Extraits

 

Décalez, Aladjis !

Apocalypse des bouchers, ou la geste d’un tueur de la République

Aladji, soulignons, pour commencer, que ton prénom est Kouakou, parce que tu es né un mercredi, un maudit mercredi, et en République de Soutacountry, ton pays d’origine, les garçons nés mercredi portent ce prénom, Kouakou. Ton nom est Tohossou, et, tu le sais bien, je n’invente rien, moi ton double qui viens de m’échapper de ton corps, ce nom signifie dans une langue parlée au sud de ton pays, Soutacountry, handicapé mental. Oui, Aladji, ton nom, Tohossou, signifie handicapé mental. Et ce nom, comme tu l’as remarqué toi-même, t’a très bien convenu. Ce nom t’a convenu comme la puanteur au cul de l’hyène et la laideur au singe, comme tu étais devenu un fou, un vrai fou, et tu es mort fou !

Tu t’es baptisé Aladji après ta conversion à l’islam, suite à l’incident qui t’était arrivé un dimanche à l’église, où quand on priait, tu avais commencé par aboyer comme un chien enragé. Tu as été un vrai problème, un véritable sac de porc-épic à la communauté musulmane de Soutacountry parce que tu transgressais les lois sacrées de cette religion. Tu buvais de l’alcool, en public, tu mangeais de la viande de porc, tu ne priais jamais ! Pire, le jour de la Tabaski, tu te permettais de tuer ton mouton avant l’imam, ce qui n’est normalement pas permis. Mais comme tu es le pouvoir, ou plutôt tu l’as été, personne n’a jamais osé te faire des reproches, tu n’aimais pas les reproches.

Aladji, tu es né au nord de Soutacountry, dans les montagnes, dans un petit hameau de cultivateurs et de chasseurs. Ta mère expira quand tu poussais ton premier cri car tu la fis souffrir dans son sang et dans ses liquides pendant une semaine. Tu tuas, Aladji, pour venir au monde, celle qui t’avait pendant neuf mois porté dans son sein ! Ailleurs, dans d’autres pays africains, on t’aurait, au nom d’une tradition ou d’une coutume, jeté dans une forêt maudite car tu étais un mauvais signe, un malheur ! Mais, tu le sais, Aladji, Soutacountry est un pays né avec l’impérialisme européen en Afrique et les valeurs héritées dans ce pays sont teintées à l’occidental. On y respecte peu les traditions, car on ne les connaît pas bien. La quasi-totalité de la population est chrétienne. Ce fut ta chance.

Ton père, veuf, ne connaissait que la terre, comme dans tous les villages africains, et très jeune il te donna la houe et la machette. Tu te révélas très vite comme un mauvais cultivateur, paresseux comme un lézard se réchauffant sur la façade de l’hôtel 2 Février de Lomé construit pour célébrer le retour triomphal d’un revenant d’un crash d’avion. Ton pauvre père fit tout pour faire de toi un homme laborieux. Il te racontait des histoires et des fables qui avaient pour but de te montrer que la paresse est le premier vice d’un homme et que l’on ne peut s’accomplir que par le travail. Il te donna un jour l’exemple du coq condamné à donner tout le temps, et malgré ses protestations, ses poussins à l’épervier, depuis le jour où il partit emprunter de l’argent à ce dernier, n’ayant rien pour recevoir un étranger qui le visita un soir, et qui ne put payer après car n’ayant aucune activité à part chanter le matin et jouer le rôle d’une horloge dont personne n’a besoin. Il te donna cet exemple parce qu’en toi il avait décelé une passion, une passion que les parents considèrent – à tort ou à raison, Dieu seul sait – chez un garçon comme un signe de paresse. Aladji, cette passion était la chanson. Tu aimais beaucoup chanter, et déjà à sept ans tu composais des chansons devant n’importe quel objet ou à l’occasion de n’importe quel évènement. Tout t’inspirait ! Un mouton qui passe, une chèvre qui bêle, le soleil levant, la brise du soir qui fait légèrement danser les feuilles du manguier de votre maison, des animaux qui s’accouplent, des enfants qui se battent… Tout ! Aladji, tu composais des chansons partout et n’importe quand. Ton père ne voulait pas du tout d’un garçon chanteur, car, ici, on les prend pour des paresseux, les garçons qui aiment chanter et danser. Il te frappait donc sans pitié, te laissait même des traces de fouet sur le corps, chaque fois qu’il te surprenait en train de chanter. Mais rien n’y fit. On ne peut arracher au molosse sa façon de s’asseoir. Tu étais né pour chanter ! A la grande détresse de ton père ! Aussi, le jour où il te surprit, au champ, assis sous un palmier en train de chanter à une grenouille que tu tenais dans tes mains, se mit-il dans une terrible rage qui le poussa à sauter sur toi, t’assénant de violents coups avec sa houe en hurlant, Je ne veux pas d’un fils chanteur ! Je te tuerai de mes propres mains si tu continues de chanter. Un chanteur est un flatteur, un menteur. Et un menteur est pire qu’un scélérat. Et des menteurs, il y en a trop dans ce pays. De ce maudit chef de village que nous avons au damné président de la République en passant par ses poltrons de ministres. Je ne veux pas d’un assassin comme fils ! Ton père, le pauvre, venaitde signer son arrêt de mort. Quand il te lâcha, ensang, tu courus, en larmes, vers la maison du chef. Cedernier était, en plein jour, au lit avec sa plus jeunefemme quand tu y arrivas. L’abondance de tes larmeset l’amertume qui se lisait dans tes yeux poussèrentses gardes à aller l’arracher à sa jouissance. Tu luiracontas d’abord ce que dit ton père sur lui et sur lePrésident et ses ministres, en y ajoutant un flot de mensonges. Ensuite tu chantas une mielleuse chanson qui faisait son éloge. Le caïd, flatté et bête comme tous ceux qui se laissent aduler, te donna une pièce de dix francs et te recommanda de ne rien dire à ton père. Tu rentras à la maison le soir, en chantant, et te couchas, sous les yeux en sang de ton père. Le lendemain, des policiers arrivèrent de la capitale et ton père fut menotté et traîné par terre jusqu’au camp de détention de Soutacountry, l’un des camps les plus cruels de l’Afrique, même avant ceux de la Guinée de Sékou Touré et du royaume, euh, de la République du Togo. On le mutila et il perdit la vie trois jours après. Mais les gardes avaient avoué qu’avant de mourir, ilt’avait maudit en ces termes, Je meurs ce soir parce que j’ai eu le malheur d’avoir un fils maudit, qui ne connaîtra jamais la paix ici-bas. Si vraiment Kouakou est un fils sorti de mes reins, il ne rira jamais durant sa vie et connaîtra une fin plus tragique que celle que je suis en train de connaître. Aladji KouakouTohossou, voilà ce que dit ton père avant de pousserson dernier soupir. Tu avais alors douze ans. Tu avais,à douze ans, tué ton père, toi qui en venant au monde avais assassiné ta mère ! Quel record !

Le chef te récupéra et tu devins son boy. Tu étais beau, reconnaissons-le, car tu étais grand de taille et surtout très clair de teint. N’eût été ton nez écrasé comme celui d’un chimpanzé enrhumé, criant très haut que tu étais à cent pour cent africain même si tu avais, pendant tes jours de gloire, prétendu que tu n’aimais pas les Africains parce que tu les trouvais trop bavards, on t’aurait pris pour un mulâtre. Tu servais le chef et sa plus jeune femme, Nasty, qui avait dix-sept ans. Tu avais donc le droit de rentrer dans la chambre de chacun d’eux, pour faire le ménage. Un lundi matin, comme d’habitude, tu rentras dans la chambre de ta patronne que tu surpris nue au lit ! Elle ne paniqua pas, fit plutôt comme si elle s’y attendait et te demanda de venir la masser. Elle avait besoin de ça, comme son mari, le chef, était vieux et son ça n’arrivait plus à bien faire ça. Tu avais douze ans mais tu étais déjà très rodé en matière de sexe, comme tu aimais chanter, et souvent on affirme ici que les hommes qui chantent sont de gros coureurs de femmes. Tu t’y connaissais donc très bien, et tu avais de temps en temps lorgné ta patronne mais tu n’avais jamais eu l’audace de lui faire remarquer qu’en toi brûlait pour elle le feu du désir. Le singe peut tout refuser, même une potion magique de beauté, mais jamais, il ne décline une invitation à faire la grimace. Tu fermas la porte et t’allongeas sur ta patronne, la femme de ton patron, Aladji ! Tu lui fis ça ! Tu consommas la femme de ton patron et elle aima. Le lion est devenu carnivore depuis le jour où il croqua, pour s’amuser, une petite, une toute petite biche. Aladji, à partir de ce jour, tu étais devenu l’amant de ta patronne, la plus jeune femme et la bien-aimée de ton patron. Tu lui faisais ça presque tous les jours. D’abord, vous essayâtes d’être discrets, très discrets attendant toujours que toute la maisonnée allât au lit et s’assoupît avant de vous rencontrer. Ensuite, vos désirs étant plus forts que votre raison, vous vous laissâtes peu à peu découvrir. En la dépassant au salon des fois, tu essayais de lui glisser la main sur les fesses, ou lui donnais un petit baiser quand tu lui présentais son plat, à table, au salon, derrière son mari, ton patron. Un garde faillit même vous surprendre une nuit, quand tu la caressais dans un couloir. Les hautes herbes cachent les pintades mais n’étouffent pas leurs cris. On commença par chuchoter autour de vous. Le secret allait être connu. Tu paniquas mais Nasty te rassura. Elle était, comme toute femme infidèle, prête à tout faire pour continuer de commettre avec toi l’adultère. Elle avait une idée. Vous alliez ôter la vie au chef et fuir pour le pays voisin de l’Est. Elle avait la clé du coffre-fort du chef et vous ne manqueriez pas d’argent. Tu trouvas l’idée acceptable, bonne, géniale ! Trois jours vous suffirent pour la mettre en exécution. Tu empoisonnas un verre d’eau que tu fis boire au chef. Vous prîtes la poudre d’escampette, ton amante et toi, vers le pays voisin de l’est de Soutacountry. Tu avais treize ans et tu avais déjà trois assassinats dans ta gibecière. Ce proverbe togolais n’a donc pas menti, Un coq qui saura chanter se fait remarquer dès sa sortie de l’oeuf. Aladji, tu es un tueur en série et ton talent n’avait pas besoin de voir mourir beaucoup d’années pour exploser.

Votre pays d’accueil, le voisin de l’est de Soutacountry, tu le sais bien, Aladji, toute l’Afrique le sait, le monde entier le sait, est un seigneur incontestable en matière de la magie noire. On y trouve les plus grands sorciers du monde entier. En plein vingt-et-unième siècle, ce pays continue de croire que pour faire pleuvoir sur un village, en saison sèche, il faut tuer des animaux… des hommes et verser leur sang sur des statues en bois ! Il se plaît, ce pays qui est pourtant une vraie référence en matière démocratique en Afrique car n’ayant jamais connu d’élections pareilles à celles qui se passent autour de lui au Togo, en Guinée, au Soudan et dans d’autres pays africains hypothéqués par des potentats sans lois, de célébrer chaque année une fête dédiée aux forces occultes. On ne peut pas vivre dans ce pays voisin de Soutacountry, où les fétiches se vendent dans des boutiques, conditionnés selon leur efficacité comme se vendent des chemises et cravates dans les boutiques de Pierre Cardin, sans être soumis aux lois des forces du noir. Aladji, ton cas était encore plus grave parce que tu détenais un trésor qui sur toi attirait la convoitise. Tu avais une belle femme – car Nasty était vraiment belle – qui ne passait inaperçue devant aucun mâle. Et de belles femmes, tu le sais bien, Aladji, et tout le monde le reconnaît, il y en a très peu dans ce pays où les trois quarts des femmes ne font pas un mètre et demi. Les femmes de ce pays, comme celles de ton pays, Soutacountry, sont trop courtes et potelées. Aladji, tu avais donc une belle femme dans un pays où il n’y avait que des descendantes de Sogolon la mère de Soundiata Keita ! Les soupirants, comme des rapaces sur un cadavre, s’abattirent sur Nasty, ce qui t’obligea à chercher un moyen de la protéger, la garder à toi. Tu devais sortir tes griffes pour défendre ton butin. Et dans un pays où les églises et les mosquées n’avaient même pas la valeur d’un poulailler, tu t’orientas vers ce que faisait tout le monde. A Rome on fait comme les Romains. Tu consultas un charlatan au sud du pays, où paraît-il avaient vécu les plus grands chefs d’Afrique. Le charlatan te donna une poudre que tu devais faire consommer à Nasty. Tous les hommes qui la désireraient, n’eût été qu’un simple coup d’oeil furtif jeté sur son beau derrière, mourraient. Tu rentras joyeux chez toi, Aladji, et tu fis manger la poudre, à son insu, à Nasty. Elle fut plus qu’efficace, cette poudre, elle fut efficiente. Une semaine après, plus de cinquante hommes perdirent la vie dans ton quartier, faisant des centaines de veuves et d’orphelins, comme la polygamie faisait la pluie et le beau temps dans ce pays. Le nombre des jeunes garçons qui avaient expiré, juste pour avoir lorgné Nasty à son passage, était inestimable. Tu décimas ainsi tous les mâles de ton quartier, toi Aladji, juste pour garder cette femme plus vieille que toi et que tu avais arrachée à ton ancien et feu patron que tu avais empoisonné. Tu avais juste quatorze ans, Aladji, mais ta main était déjà plus souillée de sang que celle d’un chef d’État africain.

Tu continuais de chanter, et du matin au soir, tu chantais à Nasty, assise devant toi, au salon. Vous ne travailliez pas, vous étiez riches, très riches. La fortune que vous aviez volée dans le coffre-fort du chef était quasi inépuisable. Vous viviez ainsi dans l’opulence, Nasty t’offrant gracieusement son cœur et sa croupe, toi tuant dans l’ombre tous les malheureux qui osaient l’admirer…

Extrait proposé par Edilivre

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