Nous, pestiférés, révoltés de demain

In memoriam,  Delali A, jeune immigrée togolaise morte accidentellement à Bamako en 2009

« Et l’on voit de la flamme aux yeux des jeunes gens » Victor Hugo, « Booz endormi », La Légende des siècles.

 

L’avenir d’une nation est sa jeunesse, stipule cet adage devenu tellement banal à force d’être répété. Et si notre Togo, au passé souillé par le règne sanguinaire et totalement stérile d’Eyadema Gnassingbé, au présent hypothéqué par l’incompétence et la lâcheté de son fils Faure Gnassingbé, doit espérer son avenir de cette jeunesse togolaise-là que nous voyons aujourd’hui, celle de la vingtaine, de la trentaine, qui est là, juste devant nous, au Togo ou ailleurs… notre pays n’a pas d’avenir. Un glorieux avenir. Car la génération togolaise de demain qui sortira de la jeunesse togolaise d’aujourd’hui n’aura que deux aspects. Révoltée ou corrompue.

Il n’y a rien de plus révoltant, de plus terrifiant, de plus suicidaire pour un jeune que de sentir, de savoir, d’être convaincu que demain ne lui sera pas un beau jour. Et le Togo couve aujourd’hui une jeunesse qui sent son suicide, le voit, le touche presque.

Cette jeunesse est celle-là qui se retrouve sur les taxi-motos dans les sales rues de Lomé, sur les sentiers tortueux qu’a pu produire comme infrastructures le règne cumulé de quarante-quatre ans de Faure Gnassingbé et son père, usant sa force et sa fierté sous la canicule et la pluie, cherchant sa pitance pour tuer ses jours sans lendemains.

Cette jeunesse est celle-là qui, désespérée et humiliée, marche et crie dans les rues de Lomé tous les jours, pour exprimer sa rage contre ces canailles sans lois qu’elle n’a pas choisies, mais qu’elle retrouve, bizarrement, en train de décider de son avenir, de son sort.

Cette jeunesse est celle-là qui, oisive, fréquente l’Université de Lomé pour tuer le temps, sachant qu’après toutes ses années d’ahan, elle peut se retrouver à ne rien faire, avec des diplômes dont elle ne se servira jamais.

Cette jeunesse est celle-là qui a immigré, à la quête ou de la paix ou du pain, et qui se retrouve coincée dans un dédale où elle ne se sent pas chez elle, où elle sent qu’on n’a pas besoin d’elle, mais qu’elle ne peut quitter, son pays l’ayant depuis très longtemps vomie. Et elle survit, cette jeunesse immigrée, à observer, indifférente ou révoltée, son pays.

La presse togolaise, indignée, a crié, en octobre passé, le scandale de ce jeune Togolais, Akani Loukmane, ayant décidé de mettre fin à sa vie en cognant sa tête contre un pilier du Palais de Justice de Lomé, au cours de sa présentation au parquet, fatigué d’essuyer les humiliations quotidiennes des tout-puissants hommes en tenue qui protègent notre dictature, dans une affaire floue de « groupement de malfaiteurs ». N’est-ce pas l’acte le plus désespéré, le plus ignoble, le plus inimaginable que celui d’un jeune homme de la vingtaine, de la trentaine, âge auquel on nourrit tous les espoirs, on fleurit tous les rêves, on projette toutes les réalisations, qui décide de se suicider ?

Tout récemment, un jeune ami qui quittait le Togo pour l’étranger me faisait savoir dans un mail qu’il « osait faire le saut dans le vide ». J’avais, touché par le regret avec lequel il quittait le pays, tout simplement fait ce qui doit être fait dans de pareils cas. L’encourager. Il s’en sortirait, Dieu ne l’oublierait pas… lui avais-je affirmé, avant de pousser, devant mon clavier, un petit soupir de sympathie. Car ce « saut dans le vide », je le connais. Je l’ai fait il y a presque quatre ans. On le fait, dans l’espoir de fuir la géhenne du pays pour quelque temps et y retourner quand les choses s’y améliorent, et on se retrouve dans une situation de non-retour, les choses ne changeant jamais sur la terre de nos aïeux. On se surprend en train de vivre loin de sa terre natale, de ses parents, de ses amis, de ses amours… de soi. Seul. Nostalgique. Malheureux. Le retour n’étant plus possible. Le voyage de non-retour, lugubre réalité qui, en éwé, ma langue maternelle, par un jeu de métaphore, traduit la mort. Dé ma gbon nougbé. L’immigration, la mort ! Notre mort !

