la fille que tu désires. Passe par tous les moyens pour l’avoir. Sans cela et cela seul, je ne puis rien te faire. » Je sortis du couvent le coeur gros, prêt à exploser de colère. Où irais-je trouver le slip de Christine ?

Trois jours après, je consultai un autre charlatan qui me réclama le soutien-gorge de ma dulcinée et une petite quantité de son urine. Mais, entre nous, ces charlatans aiment se foutre de nous ou quoi ? Une quantité de l’urine de la fille convoitée pour faire des sacrifices et se faire aimer d’elle ! C’était un peu comme demander un oeil de la mort pour préparer une potion d’immortalité. Allais-je partir me camoufler dans les toilettes de Christine et recueillir son urine dans ma bouche ? Je décidai donc d’oublier ces menteurs, ennemis de l’essor du continent noir et aller du côté opposé, c’est-à-dire vers Dieu. Je choisis donc cette église que je ne sais pas trop où elle situe sa frontière avec l’animisme, vraiment elle n’en diffère en rien. On me fit acheter un litre de miel, un paquet de sucre, de l’ananas et du parfum. La cérémonie se déroula sur la plage à minuit et j’étais mis à genoux sur le sable de la plage, entouré d’une vingtaine de femmes habillées en blanc qui criaient mon nom et celui de Christine. On me frappa très bien pendant une trentaine de minutes avec des rameaux de palmier dans le but de faire sortir de mon corps les mauvais esprits qui étaient cachés en moi et qui éloignaient Christine de moi. Pour terminer, la bouteille de miel me fut remise. Je devais en prendre une cuillerée à soupe chaque matin en invoquant le nom de Christine. Deux mois passèrent mais le miel ne fit même pas courir une mouche derrière moi. Quant à Christine, elle ne me remarquait même pas et ne me répondait pas quand je la saluais.

Je décidai de nouveau de l’aborder, et oublier toutes ces viles superstitions, réconforté par un roman-photo que je lus et qui parlait d’une fille qui accepta un gars qu’elle avait passé plus de cinq ans à rejeter et humilier. Un mardi, après le premier cours, je la suivis quand elle se dirigeait vers la bibliothèque du lycée et l’abordai : « Bonjour Christine », saluai-je calme et cérémonieux.  «Va d’abord apprendre à garder ton sang-froid devant une fille, petit villageois, me lança-t-elle sans même me regarder, je sors avec des stars et non des ânes. » « N’essaie pas de lutter contre toi-même, Christine », récitai-je en imitant un acteur de feuilleton qui avait l’habitude de dire cela à une fille qu’il convoitait. « Dis-moi, quel est ton problème, hein, fit-elle en riant, je vais te montrer mon gars et tu cesseras de m’emmerder. Je n’aime pas du tout me faire voir avec des types comme toi, peux-tu retourner ? J’ai honte de t’adresser la parole. » « Mon seul problème est… » « Impoli, cria-t-elle en battant des deux mains, démon, monstre, villageois, laisse-moi tranquille. »

 

Le Gigolo De La Réforme, Edilivre Aparis, Paris 2009, 256 pages, 18.5 euros

5 réflexions au sujet de « Christine, pauvre de moi! »

  1. Yako! J’aurai aimé terminer cette histoire. Toi même tu charches palabre où il y en pas. On dit d’aller boser, tu vas chercher femme. Bien que tu sois « villagois », tu avais au moins l’esprit romantique.

  2. Mon cher Ouedra, termine l’histoire en me mettant dans la position du gagnant. C’est-à-dire imagine que j’ai eu la nana, même si c’est pas la vraie histoire. Cela fera beaucoup de bien à mon pauvre personnage.
    Amitiés

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