David Kpelly

Bien sûr que je suis aussi baoulé, ma belle…

Statue de femme baoulé (Crédit image: www.lalsace.fr)

Hein, c’est pas vrai, depuis quand un Yao est Togolais, hein, mon cher, tu es un baoulé, tu es mon frère, tu sais, hein, ce sont les Blancs qui ont causé tout cela, ils nous ont séparés dans des frontières artificielles sans tenir compte de nos vraies origines, tu imagines, ça, hein, un Yao togolais? Non, mon frère, t’es un Ivoirien, tu es chez toi ici, reste, ne pars plus, tu n’as rien à aller chercher au Togo, tu sais, c’est cela le drame de notre pays, vous les vrais originaires de ce pays vous avez quitté, laissant la place à des étrangers qui sont venus nous envahir, nous occuper, et nous voler notre pays, regarde-toi et regarde-moi, est-ce qu’il y a une différence entre toi et moi hein ? Non, tu es Ivoirien, Yao, et puis la Côte d’Ivoire c’est mieux que le Togo, pourquoi insistes-tu que tu es togolais, hein, mon frère baoulé.

Pour la énième fois, j’ai répété que je ne suis pas baoulé. Je suis togolais. Ewé. Ce peuple que l’histoire dit être originaire d’Oyo au Nigeria, ce qui traduit certaines de nos ressemblances culturelles avec les Nigérians. Je suis né un jeudi. Et dans mon ethnie éwé ,les garçons nés jeudi s’appellent Yao. Bizarre, comment en trois jours j’ai découvert à Abidjan, à travers mon nom Yao, des racines baoulés que j’avais jusque-là ignorées. « T’es un baoulé, toi, tu es Ivoirien », me disait-on partout où je me présentais comme togolais, mais où on lisait mon nom, Yao, sur le badge à mon cou.

– Bon, merci monsieur, j’ai toujours cru que j’étais Togolais, mais là je vais essayer à mon arrivée chez moi de réfléchir à mes vraies origines baoulés, bonne soirée, fis-je en poussant ma valise, pour me diriger vers le bureau d’enregistrement.

– Euh, euh, euh, m’apostropha mon frère baoulé policier, hein, depuis quand un petit frère baoulé quitte comme ça son grand frère baoulé ? Hein, mon frère, c’est ces Togolais pingres-là qui t’ont appris ça, hein, allez, mon frère, mon petit frère, fais quelque chose à ton grand-frère.

Je lui tendis un billet de mille francs, qu’il me remboursa par un « bon voyage, mon frère baoulé ». Mon ethnie baoulé doit être très bizarre. Ce sont les petits frères qui doivent toujours glisser quelque chose aux grands frères. Le chauffeur de l’hôtel qui m’a amené à l’aéroport m’a aussi chanté le même couplet une fois qu’il a appris mon nom Yao. Il était baoulé lui aussi, mais comment je m’étais retrouvé togolais étant baoulé, hein ? Pourquoi je ne comptais pas retourner chez moi en Côte d’Ivoire, hein ? C’est fou, je ne pouvais jamais être Togolais, j’étais son frère baoulé, les Yao ont toujours été des baoulés, nous étions de vrais frères, tous des descendants de notre illustre mamy la Reine Pokou, eh bien, je serais toujours accueilli à bras ouvert chez moi si je décidais de revenir en Côte d’Ivoire… et…et… et… Il me narra et me narra aussi longtemps l’histoire de mes ancêtres les baoulés que je fus obligé, à ma descente à l’aéroport, de lui glisser un billet de mille francs. « Que Dieu te bénisse, mon petit frère Yao, pense surtout à ce que je t’ai dit, tu seras toujours chez toi ici, tu es baoulé

– Qui a fait les valises de Monsieur, hein, ok, c’est vous-même qui les avez faites, ok, et vous pouvez me confirmer qu’il n’y a rien de compromettant dedans hein, arme, liquide illégal, objets tranchants… Ok, votre passeport, monsieur, hein, Yao, vous vous nommez Yao et vous êtes togolais, hein, c’est bizarre, on dirait un baoulé, même en vous voyant vous ressemblez à un baoulé, vous ressemblez beaucoup à un de mes grands frères, comme je suis baoulé, ok, bon voyage, grand frère, mais votre petite sœur baoulé a froid dèh, elle voudrait bien que son grand-frère lui offre un petit café chaud.

Baoulé malgré moi, je tendis à ma petite sœur baoulé de la douane aéroportuaire un billet de mille francs, tout en maudissant intérieurement ma mère qui n’avait pas pu me foutre ici-bas un jour autre que le jeudi, le jour du nom Yao, le nom baoulé. Etre baoulé, hum, hum, mes billets de mille francs, être baoulé sans le savoir.

– Ok, c’est bon, monsieur, vous pouvez passer, euh, tenez, vous avez oublié votre passeport, laissez-moi vous le chercher pendant que vous remettez votre ceinture… Monsieur Kpelly Yao… Mais votre nom est de chez nous, voyons, vous vous êtes naturalisé togolais ou quoi, hein, sinon Yao là c’est un nom d’ici, regardez par exemple ma carte d’identité, je suis Yao comme toi, et pourtant je suis baoulé, comment ça se fait, hein, ah l’Afrique, ils nous ont divisés, regarde comment toi mon propre frère baoulé tu te retrouves au Togo, c’est triste… mais bon, l’essentiel c’est qu’on s’est rencontrés, et il serait très bon qu’on garde le contact, on ne sait jamais, une petite canette de bière ne ferait pas du mal à ton grand frère, mon petit frère.

Dans l’avion, la jeune fille à côté de moi, la trentaine, sentait très bon. Mais l’expérience de la veille de mon collègue gabonais André, qui était parti dans une boîte de nuit à Treichville ramasser une tapineuse de luxe qu’il avait cru dans sa chambre d’hôtel abreuver de mots d’amour frelatés distillés avec une  poésie aussi maladroite que la version chinoise du Pater Noster récitée par un imam malien, André qui fut obligé, à trois heures du matin, de nous réveiller tous dans l’hôtel, nous mendiant des billets de dix mille francs pour payer sa tempête de conquête ayant facturé sa partie de jambe en l’air à cinquante mille balles, menaçant de raccourcir de dix centimètres notre cher collègue qui mesurait pourtant difficilement un mètre soixante-cinq… L’expérience, donc, d’André qui m’avait momentanément dégoûté des Ivoiriennes – pourtant mes chéries préférées – me fit garder toute ma quiétude devant les senteurs ivoiriennes de ma voisine d’avion.

– Euh, monsieur, me fit la senteur ivoirienne, quelques minutes après le décollage, vous partez aussi à Bamako, hein, en fait j’y vais pour la première fois, pour des études, et je n’y connais personne, je m’appelle Rachel, je suis Ivoirienne.

– Ah, oui, vous partez donc pour la première fois à Bamako, hein, ne vous inquiétez pas, j’y vis, et je vous aiderai, je me nomme David ou Yao et…

– Hein, Yao, sursauta-t-elle, quelle coïncidence, vous êtes mon frère donc, vous êtes baoulé ou bien, hein, je suis baoulé aussi.

Hein, mais bien sûr que je suis baoulé. Pour une fois que l’être ne me fait pas mettre la main à la poche, me fait plutôt déjà rêver des senteurs de l’idylle bamakoise qui m’attend avec cette senteur ivoirienne, pourquoi ne pas l’être, hein, mes fétiches. Je suis baoulé, ma belle. Vive nos origines baoulé. Vive les baoulés.


Le cadavre de Faure, rien qu’un serpent mort

 

Nous sommes étranges, nous sommes opposants togolais. La formule n’est pas de moi, mais d’un collègue et ami écrivain-blogueur camerounais qui a décrit sous le titre « Nous sommes étranges, nous sommes camerounais », un certain nombre de traits caractéristiques des Camerounais. Elle va pourtant si bien parfois, cette formule, à ceux que nous appelons les opposants togolais. L’ambigüité avec laquelle ces hommes reçoivent certaines informations, les traitent, les interprètent… les rend très facilement, aux yeux des observateurs, au mieux étranges, au pire cyniques.

Faure Gnassingbé serait très gravement malade. Il est malade. Est très gravement malade. Il serait parti se faire traiter en Israël. Serait mort. Est mort. Qu’importe d’où elle venait, cette nouvelle, Internet, avec cette rapidité qui le caractérise, l’a colporté, à travers les réseaux sociaux, les sites et les blogs. Tout le monde – du moins les plus zélés et sensibles, a partagé la nouvelle, l’a interprétée, l’a commentée… Certains avaient même sûrement commencé à jubiler, remerciant Dieu et Son Fils d’avoir, enfin, écouté les prières des Togolais, de les avoir, enfin, libérés de ce petit dictateur qui a pris la relève de son père depuis 2005. Faure est mort, le Togo est libéré. Alléluia.

Sans chercher à connaître la source et la véracité de cette information, sans chercher, surtout, à analyser ce que la mort de Faure Gnassingbé changerait à la lutte qu’ils prétendent mener pour l’éradication de la dictature au Togo – comme c’est ce qu’ils prétendent faire, sans chercher à savoir ce que cette mort apporterait de bien à ce peuple qu’ils disent vouloir libérer, certains de nos opposants ont commencé à pondre des communiqués, mettant en garde contre une transmission chaotique du pouvoir comme en 2005 à la mort d’Eyadema, menaçant la maffieuse machine qui a intronisé Faure Gnassingbé en 2005, et qui serait en train de s’apprêter à récidiver. Les plus modérés, ou prudents, ont simplement exigé le bilan de santé du soupçonné mort. Qu’il présente son bilan de santé, montre au peuple qu’il est gravement malade, s’il n’a pas encore eu la courtoisie d’avoir défunté.

Faure Gnassingbé est mort. Et ensuite, hein, qu’on peut leur demander, à ces opposants qui ont tenté d’accrocher ce bout de fleur fané au bout de leur fusil, comme une victoire. Ces messieurs n’ont pas encore compris que ce n’est pas Faure Gnassingbé qui a engendré la dictature togolaise, mais plutôt la dictature togolaise qui a engendré Faure Gnassingbé. La machine de la dictature qui a intronisé Faure Gnassingbé est toujours là, avec les mêmes institutions, et si on ne les ôte pas, par n’importe quel moyen, ils demeureront, après la mort de Faure Gnassingbé, et reprendront le même coup d’Etat que celui de 2005, comme ils ne peuvent pas exister sans ces forfaits. Abass Bonfoh à la présidence de l’Assemblée nationale dominée par la dictature, les mêmes gangsters à la cour constitutionnelle, les mêmes brutes dans l’armée… le même décor qu’en 2005, à la mort d’Eyadema, et nos opposants s’agitent parce que Faure Gnassingbé serait mort, et qu’on doit le leur annoncer, comme s’ils étaient capables de faire quelque chose de palpable, de changer quelque chose  si on leur annonçait que Faure était mort.

A moins que ces hommes n’aient une autre cible à part celle que vise la lutte du peuple togolais, je ne vois pas en quoi la mort de Faure Gnassingbé ferait bouger d’un seul cheveu la lutte populaire. Il est notoire que ce ne sont pas tous les opposants qui crient dans la rue qui veulent la chute de la dictature. Certains en sont même des produits finis, en profitent toujours, et ne visent, à travers leurs gesticulations, qu’une cible personnelle, Faure Gnassingbé par exemple. Et ce sont ces seuls opposants qui doivent normalement faire ce ramdam autour de la mort de Faure Gnassingbé. Dans un pays normal avec des institutions indépendantes et légales, la mort d’un président ne représente pas grand-chose à part la perte d’un citoyen, d’un frère. La vie politique n’en prend aucun coup, comme tout a été prévu dans des textes qu’il ne s’agit que de respecter. Ce fut le cas, tout récemment, à la mort du président ghanéen John Atta-Mills où le pouvoir a été transmis sans tambour ni trompette dans le strict respect des textes.

De même, dans des pays anormaux comme le Togo, la mort d’un président ne représente pas grand-chose sur la vie politique, comme les mêmes hommes et institutions corrompus sont en place pour continuer dans le louche. Ce fut le cas en 2005 où on avait poussé un ouf de soulagement à la mort d’Eyadema, croyant nos soucis finis, avant de nous rendre compte que rien ne pouvait changer avec les institutions que nous avions. Ce fut le cas au Gabon en 2009 avec la mort d’Omar Bongo, une mort qui n’avait pas pu libérer les Gabonais de la maffia françafricaine et des horreurs franc-maçonniques, les créneaux du mal ayant survécu après la mort de Bongo. Faure Gnassingbé n’est qu’une des multiples têtes de l’hydre qui a toujours enfoncé le Togo, et sa mort ne signifie nullement pas la mort de notre monstre fabuleux de dictature.

Des institutions saines, un parlement représentant réellement les aspirations du peuple, une cour constitutionnelle impartiale, une Commission nationale crédible, une armée républicaine… voilà les victoires que doit chercher notre opposition, au lieu de se rabattre sur des raccourcis insignifiants qu’elle transforme en victoires, pour nous impressionner, comme l’araignée du conte sur des cadavres de boa pour montrer à sa femme sa bravoure. « Et chaque soir, disait la grand-mère à ses petits-enfants, l’araignée revenait de sa partie de chasse, trainant derrière lui un gros boa mort qu’il disait à sa femme avoir tué, gagnant au jour le jour l’amour de cette dernière qui le prenait pour le plus brave des hommes du village, jusqu’au jour où l’araignée détala en criant devant un petit serpent qui s’était infiltré dans leur chambre, sous les yeux étonnés de sa femme qui n’en croyait pas, son mari était un poltron, un gros poltron et n’avait jamais tué un seul des boas morts qu’il ramenait à la maison chaque soir… »

Des serpents morts qu’elle n’a pas tués, notre opposition nous en ramène trop, et cette fausse alerte sur la mort de Faure Gnassingbé, venue de nulle part, et que beaucoup d’observateurs considèrent comme un coup louche monté par le pouvoir lui-même pour se mettre en vedette pour quelques moments, ce buzz cynique que certains de nos opposants voulaient détourner, pour une fois de plus nous impressionner, n’était qu’un énième boa mort. Et le grand vainqueur du bruit, c’est le cadavre vivant, qui se définit, reprenant les matoiseries de son tueur de père, comme un miraculé, s’étant offert un bain de foule à son retour dit triomphal à Lomé. De la pub gratuite pour Faure Gnassingbé et sa bande. Etrange.


Lil’rapeur – ‘Reach Germany 2006, or die trying’

 

Ce texte est extrait de la nouvelle « Allemagne 2006, merde ! » tirée de mon recueil de nouvelles, Le Gigolo de la réforme (Paris, Edilivre, 2009), écrite en 2006, quand j’étais encore au Togo, inspiré par la mésaventure d’un groupe de trois jeunes rapeurs de mon quartier Dzidzolé. Ils avaient la vingtaine, bluffaient tous les jeunes paumés du quartier, dont moi, par leur style de vie : fringues, filles, boîte, alcool. On nous avait annoncé dans le quartier qu’ils devaient suivre l’équipe nationale de foot, Les Eperviers, à la Coupe du Monde de foot en Allemagne 2006, pour aller raper pour supporter l’équipe. Le quartier se réveilla sur une horreur le matin du départ de notre équipe pour l’Allemagne, nos rappeurs venaient d’être arrêtés par la police, impliqués dans une affaire de braquage d’un supermarché de Lomé. Le rap et nos jeunes, des fois, ça craint sérieusement.

(…) Mon cousin me récita alors les sept commandements du rap que je devais connaître afin de  trouver grâce aux yeux du dieu du rap et bien réussir dans le domaine. Vous savez que toute profession a toujours eu des règles que l’on appelle déontologie. Voici donc les sept commandements du rap comme me les récita mon cousin : 1) Un rapeur doit arrêter les études pour bien se consacrer au rap car le dieu du rap est un dieu très jaloux. 2) Il doit être très impoli et ne pas respecter ses parents car les premiers rapeurs ont été des vagabonds et enfants de rue. 3) Le  rapeur  doit  être très violent et ne pas avoir peur de se battre contre qui que ce soit. 4) Il est tenu de prendre de la drogue et fumer de la cigarette pour être inspiré. 5) Il doit avoir beaucoup de copines et les plaquer en désordre. 6) Il doit connaître voler et manipuler des armes. 7) Il ne doit jamais aller à l’église car elle corrompt et détourne de l’idéal.

