Le cadavre fumeur de la chapelle

 

« Fume, cadavre, fume, et aide cette femme stérile à concevoir sur-le-champ, au nom de Jésus, Amen ! »

Ah, mon petit Togo et ses innombrables et énormes bobards ! Vous les ramassez à la pelle à chaque coin de rue, aussi cocasses les uns que les autres !

Tout commença, racontait l’histoire il y a seulement quelques mois au Togo, avec un pasteur d’origine nigériane, surnommé Satisfait ou Remboursé, qui avait dans le quartier Il-y-a-la-joie, l’un des quartiers populaires de la capitale togolaise, implanté son église, l’Eglise du fouet de Jésus.

C’est notoire, aujourd’hui, l’un des business les plus faciles et rentables au Togo, après celui d’appartenir au parti au pouvoir, le Rassemblement du Peuple togolais, est de créer et diriger une église. Allez faire quelques jours au Ghana voisin pour apprendre à réciter le Pater Noster en anglais, faites-vous coudre une soutane blanche, construisez un hangar dans un coin de rue, attribuez-vous les services d’un des multiples chômeurs du pays comme interprète, cherchez une revendeuse d’eau glacée ou une bonne pour en faire votre femme, car c’est important, un pasteur célibataire n’étant pas bien vu… et le dimanche, emballé comme du hamburger dans votre soutane, hurlez en faisant de grands signe de main « Chers frères et sœurs en Christ, bienvenue dans la maison du Seigneur, la vraie maison du Seigneur, car c’est ici seul où vous pouvez trouver la face du Seigneur, l’église protestante est une association de féticheurs, de charlatans et d’idolâtres, l’église catholique est une secte, c’est une grâce pour vous aujourd’hui d’être dans cette église, loin de ces fausses associations, le Saint Esprit a commencé à agir, chers frères et sœurs en Christ, oui, je vois, je vois cette femme dont le ventre n’a jamais porté un gosse mais qui va concevoir tout de suite au nom de Jésus car le Saint-Esprit est en train de lui remettre son col de l’utérus depuis longtemps dévoré par les sorciers, je vois cette mariée qui ne s’entend jamais avec sa belle-mère et qui a des problèmes dans son foyer mais qui va être délivrée tout de suite, je vois, je vous le dis, chers frères et sœurs en Christ, je vois un jeune garçon qui va gagner à la loterie visa, aller en Amérique et épouser cette fille avec laquelle il est venu ici ce matin, je vois ce jeune homme qui va devenir dans quelques années président de la République, euh… non, député dans ce pays… Je vois ceci, je vois cela… Et, en quelques mois, vous vous surprenez en train de vivre dans une opulence sans nom, dix fois plus vénéré qu’un bouddha. Même moi j’en avais créé une, l’Eglise de la seconde vie, pour survivre durant mes années de chômage, mais je dus l’abandonner quelques mois après pour fuir le pays, les maris de trois femmes mariées à qui j’avais distribué des grossesses ayant juré de m’assassiner.

Le pasteur Satisfait ou Remboursé, dont le nom traduit déjà la confiance que le mec avait en lui-même, arrivait, racontait-on, à guérir toutes les maladies et résoudre tous les problèmes. Toutes les femmes stériles qui partaient chez lui tombaient enceintes, comme la Vierge Marie, sur-le-champ, sans avoir niqué, les paralytiques se levaient et commençaient à marcher, les hommes dont les allumettes étaient mouillées s’enflammaient sur-le-champ et devenaient aussi raides que des barres de fer et le pasteur leur faisait tester leur nouveau moteur sur place sur des filles spécialement embauchées pour ce boulot et qu’on l’on surnommait les testeuses, les chômeurs trouvaient du travail quelques minutes après avoir été délivrés par ce pasteur miraculeux…

Mis sur les nerfs par la popularité trop grandissante de ce fameux pasteur, le féticheur Gonti Gonti alias Sakplatoké, le plus célèbre adepte de la magie noire de tout le pays, décida d’aller se mesurer à lui. Il se présenta chez lui un matin, les yeux rouges « Eh bien, pasteur, tu prétends faire des miracles, hein, je te jure que tu ne vaux rien devant moi, et je vais te le prouver tout de suite ici. Je vais te lancer un défi et si tu arrives à le relever, je deviendrai ton serviteur. » Le pasteur, imperturbable, accepta la provocation. « Eh bien, fit le féticheur, tu descends ton pantalon, et je compte jusqu’à trois, on va voir lequel d’entre nous aura le plus fait allonger son zizi ». Avant même que le féticheur n’eût terminé son défi, il fut emballé de la tête aux pieds par une énorme corde noire, et c’était le bangala du pasteur qui s’était ainsi allongé. Le féticheur Gonti Gonti alias Sakplatoké, le pape de l’animisme du pays, battu, devint ainsi un serviteur de ce pasteur désormais devenu l’homme le plus populaire du pays.

Les autorités togolaises, affirmait l’histoire, Contrairement à ce que l’on peut imaginer, ne se soucièrent guère de la popularité grandissante de Satisfait ou Remboursé. Toute popularité qui s’inscrit hors du champ de la politique, qui ne peut ravir au petit vodou local le cadeau qu’il a hérité de son bien-aimé papa, le pouvoir, n’inquiète pas la dictature togolaise. Mais ce furent les pasteurs des autres églises dites charismatiques, qui avaient presque perdu tous leurs fidèles, et qui commençaient à avoir faim, car il n’y avait plus ni dîme ni offrandes ni quêtes dans leurs églises, qui se mobilisèrent pour éliminer ce concurrent importun et ruineux. Ils se rassemblèrent une nuit, armés de milliers d’armes blanches, et se dirigèrent vers le temple de Satisfait ou Remboursé. Ce dernier, cueilli à  froid, ne put utiliser ses forces pour contrer l’attaque. Il eut juste le temps de disparaître. Les envahisseurs se ruèrent dans le temple et commencèrent par le fouiller. On trouva, confirmait l’histoire, sous l’autel du pasteur, un cadavre fumé, allongé sur le dos, les deux mains croisées sur la poitrine, fumant une cigarette Marlboro qui ne se consumait pas. De quoi penser au buisson ardent de Moïse !

Au lieu de crier l’insolite, ces louches pasteurs retournèrent chez eux, en chantant Gloire soit rendue au Seigneur Jésus, Amen, obsédés par la joie d’avoir découvert le secret qui pouvait faire d’eux des pasteurs aussi puissants et populaires que Satisfait ou Remboursé.

Le lendemain, des cadavres avaient commencé par disparaître des cimetières. Mais, à la grande désolation de ces maffieux de pasteurs, leurs cadavres ne leur permettaient pas de faire les miracles du pasteur nigérian, car refusant de fumer. Un féticheur béninois leur fit savoir que n’importe quel cadavre ne pouvait réussir le coup, que c’étaient seulement les cadavres des hommes décédés par brûlure qui pouvaient accepter de fumer et les aider à accomplir des miracles. Tout était donc devenu une question de chance. Il fallait tomber sur un cadavre respectant le profil.

Et ces sombres pasteurs, déchaînés, avaient commencé, la nuit, à envoyer dans tous les cimetières du pays des centaines de brigands, qui enfonçaient, au fur et à mesure qu’ils les déterraient, des Marlboro allumées dans les bouches pourries des cadavres pour dénicher ceux qui acceptaient de fumer, ceux qui pouvaient accomplir des miracles dans la maison du Seigneur… au nom de Jésus.

 

20 réflexions au sujet de « Le cadavre fumeur de la chapelle »

  1. yééééé! Kpelly! Toi et tes histoires! Le Cameroun est aussi envahi par les Prophètes, les Apôtres et autres prétendus faiseurs de miracles. La seule chose à laquelle il ne faut pas toucher pour durer dans le métier, c’est la politique. Tous les dimanche néanmoins, ils prient pour le Gouvernement et lors des Vendredi dits de « délivrance », ils somment les démons qui « aveuglent le chef de l’Etat » de le libérer de leur emprise…

    1. Cher Florian, je te jure que c’est pas mes histoires, hein! C’est le Togo, encore et toujours, ce Togo qui semble partager beaucoup de choses, sur le plan social, avec ton Kamer! Des temples du Kongossa, koi!
      Amitiés

  2. Salut David,

    Tu m’as arraché un bon rire à la lecture de cet article qui dit entre les lignes plusieurs réalités de ces fameux églises réveillés et énervées.

    C’est quand même un drôle de défi. Je me demande si, oui si seulement si, en ce défi ce n’est pas toi (rire)!!!

    Amitiés!

  3. Davidos, d’où sors-tu souvent tes histoires? Franchement, il y a des fois où tu me dépasses. Sur ce coup, tu as vraiment fait fort! lol!
    Du coup chez nous,ce ne serait pas compliqué à dénicher, un cadavre rendu à cet état par crémation, parce que dans mon pays, on met le feu sur les brigands tous les jours!

  4. J’ai donc plus le droit de m’exprimer quand je suis détendu, hein, Jackson! Eh bien, j’arrête, vieux panda, j’arrête parce que ça me détend d’arrêter.
    Amitiés

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