Le jeune togolais d’aujourd’hui rêve, échoue, souffre, pleure quand il est au Togo. Et il regrette et soupire quand il se retrouve, immigré, à l’étranger. Cette jeunesse se meurt aujourd’hui, au rythme de sa fierté qui s’effrite, de son amour-propre qui s’amenuise, de sa dignité qui se fane. Et toute la Terre verra demain ce qu’elle donnera si aucune solution, immédiate, n’est trouvée pour la sauver aujourd’hui, maintenant. Certains deviendront sûrement des corrompus, cherchant à se tailler une place au soleil par le moyen le plus indigne, la gabegie devenue la seule règle de gouvernance légale instaurée au Togo par le régime cinquantenaire d’Eyadema et Fils. Les autres grandiront frustrés, révoltés, brandissant partout le spectre de leur haine contre leur pays. Et le Togo de demain qu’ils formeront ne sera en rien différent de celui, dissonant, que nous connaissons aujourd’hui. Celui-là qui ne se comprend pas. Ne s’accepte pas.

Faure Gnassingbé, lui bien sûr, n’a jamais été jeune. Il n’a jamais connu cette étape de la vie où, sorti de l’innocence de l’adolescence, on commence à se projeter dans le futur, à rêver un travail stable et rémunéré, à imaginer une famille calme et prospère, une vieillesse tranquille et assurée. Il n’a jamais connu cette angoisse que l’on ressent, cette peur qui envahit, cette rage qui ronge, quand à vingt ans, à trente ans, on ne sait toujours pas ce que l’on deviendra dans dix, vingt ou trente ans. Avait-il été jeune qu’il aurait compris qu’il est grand temps de cesser de jouer à ce jeu lâche auquel il s’adonne depuis maintenant six ans. Se cacher derrière les corps habillés et faire divaguer le peuple sur des fadaises. Il aurait compris qu’il est maintenant temps de mettre sur pied un grand projet pour au moins aider ces jeunes vigoureux, des diplômés en majorité, qui s’usent au jour le jour sur les taxi-motos, au lieu de faire tourner en rond les Togolais sur une banale affaire de réintégration de députés arbitrairement chassés de l’Assemblée nationale. Qu’il est maintenant temps de revoir l’éducation naguère une fierté pour le Togo mais qui décline jour après jour, démotivant les jeunes étudiants, au lieu d’aller payer de vils griots européens s’étant baptisés diplomates, pour venir chanter les louanges de son régime dont l’échec est aussi notoire que son illégitimité. Qu’il est temps de penser à une politique de réinsertion des jeunes immigrés – comme il vient d’être fait aux jeunes Maliens revenus de la Libye, pour encourager leur retour au pays, au lieu de chercher à les y expulser à travers les persécutions des corps habillés, son éternel bouclier… Il aurait compris, notre pseudo-jeune de président, qu’il est grand temps de redonner, enfin, le Togo d’aujourd’hui aux jeunes Togolais. Ceux-là qui feront le Togo de demain.

Mais, hélas, quand on a réussi à réaliser l’exceptionnel exploit d’être le fils d’un hideux dictateur, sanguinaire comme un félin, filou comme un rat, ayant transbahuté toute la fortune nationale dans son coffre-fort personnel, quand on a connu le triomphe ô combien ineffable, d’être un beau matin déposé dans un fauteuil présidentiel par des militaires aussi cruels qu’attardés… eh bien, on peut se foutre de l’avenir de milliers et de milliers de jeunes qui pleurent leur fierté étouffée. Leur orgueil piétiné. Leur vie avortée.

5 réflexions au sujet de « Nous, pestiférés, révoltés de demain »

  1. Très bien écrit et ça vient à point nommer pour crier le ras le bol de la jeunesse togolaise par ces temps d’expression du mécontentement de cette jeunesse à travers les manifestations des étudiants et lycéens. Jusqu’à quand?

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *