Le fantôme vous poursuit, Monsieur Arthème

Arthème Ahoomey-Zunu
Arthème Ahoomey-Zunu

5e lettre ouverte au Premier ministre togolais Arthème Ahoomey-Zunu

Bamako, le 18 août 2013

Monsieur le Premier ministre,

J’espère que vous allez bien, vous et votre famille. Nous allons bien aussi, du moins comme des gens comme nous peuvent aller bien. Gloire au Ciel. Vous connaissez, j’espère, ce proverbe du peuple éwé, dont nous sommes issus, vous et moi, qui stipule que quand tu vois un agouti détaler en plein jour, sache que soit il poursuit une proie, soit un prédateur le poursuit. Justement, si je vous envoie cette lettre, la cinquième en quatre mois, c’est parce qu’un prédateur nous poursuit depuis quatre mois maintenant. Le fantôme d’Anselme Sinandaré, ce jeune élève togolais tué à Dapaong en avril 2013 par vos policiers-gendarmes-militaires – la macabre trinité togolaise, et dont vous avez promis sur les ondes de la Radio France Internationale, RFI, le 18 avril 2013, d’éclaircir la mort à travers une enquête. Voici quatre mois que vous ne l’avez pas faite, cette enquête, et le fantôme de ce petit garçon nous poursuit, cherchant justice.

Monsieur le Premier ministre, je vous ai vu, vous et votre clan du pouvoir, il y a quelques semaines, vous réjouir d’avoir organisé des élections législatives transparentes et apaisées. Des élections qui s’étaient soldées par la victoire de votre parti, le parti au pouvoir, qui a remporté 62 sièges sur les 91 au parlement. Du champagne pour vous, mon ministre, pour cette si belle victoire. Mais 62 sièges seulement, vous dites ! Non, je vous offre le reste, prenez tous les 91 sièges. Si ce sont les 29 sièges que vous n’avez pas eus qui vous empêcheront de changer le Togo, prenez-les. Parce que voici maintenant des décennies que vous avez la majorité parlementaire, mais les Togolais continuent de chercher leur pays, mais ne le trouvent pas, ils continuent de chercher la joie, cette joie de vivre qu’on a quand on est chez soi, mais ne la trouvent pas. Prenez donc toute l’assemblée nationale, et changez le Togo !

Monsieur le Premier ministre, si ce sont les sièges, ces quelques sièges que vous avez toujours donné à l’opposition au parlement qui ne vous ont pas permis pendant cinquante ans d’instaurer un Etat de droit au Togo, prenez cette fois-ci toute l’assemblée nationale, et changez le Togo. Faites, surtout, qu’aux prochaines élections vous ne soyez plus obligés d’acheter des voix, de corrompre les délégués des opposants, de payer des délinquants pour perturber les rencontres des opposants, de distribuer des gadgets aux électeurs à la veille des élections… pour qu’on vote pour vous.

Monsieur le Premier ministre, vous avez construit des routes. Oui, je suis retourné au Togo l’année passée, et j’ai vu. Ce serait malhonnête de dire que vous n’avez rien fait sur le plan des infrastructures. Mais si vous voyez que malgré ces efforts que vous semblez déployer le peuple grogne toujours, vous boude toujours, c’est parce que vous n’êtes pas ceux qu’il veut. C’est parce que ce peuple ne se sent lié à vous par aucun contrat. Parce que vous l’avez trop fait souffrir, vous le faites trop souffrir.

Je pourrai, Monsieur le Premier ministre, vous raconter des histoires et des histoires qui vous feront comprendre pourquoi, malgré vos nouvelles routes et nouveaux boulevards, les Togolais ne voteront jamais de leur plein gré pour vous. Je pourrai vous raconter ces loques de vie qu’on rencontre dans tous les coins et recoins du Togo, qui lassés d’espérer, ne pensent qu’à deux choses, quitter le Togo ou mourir. Je pourrai vous raconter les larmes de la femme d’Etienne Yakanou, cet opposant que vous avez récemment tué en prison, quand à la rentrée prochaine elle aura des difficultés pour inscrire seule ses enfants à l’école. Je pourrai vous raconter l’histoire de Yao, ce jeune togolais ayant fui les répressions des milices du pouvoir au Togo en 2005, après avoir vu le corps de son père décapité dans une maison inachevée, devenu, déprimé et perdu, un saoulard à Bamako, entraîné et tué au Nigeria par des brigands.

Je pourrai vous raconter la tragédie de l’un de mes meilleurs amis de lycée, Apenyo A., un jeune homme si travailleur, si ambitieux, mais qui, désespéré après ses inexplicables échecs à l’université, s’était reconverti en conducteur de taxi-moto et enseignant vacataire d’école privée, avant de mourir l’année passée d’une maladie qu’il n’avait pas eu les moyens de guérir. Et la démence de cette femme quinquagénaire qu’on m’a montrée dans une banlieue de Tsévié en 2012, qui erre, comme une folle, chaque jour, prononçant le nom de son fils tué à Lomé pendant les violences postélectorales en 2005. Je pourrai, je pourrai… oui, je pourrai vous raconter l’histoire d’un jeune collégien de 12 ans, Anselme Sinandaré, sorti en bonne santé de chez lui un matin, et qu’on a rapporté, mort, lourd, à sa mère, tué par balles… Voilà, Monsieur le Premier ministre, le Togo des Togolais. Le Togo dont vous, votre clan et vos valets n’aimez pas qu’on parle dans les médias. Le Togo devenu cauchemar pour les Togolais.

Monsieur le Premier ministre, j’ai lu dans votre curriculum-vitae que vous avez travaillé pendant de longues années dans la Commission des droits de l’homme. Et permettez-moi de vous dire que pour l’ancien militant des droits de l’homme que vous êtes, faire quatre mois sans avoir pu mener des enquêtes sur la mort d’un enfant tué devant des milliers d’yeux, c’est, c’est… c’est quoi déjà, hein ! De la mauvaise foi. La vraie. Et son fantôme vous poursuit, parce que vous savez très bien que dans nos coutumes on ne fait pas de fausses promesses sur un cadavre. A vous de voir très vite, sinon, vous serez très bientôt contraint de chanter cet air des chanteurs de Kini Gazo : « J’ai péché contre grand-père python, j’ai péché contre grand-père python, grand-père python ne mord pas, mais grand-père python m’a mordu, je suis foutu loooooooooooooooooooo ! »

 Bien Cordialement

Yao David Kpelly

PS : Ah, Monsieur le Premier ministre, aux dernières nouvelles, j’ai appris que vous allez bientôt démissionner, c’est-à-dire que vous déciderez de ne plus être Premier ministre, ou, disons plutôt qu’on vous fera décider de ne plus être Premier ministre, puisque votre mandat est fini avec les législatives. Ne vous inquiétez surtout pas, nous avons un contrat de douze lettres, et je le remplirai, avant d’en faire un livre, comme nous l’avons décidé. Je ne sais pas quel poste vous occuperez après, mais je parie que vous demeurerez toujours un quelqu’un dans le quelque chose de notre pays. Mais pour moi, vous resterez toujours le Premier ministre qui a promis cette enquête, et je vous appellerai désormais dans les lettres « Ex-Premier ministre ». Au mois prochain donc, Monsieur le presque-ex-premier-ministre.

   

7 réflexions au sujet de « Le fantôme vous poursuit, Monsieur Arthème »

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *