Le lézard de papa Eyadema (remix)

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La nouvelle, venue de nulle part, était tombée dans mon village, Mission-Tové, situé à une trentaine de kilomètres de Lomé, un matin de 1992, un matin aussi normal que tout matin de village. Eyadema, père bien-aimé de la nation togolaise depuis vingt-cinq ans, venait la foutre au fin fond d’une jeune fille de la trentaine, logée à Légbassito, une localité située entre Lomé et Mission-Tové. La fille, avait précisé le buzz, avait été une ancienne présentatrice sur la télévision nationale reconvertie en chauffeuse de reins pour étalons fortunés, depuis son limogeage pour fautes de prononciation et de trop de déhanchements devant son rédacteur en chef qui n’était pas un garçon facile. Eyadema, étalon parmi les étalons, pas né de la dernière pluie, les enfants, se rendait donc chaque soir chez la masseuse, autour de dix-neuf heures, à bord d’une vieille Peugeot 205, suivi d’un seul de ses gardes, pour ne pas attirer l’attention, s’enfermait pendant deux heures avec la dulcinée, avant de traîner, autour de vingt-et-une heures, ses vieux os d’ancien lutteur traditionnel vers la capitale.

Mission-Tové, le village mien, n’a pas seulement la réputation d’être ce coin-là qui, dit-on, avait été le premier au Togo à être visité par l’Evangile des missionnaires allemands, mais demeuré tellement animiste que sa gigantesque paroisse évangélique est construite au milieu d’une dizaine de sanctuaires de féticheurs, une paroisse prise en sandwich-vodou d’où on perçoit les dimanches les roulements des tambours des féticheurs durant la messe, certains paroissiens esquissant même des pas de danse sur les morceaux endiablés, tout en suivant la prêche du pasteur, d’autres sortant sommairement de la chapelle aller caresser la tête de deux ou trois fétiches légbas dans les sanctuaires, avaler, en guise d’apéritif, une ou deux gorgées de sodabi, avant de revenir à la messe prendre la sainte Cène. Il arrive même des fois qu’on assiste à des scènes d’envoûtement en pleine messe, un vieillard fervent chrétien, s’étant senti embêté par un jeune homme provocateur qui a osé porter un nouveau complet pour venir à la messe, envoyant un paquet d’aiguilles, d’hameçons, de lames et autres objets tranchants dans le corps du provocateur, obligeant le pasteur à suspendre la messe pour quelques minutes, laissant le temps à des experts d’ôter tout ce cadeau aussi encombrant qu’un sac de porc-épic du corps de la victime.

Mission-Tové, donc, au-delà de sa réputation de village-aux-fétiches, est un farouche foyer de résistance à Eyadema et Cie, malgré les matoiseries, les menaces et les vives répressions de son chef traditionnel aussi incrusté dans la dictature qu’une punaise dans le pelage d’un chien de cultivateur. Dans la plupart des familles de Mission-Tové, la haine d’Eyadema, de toute sa famille, de tout son clan, de toute son ethnie, se transmet de père en fils, comme un domaine familial. On y hérite le dégoût de tout ce qui porte une trace d’Eyadema comme on le fait d’une fortune paternelle. Un homme y avait, selon une légende devenue presque vraie à force d’être reprise avec solennité au fil du temps, assassiné sa propre femme qui une nuit, en faisant la cuisine, avait osé chanter « Papa Eyadema, sarakawa koua ményé towo o, nou gbalo yé yovowo wo, Papa Eyadema, sarakawa koua ményé towo o, nou gbalo yé yovowo wo … » « Papa Eyadema, la mort de Sarakawa n’était pas la tienne, les Blancs ont comploté pour rien… », une de ces chansons imbéciles que des adulateurs ignares et autres griots composaient au dictateur aux lendemains des multiples attentats simulés dont il sortait sans égratignures, jouant au fier et intouchable nationaliste que voulaient éliminer les Blancs. Eyadema nationaliste, peuh, mes fétiches.

Ce matin, donc, où cette nouvelle tomba à Mission-Tové qu’Eyadema venait se faire traiter ses courbatures chez sa conquête de Légbassito, un groupe de cent jeunes robustes du village fut sur-le-champ monté, pour aller le soir cueillir le dictateur entre les cuisses de sa pouffiasse, l’amener au village où il devait être hué, humilié, injurié, lapidé, torturé, rôti à petit feu, jusqu’à ce qu’il fût bien cuit comme un poulet-bicyclette de la Rue Princesse d’Abidjan, bien huilé comme un morceau de viande de Souka – ce rôtisseur béninois devenu célèbre à Mission-Tové et ses parages dans les années quatre-vingt-dix pour la qualité de ses rôtis de porc, avant d’être amené sous tambours et fanfares à la capitale.

Des messages furent immédiatement envoyés aux leaders de l’opposition togolaise de ces temps-là, leur demandant d’attendre, autour de minuit, à la place des expositions de la capitale, le corps calciné de leur ennemi juré qui devait y être exposé pendant trois jours avant d’être jeté en mer aux requins, baleines et autres géants des mers. On apprit même aux enfants et femmes du village la chanson qui allait escorter le corps calciné du dictateur de Mission-Tové à Lomé. « Eyi looooo, eyi loooooo, papa yi apé lo, papa Eyadema yi apé lo, le dzidzo mé, papa yi apé lo, papa Eyadema yi apé lo, lé grève mé » « Il est parti, il est rentré, papa Eyadema est rentré au bercail en joie, papa Eyadema est rentré chez lui durant la grève…. ». Mission-Tové allait entrer dans l’histoire en tuant Eyadema, bravos…

Tout fut calculé dans les moindres détails. Le dictateur arrivait à dix-neuf heures. S’il passait deux heures chez sa gonzesse, il devait passer trente minutes à bavarder, une heure à niquer – les orgasmes d’un dictateur pouvant des fois se faire attendre pendant longtemps, surtout qu’Eyadema, vu les performances de certains de ses rejetons actuels, ne devait rien avoir à envier à Rocco Siffredi – et les trente dernières minutes à s’habiller. Il fallait donc aller défoncer la porte de la minette présidentielle à vingt heures sonnantes, où le boiteux serait en train d’escalader les rondeurs de la jeune fille. A vingt heures donc, messieurs et dames, pour la mort, la vraie, la définitive, de votre dictateur, inch Allah.

Vingt-heures. Les jeunes, qui avaient escaladé les murs de l’appartement de l’ancienne présentatrice-télé, défoncèrent la porte de son salon, puis de sa chambre à coucher, allumèrent l’ampoule pour éclairer le noir total qui régnait dans la pièce. Point de partie de jambes en l’air. Point d’Eyadema. Point de gonzesse. Au chevet du lit défait, un gros margouillat ébloui par la lumière, aussi immobile que la statue de sel de la femme de Lot. Déçus, humiliés, découragés, frustrés, les tueurs tournèrent le pas, en poussant des jurons. Le dernier à sortir de la pièce, dans un geste désespéré, lança le gros caillou qu’il avait en main, qui heurta le gros margouillat à la tête. La bête, paniquée, disparut dans le plafond.

Le lendemain, une autre nouvelle tomba à Mission-Tové, tout droit de la Présidence venue, disait-on. Eyadema avait, à la hâte, pris l’avion ce matin pour aller se faire soigner en Israël. Il s’était toute la nuit plaint d’une obscure et subite plaie à la tête. Le rapprochement fut vite fait. Le gros margouillat au chevet du lit qui avait reçu un coup de pierre à la tête n’était autre qu’Eyadema qui s’était métamorphosé grâce à l’une de ses multiples forces surnaturelles. Ce lézard fût-il tué que le dictateur aurait, sur-le-champ, défunté.

Et, depuis ce jour, selon la légende, Mission-Tové regrette, pleure cette occasion, cette unique occasion en or, pour entrer dans l’histoire du Togo. Tuer le lézard du dictateur. Le lézard-dictateur. Le dictateur-lézard. Beaucoup de villageois ont quand même gardé l’expression « fils de lézard » pour désigner Faure Gnassingbé, car ils sont, seront toujours convaincus qu’Eyadema avait eu pour totem un lézard.

Bamako, le 04 Novembre 2012

© 2012 – David Kpelly – Tous droits réservés

 

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12 réflexions au sujet de « Le lézard de papa Eyadema (remix) »

  1. Dommage que Mission-Tové a manqué une si belle occasion d’avoir le lézard-père.Ce village peut toujours se rattraper avec le lézard-fils.Je veux garder l’image d’un village de résistance d’un clan familial. Tous les fétiches et tous les complots du monde arriveront un jour à bout du petit. Comme un poulet-bicyclette de la Rue Princesse d’Abidjan…en vrai connaisseur,on dirait hein mon cher David.

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