Les bons bailleurs qui nous la baillent bonne

Les présidents français et malien à la conférence des donateurs, Bruxelles, mai 2013 (Crédit image: www.rfi.fr)
Les présidents français et malien à la conférence des donateurs, Bruxelles, mai 2013 (Crédit image: www.rfi.fr)

« Nous avons besoin d’argent, l’argent c’est le nerf de la guerre, c’est pour cela que nous sommes là… » J’avais tout d’abord cru que Rfi passait un reportage sur des brigands ayant attaqué une boutique, avant de me rendre compte qu’il s’agissait d’un ministre africain, le ministre malien des Affaires Etrangères, Tieman Coulibaly, qui s’exprimait à la conférence des donateurs organisée à l’intention du Mali à Bruxelles ce 15 mai 2013. Il s’agissait de convaincre la communauté internationale – les pays occidentaux et les institutions financières en majorité, à faire des dons et des prêts pour aider le Mali à se reconstruire après la crise qui le secoue depuis 2012.

Ce n’est pas le fond d’une telle déclaration qui dérange, chacun sachant que ce jour doit arriver impérativement, où le Mali – comme tout pays africain qui se respecte –  suite à sa crise, ira tendre, comme d’habitude, la main aux pays occidentaux pour mendier des fonds pour se reconstruire. Le scénario est connu. Mais c’est la forme de la déclaration qui choque. Il est quand un peu aberrant de voir un ministre d’un grand, vaste et vieux pays comme le Mali qui depuis plus de cinquante ans maintenant crie sa souveraineté, aller s’arrêter devant les représentants d’autres pays, devant des caméras et des micros – au grand mépris de la mémoire de tous ces pères-fondateurs nationalistes de nos Etats qui avaient tant cru en ce continent – et lancer : «  Nous avons besoin d’argent, c’est pour cela que nous sommes là. » Même les talibés, ces petits enfants laissés-pour-compte que des marabouts véreux transforment – au nom de l’islam – en mendiants, savent cacher leur quête sous des bénédictions qu’ils récitent d’une voix mielleuse aux passants.

Il est vrai que dans certaines situations, on peut se passer de la rhétorique et ses emberlificotages, mais le ministre malien aurait quand même pu masquer ses doléances sous une littérature plus convenable, comme ces croque-morts ghanéens qui embellissent les cadavres en les habillant et les maquillant avant leur enterrement. Tous les invités à Bruxelles ce 15 mai savaient que les représentants maliens étaient là pour quémander des fonds, c’était pour eux que la conférence avait été organisée. L’adage éwé du Togo le stipule si bien « la musaraigne n’a pas besoin de rappeler qu’elle n’est pas une souris, son odeur le crie déjà fort ». Même les ânes savent que chaque fois que les délégations de nos Etats partent en Occident, c’est pour mendier des fonds.

Le Mali a besoin de fonds pour se reconstruire après la crise et la guerre. Et comme il n’en a pas, il est parti en demander à ses tuteurs, ses parents, les pays occidentaux. Soit. C’est ainsi que tourne notre monde depuis nos indépendances. Nous y sommes habitués. Presque résignés. Et ce n’est plus le geste de nos pays qui doivent tout le temps tendre la main pour vivre qui étonne, mais l’apparente négligence, la négligence complice, dont font preuve ces bailleurs de fonds occidentaux, ces gens dont, selon l’humour de Thomas Sankara, le bâillement doit permettre aux autres d’être rassasiés. Ces pays occidentaux qui donnent, ou prêtent, ou baillent – on ne voit même plus de différence entre ces termes, comme ils reviennent tous à la même chose, des dettes que l’Afrique doit toujours payer – leurs milliards à nos pays se demandent-ils vraiment ce qu’en font ceux qui les ont pris ?

Combien de fois le Mali et les autres pays africains n’ont-ils pas demandé des dons, des prêts, des aides, des subventions, des baux, des… des… aux pays occidentaux depuis les années soixante ? Qu’en ont-ils fait, qu’en font-ils si chaque fois qu’il y a une poule qui attrape une grippe dans un village isolé, ou un mouton qui se fait casser une patte par une ménagère, nos autorités doivent s’en servir comme prétexte pour aller demander de nouveaux prêts, ou dons, ou subventions, ou baux, ou aides… pendant que les intérêts des précédents s’accumulent sur des générations et des générations ?

