Comment boire des Flag avec une Tchadienne sans se retrouver dans le lit d’un Nigérian (Fin)

Crédit image: www.camer.be
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Résumé de la sixième partie : Le héros, jeune Togolais vivant à Bamako, prend des Flag avec un ami tchadien et deux Tchadiennes dans un bar bamakois très chaud. Il est saoul, mais décide de continuer de boire, sur les insistances d’une des Tchadiennes qu’il courtise.

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Quand j’ouvris les yeux, je faillis hurler d’étonnement et de peur. Ma confusion et ma stupeur étaient aussi grandes que celles d’un homme qui croit avoir dormi et fait l’amour avec sa femme toute la nuit, et qui se réveille dans les bras d’une guenon. La pièce dans laquelle je me trouvais me parut très étrange, par le grand désordre qui y régnait, des habits, des chaussures, des assiettes en plastique, des bouteilles vides de Coca-Cola… traînant partout sur le plancher. Un grand souk. Une forte odeur de cigarette se dégageait du drap sur lequel j’étais allongé, une torture pour moi qui apprécie la cigarette aussi bien que Georges Bush apprécie un baiser sur la bouche d’un taliban. Je n’étais pas dans mon lit, pas dans ma chambre, pas dans ma maison, peut-être même pas dans mon quartier. J’avais découché.

Je refermai les yeux et tentai de me rappeler la nuit passée et ses évènements, comment je m’étais retrouvé dans le lit d’un inconnu, dans une pièce inconnue. L’alcool me rend presque amnésique, et je ne serai pas étonné le jour où l’on viendra m’arrêter, m’informant que je faisais partie des terroristes du 11 septembre 2001, que j’avais participé à faire effondrer les tours jumelles américaines, et que je l’ai fait après avoir bu une trentaine de bouteilles de bière. Les images qui me revinrent de la veille étaient floues, très floues. Je me revoyais toujours à table dans le bar, autour des casiers de bière, avec Mahamat et les deux Tchadiennes, mes tentatives désespérées de convaincre Halimatou à passer la nuit chez moi, les allers et retours du serveur qui amenait les casiers et les bouteilles, puis quelques pas de danse titubants que j’ai faits sur la piste de danse, puis un visage connu, celui du Nigérian cocu rencontré dans les toilettes du bar, encore lui, encore lui, puis d’autres visages, inconnus, des cris, puis le visage du Nigérian encore… J’avais, je n’en doutais plus, fait beaucoup de choses  ensemble avec ce Nigérian la nuit, comme son visage ne quittait plus mes souvenirs. J’étais, sûrement, dans son lit.

Je fis un effort pour me lever. Il fallait que je rentre dans les toilettes de la pièce pour vomir. J’avais mal partout. Surtout au postérieur. Etrange, un homme, hétéro, ayant mal au postérieur après avoir dormi dans le lit d’un autre homme, fût-il un Nigérian cocu. Puis me vint soudainement, clairement, cette étrange image du Nigérian me confessant la nuit passée qu’il avait décidé de devenir homosexuel, parce qu’il était complètement dégoûté des filles. Oui, il me l’avait dit, je le revoyais très clairement, qu’il allait changer de côté et ne le faire désormais qu’avec les hommes, parce que les femmes, c’était trop de déceptions. Il me l’avait dit, et j’avais mal au postérieur, après avoir dormi, ivre, dans son lit.

Je voulus, malgré la violente douleur que je ressentais dans tout le corps, malgré la forte nausée que j’avais, je voulus bondir du lit, courir au salon le chercher, me jeter sur lui, comme un fauve, lui demander ce qu’il m’avait fait la nuit, moi qui suis aussi homo qu’Hitler fut sioniste, pourquoi j’avais si mal au postérieur après avoir dormi dans son lit… je voulus sauter du lit et aller l’étrangler de m’avoir violé, ce nouveau homosexuel converti, quand la porte de la pièce s’ouvrit après trois légers coups. Le visage que je vis me pétrifia. Je ne comprenais plus rien de là où j’étais. Elle ? Pourquoi ? J’étais, sûrement, en train de devenir fou.

