Ma strip-teaseuse moins une pizza

Safiatou H, ce qui me sert de temps en temps de copine, n’avait depuis une semaine cessé de me poser des questions sur Ludovic, mon ami parisien qui descendait chez moi pour quelques jours de congés. « J’espère qu’il fait quelque chose d’intéressant là-bas à Paris, hein, ces parisiens paumés et fauchés qui descendent ici juste pour nous montrer leur teint de petit immigré sont chiants, et je crois que ton ami n’en est pas un. Il est beau, hein, il est de quelle nationalité, hein, Camerounais, là c’est la catastrophe, les Camerounais et vous les Togolais c’est bonnet blanc et blanc bonnet, vous êtes pareils, courts, trapus, moches, machos, et surtout pingres, c’est des crimes contre l’humanité que vous commettez tous les jours, vous les Togolais, Camerounais, Gabonais, Congolais quand vous vous mariez, parce que vous faites des enfants aussi laids et radins que vous et c’est dommage, mais bon, comme ton Ludovic-là revient de Paris, je crois qu’il va faire un peu Toubab, profites-en et fais profiter à ta bien-aimée poufiasse que je suis, tu sais ça n’arrive pas tous les jours, il est homo, hein, je peux lui brancher un pote gay, faut qu’on le mette à l’aise avec ses euros, hi hi hi… »

Ludovic arrivait avec ses euros. Ludovic arriva avec ses euros. La Casa. L’un des night-clubs les plus huppés de Bamako, appartenant, comme toute affaire qui marche bien dans nos pays, à un Libanais. Sur la piste de danse, de petits bouts de chair nymphos, depuis longtemps reines au panthéon du dévergondage, décalquées dans des robes chinoises – inclinons-nous devant la légèreté des robes chinoises, se trémoussaient ad libitum, pour rapidement allumer tout ce qui pouvait s’allumer dans le club, il se faisait tard, fallait rapidement concrétiser.

Safiatou, à qui j’avais fait signe de se joindre à nous pour décourager la dizaine de petites chiennes qui tournoyaient autour de notre table, débarqua dans une robe qu’on dirait piochée dans les affaires d’un bébé de six mois, souffrant au sommet d’escarpins sur lesquels feu Omar Bongo perché battrait Abdou Diouf en taille. Les yeux cachés derrière des lunettes fumées.

– Bonsoir Ludovic, vous avez fait un bon voyage, hein, Dave m’a parlé de vous, en fait j’étais au lit, je suis super souffrante, j’ai des violents maux d’yeux, mais j’ai tenu à être là pour vous dire bienvenue, bienvenue donc chez nous.

Elle fit signe au serveur, commanda deux verres de jus de fruits et une pizza américaine, la plus chère du menu. Sans honte. Ça puait l’arnaque.

– Ah, j’étais morte de faim au lit, j’ai rien mangé depuis le matin, hein Ludovic, ces yeux vont me tuer, ils m’ont fait dépenser plus de cinquante mille depuis le début de la semaine, et dire que je paie tout cela de ma propre poche et…

– J’espère que tu vas toi-même payer ta pizza, parce que c’est moi qui paie et je ne peux pas payer une pizza aussi chère.

– Voilà ce que tu es, David, le garçon le plus chiant et pingre de la Terre, tu me fais lever de mon lit de malade pour venir ici m’humilier, hein, je n’ai pas mis le nez dehors depuis le matin à cause de mes yeux mais j’ai tenu à venir ici malgré la souffrance, écoute, je ne suis pas venue pour toi, je suis venue pour ton ami, et je ne mange pas dans ton compte, tu es…

Ludovic, gêné, me demanda de la laisser commander ce qu’elle voulait, il paierait, elle était malade, était venue là par amour pour moi et par respect pour lui, j’avais tort de la traiter ainsi. Ah, mon pauvre petit Ludovic détropicalisé ! Je bondis vers le guichet et annulai la commande de la pizza.

– Tu viens de dépasser les bornes, David, je ne suis pas à une pizza près, paie-moi mon taxi, je retourne à la maison, je ne veux plus jamais te croiser sur mon chemin, merci Ludovic de l’accueil, et bon séjour à Bamako.

Je lui tendis mille francs pour son taxi. Elle l’arracha de ma main avec un long juron. Disparut. Ludovic me noya sous un déluge de reproches, cette fille était très cool, très gentille, elle était souffrante, avait mal aux yeux, comment pouvais-je être aussi cruel avec elle, hein… Je lui souris pour toute réponse. Ah, Ludovic le parisien, la forêt tropicale est dangereuse, elle peut te faire du mal, beaucoup de mal.

