Lettre ouverte à Mongo Beti

 

Mongo Beti


Cher aîné,

Je ne sais comment me présenter, comme jamais tu ne m’as connu. Tu quittais ce monde, en 2001, quand j’étais encore presque un petit garçon rêveur amant des lettres et des mots, construisant dans une imagination puérile une future vie d’écrivain aussi brillante que la tienne. Je ne peux donc pas facilement me présenter, comme je ne sais par où commencer, pour que tu aies une idée de qui je suis. Sache simplement, cher aîné, que je fais partie de ces âmes à qui tes mots, tes phrases, tes livres ont donné une véritable envie d’écrire, ces têtes laineuses qu’a lavées la force de ta verve. Une âme qui ce soir médite, médite devant ta mémoire, devant ton portrait, devant toi…

Je suis debout devant un portrait, un portrait de toi, cher aîné, un portrait accroché dans une librairie de Yaoundé, la Librairie des Peules Noirs. Ta librairie. Je te fixe dans ce portrait, qui comme presque tous tes portraits, montre un homme serein au regard perçant, un combattant se reposant sous une tente, une main posée sur son arme, l’autre soutenant son menton, pensant à l’issue du énième combat qu’il livrera bientôt. Je soutiens ton regard d’inlassable combattant posé sur moi. Un regard qui me déchire. Qui me pousse à parler, à te parler, à te parler de ce dont tu as parlé toute ta vie, à te parler de toi, de l’Afrique. Du cas africain.

Je suis debout à l’intérieur de la Librairie des Peuples Noirs, devant ton portrait qui me fixe, sous les yeux stupéfaits des vendeuses qui ne me comprennent pas. Pourquoi te fixé-je, comme quelqu’un qui se retrouve devant la représentation d’une divinité en qui il croit, et à qui il veut confier toutes ses peines ?

Ah, cher aîné, je te fixe car j’ai envie de te parler de toi, de te parler de toi après toi, de ce que tu es devenu après toi. Du cas africain. De l’Afrique face à l’Occident, de l’Occident face à l’Afrique, de l’Afrique face à l’Afrique. Car il est toujours, plus que jamais, d’actualité, le cas africain, celui-là dont tu as débattu durant toute ta vie. L’Afrique, celle qui a été présente dans toute ton œuvre, dans toute ta vie, dans tous tes combats, dans tous tes rêves, dans tous tes espoirs, dans tous tes désespoirs, dans toutes tes peines, est toujours au cœur de toutes les polémiques qui alimentent l’actualité mondiale. Cette Afrique-là ! eût soupiré l’autre.

Tu avais, à vingt-deux ans, commencé ta lutte pour la libération de l’Afrique à travers ton premier roman, Ville cruelle, que tu signas sous le pseudonyme Eza Boto. Dans ce livre, tu fustigeais la colonisation à travers ses valets et leurs mauvais traitements infligés aux indigènes. Tu avais, sans aucune retenue, peint un système colonial lâche, inhumain et louche, qui n’était jamais arrivé à cacher ses déboires, malgré ses beaux et grands discours. Tu venais, à travers ce coup d’essai, de révéler le guerrier qui en toi se cachait. Le temps te consacra, comme il le fait toujours aux champions. Deux ans après, à vingt-quatre ans, en 1956, tu créas un grand scandale avec Le pauvre Christ de Bomba, une véritable satire mordant dans la chair des colonisateurs et missionnaires et leurs honteuses pratiques dans les colonies. Ce livre, classique incontournable de la littérature africaine d’expression française, reste, sans aucun doute, l’un des livres les plus lus et appréciés des élèves et étudiants du monde africain francophone. Ce fut ton premier grand succès, selon plusieurs critiques de ton œuvre, même si tu n’y avais pas adhéré, prétendant que le livre, tiré à trois mille exemplaires, avait passé quinze ans avant d’être écoulé. Ce livre que tu disais « celui de la rancune et de l’animosité non seulement auprès des pouvoirs blancs comme de juste, coloniaux ou néocoloniaux, mais également parmi les compradores intellectuels africains, envoûtés par la magie sonnante et trébuchante de la « coopération… » Tu étais, à ce jeune âge, devenu un écrivain à succès. Mais censuré, fustigé, banni par tes compradores intellectuels, ancêtres de ceux qui tuent aujourd’hui les jeunes esprits en Afrique. Un succès que tu confirmas un an après par le roman Mission terminée, puis Le Roi miraculé. La lutte contre la colonisation était devenue ton obsession. Une obsession qui te poussa à t’attaquer à des écrivains de ta génération qui osaient parler d’autre chose dans leurs livres à part les insolences du colon blanc. Tu fustigeas ainsi le Guinéen Camara Laye qui dans son roman, L’Enfant noir, peignait une Afrique paisible et protectrice.

Dans la Librairie des Peuples Noirs (Yaoundé)

On peut imaginer que, comme tous les jeunes intellectuels africains de ton époque, tu fus enthousiasmé par les indépendances, en 1960. Tu avais, sans aucun doute, aussi  jubilé, fêté le départ des colons, tes cauchemars. Tu avais imaginé une Afrique prospère, tenant désormais entre ses mains sa destinée, son essor, son développement… Mais très tôt tu fus déçu. Rien n’avait changé, mais alors rien du tout. Le méchant colonisateur, le missionnaire louche, était là, dans les colonies. Il était omniprésent. On le sentait partout, n’importe où dans les colonies. Il avait juste joué à une très vilaine farce, peut-être pour vous endormir, toi et ta bande de turbulents qui ne cessaient de crier haro sur lui. Ton Afrique était toujours, malgré la pseudo décolonisation, malgré les grands airs, malgré les chorégraphies chantant les indépendances, malgré les slogans cossus dont on vous serinait… sous une domination étrangère, celle du colon blanc. Tu retournas à la plume, ton arme. Et signas, en 1972, douze ans après les indépendances, un autre ouvrage qui déclencha une vive polémique, Main basse sur le Cameroun : autopsie d’une décolonisation. Le livre, sulfureux comme tout ce qui sort de ta main, dont le titre résume largement le contenu, fut censuré, une censure qui ne sera levée qu’après deux ans, en 1976, après une longue procédure judiciaire. Tu avais retrouvé parmi ceux qui torturaient ton livre, Ferdinand Oyono, un écrivain de ta génération, ambassadeur du Cameroun à Paris, qui avait décidé de laisser la plume pour les dédales humiliantes et avilissantes de la politique.

L’autre face de ta lutte fut celle que tu tournas, à partir de 1974, contre les dirigeants noirs, ceux-là qui ont valablement remplacé le méchant, éhonté, cupide et louche colon, instaurant dans les nouveaux Etats indépendants une nouvelle version de la colonisation, le néocolonialisme. Qui est plus redoutable que la colonisation, comme il est fondé sur des systèmes plus pourris, des stratégies plus barbares, des pratiques plus horribles, des hommes plus sanguinaires. Les nouveaux colons s’appelaient Ahidjo, Mobutu, Bongo, Eyadema, Hissène Habré… ceux-là que tu surnommes dans le numéro 19 de Janvier Février 1981 de ta revue Peuples Noirs. Peuples Africains des « sanguinaires maquereaux ». Pour dénoncer leurs pratiques occultes en complicité avec le colon blanc devenu leur allié, tu créas, en 1978, avec ton épouse Odile Tobner, la revue bimestrielle Peuples Noirs. Peuples Africains qui paraîtra jusqu’en 1991. Tes livres Perpetue ou l’habitude du malheur, Remember Ruben, La Ruine presque cocasse d’un polichinelle, Les Deux Mères de Guillaume Ismaël Dzewatama, futur camionneur, La Revanche de Guillaume Ismael Dzewatama, Trop de soleil tue l’amour peignaient désormais une Afrique appauvrie,  misérable, malade, pourrie…

En 1991, après trente-deux ans d’exil en France, tu rentras chez toi, au Cameroun, où tu ouvris La Librairie des Peuples Noirs, d’où je te parle ce soir, un lieu que tu voulais un agora d’intellectuels et d’hommes des lettres soucieux de parler de l’Afrique. Tu continuais d’écrire, jusqu’à ce 7 Octobre 2001, où tu rendis l’âme à l’hôpital de Douala, chez toi au Cameroun.

Cher aîné, voici presque dix ans que tu dors du sommeil du juste. Dix ans que tu es loin, très loin des réalités, toujours affligeantes de l’Afrique. Du cas africain. Des tueurs sont toujours aux commandes, avec la bénédiction du colon blanc, la France en tête, comme toujours. Et ils continuent d’appauvrir, de dépouiller, d’humilier, d’assassiner l’Afrique. Les sanguinaires maquereaux, comme des oiseaux phénix, ont rebondi de leurs cendres, à leur mort, incarnés par leurs fils, toujours sous le contrôle de la France plus que jamais décidée à aider l’Afrique à s’autodétruire. Nous les nommons Ali Bongo, Faure Gnassingbé, Joseph Kabila… Véritables bébés-loups moulés dans les pratiques inhumaines de leurs géniteurs, ils entretiennent le chaos du continent noir aux côtés de vieux et éhontés potentats locaux, Paul Biya qui éternise son règne sur un Cameroun qu’il joue toutes les comédies possibles pour faire paraître démocratique, Blaise Compaoré qui manie horreur, matoiseries et loufoqueries pour ne pas laisser le Burkina Faso aux Burkinabé, le vieux Abdoulaye Wade qui hypothèque le Sénégal au profit de son fils, Kadhafi que tu qualifiais dans le numéro 19 de Janvier Février 1981 de ta revue Peuples Noirs. Peuples Africains de « condottiere, conducteur de mercenaires, gangster… » qui extermine son peuple qui ne veut plus de lui… Sous les yeux complices et presque admiratifs de l’Union africaine, cette pantalonnade inventée pour rassembler des potentats indigestes chez eux, qui laisse enflammer et bombarder l’Afrique par le colon blanc.

L’Afrique se retrouve, toujours, aujourd’hui, dix ans après ta mort, dans la terrible situation d’un combattant perdant honteux qui ne peut même pas supporter son propre regard, plus que jamais humiliée, plus que jamais déchirée, plus que jamais raillée, et matraquée, et écartelée, et avilie. Les nouveaux intellectuels, ceux-là qui ont désormais la destinée du continent en main, hypocrites et vils, font du noble combat pour la défense de l’Afrique un fonds de commerce pour rassembler et tromper des masses, jouant aux antioccidentaux devant les tourbes, tendant la main à la France et à l’Occident dans l’ombre. Equilibristes avérés bourrés de contradictions, ils dénoncent l’Occident qui bombarde la Libye, et applaudissent la France qui enflamme la Côte d’Ivoire et humilie Laurent Gbagbo, pour introniser une bande de rebelles. Car C’est comme toujours la France qui fait et défait les rois ici, sur fond de bombardements et d’humiliations, s’il le faut, comme l’Union africaine somnole… Les écrivains et artistes, invoquant un no man’s land imaginaire entre leur œuvre et leurs activités politiques, monnaient leur art contre des titres, des honneurs et des pécules…

Qu’aurais-tu dit, écrit, fait, cher aîné, si aujourd’hui, où je suis dans ta librairie, debout devant ton portrait qui me fixe, tu étais toujours vivant, voyant cette Afrique, la tienne, délaissée par l’Union africaine censée la défendre, vendue à l’Occident par ceux qui nous serinent par leurs fallacieuses théories antioccidentales, trahie par ses écrivains et journalistes cupides, piétinée par l’Occident et ses valets locaux ?

Qu’aurais-tu dit, cher regretté Mongo Beti, toi le modèle du militantisme et de l’intégrité, devant cette Afrique du cinquantenaire qui ne se retrouve, toujours, pas ?

13 réflexions au sujet de « Lettre ouverte à Mongo Beti »

  1. « une goutte d’eau dans l’ocean a sa part de l’immensité de l’ensemble »-GANDI
    ceci est un verre d’eau fraiche aux jeunes

  2. Je lis à travers ce billet, ta passion et peut-être « l’intériorité de ton intelligence ». Courage David, après Mongo Beti, il doit avoir encore d’autre Mongo Beti…..et tu es là!!!

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