Elle me salua en me souriant, mais ma grande stupéfaction ne me permit pas de répondre. Elle comprit et m’expliqua tout. J’étais dans la maison de son père, dans la chambre de leur chauffeur. Elle m’avait ramené, saoul et presque inconscient, du commissariat de police du 15e arrondissement de Bamako où son père est inspecteur de police. Elle s’y était rendue, autour de deux heures du matin, pour apporter un dossier urgent à son père quand, à sa grande surprise, elle me remarqua parmi un groupe de délinquants ramassés dans les rues cette nuit par les patrouilles, et que les petits policiers étaient en train de fesser pour se distraire. On lui avait expliqué qu’une patrouille m’avait pêché sur une grande avenue de Bamako, une bouteille de bière en main, hurlant que j’allais assassiner le président IBK s’il ne libérait pas immédiatement mon ami le capitaine Sanogo. J’étais en compagnie d’un homme qui parlait anglais et qui jurait, lui aussi, qu’il s’en allait de ce pas tuer une certaine Mariam et toute sa famille. Elle avait passé une trentaine de minutes à expliquer aux policiers qui me distribuaient des fessées en riant, sous mes cris rauques, que je n’étais pas un délinquant, que j’étais son professeur de marketing, que j’avais peut-être seulement un peu trop bu, que j’étais un monsieur très respectable, très compétent, très sympa… « Vous buvez donc tant d’alcool, Monsieur ? » Elle paraissait très dégoûtée. Déçue.

Je ne lui répondis pas et me contentai de pousser un profond soupir de soulagement. Je n’étais pas dans le lit de ce véreux Nigérian. Et je restais hétéro. Nafi, mon étudiante, me tendit mon téléphone portable qu’elle avait récupéré avec les policiers au commissariat. Quatorze heures et demie. J’avais cent douze appels en absence et trois messages sur mon répondeur. Un message de ma copine, un de Mahamat et un troisième d’un numéro inconnu. Je commençai par le numéro inconnu : « Salut David, s’il te plaît, fais-nous signe une fois que tu reçois ce message. Nous te cherchons partout dans Bamako depuis la nuit. Tu nous avais dit que tu partais aux toilettes et on ne t’a plus revu. On est inquiet. On est même parti chez toi, puis chez ta copine, mais elle a dit qu’elle ne t’a pas vu, et elle a déjà alerté quelques commissariats de police. En fait, tu me disais hier que tu n’as pas de copine non ? Elle est très jolie, franchement. Elle est Malienne ? Bizou. Halimatou. »

Fin

Bamako, le 19 janvier 2014

© 2014 – David Kpelly – Tous droits réservés

Note : Ce texte, dont le titre est inspiré du célèbre titre « Comment faire l’amour avec un Nègre sans se fatiguer » est écrit pour saluer l’élection de l’éminent écrivain d’origine haïtienne Dany Laferrière à l’Académie française. Tant qu’existeront des hommes comme ce monsieur, le rêve de forger des mots, de les rendre plus beaux, plus doux, plus vivants, hantera toujours des générations et des générations.

 

23 réflexions au sujet de « Comment boire des Flag avec une Tchadienne sans se retrouver dans le lit d’un Nigérian (Fin) »

  1. Comme c’est la fin, j’ai enfin décidé de réagir. Je me suis tant régalée. Quelle histoire délicieuse! J’en voudrais bien deux! Merci l’auteur.

  2.  » hurlant que j’allais assassiner le président IBK s’il ne libérait pas immédiatement mon ami le capitaine Sanogo. »
    Alors, là j’ai ri… ahahahahah !!!
    Bravo pour pour cette série…

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