Le chauffeur qui nous amenait au prochain club où nous avions décidé de terminer la soirée nous rédigea un petit précis sur la polygamie. Prendre une seule femme, c’est s’exposer au besoin chaud, quand elle voyage ou est envahie par ce qui envahit les femmes et les rend impraticables, eh bien, on se retrouve au pain sec alors que, wallahi, lui il peut pas rester trois jours sans tirer son coup, c’est pourquoi il faut en prendre deux, trois, quatre, en cas d’absence ou d’indisposition de certaines, vous avez des pièces de rechange en secours, le coup à tirer c’est important, toute l’utilité de la femme réside là… «  Vous savez, j’ai plus de soixante ans mais je suis encore très viril, le secret est que je me rode tout le temps, le bangala c’est un moteur, faut le roder pour le garder en forme, vous êtes encore jeunes, profitez-en, je peux vous amener dans un coin où de petites filles de douze à quinze ans dansent nues, je vous jure, nues nues nues, vous me payez double tarif et je vous y amène. Du nu, rien que du nu, du nu jeune de surcroît, c’est bon pour la santé, ce pays est pourri, pourri pourri, quand vous leur demandez la journée ils vous disent que leur religion est contre ces choses-là, mais la nuit, eh bien, c’est la catastrophe… Allez on y va, vous me payez double tarif et je vous y amène. »

Il nous descendit dans un labyrinthe, devant un immeuble presque plongé dans une obscurité d’avant la création du monde, un coin qui ne ressemblait en rien à un club. « Allez-y, montez, y a du nu en haut, c’est éclairé au-dedans, c’est codé, tous les ministres, députés, commerçants, imams et marabouts de ce pays connaissent ce coin, du nu jeune, je vous jure, amusez-vous bien, le nu c’est la vie.»

La soirée avait commencé depuis. Quelques strip-teaseuses avaient déjà fait leur show. Mais la suite promettait, annonçait l’animateur quand on rentrait dans la petite boîte peuplée d’une centaine de personnes. De vraies stars allaient bientôt monter sur scène, avec comme apothéose la prestation de La Musicienne Du Paradis qui allait nous jouer de la flûte pas avec sa bouche mais avec son… euh son… ça. Mais en attendant la flûte du cul, mesdames et messieurs, veuillez apprécier la prestation de La Déesse Du Bandage, capable de faire bander les impuissants, les vieillards éteints, et même les cadavres avec juste quelques tournures de hanches !

La musique. La Déesse Du Bandage apparut sur la piste. String et soutien-gorge rouges. La forme, mes fétiches ! Elle fit face au public. Des vertiges, mon Dieu ! La main de Ludovic me serra, puis son regard étonné, perdu, croisa le mien éberlué. J’avalai une salive chaude. Etouffai un soupir. Ludovic était perdu. Moi humilié. Nous nous fixâmes dans la pénombre pendant quelques minutes, pétrifiés d’étonnement et de honte, quand, sur la piste, Safiatou La Déesse Du Bandage, qui n’avait plus mal aux yeux, commençait à enlever son soutien-gorge. Pour, peut-être, se payer la pizza que je ne lui avais pas offerte.

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12 réflexions au sujet de « Ma strip-teaseuse moins une pizza »

    1. T’inquiète, mon fils, les « scènes de Yaoundé », y en a partout dans nos nuits noires. Yaoundé n’est pas la reine de la pourriture en Afrique. Ah, cette boîte de Yaoundé! Je reviendrai, mon fils, je reviendrai!
      Amitiés

  1. Tu n’as pas à te plaindre David! Safi te sert de temps en temps de copine dis-tu ? Alors, elle sert de strip-teaseuse pour les autres le reste du temps!

    1. Hein, cher Tony, je me plains pas! Bon, honnêtement je me plains, que crois-tu, hein, c’est pas parce qu’elle est ma meuf de temps en temps seulement qu’elle peut comme ça stip-teaser sous mon hein, pour une pizza hein!
      Amitiés

  2. Je crois que tu dois avoir des génies qui te fillent en sommeil ses histoires-là, et surtout le talent pour l’écrire. Tu es simplement bien. Félicitations, et n’arrête jamais de blogueur et d’écrire des livres.

    1. Mais ma ptite Enyovi, t’es cruelle! Plaquer une fille parce qu’on l’a surprise en train de strip-teaser? C’est cruel! Elle est généreuse, point barre. Je la garde pian!
      Amitiés

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