Sincèrement, j’acceptai cette table de la loi contre mon gré parce que je ne savais pas trop comment j’arriverais à la respecter. Moi qui étais né et éduqué dans une famille chrétienne avec des parents qui n’avaient rien à envier à Abraham et à Job, comment  pourrais-je respecter une loi qui m’interdisait d’aller à l’église et m’incitait à être impoli, prendre de la  drogue et fumer ? Arrêter les études était carrément impossible pour moi parce que cela impliquerait mon  renvoi pur et simple de la maison. Mais que voulez- vous ? Je devais aller en  Europe et surtout épouser une Allemande. J’acceptai donc et notre nouvelle vie commença.

Pendant toute une semaine, je ne me présentai pas aux cours et mes professeurs inquiétés vinrent demander des explications à mes parents. Ces derniers s’étonnèrent et me firent appeler. J’appliquai donc le deuxième commandement de notre loi en les grondant et les insultant. La sanction fut immédiate, mes affaires furent catapultées dehors malgré les  supplications et les lamentations de ma mère.

– Tu reviendras dans cette maison quand tu auras appris à être poli, salopard, cria mon père en fureur.

– Je ne reviendrai plus jamais dans cette maison de merde, ai-je répondu en faisant de grands signes de la main, sortant de la maison mon sac au dos.

Mon cousin me trouva une place chez ses amis et je commençai une nouvelle vie, celle de vrai rapeur, celle du ghetto. Nous étions six dans une pièce insalubre et passions nos journées à fumer, à boire du vin et surtout à interpréter des chansons phares des  stars du rap américain.  Quelques nuits, on partait casser certains magasins ou voler les motos de  quelques pauvres conducteurs de taxi-moto qu’on partait vendre sur les frontières des pays limitrophes.

Une nuit, lors du braquage d’un supermarché, la police intervint et tua un membre de notre groupe. Je pris peur et voulus retourner à la maison mais mon cousin me rassura et promit que tout irait bien. Un mois dans le ghetto et je faillis mourir à la suite d’une violente tuberculose. Dieu  seul sut comment Il m’en guérit. Un après-midi, alors que nous étions partis faire des achats dans un supermarché, une forte bagarre éclata et j’y perdis une dent. En effet, nous étions dans le rayon des boissons en train de collectionner nos meilleurs vins quand deux jeunes hommes, sans doute des rapeurs, à voir leur habillement et leurs dents  pourries par la cigarette, foncèrent sur nous :

– Hé !  dites-nous,  qui  d’entre vous a essayé de violer ma copine le samedi passé en boîte ?

Are you stupid,  are you mad ? cria mon cousin en poussant le gars.

You’re stupid bitch, you’re mad motherfucker boy, vociféra l’un de nos adversaires en imitant les acteurs des films américains.

Your fucking hell mother is stupid men ! Your shameless coward fucking bastard father is stupid ! cria mon cousin en imitant 50 Cent.

Le garçon sauta sur mon cousin et lui mordit la joue gauche. Ce fut le tumulte dans le supermarché. Coups de poing, coups de tête, coups de pied, gifles… J’essayai de m’enfuir mais l’un de nos adversaires me donna un coup de poing violent sur la bouche et je perdis une incisive en m’écroulant sur les carreaux. Je fis un effort pour me relever et  m’enfuir mais il me retint par le bras et me donna un grand coup de tête dans  le ventre. Je perdis connaissance. Je me réveillai à la brigade pour mineurs où nous fûmes détenus pour deux semaines. On nous libéra après nous avoir donné chacun cinquante fessées sur les  fesses nues. Je décidai sincèrement de retourner à la maison et demander pardon à mes parents mais une fois encore mon cousin arriva à me convaincre.

– Toi tu dois cesser de te comporter comme une faible fille, me fit-il, tu veux aller en Europe et épouser une Blanche, tu crois que c’est si facile ? Cesse d’agir comme une poule mouillée.

Un mois après, nous sortîmes notre premier clip. Le morceau était intitulé : « Fucking u, fucking me ». Le succès fut immédiat. Tout le monde apprécia notre talent et notre créativité. Mes potes, si vous m’aviez vu dans ce clip habillé comme Jay Z ! Mon rôle était de  taper sur les fesses nues de deux petites lycéennes en string et leur caresser de temps en temps la poitrine. J’étais trop cool dans ce clip, je vous jure. Les copines que je gagnai étaient incomptables et je les plaquais après deux ou trois jours après avoir abusé d’elles. J’étais devenu un vrai rapeur, croyez-moi. Ma mère ayant regardé le clip me retrouva et me pria en pleurant de revenir à la maison mais Monsieur le Rapeur lui dit nenni. Nous fûmes donc facilement acceptés dans le groupe des supporters. J’avais donc l’Europe dans les poches. Aucun chemin de fleur ne conduit vraiment à la gloire ! La Fontaine,  tu as pleinement raison. Ah, j’avais été vraiment niais d’avoir voulu quitter le ghetto !

 (…) Nous étions seulement à quelques jours du départ pour l’Allemagne et nous déposâmes nos passeports à l’ambassade pour les visas. Ce fut alors que des problèmes internes éclatèrent au ministère des Sports et le ministre fut licencié. L’entraîneur de notre équipe quitta et les joueurs refusèrent de revenir. Personne ne comprenait rien de ce qui se passait(…) Dépassée, toute la population envahit la Présidence en signe de protestation lançant des injures au Président et au gouvernement. Les plus intrépides et impolis lancèrent des pierres à l’immeuble du palais. On  lâcha donc les chiens méchants. Coups de revolver, de mitraillette, de couteau, de baïonnette, de crosse, de gourdin, gaz lacrymogènes, viol… Chacun se sauva comme il pouvait, mais vous savez que j’étais un rapeur et mes baskets de trente kilogrammes, mon gros pantalon et mon tee-shirt-robe ne me permirent pas de vite courir… Je me retrouvai à l’hôpital avec un bras fracturé. C’était fini. J’avais perdu mon année, mes parents, ma quiétude, ma dent pour rien. Il fallait peut-être espérer 2010. Allemagne 2006 ! Quelle merde !

PS : Le titre est une parodie du titre de l’album à succès du rapeur américain 50 Cent, Get rich or die trying.

Le gigolo de la réforme: Amazon.fr: David Kpelly: Livres, Edilivre, Paris 2009, Nouvelles, 256 pages, 18,5 euros.


Le vieux cocu dans le soutif de son détective

 

 

 

Crédit image: www.humour-blog.com

« Je suis dans la joie, une joie immense, je suis dans l’émotion, car Yahvé m’a libéré… Je suis dans la joie, une joie immense, je suis dans l’émotion, car le vieux m’a libéré … » Quoi, ce qui me donne cet air si joyeux d’une midinette qui vient de décrocher son premier baiser, hein. Eh bien, je suis un homme comblé, aussi comblé que Silvio Berlusconi dans le lit d’une tapineuse mineure. Visez mon degré d’excitation. La classe. Tout a commencé le lundi dernier, quand j’ai buté, en rentrant chez moi, sur un monsieur d’un âge avancé, la soixantaine, chétif, maladif, une mèche de cigarette entre les doigts, assis sur ma terrasse, l’air désespéré.

– Euh, dites-moi, monsieur, c’est vous qui habitez cet appartement, hein, c’est donc vous le Togolais, hein, eh bien, laissez-moi vous dire que…

Je m’étais arrêté net, croyant avoir une fois de plus affaire à un religieux voulant me faire un énième procès sur mes dernières sorties sur l’islam qui m’ont valu ces derniers temps des ennuis aussi innombrables que des contacts féminins dans l’agenda de Faure Gnassingbé. Je pris un air grave, et lui lançai en hurlant presque :

– Monsieur, écoutez, je vous demande de quitter sur-le-champ mon appartement ou j’appelle la police, parce que…

 – Pourquoi la police, hein, mon fils, pour commencer, il faut que je t’avoue que je connais très bien ton pays, le Togo, j’y ai passé plus de vingt ans comme commerçant au Grand-marché de Lomé, et tu sais, ce n’est pas maintenant où tu me vois si vieux, non, en ces temps j’étais un jeune homme, beau et présentable comme toi, je portais des jeans griffés et des tennis, je portais des paires de chaussures en cuir au bout pointu comme les tiennes, je faisais partie des premiers au Togo à avoir utilisé un téléphone portable, après votre ancien président, comment il s’appelle déjà, hein, celui qui est mort, euh… Faure Eyadema…

– Non, ce n’est pas Faure Eyadema qui est mort, c’est Gnassingbé Eyadema, Faure lui n’est toujours pas encore mort, avais-je rectifié.

– Voilà, Gnassingbé Eyadema, c’était son époque, et le Togo était encore mieux qu’aujourd’hui, le Grand-marché marchait très bien, pas aujourd’hui où ces Libanais escrocs-là qui sentent comme de l’urine de mouton pourrie ont envahi votre marché, où ces Nigérians voleurs-là ont transformé toutes les boutiques dans votre marché en coins de vente de drogue et de membres du corps humain, eh bien, tu sais que dans votre marché aujourd’hui des Nigérians vendent des têtes humaines, des bras humains, des pénis humains, des testicules humains, des clitoris humains, avec la complicité de certains de vos ministres, hein, je peux même te citer le nom de certains ministres de votre gouvernement actuel qui s’en vont acheter des clitoris tout frais chez ces dealers nigérians de votre marché, ils s’en servent pour faire des cérémonies pour pouvoir convaincre leurs auditeurs, je te jure au nom de Dieu, wallahi, je suis un musulman et que Dieu m’envoie au septième degré de l’enfer si je mens, que Dieu rende stériles toutes mes femmes si je te mens, tu sais, nous les musulmans…

Là, il fallait que je l’arrête. Musulmans, Islam, Mahomet… ces mots m’avaient causé trop de traumatismes les semaines précédentes. Il se ressaisit.

– Eh bien, mon fils, je te dis que j’avais trop d’argent au Togo en ces temps-là, j’avais de l’argent bien bon, trois maisons, deux voitures, je plaisais à beaucoup de femmes togolaises, à presque toutes les femmes togolaises, je suis sorti avec beaucoup de Togolaises, j’aurais même pu épouser une nommée Caroline si ce n’avait pas été sa jalousie, tu sais, la jalousie, c’est la deuxième maladie des Togolaises après la nymphomanie, moi qui te parle je…

– Monsieur, excusez-moi, je viens à peine de rentrer du boulot, je suis fatigué, s’il vous plaît, dites-moi sans détours pourquoi vous me cherchez.

– Eh bien, mon fils, tu sais, hein, c’est ma dernière femme, elle me trompe, wallahi, je te jure au nom d’Allah qu’elle me trompe avec un de vos frères togolais là-bas au Togo, chaque fois qu’elle part chercher ses marchandises à Lomé elle me trompe, alors qu’elle et moi nous avons deux enfants, tu imagines ça, hein, mon fils, voici deux mois qu’elle est rentrée de son dernier voyage de Lomé, et tu imagines que depuis tout ce temps-là elle et moi on n’a plus rien fait hein, wallahi, qu’Allah rende aveugle ma fille aînée si je te mens, chaque fois que je la touche la nuit elle me repousse, mais dis-moi si toi tu crois cela, une femme qui reste deux mois sans homme, et c’est ainsi que j’ai deviné qu’elle a eu sa dose à Lomé, je n’arrive pas à croire qu’elle me trompe, et pourtant, wallahi, faut pas faire, malgré mon âge je suis toujours très bien, très fort et très dur, mais vous les jeunes Togolais vous êtes comme vos filles, de véritables champions au lit, quel malheur que d’avoir un jeune rival togolais, hein, mais dis-moi, mon fils, il est finalement où, le respect des personnages âgées si vous vous permettez, vous les jeunes d’aujourd’hui, de nous arracher nos femmes, à nous vos pères, hein, je…

– Papa, coupai-je, partagé entre l’envie de pouffer de rire devant cette cocasserie qu’il racontait avec sa tête de clown, et le désir de le renvoyer, ne sachant le rôle que je devais jouer dans l’infidélité de sa femme, dites-moi, que voulez-vous que je fasse donc pour votre femme qui vous trompe avec un jeune Togolais, hein.

– Très bonne question, mon fils, elle va retourner au Togo la semaine prochaine et y rester pendant deux semaines pour l’achat de ses marchandises, et je veux t’engager pour que tu me la surveilles, à son insu, durant les deux semaines, que tu la suives partout où elle met le pied, que tu m’amènes les coordonnées et la photo de son amant, je t’en supplie, mon fils, fais-le-moi au nom d’Allah.

– Papa, fis-je en le regardant tristement, remarquant combien il souffrait, je voudrais bien vous aider mais le problème est que moi je travaille et je n’ai pas le temps, et puis aller à Lomé et y rester pendant deux semaines, ça fait beaucoup d’argent et…

– Non, non, non, mon fils, c’est moi qui t’envoie en mission, je te paie ton billet d’avion aller-retour, ton hébergement à l’hôtel pendant les deux semaines, tes frais de bouche, et des dédommagements pour ton temps que tu auras perdu.

Je lui demandai l’âge de sa femme. Vingt-quatre ans. Il était plus âgé qu’elle de trente-trois ans, l’avait épousée à dix-sept ans… Ce fut quand il sortit sa photo que je faillis m’évanouir sous le coup de l’étonnement. Une jeune et très belle fille que j’avais toujours vue dans le quartier dans une Toyota Dame, que je prenais pour une célibataire aisée, une de ces multiples filles à papa de mon quartier que j’ai toujours rêvé transformer en filles à David. Cette fille-là que je lorgnais depuis des mois était donc la femme de ce vieux monsieur ! Moi, engagé comme détective privé pour surveiller cette fille pendant deux semaines à Lomé, oh que le Seigneur sait si bien rassasier Ses fils de bonnes choses quand ces derniers s’y attendent le moins !

– Papa, j’ai réfléchi, et au nom d’Allah, j’irai surveiller votre femme à Lomé, je vous filerai toutes les informations sur son amant togolais, inch Allah.

Il se précipita sur moi « Qu’Allah te bénisse, mon fils, qu’Allah t’ouvre toutes les portes de la vie qui te feront du bien, je mettrai tout à ta disposition pour que tu fasses bien le travail », me fit-il en me serrant la main. « Qu’Allah te bénisse aussi, mon vieux cocu, qu’Allah m’ouvre toutes les parties du corps de ta femme qui feront du bien à ma libido de nouveau détective privé, je mettrai tout à sa disposition pour qu’elle ne soit plus obligée d’aller à Lomé pour te cocufier, deux pas chaque soir, et elle viendra prendre sa dose togolaise chez moi, conasse » ai-je pensé en le regardant me sourire, ressemblant à la vache du fromage La-vache-qui-rit.

 

 


Le lézard de papa Eyadema (remix)

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La nouvelle, venue de nulle part, était tombée dans mon village, Mission-Tové, situé à une trentaine de kilomètres de Lomé, un matin de 1992, un matin aussi normal que tout matin de village. Eyadema, père bien-aimé de la nation togolaise depuis vingt-cinq ans, venait la foutre au fin fond d’une jeune fille de la trentaine, logée à Légbassito, une localité située entre Lomé et Mission-Tové. La fille, avait précisé le buzz, avait été une ancienne présentatrice sur la télévision nationale reconvertie en chauffeuse de reins pour étalons fortunés, depuis son limogeage pour fautes de prononciation et de trop de déhanchements devant son rédacteur en chef qui n’était pas un garçon facile. Eyadema, étalon parmi les étalons, pas né de la dernière pluie, les enfants, se rendait donc chaque soir chez la masseuse, autour de dix-neuf heures, à bord d’une vieille Peugeot 205, suivi d’un seul de ses gardes, pour ne pas attirer l’attention, s’enfermait pendant deux heures avec la dulcinée, avant de traîner, autour de vingt-et-une heures, ses vieux os d’ancien lutteur traditionnel vers la capitale.

Mission-Tové, le village mien, n’a pas seulement la réputation d’être ce coin-là qui, dit-on, avait été le premier au Togo à être visité par l’Evangile des missionnaires allemands, mais demeuré tellement animiste que sa gigantesque paroisse évangélique est construite au milieu d’une dizaine de sanctuaires de féticheurs, une paroisse prise en sandwich-vodou d’où on perçoit les dimanches les roulements des tambours des féticheurs durant la messe, certains paroissiens esquissant même des pas de danse sur les morceaux endiablés, tout en suivant la prêche du pasteur, d’autres sortant sommairement de la chapelle aller caresser la tête de deux ou trois fétiches légbas dans les sanctuaires, avaler, en guise d’apéritif, une ou deux gorgées de sodabi, avant de revenir à la messe prendre la sainte Cène. Il arrive même des fois qu’on assiste à des scènes d’envoûtement en pleine messe, un vieillard fervent chrétien, s’étant senti embêté par un jeune homme provocateur qui a osé porter un nouveau complet pour venir à la messe, envoyant un paquet d’aiguilles, d’hameçons, de lames et autres objets tranchants dans le corps du provocateur, obligeant le pasteur à suspendre la messe pour quelques minutes, laissant le temps à des experts d’ôter tout ce cadeau aussi encombrant qu’un sac de porc-épic du corps de la victime.

Mission-Tové, donc, au-delà de sa réputation de village-aux-fétiches, est un farouche foyer de résistance à Eyadema et Cie, malgré les matoiseries, les menaces et les vives répressions de son chef traditionnel aussi incrusté dans la dictature qu’une punaise dans le pelage d’un chien de cultivateur. Dans la plupart des familles de Mission-Tové, la haine d’Eyadema, de toute sa famille, de tout son clan, de toute son ethnie, se transmet de père en fils, comme un domaine familial. On y hérite le dégoût de tout ce qui porte une trace d’Eyadema comme on le fait d’une fortune paternelle. Un homme y avait, selon une légende devenue presque vraie à force d’être reprise avec solennité au fil du temps, assassiné sa propre femme qui une nuit, en faisant la cuisine, avait osé chanter « Papa Eyadema, sarakawa koua ményé towo o, nou gbalo yé yovowo wo, Papa Eyadema, sarakawa koua ményé towo o, nou gbalo yé yovowo wo … » « Papa Eyadema, la mort de Sarakawa n’était pas la tienne, les Blancs ont comploté pour rien… », une de ces chansons imbéciles que des adulateurs ignares et autres griots composaient au dictateur aux lendemains des multiples attentats simulés dont il sortait sans égratignures, jouant au fier et intouchable nationaliste que voulaient éliminer les Blancs. Eyadema nationaliste, peuh, mes fétiches.

Ce matin, donc, où cette nouvelle tomba à Mission-Tové qu’Eyadema venait se faire traiter ses courbatures chez sa conquête de Légbassito, un groupe de cent jeunes robustes du village fut sur-le-champ monté, pour aller le soir cueillir le dictateur entre les cuisses de sa pouffiasse, l’amener au village où il devait être hué, humilié, injurié, lapidé, torturé, rôti à petit feu, jusqu’à ce qu’il fût bien cuit comme un poulet-bicyclette de la Rue Princesse d’Abidjan, bien huilé comme un morceau de viande de Souka – ce rôtisseur béninois devenu célèbre à Mission-Tové et ses parages dans les années quatre-vingt-dix pour la qualité de ses rôtis de porc, avant d’être amené sous tambours et fanfares à la capitale.

Des messages furent immédiatement envoyés aux leaders de l’opposition togolaise de ces temps-là, leur demandant d’attendre, autour de minuit, à la place des expositions de la capitale, le corps calciné de leur ennemi juré qui devait y être exposé pendant trois jours avant d’être jeté en mer aux requins, baleines et autres géants des mers. On apprit même aux enfants et femmes du village la chanson qui allait escorter le corps calciné du dictateur de Mission-Tové à Lomé. « Eyi looooo, eyi loooooo, papa yi apé lo, papa Eyadema yi apé lo, le dzidzo mé, papa yi apé lo, papa Eyadema yi apé lo, lé grève mé » « Il est parti, il est rentré, papa Eyadema est rentré au bercail en joie, papa Eyadema est rentré chez lui durant la grève…. ». Mission-Tové allait entrer dans l’histoire en tuant Eyadema, bravos…

Tout fut calculé dans les moindres détails. Le dictateur arrivait à dix-neuf heures. S’il passait deux heures chez sa gonzesse, il devait passer trente minutes à bavarder, une heure à niquer – les orgasmes d’un dictateur pouvant des fois se faire attendre pendant longtemps, surtout qu’Eyadema, vu les performances de certains de ses rejetons actuels, ne devait rien avoir à envier à Rocco Siffredi – et les trente dernières minutes à s’habiller. Il fallait donc aller défoncer la porte de la minette présidentielle à vingt heures sonnantes, où le boiteux serait en train d’escalader les rondeurs de la jeune fille. A vingt heures donc, messieurs et dames, pour la mort, la vraie, la définitive, de votre dictateur, inch Allah.

Vingt-heures. Les jeunes, qui avaient escaladé les murs de l’appartement de l’ancienne présentatrice-télé, défoncèrent la porte de son salon, puis de sa chambre à coucher, allumèrent l’ampoule pour éclairer le noir total qui régnait dans la pièce. Point de partie de jambes en l’air. Point d’Eyadema. Point de gonzesse. Au chevet du lit défait, un gros margouillat ébloui par la lumière, aussi immobile que la statue de sel de la femme de Lot. Déçus, humiliés, découragés, frustrés, les tueurs tournèrent le pas, en poussant des jurons. Le dernier à sortir de la pièce, dans un geste désespéré, lança le gros caillou qu’il avait en main, qui heurta le gros margouillat à la tête. La bête, paniquée, disparut dans le plafond.

Le lendemain, une autre nouvelle tomba à Mission-Tové, tout droit de la Présidence venue, disait-on. Eyadema avait, à la hâte, pris l’avion ce matin pour aller se faire soigner en Israël. Il s’était toute la nuit plaint d’une obscure et subite plaie à la tête. Le rapprochement fut vite fait. Le gros margouillat au chevet du lit qui avait reçu un coup de pierre à la tête n’était autre qu’Eyadema qui s’était métamorphosé grâce à l’une de ses multiples forces surnaturelles. Ce lézard fût-il tué que le dictateur aurait, sur-le-champ, défunté.

Et, depuis ce jour, selon la légende, Mission-Tové regrette, pleure cette occasion, cette unique occasion en or, pour entrer dans l’histoire du Togo. Tuer le lézard du dictateur. Le lézard-dictateur. Le dictateur-lézard. Beaucoup de villageois ont quand même gardé l’expression « fils de lézard » pour désigner Faure Gnassingbé, car ils sont, seront toujours convaincus qu’Eyadema avait eu pour totem un lézard.

Bamako, le 04 Novembre 2012

© 2012 – David Kpelly – Tous droits réservés

 


Révérend, on n’enterre pas Satan vivant

 

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Hier, j’ai appris sur les ondes de la Radio France internationale que des cadavres disparaissaient de la morgue de Douala, un véritable réseau maffieux organisé en complicité avec les autorités de l’hôpital de cette ville, des cadavres qui servent de rituels et autres affaires louches. Les kamer sont cruels, ai-je eu le reflexe de m’écrier, avant de me rappeler qu’en fait, en matière de cadavres et de deals, nous ne sommes pas si mauvais que ça au Togo, et que contrairement au foot où nous ne pouvons pas oser défier les lions indomptables, même dans leur état de déconfiture totale actuelle, le créneau des deals de cadavres est un terrain sur lequel nous pouvons bien tenir en échec Paul Biya et sa bande.

Bof, les cadavres, c’est toute une culture chez nous, au Togo, tout le monde en fait un deal ou un autre. Le plus courant c’est celui des enfants qui profitent de la mort de leurs parents dont ils transforment les cadavres en fonds de commerce pour s’enrichir par les cotisations des amis et des proches durant les funérailles qui peuvent durer des semaines, voire des mois, et c’est d’ailleurs pourquoi des fois quand je me rappelle ce feignasse de père que j’ai eu, qui m’a quitté alors que je n’avais que seize ans, je me dis pourquoi l’imbécile ne pouvait pas avoir la gentillesse d’attendre que j’aie un peu de succès et de notoriété avant de défunter, hein, j’imagine qu’il vive jusqu’en 2035, quand j’aurai déjà remporté le Goncourt, le Renaudot, le Femina, le Médicis, le Nobel, quand j’aurai des centaines de millions de lecteurs qui chercheront tous à venir à ses funérailles et qui ne repartiront sûrement pas s’en m’avoir glissé quelque chose… mais, bah, cet homme que j’ai eu comme père, qui, malgré mon incroyable ressemblance avec lui, s’arrangeait toujours, sadique, à me niquer toutes mes bonnes choses, lui qui a même osé me piquer la seule femme dont j’ai toujours été vraiment amoureux de toute ma vie, ma mère, eh bien, mon paternel s’est arrangé à mourir quand j’étais trop jeune et trop inconnu, m’ayant empêché de m’enrichir sur son cadavre. Le gredin !

Bref, des histoires de cadavres au Togo, j’en connais des centaines et des centaines, à faire un bouquin aussi gros que le dictionnaire des copines de Faure Gnassingbé. Hop-là, celle-ci par exemple.

Tout a commencé, dans mon village natal, Mission Tové, dans les années quatre-vingt-dix. Un pasteur d’origine béninoise, dénommé Josué-le-bras-droit-de-Dieu, arriva un soir au village, et après trois jours construisit son temple baptisé Satan-t’es-foutu-maintenant-conasse. Josué-le-bras-droit-de-Dieu s’imposa très rapidement dans le village, car il guérissait presque toutes les maladies. Les femmes, elles toujours, lui firent une grande campagne de pub, et en quelques mois, le pasteur, dont tout le monde ignorait tout, sauf les miracles qu’il accomplissait, devint l’homme le plus puissant du village, même avant le chef qui ne pouvait pas le chasser, pour ne pas succomber devant des versets bibliques. Devant son temple Satan-t’es-foutu-maintenant-conasse, le pasteur Josué-le-bras-droit-de-Dieu fit verser une grande quantité de sable, et chaque soir, hissé dessus, il lisait des passages bibliques et les commentait. C’étaient, selon ses termes, les Enseignements de la Montagne. Il passait tout son temps à dénigrer les prêtres et les pasteurs des églises protestantes, les traitant d’idolâtres et de fornicateurs. Quant aux musulmans et animistes, il ne parlait même pas d’eux, il avait, disait-il, la nausée d’une grossesse de deux mois quand il pensait à eux.

Je détruirai la Basilique de Rome, avait-il dit un soir hissé sur sa montagne, oui, je la détruirai, cet édifice démonique renfermant des statues de Dagon, et je la reconstruirai le troisième jour.  Je tuerai, si je le veux bien, celui qui se baptise le Saint-Père et qui se fait chanter des louanges qui ne sont pas siennes. Car, en vérité, je vous le dis, le temps arrivera où vous me chercherez mais vous ne me trouverez point, vous appellerez mon nom mais je ne vous répondrai guère, et en ces temps-là, ce sont les fils des ténèbres qui gouverneront ici-bas, ce sont les catholiques, les protestants, les musulmans et les animistes qui vous gouverneront avec méchanceté, quand moi je serai loin, très loin de vous, à la droite du Père, mon Père. Quelques femmes, pleines de ferveur, faisaient couler des larmes, mais Josué-le-bras-droit-de-Dieu leur ouvrant les bras de sa montagne leur disait, Non, ne me pleurez pas, femmes de ce village, car si sur cette terre je souffre ainsi, qu’en sera-t-il de vous les fils des ténèbres, qu’en sera-t-il des catholiques, qu’en sera-t-il des protestants, qu’en sera-t-il surtout des animistes et des musulmans, hein, allez, bonnes âmes, allez moissonner vos champs et amenez vos récoltes dans la maison de Dieu, car il y a plus de bénédictions en donnant qu’en recevant, sachez-le, bande de mécréants, bande de catholiques, bande de protestants, bande de musulmans, bande d’animistes… Amen.

Un matin de dimanche, une effroyable nouvelle secoua tout le village. Aziza était décédé. Hein, Aziza ! L’homme était un magicien, le plus célèbre et redoutable magicien du village et de toute la région. Adepte et ami intime de Gonti-Gonti Sakplatoké, le féticheur du village, Aziza, dont le nom signifiait dans notre langue djinn, était reconnu pour sa parfaite maîtrise de la magie noire. Il avait déjà, juste par quelques mots, envoyé beaucoup de villageois qui osaient l’embêter six pied sous terre, et paralysé ou rendu stériles toutes les filles et femmes qui le rejetaient. Et cette terreur faite homme venait de défunter. Branlebas. La nouvelle atteint rapidement le temple Satan-t’es-foutu-maintenant-conasse et le pasteur Josué-le-bras-droit-de-Dieu créa un nouveau buzz en ordonnant à la famille éplorée d’amener le cadavre d’Aziza dans son temple, il allait le faire revenir à la vie, c’était le miracle suprême qu’il devait faire pour faire comprendre aux villageois que, côté puissance, il n’enviait rien, mais alors rien au Christ.

Une heure après, le cadavre d’Aziza était allongé sur une natte, sur l’autel du temple Satan-t’es-foutu-maintenant-conasse, devant des centaines de villageois curieux qui avaient pris le temple d’assaut. Le pasteur Josué-le-bras-droit-de-Dieu, en sueur, après avoir récité quelques versets bibliques et eu des révélations, déclara à l’assistance qui le suivait avec attention, Très chers frères en Christ, cet homme a perdu son âme depuis longtemps, cet homme, Dieu vient de me le révéler, a vendu, il y a quinze ans, son âme au diable qui l’a bouffée, et il ne pourra donc plus être ressuscité, je vous jure que même Jésus viendra devant ce cadavre mais il ne pourra le réanimer, bonnes âmes, amenez-moi le cercueil dans lequel vous venez d’ôter son corps, et qu’on enterre ce méchant homme, que son âme aille à tout jamais en enfer, au nom de Jésus… Aaaaaaaaaaaammmeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeennnnn.

– C’est ton âme qui ira en enfer, imbécile, tu es un grand, un très grand traître, tu crois pouvoir te débarrasser aussi facilement de moi hein, tu…

… Le temple s’était vidé en quelques secondes. Aziza, le cadavre, venait de se réveiller, et avait pris le pasteur par le collet, lui assénant de violents coups de poings en hurlant, Je vais te tuer, sale traître… Trois jours après, les villageois, sur les aveux d’Aziza, comprirent la scène. Il y avait un complot entre lui et le pasteur. C’était lui qui lui avait fabriqué des gris-gris pour guérir les malades que lui-même, Aziza, avait envoûtés, et en contrepartie le pasteur s’était engagé à lui payer des redevances mensuelles. Ils avaient, il y avait quelques jours, monté ce nouveau coup où il devait utiliser sa magie pour mourir, et se faire ressusciter par le pasteur, pour bluffer les villageois et augmenter les fidèles de l’église Satan-t’es-foutu-maintenant-conasse. Mais le pasteur, avare, avait trouvé un bon moyen pour se débarrasser définitivement de son créancier trop dangereux. Il voulait le faire enterrer au lieu de le ressusciter. L’imbécile avait oublié qu’Aziza était magicien. Josué-le-bras-droit-de-Dieu s’était volatilisé avant les révélations d’Aziza, mais chaque fois que les villageois passaient devant son ancien temple, ils hurlaient, en riant, Chers frères et sœurs en Christ, allez dire au pasteur Josué-le-bras-droit-de-Dieu qu’on n’enterre pas Aziza vivant, Amen.

 


Le nouveau hadj et ses gonzesses à la mosquée

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Souriant amèrement, en les regardant assises dans les canapés, face à moi, je repensai aux menaces de ma mère, Mère Marthe, en mai passé, durant mon dernier passage à Lomé. David, David, David, combien de fois je viens de t’appeler, hein, trois fois, eh bien, tu me dis trois fois, hein, mon amour, écoute-moi, tu sais que tu es mon seul espoir, tu es unique, tes sœurs ne comptent pas, elles appartiennent à d’autres familles, c’est toi qui m’appartiens, et je veux que tu me fasses ce qu’un fils doit faire pour rendre heureuse sa mère, David, je suis tombée enceinte de ton père, qui était mon professeur d’anglais, à dix-huit ans, j’ai été rejetée par ma famille qui ne s’entendait pas avec la famille de ton père, mais une fois que j’ai mis au monde ta grande sœur, ton père a commencé à me maltraiter, il me laissait…

– Maman, écoute, je n’ai pas encore fait mes valises, il est déjà deux heures du matin et je quitte demain à six heures, parlons rapidement du vrai sujet pour que je…

– Laisse, je te ferai tes valises après, je t’ai toujours tout fait, David mon fils, c’est normal, mon inquiétude, toute mère qui aime son fils serait inquiète à ma place, s’il y a un problème, dis-le-moi, il n’y a aucune honte à cela, je suis ta mère, j’ai lavé ta merde, j’ai aspiré de la morve de ton nez avec ma bouche quand tu étais bébé…

– Maman, laisse cette histoire de morve aspirée de mon nez, tu sais, c’est très dégueulasse, je n’ai pas encore mangé, donc…

 – Oui, c’est pour te dire que je suis prête à tout faire pour toi, tu le sais très bien, si je me suis endettée pour t’inscrire dans cette école chère-là après ton bac, c’est que je veux que tu aies un avenir assuré, et tu l’as, mon fils, tu travailles et gagnes pas mal ta vie, j’ai joué ma partition de bonne mère, à toi de jouer la tienne de bon fils, eh bien, David, je veux une belle-fille, je veux porter mes petits-enfants, regarde-moi, je viens d’avoir cinquante-trois ans, et je m’approche de la tombe, dis-moi la joie d’une mère si ce n’est de porter ses petits-enfants et…

– Mais Maman, tu as déjà deux petits-enfants, Gracia et Lumena, les filles de grande-sœur Martine, ça ne te suffit pas et…

– Ca ne me suffit pas parce que tu es le garçon, mon seul garçon, et c’est tes enfants que je veux, des enfants qui portent ton nom, le nom de ton père, tu comprends, hein, tout le monde se moque de moi à l’église, tous tes anciens camarades avec qui tu chantais dans la chorale des enfants sont devenus depuis longtemps des pères de famille avec deux ou trois enfants, toutes les filles avec qui tu t’amusais, enfant, sont devenues des femmes, il y en a parmi elles qui ont même fait des jumeaux, et ça me dérange de toujours répondre aux gens qui te demandent que tu es toujours célibataire, depuis toutes ces années que tu enseignes tu veux me dire qu’aucune, pas même une seule de tes étudiantes n’est arrivée à te séduire, hein, non, mon fils, je…

– Maman, fis-je en me levant, fatigué de cette histoire de femme avec laquelle elle m’avait seriné durant tous les six jours de mon séjour, le problème est que…

– Il n’y a aucun problème, avant je t’avais imposé de ne pas prendre une malienne musulmane, mais là, prends ce que tu veux, tu sais, prends n’importe qui, n’importe quoi, il suffit qu’elle soit une femme capable de te faire des enfants et prendre soin de toi, tu peux même aller à Tombouctou prendre la fille d’un islamiste d’Ansar Dine ou du Mujao, il suffira qu’on lui apprenne à ne pas confondre tes pieds et tes mains à ceux d’un mouton en les décapitant, moi je veux un petit-fils de toi mon unique garçon, un petit-fils qui va mouiller mes pagnes de vieille femme de son urine, écoute David, c’est la dernière fois que j’ai cette discussion avec toi, si avant la fin de cette année tu ne viens pas me présenter ta future femme, eh bien, je t’en enverrai une à Bamako, et si tu oses la refuser je me suicide, comme c’est ma mort que tu veux et…

… et la voilà, à deux mois de la fin de l’année, mettre en exécution sa menace, m’ayant envoyé du Togo quatre Togolaises de profils différents, Sonia : teint clair, vingt-trois ans, originaire de ma région, maîtrise en sociologie, Gloria : vingt-cinq ans, teint noir, un mètre quatre-vingts, Brevet de technicien supérieur en commerce international, originaire de la région centrale du Togo,  Cassandre : vingt-et-un ans, un mètre-soixante – femme de poche, maîtrise en droit, originaire de la région de la Kara, la région de Faure Gnassingbé, Beverly : professeur d’anglais, trente ans – plus âgée que moi – femme-maman, celle qui peut bien supporter mes caprices de garçon unique gâté …

– Donc, les filles, si je vous comprends bien, Mère Marthe vous a fait venir ici pour que j’épouse une parmi vous, en…

– On n’est pas ici pour que tu nous épouses sur-le-champ, coupa Beverly, la plus âgée du groupe et qui depuis leur arrivée jouait le porte-parole, ta mère te demande juste de choisir une entre nous, parce qu’elle se dit que peut-être tu ne trouves pas des femmes à ton goût au Mali, elle a fait des enquêtes à l’église, et comme nous aussi nos parents nous poussent à nous marier malgré notre réticence, eh bien, nous nous sommes dit pourquoi ne pas venir te voir, hein, on sait jamais. Mais là faut que j’avoue que nous sommes un peu déçues, parce que tu n’es même pas beau, pas même un peu, tu ressembles à un fossoyeur camerounais, pauvre de nous, dire que c’est pour toi-là qu’on a voyagé du Togo jusqu’ici, hein. Mais bon, faut choisir entre nous et on verra bien, comme on le dit, il n’y a plus d’homme, donc le fossoyeur camerounais que tu es aussi peut avoir une femme.

– Là, si je choisis une parmi vous, Mère Marthe va se charger de me la suivre le temps que je revienne au Togo faire les formalités de paiement de la dot et autres…

– Oui, c’est d’ailleurs ainsi que se marient beaucoup de Togolais de la diaspora, tu n’as pas entendu parler de ces agences qui mettent en liaison les femmes et les hommes, hein, ta mère a, en quelque sorte, joué ce rôle.

– Les filles, fis-je en soupirant, sincèrement, je vous comprends, mais comprenez-moi, je ne suis pas prêt à me marier, vous savez, je souffre sûrement du syndrome de Faure Gnassingbé, lui qui est toujours célibataire à presque cinquante ans, donc, ce qu’on va faire, je vais vous payer votre voyage-retour, je vais me charger de tout expliquer à ma mère au téléphone, si…

– Ah ouais, j’oubliais, ta mère nous a demandé de rester chez toi jusqu’à ce que tu fasses ton choix, donc si tu ne choisis pas une parmi nous tout de suite, nous resterons chez toi jusqu’à ce que tu le fasses et…

– Quoi, m’indignai-je, je n’arrive pas à choisir une entre vous et vous me demandez de supporter vous quatre, c’est de la blague, les filles, vous croyez que…

Allahou Akbaaaaaaaaarrrrrrrrrrrrrrrr. La voix du muezzin de la grande mosquée de mon quartier m’interrompit. L’idée, comme un éclair, me traversa la tête et me fit sourire. Elles sont plus ou moins toutes belles, toutes instruites, et sûrement toutes intelligentes, sauf Sonia dont les yeux dormants ressemblent à ceux d’un mouton venant d’être rôti sur un feu paille. J’ai sûrement un embarras de choix. Et quand on n’arrive pas à choisir, on… prend tout. J’ai un coran que m’ont offert des amis musulmans quand j’avais décidé, en 2008, d’apprendre un peu sur l’islam, et je sais réciter quelques prières musulmanes. Mon appartement a deux chambres vides que j’ai réservées aux amis. Elles pourront les partager à deux. L’équivalent de mon nom, David, en islam c’est Daouda. C’est vrai que ce n’est pas très glamour, les filles ne pourront pas couper cela comme elles coupent David en Dave, Dévé, Mr Di… Daouda coupé, ça donnerait Daou, ou Doudou, ou Ouda… on dirait le nom d’un commerçant ambulant nigérien. Bah, je garderai mon nom, en y ajoutant El Hadj. El Hadj Dave, ô la classe !

– Allez, rejoignez vos chambres deux à deux… euh, Beverly, tu es l’aînée, donc la première, et c’est ton tour aujourd’hui, tu feras la cuisine et mon lit, tes coépouses arrangeront le salon. Allez, changez-vous rapidement, il est l’heure pour la prière, on va à la mosquée, mes femmes.

PS : Maman Marthe, mon amour de mère, je comprends ton inquiétude, mais encore un peu de patience, ça va finir par venir. Promis.


Les vingt-cinq morts de l’homme qui agissait

Thomas Sankara via www.shuwaly.com

 

Dans le cadre de la commémoration du vingt-cinquième anniversaire de la mort de Thomas Sankara, j’ai été invité par une association, « L’Afrique Maintenant », formé d’une trentaine de jeunes maliens, burkinabé, guinéens, camerounais… pour débattre du thème « Ce qui reste de Thomas Sankara vingt-cinq ans après son assassinat », à la suite de la projection d’un film consacré au révolutionnaire, et la lecture de certains de ses grands discours.

Je ne pense pas qu’il faille débattre pendant de longues heures pour se rendre compte de ce qui reste de Thomas Sankara un quart de siècle après son assassinat. Pas grand-chose. Rien, pour le dire plus clairement. Pendant vingt-cinq ans, nous avons, Africains, contribué, d’une manière ou d’une autre, à extirper un peu plus chaque jour l’image de Sankara, à effacer sa voix et ses traces. Puisque l’Afrique que nous avons aujourd’hui n’est pas différente de celle que voulait vaille que vaille tuer Thomas Sankara, cette Afrique-là qui n’agit pas, inerte, et qui dépend, en toute chose, de l’extérieur, l’Occident en l’occurrence, la Chine et l’Inde ces dernières années.

L’impérialisme a créé deux grands groupes d’opinion en Afrique, deux groupes qui se sont toujours affrontés, se sont défiés, injuriés, et détestés des fois. D’un côté, ceux qui sont considérés comme des vendus à l’impérialisme, des valets du néocolonialisme, souffrant, dit-on, du syndrome du nègre colonisé, ceux-là qui, dans le cadre de leurs fonctions, travaillent avec des institutions issues des pays colonialistes, la France surtout, participent à des salons, séminaires et conférences organisés par ces pays, reçoivent des prix et subventions décernés par ces pays et leurs institutions, défendent la langue du colon au détriment de leurs langues nationales… On me classe généralement dans cette catégorie. De l’autre, les bons élèves, défenseurs de l’Afrique, ennemis déclarés de l’impérialisme, de l’Occident et ses valeurs, ceux-là qui se réclament de Sankara, de Lumumba, de Kwame Nkrumah et qui, à travers leurs discours, proclament leur amour pour l’Afrique, et sont convaincus que tous les malheurs du continent noir sont nés et vivent par l’impérialisme occidental.

Il ne s’agit pas aujourd’hui de chercher les responsables de notre fiasco dans l’un de ces deux grands groupes, puisque nous le sommes tous. Tous. Thomas Sankara rêvait d’une Afrique unie contre l’impérialisme et ses matoiseries, et c’était d’ailleurs ce qui ressortait de son célèbre discours d’Addis-Abeba en 1986 au sommet de l’Organisation pour l’Unité africaine, Oua, où il invitait les pays africains à refuser à l’unanimité le payement de la dette. Il rêvait d’une Afrique qui travaille, qui se construit elle-même. Nous lui offrons une Afrique divisée, qui bavarde, qui baye aux corneilles, où chacun, d’une manière ou d’une autre, cherche ses petits intérêts particuliers.

J’ai toujours fustigé l’attitude de ces intellectuels africains, vivant presque tous en Europe, qui ne peuvent jamais raisonner, faire des débats, écrire des articles ou des livres, sans débiter des injures et des malédictions contre l’Occident, au nom de leur nationalisme, l’accusant de tous les maux de l’Afrique, alors que chaque nuit, en secret, ils rêvent d’acquérir, pour des raisons diverses, comme un trésor, les nationalités de ces pays impérialistes-là qu’ils vouent aux gémonies chaque fois que l’occasion leur est présentée… Je me demande la différence qui existe entre un intellectuel africain qui collabore avec des institutions françaises et en tire des privilèges, et un autre qui vit en France, mais insulte, au nom de la lutte contre l’impérialisme, son pays d’accueil et tout l’Occident par médias interposés, et rêve, chaque nuit, la nationalité et les privilèges de ce pays qu’il condamne, cherchant à se mettre définitivement à l’abri de son pays d’origine qu’il a quitté et en qui il ne croit plus, si ce n’est que le premier est franc et le second hypocrite. Nous vendons, Africains, chaque jour, de diverses façons, notre dignité, cette dignité-là que voulait de nous Thomas Sankara. Tout simplement parce que nous parlons trop, et nous n’agissons pas assez.

Je ne suis pas contre un intellectuel africain vivant en France qui condamne la France et la françafrique, parce que refuser aujourd’hui d’avouer que la France exploite l’Afrique et retarde son développement, serait faire preuve d’une très mauvaise foi. Mais ce serait mieux que chaque fois que cet intellectuel-là critique la France, il se souvienne qu’il y a en Afrique un chantier qui l’attend dans son domaine de formation, et qu’il doit y apporter sa pierre. Thomas Sankara l’avait compris, et avait fait travailler les Burkinabè, tous les Burkinabè en commençant par lui-même, dans la construction des édifices publics de leur pays. Je ne suis pas contre les associations de lutte pour la réhabilitation de la mémoire des esclaves noirs, mais j’apprécie plus les Africains qui créent des associations pour sensibiliser nos jeunes filles sur les maladies sexuellement transmissibles et les grossesses non-désirées, qui forment nos paysans illettrés… occupant ainsi un créneau délaissé à des organisations non gouvernementales occidentales dont les vraies intentions n’ont jamais été claires en Afrique.

La démarche de tous ces intellectuels africains qui luttent pour que nos langues nationales soient réhabilitées, parlées et écrites est très louable, comme nos langues font partie des plus grands vecteurs de notre identité. Mais que ces intellectuels, qui vivent loin de leurs pays où ils ne retournent presque plus, comprennent que sur le terrain, c’est un travail qui doit être abattu avant que ces langues deviennent ce qu’ils veulent, et que, loin des médias, des conférences et des séminaires, ils peuvent aider, dans un village reculé de leurs pays respectifs, de jeunes élèves à apprendre à écrire, dès les cours primaires, ces langues-là.

Il serait bon qu’après avoir critiqué, sous les sunlights, l’incompétence des régimes impérialistes de nos pays, les écrivains pensent à descendre de leur piédestal, aller dans les villages et offrir des livres aux élèves ruraux qui en manquent terriblement. J’ai été très ému, à Yaoundé en 2011, quand je rentrais dans la « Librairie des Peuples noirs » de l’emblématique écrivain camerounais Mongo Béti, prototype de l’écrivain engagé, ayant tour à tour combattu le colonialisme, le régime d’Ahidjo, et celui de Paul Biya. Ce monsieur avait compris qu’il ne suffisait pas de condamner les tueurs de l’Afrique dans des livres, mais créer un espace pour rapprocher ces livres des Africains. Et cette librairie vit, des années après sa mort, gigantesque au cœur de Yaoundé, pour faciliter l’accès aux livres aux jeunes Camerounais.

 Je préfère le patriotisme de ces immigrés maliens trimant en France, et construisant les plus beaux quartiers de Bamako à ces associations aux noms aussi ronflants que creux que nous vendent certains de nos intellectuels autoproclamés anti-impérialistes, naturalisés français, et qui évitent leur pays d’origine comme la mort. La société civile peut bel et bien réussir sur certains terrains abandonnés ou ignorés par nos gouvernements.

Tout récemment, un ami me demandait, moi qui ne milite dans aucun parti politique togolais, le parti que j’aurais choisi si on me demandait d’en choisir un. Je lui ai donné le nom d’un des plus jeunes partis politiques du pays, dont le jeune leader a fondé une grande partie de sa lutte sur les actions citoyennes, contribuant à former dans des villages reculés du Togo des campagnards aux nouvelles technologies, organisant des séminaires gratuits pour les jeunes… Etonné, lui qui croyait que j’allais citer un des plus vieux partis d’opposition du pays, il me fit savoir que la position de ce leader n’était pas claire, qu’il se murmurait qu’il prenait de l’argent avec le pouvoir… je lui fis savoir que je préférerais militer pour un parti politique togolais qui prend de l’argent avec le pouvoir, l’argent du contribuable togolais, pour former de jeunes Togolais et leur créer de petits projets, que d’aller écouter les ragots inutiles d’un parti d’opposition dont le leader se dit radical pour des raisons démagogiques, lorgnant la première occasion pour succomber devant les privilèges du pouvoir sur lequel il crache en public.

Je pense bien à cette phrase de Victor Hugo dans Les Misérables « Il vient une heure où protester ne suffit plus, après la philosophie, il faut l’action. » En Afrique, tout est à construire. Absolument tout. Thomas Sankara l’avait bien compris, et après chaque discours anti-impérialiste, il agissait. Imitons-le, enfin, pour que notre lutte contre l’impérialisme ne soit pas juste un roman à l’eau de rose que nous écrivons pour divertir… les impérialistes qui finalement se moquent de nous, parce qu’ils savent que nous n’agissons pas.