Hypocrites, laissez Boko Haram tranquille !

Michelle Obama réclamant les libération des jeunes Nigérianes
Michelle Obama réclamant les libération des jeunes Nigérianes (Crédit image:www.20minutes.fr)

Je sortais de chez moi, jeudi 15 mai autour du huit heures du matin, quand je butai devant ma porte sur la femme du gardien de mon voisin. Elle était tout de rouge vêtue et semblait très pressée. Je lui demandai où elle allait si hâtivement avec cet accoutrement inhabituel. Elle me répondit qu’elle se rendait à une marche de protestation organisée par des femmes maliennes pour réclamer la libération des lycéennes nigérianes enlevées par la secte islamiste Boko Haram. La version malienne du désormais célèbre #bringbackourgirls. J’ai souri, et lui ai demandé si son mari était au courant de son programme. « Bien sûr qu’il est au courant, c’est d’ailleurs lui-même qui m’a demandé d’aller me joindre à la manifestation, tu sais, il est très énervé contre ces barbares qui non seulement ont pris en otage des enfants des gens, mais qui se permettent de les marier et les faire esclaves. » Là, je n’ai pas pu me retenir et j’ai pouffé de rire.

Pauvre Boko Haram, que je me suis dit. « A force de fréquenter les dépotoirs, on finit par se faire traiter de brouillon par le porc », dit l’adage. Le gardien de mon voisin, celui-là qu’on dit remonté contre Boko Haram, est le plus grand esclavagiste que j’aie jamais vu de toute mon existence, pratiquant l’esclavage avec ses propres enfants. Le monsieur est un miracle au niveau de ses reins, des reins à classer au patrimoine mondial de l’Unesco, parce que chaque fois que je croise sa femme, depuis cinq ans maintenant que je la connais, elle porte soit une grossesse dans le ventre, soit un nouveau-né dans les bras et un bébé au dos, ou les trois à la fois : grossesse dans le ventre-nouveau dans les bras-bébé au dos. Je me suis tellement habitué à ce cycle infernal de fabrication d’enfants que quand je rencontre le fabricant, je demande ainsi la fabricante : « Salut monsieur, et madame, elle a accouché ? » Et sa réponse a toujours été qu’elle a accouché depuis une semaine, ou elle accouche dans une semaine. Les garçons du couple reproducteur sont expédiés, dès cinq ans, dans les rues, une boîte de tomate en main, pour mendier, et les filles placées comme domestiques, dès sept ans, dans des familles de Bamako ou des autres villes du Mali. Voilà le couple qui me parlait, ce jeudi, d’aller manifester contre les barbaries de Boko Haram. On joue la comédie, comme dirait l’autre !

#bringbackourgirls, le hastag de toutes les hypocrisies ! Depuis quelques semaines, tous les pères et toutes les mères sont devenus de bons parents, des parents sensibles partageant la douleur de ces pauvres femmes et hommes attendant leurs filles enlevées par les démons de Boko Haram. Des femmes employant depuis des décennies des petites filles qu’elles ont copieusement baptisées « bonnes », des fillettes qu’elles exploitent, insultent, humilient, frappent, blessent à loisir, des fillettes qu’elles ont délicieusement refusé d’inscrire à l’école, des fillettes qu’elles ont gracieusement mises à la merci de leurs propres enfants, oui, ces femmes qui assassinent jour après jour des dizaines de jeunes filles dans leurs cuisines aussi crient haro sur Boko Haram. Des hommes irresponsables, la braguette toujours ouverte sur tout ce qui peut les accueillir, déversant comme dans une production en série des dizaines d’enfants dans les rues année après année, ces distributeurs automatiques d’enfants de rues aussi disent s’insurger contre Boko Haram. Des proxénètes aux marabouts exploitants d’enfants démunis, des trafiquants d’enfants aux fossoyeurs d’orphelins, des marieurs de mineures aux dealeurs de bébés, tout le monde scande la devise à la mode : « Démons de Boko Haram, ramenez les enfants des gens ».

Bien sûr que Boko Haram est un démon, mais il n’est pas seulement au Nigeria, ce démon. Je suis tellement étonné que c’est seulement après l’enlèvement de ces 200 filles que le monde des indignés et des marcheurs a compris que Boko Haram peut faire du mal aux enfants. Ce Boko Haram que nous côtoyons, que cautionnons, que nous sommes tous les jours. Boko Haram, c’est toutes ces femmes qui exploitent à outrance leurs domestiques, et elles sont partout autour de nous. Boko Haram, c’est ces hommes qui font des enfants avec pour seul planning l’adage aussi idiot que toutes les bouches qui le prononcent : «  Dans chaque bouche qu’il fend, Dieu met du mil. » Boko Haram, c’est ces religieux qui marient des filles mineures et qui sont prêts à vous justifier leur crime par des versets coraniques – et ils ne sont pas seulement au Nigeria. Boko Haram, c’est ces pères qui trafiquent leurs filles dans des mariages arrangés contre quelques billets de banque, invoquant, hélas, les sacro-saintes recommandations des traditions africaines, et ces mères complices qui pour toute protestation contre l’avilissement de leurs filles n’ont que leurs larmes à verser –  elles sont des Boko Haram passives, ces femmes pleureuses, mais des Boko Haram quand même ! Boko Haram, c’est tous les acteurs directs et indirects de tous ces réseaux de trafic de jeunes filles de nos pays vers le Liban… Tous ces otages ne sont pas moins en danger que ceux détenus par les islamistes nigérians.

