Tiens, ma femme est un colis piégé !

 

– Ouley, écoute, je sais que tu ne vas pas me croire mais je veux que tu deviennes ma femme, je veux t’épouser.

– T’es un grand plaisantin, toi, Dave, je suis déjà mariée, je vais bientôt aller rejoindre mon mari en France.

– Je suis sérieux, tu vois, je dois maintenant me marier parce que…

… l’ultimatum de ma mère, lors de mon dernier passage à Lomé, le mois passé, a été clair, si jusqu’à la fin de cette année je ne lui montre pas ma future femme, eh bien, elle m’amènera une femme elle-même, une femme que je n’aurai même pas le droit de refuser, que je rendrai enceinte avant qu’elle ne me quitte, eh bien, c’est quoi cette pagaille-là hein, tous mes camarades d’enfance ont déjà deux ou trois enfants, et je suis là peinard me plaisant dans mon retard comme les couilles, à l’église tout le monde se moque d’elle que son garçon est un incapable, qu’il faudra même vérifier si ça lui chauffe vraiment en bas, parce que célibataire à cet âge-là, c’est simplement de la honte, de la vraie honte pour une mère, alors tu écoutes ce que je dis, hein, David, je veux une belle-fille, je veux écouter les pleurs de mes petits-enfants, je veux nettoyer leurs merdes sur mes cuisses, c’est cela la plus sublime joie d’une mère, voir les enfants de ses enfants, et tu sais que tu es mon unique enfant, enfin mon unique garçon, je ne t’exige plus rien, prends n’importe qui, n’importe quoi, même une Malienne, on fera avec, on lui apprendra à bien s’habiller, à ne pas trop se maquiller, à bien parler français, à ne pas trop te demander de l’argent pour s’acheter du basin, on lui apprendra qu’une femme ça travaille et n’escroque pas son homme, même une musulmane, on la digérera aussi difficilement qu’un plat de tortue, mais alors prends une femme, n’importe quelle femme, même une Tchadienne, tu m’écoutes, hein, je veux voir ma belle-fille avant la fin de cette année.

J’avais compris ma mère. Le célibat, à un certain âge, ici, devient une injure, une tare. Soit vous êtes trop pingre et ne voulez pas partager votre fortune avec une femme, soit vous n’avez pu rien faire pour mettre de l’ordre dans votre vie jusqu’à votre âge et vous êtes un raté, soit vous n’avez pas de programme pour votre vie, parce qu’ici avoir un programme pour sa vie signifie se marier et faire beaucoup d’enfants, des jumeaux, des garçons, et à défaut des filles, soit vous êtes… euh, vous êtes, comment le dire, hein, vous êtes, aïeeeee, éteint, c’est-à-dire que votre truc-là n’est pas capable de faire le truc-là.

Pour une mère, le célibat trop prolongé d’un fils est une déchéance, toutes ses sorties dans le quartier devenant des chemins de croix. Elle doit supporter des salutations du genre, Ah, maman Marthe comment ça va, et ton fils il va bien, hein, eh bien, dis-lui qu’on attend qu’il revienne les vacances prochaines nous montrer sa belle femme malienne, Salut Marthe, tu vas au marché comme ça là hein, et David, on a appris que sa femme est enceinte, quoi, il n’a toujours pas de femme pourquoi, hein, mais il vieillit, il fait quoi depuis tout ce temps-là, hein, c’est pas sérieux ça, il veut avoir soixante-dix ans avant de faire un enfant ou quoi, hein, Hé Marthe, mon fils Gédéon l’ami de David vient de m’appeler, sa femme est enceinte pour la troisième fois, il aura bientôt son troisième enfant, c’est triste que son ami David ne veuille pas en faire autant, on dirait qu’il te cache des choses, si c’est des problèmes qu’il a pour se marier et faire des enfants, il vaut mieux qu’il t’en parle franchement et…

– Ecoute, Ouley, essaie d’y réfléchir, comme tu le vois, ma mère a raison, je vieillis, je dois me marier et c’est toi que je veux épouser, comme tu sais que…

– Je suis mariée, tu ne le savais pas mais je profite pour te le dire, je vais bientôt aller rejoindre mon mari en France. Tu te rappelles le mariage de ma petite sœur l’année passée, hein, eh bien, c’était moi qui me mariais.

– Je ne comprends pas la relation entre le mariage de ta petite sœur et ton mariage à toi, écoute, je suis sérieux et…

– Je suis sérieuse aussi, monsieur, ma petite sœur était juste une figurante à ce mariage, la vraie mariée c’était moi.

– Et tout ce mystère là signifie quoi donc, hein, fis-je complètement perdu, n’arrivant pas à faire le parallèle entre le mariage de sa sœur avec un monsieur en France qui s’était fait représenter, un mariage auquel elle m’avait fait assister en 2011 et où j’avais, pour la première fois, vu un conjoint, l’époux, absent, se faisant représenter par son petit frère.

– Bon, tu vois, ici, il y a une ethnie, la nôtre, dont la spécialité est d’aller en France faire de petits boulots de nègres, tu vois, hein, balayer, nettoyer, servir, faire des enfants… Donc quand les hommes y vont et sont en âge de se marier, ils envoient une requête dans la famille ici où on cherche une jeune fille vierge de douze, treize ou quatorze ans, la fine fleur, quoi. On leur envoie la photo de la jeune fille vierge, et, excités, ils envoient sur-le-champ de l’argent pour célébrer le mariage en se faisant représenter par leur petit frère membre de la même famille, comme ils sont généralement en situation irrégulière en France et ne peuvent pas revenir. Un ou deux ans après, on leur envoie en France leur femme, mais pas la jeune fille vierge qu’ils ont vue dans la photo et qu’ils croient avoir épousée, mais une autre fille de la famille, généralement une grande sœur de la vierge en manque de mari et en âge d’aller faire des boulots de négresse, balayer, nettoyer, servir et faire des enfants … en France, tu piges, hein. Donc c’est moi qui ai été choisie pour aller faire des enfants au mari de ma petite sœur que tu as vue se marier, le temps qu’elle grandisse aussi pour aller faire des enfants au mari de sa petite sœur… c’est une question de toute une famille, toute une ethnie qui doit aller bosser en France, quoi, tu vois !

J’étais dans les nues, complètement perdu dans ce dédale de cynisme, de cocasserie et de surréalisme.

– Et le mari en France accepte une femme qu’il n’a pas épousée, une femme inconnue que lui impose sa famille, hein.

– C’est la coutume, c’est l’Afrique, depuis quand as-tu vu un vrai fils d’Afrique se révolter contre ses coutumes, hein, rejeter une femme choisie par la famille, une cousine qui doit venir à travers vous travailler en France et vous faire des enfants, quelle insolence ! Pourquoi tu ne fais pas une commande au Togo pour qu’on t’en fasse une, hein ! On t’envoie la photo d’une de tes cousines de douze ans vierge, tu envoies de l’argent pour qu’on célèbre le mariage par procuration, et après deux ans on t’expédie sa grande sœur, une vieille fille ayant déjà avalé toutes les eaux de ruissellement de cette terre. Hi hi hi, après tout une femme est une femme, c’est-à-dire juste ce qui peut servir à faire à manger, à chauffer le lit et fabriquer des gosses, ou bien, vieux célibataire !

14 réflexions au sujet de « Tiens, ma femme est un colis piégé ! »

  1. Tu es fou, sincèrement David Kpelly, tu es fou loooooooooooooo! Dieu seul sait là où ton inspiration s’en va chercher de telles cocasseries!

  2. Eh! David! Tu es déchaîné ces temps-ci avec tes écrits qui vont nous casser les côtes un de ces jours, à force de nous tordre de rire. Je me demande si ce n’est pas le coup de force du capitaine Sanogo qui t’aurait tourné la tête pour que tu puisses avoir ces belles inspirations ? Amitiés et respect mon grand!

  3. Hum Dave, depuis quand tu as peur des mots??? : « vous êtes… euh, vous êtes,….truc-là. » Impuissant oui!!!!
    C’était une parenthèse, mais j’avoue que l’Afrique et ses coutumes me tuent seulement et au final je me dis, peut-être c’est moi qui suis un peu HS…
    J’ose croire que les choses changeront one day one day!!!
    Go on!!!!

    1. Aïe, Nanyyyyyyyyyyyyyy! Impuissant, moi-là! Je ne suis pas, euh, je ne suis pas, pas, aïe, truc-là! Mon truc-là est toujours truc-là!
      Quant à l’Afrique et ses coutumes, ses sacrées foutues coutumes-là qui emmerdent plus qu’elles n’arrangent, hum!
      Amitiés

  4. Salut Dave!
    Comme tchadienne, cette partie de ton écrit m´interpelle: « mais alors prends une femme, n’importe quelle femme, même une Tchadienne, ». J´aimerai bien savoir ce que ceci cache. Peut-être dans une de tes chroniques sur les femmes que tu sais si bien écrire.
    À propos, je les aime bien. Elles ont fini par me fidéliser à ton blog.
    Amitiés.

    1. Salut Mouna, pour commencer laisse-moi te dire que j’adore ton nom, je le donnerai d’ailleurs à la fille que me fera ma femme, ma femme tchadienne. J’aime les Tchadiennes, je leur consacrerai d’ailleurs, en ton nom à toi Mouna, un article que j’intitulerai… Wait and see.
      Pour la Tchadienne, même la Tchadienne à épouser, c’est juste un jeu de mots de ma mère pour signifier la distance, car pour ma mère, la pauvre, le Tchad est un pays trop trop loin du Togo.
      Pour l’article sur les Tchadiennes, je te le promets, tu l’auras bientôt.
      Amitiés et merci e ta fidélité à mon monde à moi.

  5. Alors là David Kpelly,roi incontesté,leader,maillot jaune de la drague en ligne!dit à ta maman qu’elle n’a pas de souci à se faire et que son fils n’a que l’embarras du choix.Comme on dit en Cote d’Ivoire,les femmes sont versées!!!Ah la pression familiale surtout en Afrique.C’est quant meme quelquechose.Il vaut mieux etre mal accompagné que seul…

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