On ne peut compter les subventions, les prêts, les aides, les dons, les baux…attribués à des pays comme le Togo ces dernières années, pour renforcer ce que nos bailleurs et donateurs se font le plaisir d’appeler le processus démocratique. Depuis 2007, on a seriné les Togolais avec une histoire de reprise de la coopération en leur présentant pour seule preuve un ministère portant le pompeux nom de la coopération, ministère aussi maigre en réussite que le ministre qui l’a occupé pendant des années. Qu’est-ce que les autorités togolaises ont fait avec ces milliards, les Togolais l’ignorent. Faure Gnassingbé pourra en rendre compte, lui qui, il y a juste quelques jours, avec force tours et détours, quémandait d’autres fonds à la tribune de l’Onu, parlant de démocratisation, de lutte contre le chômage… des notions qui lui sont aussi inconnues que l’Algèbre de Boole à Soundiata Keita. Sûrement qu’il veut s’acheter de nouvelles armes, de nouveaux stocks de gaz lacrymogène… pour développer le Togo, et, pendant qu’on y est, de nouvelles bouteilles de kérosène – il y a de nouveaux marchés à brûler, donc des opposants supplémentaires à arrêter et à tuer en prison.

Les autorités maliennes parlent, elles, de l’Etat malien à restaurer, des élections à organiser, et le ministre malien des Affaires Etrangères y ajoute les jeunes maliens à aider, ces jeunes pleins d’avenir, selon ses mots – on ignore si les jeunes maliens savent eux-mêmes qu’ils sont pleins d’avenir, comme ils n’y croient plus.

Fasse le Ciel que les trois milliards d’euros d’aide promis aux autorités maliennes puissent servir – cette fois-ci – à quelque chose pour aider ces jeunes Maliens si désespérés. Il y a dans mon quartier bamakois un jeune titulaire d’une maîtrise en droit, reconverti en coiffeur après neuf ans de chômage. Depuis trois mois maintenant, son atelier de coiffure, qui lui permettait de manger au jour le jour, ne marche plus, le courant électrique n’étant maintenant fourni dans le quartier que cinq ou six heures par jour. Incapable de donner les frais quotidiens de condiments à sa femme Mariam, le jeune juriste devenu coiffeur a vu cette dernière claquer la porte. Déprimé, le nouveau divorcé-malgré-lui s’est acheté un fusil artisanal, jurant qu’il abattra un à un tous les politiciens qui viendront battre campagne dans le quartier pour les élections présidentielles à venir.

Je ne sais pas si cette nouvelle promesse d’aide destinée à sauver la jeunesse malienne lui redonnera un peu d’espoir, ou au contraire le poussera à s’éclater la tête avec son fusil artisanal, ne voulant plus d’une énième duperie, comme les aides, subventions, baux, prêts, dons… il n’y croit plus. Ils sait que nos bons bailleurs et nos dirigeants, ils ne font que nous la bailler bonne. De la duperie. La vraie.

12 réflexions au sujet de « Les bons bailleurs qui nous la baillent bonne »

  1. Que je saches, quand Mobutu et Khadaffi allaient en Occident c’était pour donner de l’argent , pas pour en recevoir, mais c´était le temps de la guerre-froide à l’époque où l’occident faisait des pactes avec des dictatures africaines au nom de la guerre contre l’URSS.
    Ce qui se passe au Mali est absolument triste. Un si beau pays, perdu, perdu.

    1. Oh, cher Serge, était-ce Mobutu qui se dééplacait pour amener le blé à Mbengue, ou c’étaient les mbinguistes même qui venaient chercher au Congo, hein? Là je vais vérifier, parce que dans la plupart des cas, ce sont les mbinguistes qui viennent chercher eux-mêmes. Ils préfèrent boire à la source!
      Amitiés

  2. Lorsque des chefs d’Etats africains sont capables d’aller s’agenouiller à l’Elysée ou à l’ONU,c’est qu’ils ont perdu leur dignité et leur honneur depuis fort longtemps.Les occidentaux continueront éternellement à les traiter comme des enfants immatures qui refusent de grandir.Le cordon ombilical n’a jamais été coupé de toute façon.Cette somme convertie en franc CFA,cela fait combien au juste?une chose est sure ce sont toujours les memes qui se rempliront les poches.C’est le peuple qui va crier famine.Ce bal de faux-culs de politiciens d’ici ou d’ailleurs me donne vraiment la nausée…c’est blanc bonnet,bonnet blanc.

  3. C’est ton franc-parler, ton courage et ton humour qui font ton originalité, David Kpelly.Tu es l’un des meilleurs, que dis-je, le meilleur de l’actuelle blogosphère africaine. Courage, et ne cède surtout pas.

  4. Chez nous les Baoulé du Centre de la Côte d’Ivoire, il y a un adage qui dit « Poursuivez-le, attrapez-le, tout revient au même ». Qu’ils utilisent une expression bien maquillée ou qu’ils aillent directement, tout revient à dire la même chose « Nous avons besoin d’argent. Donnez-nous en ».
    C’est juste dommage qu’on en soit encore là, 50 ans après.
    Amitiés

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