A bien regarder, nous traînons, tous, une fillette ou un garçonnet quelque part en captivité, une fillette ou un garçonnet que nous privons de son éducation, de sa liberté, de son avenir, de sa vie, comme le fait aujourd’hui la secte islamiste de ces 200 jeunes Nigérianes. Et ce serait bien qu’avant de faire des shows médiatiques sous prétexte qu’on voudrait faire libérer les otages du Nigeria par nos marches et nos hastags, nous pensions tout d’abord – parce que c’est normalement plus facile – à libérer nos propres victimes, Boko Haram que nous sommes tous.

 

The following two tabs change content below.

33 réflexions au sujet de « Hypocrites, laissez Boko Haram tranquille ! »

    1. Tu m’as tuée David ! 🙂 #bringbackourgirls est un phénomène de mode plus qu’autre chose ! Pourquoi pas un #bringbackourchild pour tous les enfants kidnappés au Congo qui sont devenus des enfants soldats?

      1. Lina, on pourrait aussi avoir#bringbackourenfantsderues pour que tous les irresponsables casent enfin leurs enfants mineurs qu’ils laissent trainer dans les rues. Ce n’est que justice!

  1. Je partage ton point de vue sur la question David. Je crois aussi que chacun d’entre nous a une fille qu’il retient d’une manière ou d’une autre en captivité. Si ton angle a le mérite de mettre le doigt sur l’hypocrisie des petites gens, que dis-tu de l’hypocrisie internationale qui entoure ce drame nigérian. J’ai fait un article sur newsducamer.com sur la même question. Et j’y dis que #bringbackourgirls est un outil promotionnel pour Boko Haram mais est la clé qui conduit les grandes puissances à entrer dans la guerre sécuritaire contre Boko Haram au risque de transformer la sous-région en Afghanistan.

    1. Oui, William, ce hastag est un vrai outil promotionnel, mais ce qui m’inquiète c’est ceux qui font cette promotion, et qui sont beaucoup plus ancrés dans des formes d’enlèvement, d’esclavage plus cruelles. La parabole biblique de la brindille et de la poutre!

  2. Quel billet David! Tu décris si bien les autres Boko-haram africains et du monde même. Ceux là qui exploitent des enfants. Ceux là qui accouchent des futurs mendiants… Mais David, je pense que parmi ceux qui se mobilisent pour la libération des lycéennes nigérianes, il y a des honnêtes personnes. Et pour moi, on ne devrait pas avoir honte de lutter pour cette libération!

    1. Ouais, je suis d’accord avec toi, la fille de Douala! Je sais qu’il y a des gens sincères dans la campagne. Je parle en fait de ceux qui en profitent pour se mettre en spectacle alors qu’ils ne sont pas moins esclavagistes que Boko Haram!

  3. Extraordinaire. Tu sais, David, en te lisant, je pense aux écrivains de la Négritude notamment Mongo Beti. La finesse de ta plume et la force de tes colères que tu sais si bien traduire par des mots justes. Chapeau, mon grand, tu es le meilleur.

  4. Il y a énormément d’hypocrisie dans cette affaire! Moi ce que je ne comprend pas surtout c’est le fait que 54 Etats d’Afrique réunis ne soient pas capables de lutter contre un groupe de personnes de aussi puissant soit-ils.
    L’Union Africaine sert finalement à quoi, bon Dieu?!

    1. Ha ha ha, tu cherches l’Union africaine, Emile? Parce que tu crois que ce ne sera pas plus facile pour toi d’aller chercher une plage dans le Sahara? L’Union africaine, une arnaque parmi tant d’arnaques!

  5. Ce n’est pas parce que elle a 10 enfants, qu’elle est pauvre, que lle n’a pas le droit de sentir indignee par ce qui se passe au Nigeria.
    Tu peux tres bien ammener les gens a prendre conscience sans vouloir les ridiculiser, parece que la le ridicul c’est toi car ce qui se passe au Nigeria est a denoncer par TOUS!

    1. Mon cher Nelson, je pense que discuterais mieux de l’article si tu le relis. Je ne critique pas la femme parce qu’elle a beaucoup d’enfants ou qu’elle est pauvre. Je la critique parce qu’elle est impliquée dans une forme d’esclavage avec son mari sur leurs propres enfants. Et ils peuvent chercher à voir combien c’est dangereux ce qu’ils font. Aussi dangrereux que ce que fait Boko Hram!
      Amitiés!

  6. Sacré David! Finalement qu’est-ce que tu sais mieux faire entre les deux? Faire de l’humour ou envoyer des missiles de colère? Hum!

  7. David mon frère, David mon ami, David mon modèle, que dire d’autre… MERCI

    Superbe remarque, billet très poignant , belle attaque.
    « Ce Boko Haram que nous côtoyons, que cautionnons, que nous sommes tous les jours. »

    Je dois dire que grâce à cette mobilisation internationale que tu qualifies à raison d »hypocrite », tu nous sors le plus beau texte du siècle sur nos pratiques inhumaines et odieuses à l’égard de nos enfants en Afrique.

    La balle est dans notre camp, merci pour la lucidité … le message est passé.
    Plus féministe que David, il n y en a pas 3 au Mali, oh pardon au Togo… ou soit en Afrique …

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *