David Kpelly

La troisième mi-temps d’El Hadj Diouf et Cie

 

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Dévi wouli wouli wo miényé dévi suè suè mienye, Dévi wouli wouli wo miényé dévi suè suè mienye, gaké né mié do go la, miezou kalin to, gaké né mié do go la miezou kalinto… C’est nous qu’a joué oh, c’est nous qu’a gagné oh, Eperviers connaît ballon, ballon connaît Eperviers oh, allez oh, oh Eperviers oh, la Can 2013 là c’est pour nous, on va les manger oh, oh…

J’ai passé un week-end foot, bon Dieu des week-ends foot ! Le samedi, ce fut la qualification des Eléphants de la Côte d’Ivoire contre les Lions sénégalais, et moi, j’ai, bien sûr, supporté la Côte d’Ivoire contre le Sénégal, parce que je suis depuis trois jours en couple avec une merveille ivoirienne, Rita, Rita que je compte épouser en 2042, après trente ans de concubinage, si elle a la chance que je ne rencontre pas avant cette date une Ivoirienne plus belle, plus riche, plus généreuse qu’elle, parce que même s’il est vrai que j’épouserai une quarantaine de femmes, je n’en prendrai pas deux d’une même nationalité, disons que depuis notre idylle elle n’a pas encore osé commettre le crime de me demander de l’argent, elle me laisse au contraire gérer son portefeuille quand on part faire des courses, elle m’a même filé le code de sa carte de crédit, et moi je suis fou d’elle, même si elle est trop collante, aussi collante jusqu’au point de m’appeler, le vendredi passé, alors que j’étais en plein cours, et me demander, en miaulant, Dis-moi, mon cœur, tu veux que je porte quelle couleur ce soir pour te faire plaisir quand on ira dehors manger, hein… Oh, ma petite tasse de chocolat, tu veux que je te dise quelle couleur porter, hein, eh bien, porte la couleur fais-péter, tu sais, j’aime trop cette couleur, la couleur fais-péter, justement parce que tu me fais péter, allez, va te faire foutre, et laisse-moi bosser, n’oublie surtout pas que c’est toi qui paieras comme toujours l’addition ce soir, je t’aime, feignasse.

Bref, j’ai passé un beau week-end de foot avec la qualification pour la Can 2013 de mon pays d’origine, le Togo, mon pays d’adoption, le Mali, et le pays de ma nouvelle copine, la Côte d’Ivoire. Bof, il y a eu des couacs, comme le très mauvais spectacle que les Sénégalais ont offert à leurs frères ivoiriens à Dakar, après leur défaite. La honte. Vous êtes malmenés sur le terrain, et au lieu de filer doux et aller ruminer votre défaite dans les vestiaires et à la maison, les couilles entre les cuisses, comme un chien griffé par un chat, vous êtes là à vous mettre en valeur dans des démonstrations ridicules de violence, bande de rabat-joie… des couacs comme l’élimination du Cameroun qui sera pour la deuxième fois consécutive absent de la Can, éliminé par un rien de pays, le Cap-Vert… pauvres frères camerounais, avoir un président si vieux mais qui refuse de mourir, une première dame qui vous l’envoie à longueur de journée en pleine bouille comme une actrice pré-pubère de Hollywood, et ne même pas connaître la chance de temps en temps de se réjouir devant les prouesses de leur équipe nationale, quel cauchemar, hein. Bah, c’est vrai que je leur en veux, les amis kamers, parce que cela fait deux semaines que Nany ma copine camerounaise m’a plaqué, je ne sais pour quelle gouape chauve, et un mois maintenant que Linda, une étudiante camerounaise en médecine à l’Université de Bamako me repousse comme un tas de merde, et là je dis ouais, c’est bien fait pour elles, ça leur apprendra à ne plus me la faire.

Toute cette gaieté et ces déceptions autour du ballon rond m’ont rappelé mes jeunes glorieuses années, quand j’étais un joueur de talent dans l’équipe de ma maison, c’est-à-dire de ma famille, où je jouais, aux côtés de deux de mes cousins paternels qui habitaient avec nous, contre des garçons des maisons voisines. Ah, ces années, les enfants ! J’avais entre cinq et huit ans. Chaque fois que j’arborais le maillot de mon équipe nationale, euh familiale, c’était un évènement. Je me revois faisant mon entrée triomphale sur le terrain de notre cour, sous les applaudissements des filles, mes trois sœurs et des cousines, scandant Dévé Dévé Dévé, sous les regards apeurés de mes trois adversaires, les enfants des autres maisons venus jouer contre nous. Ma carrière fut très brillante, et jusqu’aujourd’hui j’éprouve de grands remords pour avoir délaissé cette voie, moi qui aurais dû être aujourd’hui l’une des plus grandes stars du foot africain, loin, très loin devant Samuel Eto’o, Didier Drogba, et Emmanuel Adebayor avec ses jambes de héron.

Je n’ai jamais, durant toute ma carrière enfantine, perdu un seul match, sur ma centaine de sélections sous les couleurs nationales, euh, familiales, parce que chaque fois que mon équipe était menée, je menaçais les adversaires de les renvoyer chez eux, comme on jouait dans notre cour, et même de m’en aller avec le ballon qui m’appartenait. Préférant donc perdre leur match que de ne plus jouer, les adversaires se laissaient battre, et mes coéquipiers de cousins, à qui je donnais la ferme consigne avant chaque match de me laisser marquer tous les buts de notre équipe, sous peine de les dénoncer d’avoir obtenu zéro en calcul mental à l’école, d’avoir épié ma grande-sœur dans la douche, d’avoir piétiné la Bible de ma mère – ce qui, dans le code pénal de ma mère, pouvait leur coûter un arrêt de mort ou un passage sur une chaise électrique,  d’avoir volé des morceaux de viande de porc dans la sauce… mes cousins, ayant au moins une fois dans la  semaine obtenu zéro en calcul mental à l’école, ou zyeuté ma sœur dans la douche, ou piétiné l’une des multiples Bibles de ma mère qui trainaient partout dans la maison, ou volé un morceau de viande dans la sauce… mes cousins, donc, sous mes chantages, me laissaient marquer tous les buts de notre équipe.

Je fus, donc, un très bon joueur, et un super buteur de mon équipe familiale jusqu’au jour où notre quartier devait jouer contre un quartier voisin. Par mes éternels chantages, je réussis à éclipser mes voisins et me faire désigner comme le représentant de ma famille, buteur de l’équipe du quartier. Le match allait se dérouler sur la place publique de notre quartier. Avec un ballon de l’équipe du quartier et non le mien. Contre de vrais adversaires, non mes voisins. Avec de vrais coéquipiers, pas mes cousins. Devant de vrais supporters, pas mes sœurs et cousines. Devant, surtout, Miriam, la jeune fille de huit ans du médecin du village avec qui je faisais la même classe, et dont j’étais aussi fou qu’un berger peul de ses vaches… J’allais jouer devant Miriam, séduire Miriam par mes buts ô combien acrobatiques. La classe !

La première balle que je touchai de la partie, après plus d’une heure de jeu, fut celle du malheur. C’était une passe qui me venait d’un latéral. Attaquant, je devais dribler le défenseur devant moi et foncer sur le gardien. J’amortis la balle, dont la puissance sur ma poitrine faillit me renverser, l’ajustai sur mon pied gauche, étant gaucher, et m’apprêtais à m’élancer quand je sentis la charge du défenseur sur mon orteil. Un tacle régulier. Mais trop méchant, trop sévère, trop douloureux pour moi. La douleur fila de mon orteil, attaqua mon cœur, s’échappa de ma bouche à travers un puissant Maman que je hurlai en m’écroulant face contre terre, avant d’éclater en sanglots. Tous les joueurs et les supporters avaient déjà tout vu durant leurs années d’expérience avec le foot, mais un attaquant qui fond en sanglots en invoquant sa mère devant un si léger tacle ! Tout le stade, mes coéquipiers, mes adversaires, les supporters et… Miriam, tous éclatèrent de rire. Toujours en sanglots, allongé dans le sable, je m’apprêtais à me lever, et détaler sous la honte quand je sentis deux mains me soulever du sol. Ma Mère, Mère Marthe, qui était venue au stade supporter son sacré petit dieu du ballon rond, me posa un baiser sur le front et me murmura, Allez, viens, mon champion, tu ne vas plus jamais jouer en public, tu joueras désormais toujours à la maison, tu es plus talentueux à domicile.

Bah, ouais, mon amour de mère, pourquoi pas, hein, au moins si c’était à domicile, j’allais exclure celui qui m’avait taclé, le menacer de me laisser marquer le but ou retirer mon ballon. Je gagne toujours à domicile. Mieux que les Sénégalais.

PS : Ma petite Rita, tu vois que je ne suis pas un mauvais perdant, hein, j’ai pas pu remporter le Nobel mais je sais remporter les matchs à domicile. A toi.


Et Dieu seul sait comment vont mes c…

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Comment ça va, comme-ci comme ça couci-couça, avec moins de pression des mahométans, ça ira mieux pour toujours… comment ça va, comme-ci comme ça couci-couça , avec moins de menaces des islamistes, ça ira mieux pour toujours… Ah, mon cher Patrick Sébastien, que j’aime tes chansons, surtout avec ces petites bimbos si bimbos que quand je les vois se trémousser, t’accompagnant sur tes belles mélodies, je me dis que je me suis vraiment trompé de carrière, qu’au lieu d’écrire des bouquins et des articles, vouloir dire les choses comme je les pense, et m’attirer les flèches et foudres de quelques illuminés loufoques dopés de dogmes religieux, j’aurais plutôt dû être un chanteur de variétés et parler de choses plus légères, plus joyeuses et moins sensibles, moins ignobles que la politique et la surtout la religion, parce que là, disons, mon cher Patrick Sébastien, que si j’ai pu retrouver un peu de sourire cette fin de semaine, c’est en suivant ce samedi soir ton plus grand cabaret du monde.

C’est incroyable comme on peut se faire tant de mal pour avoir dit des choses si simples, si normales, si évidentes. Non, j’ai vraiment eu mal cette semaine, et j’étais prêt à faire toutes les conneries, comme dire je t’aime à Sheila, ma nouvelle copine zambienne, moi qui dis je t’aime à mes copines aussi rarement qu’une actrice de Hollywood tombe amoureuse d’un taximan africain, Allô Dévé, tu sais pourquoi je t’appelle, hein, je veux juste que tu me dises que tu m’aimes, je peux pas dormir sans t’avoir écouté me le dire, allez, amour, dis-moi que tu m’aimes… Hein, la pouffiasse, donc si je ne te dis pas que je t’aime tu ne peux pas dormir, hein, eh bien, sache que tu risques de passer une nuit blanche, d’ailleurs c’est terminé entre toi et moi, parce que je ne peux pas supporter une copine qui me demande de lui dire que je l’aime, fous-moi le camp, tu n’es qu’une Somalienne, au moins si tu étais une Gabonaise ça pouvait peut-être passer, parce qu’avec les Gabonaises je facture chaque message d’amour à cent mille francs hors-taxes, mais toi une Somalienne aussi pauvre et malheureuse que la première femme d’un instituteur malien, toi dont toute la famille a été décimée par la guerre, toi qui n’a qu’un seul compte bancaire plus maigre qu’un dévot nigérien, comment veux-tu que je te dise que je t’aime, hein, conasse.

Euh, hein, ouais… cette semaine, j’étais prêt à faire tous les sacrifices pour montrer à tous ces musulmans qui m’ont interpellé par rapport à mon dernier article, L’islamophobie aux enfants de 7 à 77 ans, que je ne suis pas un islamophobe, je n’ai aucune raison, aucun intérêt à ne pas aimer les musulmans, des gens parmi lesquels je vis si bien et sans aucun problème depuis plus de quatre ans maintenant, des gens si sympas qui ont eu confiance en moi et me confient des postes de responsabilité sans faire attention à ma religion ni à ma nationalité, des gens avec qui je vis, mange, ris, pleure, dors sans jamais m’inquiéter… Ce n’est pas parce que j’ai écrit que je ne peux pas condamner les caricatures de Mahomet dans Charlie Hebdo, que je condamne plutôt ces manifestations barbares dans lesquelles se sont fondus certains musulmans et islamistes, tuant un pauvre ambassadeur, détruisant des églises, faisant exploser des innocents… ce n’est pas parce que je dénonce la violence et la barbarie, appelant les musulmans à plus de fermeté et de détermination dans la lutte contre le terrorisme perpétré par les islamistes que je suis un islamophobe. J’ai dû écrire un article, publié dans la presse, dans la foulée, pour répondre à un compatriote musulman togolais qui m’avait interpellé depuis l’Allemagne à travers un article, A mon frère et ami David. J’ai été clair dans ma réplique, je ne suis pas un islamophobe, … Et pourtant, je m’indigne toujours contre la barbarie. Toujours.

Bref, j’étais tellement déprimé cette semaine, partagé entre les répliques aux interpellations et les séances d’explications que samedi, j’ai décidé, dans la soirée, d’aller revigorer mes neurones atrophiés par le stress et la pression dans un bar ivoirien, comme il n’y a de remède nervin plus efficace qu’une Ivoirienne. Les Ivoiriennes, c’est des Togolaises en un peu plus belles, un peu plus sexy, un peu plus matérialistes, un peu plus bluffeuses, un peu plus, euh, un peu plus, euh… hein, vous voyez, hein, un peu plus truc-là… efficaces, quoi. Une Ivoirienne ou une Togolaise à la maison, le panthéon de la douceur. Je revois mon ancienne copine Léa, étudiante ivoirienne de 21 ans, avec qui j’ai passé, il y a deux ans, trois mois folichons, m’accueillant chaque soir, Hé bébé, t’es là hein, bonne arrivée, hou là là, fais pas cette tête-là, je sais que t’es fatigué, je t’ai chauffé de l’eau, hop, je t’enlève ta chemise et tu vas prendre un bon bain chaud, ensuite on passe à table, je t’ai fait du riz et de la sauce graine, tu vas adorer comme toujours, allez, un bisou avant d’aller te doucher. Pas ces petits cauchemars d’une nationalité que je préfère taire parce que je n’ai plus assez d’énergie pour provoquer pour le moment, ces femmes-limes que tu as à la maison, et qui côté utilité ne dépassent pas les tableaux décoratifs au salon, qui t’attendent, aussi désagréables qu’une lionne affamée le soir quand tu rentres, te lancent en manquant presque de te gifler, Ecoute, tu as quitté le matin sans me donner mon argent, je t’ai dit que je dois récupérer mon basin chez le tailleur, demain c’est le mariage de ma cousine, je te l’ai déjà dit, et puis on va aller manger dehors parce que je n’ai pas pu préparer, j’avais mal à la tête.

J’ai, donc, samedi soir, décidé d’aller draguer une Ivoirienne dans un bar ivoirien, pour qu’elle me console, avec cet art de la douceur qu’elles savent si bien manier, sauf que quelques minutes avant ma sortie, alors que je m’étais déjà habillé ressortant les splendeurs du Brad Pitt africain incontesté que je suis, je reçus le coup de fil d’un compatriote, m’invitant à me présenter sur-le-champ chez un de mes amis togolais, jeune agent de banque de trente-deux ans, qui était en train d’être étranglé par sa copine qui s’était agrippée, depuis une trentaine de minutes, à ses couilles, aïe, ayant juré de ne les laisser que quand la victime pousserait son dernier soupir. La jeune fille venait de découvrir que mon ami la trompait avec une autre, et avait donc décidé de l’assassiner par les couilles. Je faillis pouffer de rire, avant de me rendre compte du calvaire qu’était en train de traverser mon pauvre ami. Les couilles, que ça fait mal, bon Dieu des couilles ! Je demandai à mon interlocuteur de me passer la fille, j’allais lui parler, la supplier de lâcher sa proie en attendant que je vienne régler le problème.

– Allô, ma chérie, écoute, je suis David, togolais et ami d’Arthur, je t’en supplie, laisse-le, je viendrai tout de suite tout régler et…

– Non, mon frère, je vais tuer ton frère ce soir, homme togolais est trop mauvais, voilà quatre ans qu’il sort avec moi alors qu’il a femme au Togo sans me l’avoir dit, c’est moi qui suis une gaou, hein, jamais, je…

– Vous êtes de quelle nationalité, hein, que je lui ai demandé, son accent m’ayant déjà révélé d’où elle était originaire.

– Je suis une Ivoirienne, mon frère.

Hein, moi qui m’apprêtais à aller oublier ma semaine pourrie par les mahométans entre les doux bras d’une de mes déesses éburnies de la douceur ! Qui leur a appris à punir les hommes par les couilles, hein ! Si les filles devaient ainsi maltraiter un homme à chaque infidélité, Faure Gnassingbé serait mort depuis longtemps étranglé des couilles, voyons. Mes couilles, aïe, mes pauvres couilles. Rester tranquille chez moi. Et chanter avec Patrick Sébastien, Comment ça va, comme-ci comme-ça couci-couça, avec mes couilles ailleurs que dans les mains d’une Ivoirienne, ça ira mieux pour toujours… Comment ça va, comme-ci comme-ça couci-couça, avec mes couilles dans mes propres mains, ça ira mieux pour toujours…

 

PS : Spéciale dédicace à Audrey, la Jeanne d’Arc ivoirienne, pour ta citation de la semaine : « Femme ivoirienne ne veut plus de vous les hommes togolais menteurs-là dèh ! »

 


L’islamophobie aux enfants de 7 à 77 ans

 

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Mars 2008. J’étais stagiaire dans une grande institution bancaire malienne. Je venais à peine d’arriver au Mali. Un midi, à la cantine, durant une discussion avec des collègues stagiaires, jeunes comme moi, sur la fréquentation des boîtes de nuit, je déclarai, en riant, que les boîtes sont tellement entrées dans nos habitudes que si Mahomet avait vécu à notre époque, il en fréquenterait aussi. Un de ces anachronismes que j’ai l’habitude de raconter sur Jésus pour faire rire les amis, comme par exemple, Si Jésus tarde à revenir comme il l’avait promis, c’est qu’il y a maintenant trop de belles filles sur terre et qu’il a peur de ne plus pouvoir retourner au ciel, pris en otage sur la terre par les beautés. Ma blague sur Mahomet, que je croyais drôle, eut, à mon grand étonnement, un effet contraire sur mes collègues. Aucun d’eux ne sourit, mais ils me regardèrent tous d’un air gêné. Le lendemain, je fus convoqué à la Direction des Ressources humaines de la banque et, à mon grand étonnement, on me fit savoir que je devais savoir parler en groupe, pour maintenir la convivialité qui régnait entre le personnel de la banque. Ma blague sur Mahomet. Tellement dégoûté, je jurai intérieurement de ne plus jamais parler ni de Mahomet, ni même de l’islam jusqu’à la fin de mon stage. Ce que je fis.

Le 30 juin 2012. Je rédigeai un article intitulé Je suis si impur, et j’aime la tomate où je parlais d’une expérience bizarre que j’ai eue avec un voisin d’avion la veille, entre Casablanca et Bamako, un voisin qui m’avait mis sur sa liste noire, parce que je lui avais déclaré que je mangeais de la viande de porc. Dans le même article, j’affirmais, pour répondre à un groupe de fanatiques de Bamako qui jubilaient autour des racines d’un arbre découvert dans un village malien, des racines qui écriraient le nom de Mahomet et d’autres qui dessineraient une carte de l’Afrique, ce qui voudrait signifier que Mahomet allait bientôt délivrer l’Afrique de ses malheurs, je répondais donc à ces fanatiques qu’au lieu de sauver l’Afrique, Mahomet devait tout d’abord chercher à sauver sa religion, l’islam, qui devient au jour le jour une bouillabaisse où s’en vont se vautrer tous les terroristes, narcotrafiquants et criminels de la Terre. Le jour suivant, je fus invité sur une chaîne de radio de Bamako pour discuter de l’actualité malienne. On aborda le sujet de mon article, et je soutins que l’islam, tel qu’il est aujourd’hui infecté par tous les pervers et criminels de cette terre, a beaucoup de travail à faire pour laver cette image de religion guerrière qui lui colle à la peau. Et ce travail doit surtout être fait par les musulmans eux-mêmes. Je reçus deux menaces dans ma messagerie Facebook le lendemain. J’étais dans un pays musulman, et je devais faire attention à ce que je racontais, m’avertit-on.

Le 25 juillet 2012. Je publiai dans mon blog et dans des journaux en ligne qui publient mes textes une nouvelle intitulée J’irai chez Dieu crier Allahou Akbar où je peignais une jeune femme qui venait de se suicider à Bamako, ayant fui Tombouctou aux mains des islamistes, après avoir vu son propre fils de onze ans tuer son mari et violer ses coépouses. J’essayais, à travers cette nouvelle, d’attirer l’attention sur le dangereux fléau des enfants-soldats qui avait commencé à gangrener le Nord Mali, les journaux relatant que les islamistes avaient commencé à armer des enfants de la région. Je reçus le même jour de la publication de nouvelles menaces dans ma messagerie Facebook, des messages venant de profils qui disparaissaient du réseau social quelques heures après. On m’accusait de décrire l’islam comme une religion violente et barbare.

Je n’ai pas aimé le film l’Innocence des Musulmans, parce que c’est une catastrophe, une grosse bêtise sans nom. On ne peut pas ainsi, comme l’a fait le réalisateur de ce film, injurier l’homme qui constitue l’idole, l’objet de vénération de toute une communauté religieuse. Aucun homme, fondamentaliste ou pas, n’aimerait voir ainsi tourné en dérision l’objet ou l’homme sur qui il fonde sa foi. Dans nos sociétés animistes, les dieux, qui sont généralement des animaux, ou des objets, ou des végétaux, sont des totems que les adeptes ne peuvent trimbaler ou toucher n’importe comment, et ces adeptes n’aiment pas que les profanes les trimbalent ou les touchent n’importe comment. Le serpent python est un dieu pour mon peuple éwé, et il est interdit, dans cette communauté, de tuer ou maltraiter ce serpent. C’est pourquoi, même quand un fils de cette communauté qui croit en ce serpent le surprend rampant dans son lit, il n’a pas le droit de le frapper, il le déplace doucement, avec respect, avec un bâton. Une idole, un dieu, un prophète… tourné en dérision, injurié, constitue pour son adepte un coup reçu par sa foi. Et les musulmans ont le droit de s’indigner et de s’opposer à ce film.

Mais je ne suis pas d’accord avec ces manifestations sanglantes dans lesquelles beaucoup d’innocents ont été tués, notamment l’ambassadeur américain à Benghazi. Quitte à renforcer ce soupçon, ce délit d’islamophobie qui plane sur moi. Quant aux caricatures de Mahomet dans Charlie Hebdo, bah, je suis très mal placé pour les dénoncer, moi qui, malgré que je sois chrétien, né d’une mère chrétienne qui frise l’extrémisme religieux, et que j’appelle des fois par ironie une chrétienne salafiste, moi qui à longueur de nouvelles, à longueur de livres, caricature des hommes d’église, du petit pasteur de coin de rue qui escroque et trompe ses fidèles au tout-puissant prêtre qui brandit devant ses fidèles en criant Alléluia le string de sa copine qu’il a confondu à son mouchoir, en passant par cette femme orgueilleuse de pasteur qui se fait courtiser et épouser par un fou… Des textes que j’ai déjà publiés dans des livres, des journaux, et dans mes blogs, sans qu’un chrétien ne m’ait envoyé un seul message de menace. Je lisais, il y a quelques jours, un texte du jeune auteur et humoriste français Nicolas Bedos qui qualifiait la Bible de « best-seller pour pédophiles », sans faire sonner ni tambour ni trompette.

Cette époque a poussé des ailes, de très grandes ailes qu’aucun fondamentalisme, aucune barbarie, aucune violence ne peut couper. Et je ne vois pas le degré de violence qui arrêtera aujourd’hui les réalisateurs de films blasphématoires, les humoristes ou les caricaturistes. Plus la répression s’intensifie, plus l’envie de provoquer augmente. Et les musulmans doivent comprendre qu’ils ont le devoir de laver leur religion de cette tache de violence qui la souille aujourd’hui aux yeux du monde. Il ne suffit plus de simples déclarations timides pour dénoncer les crimes et barbaries de ceux-là que nous appelons par convention les islamistes, mais qui prétendent aussi agir au nom du même coran, pour le même prophète que les musulmans. C’est une guerre qu’il faut leur livrer, aux fondamentalistes, et les musulmans doivent en être les plus grands combattants. Car, aujourd’hui, ce qui salie plus l’islam ce ne sont pas les films blasphématoires, mais ceux qui assassinent des innocents, tuent des enfants, brûlent de pauvres Occidentaux pour protester contre ces films. Ce qui fait le plus détester l’islam ce ne sont pas ceux qui caricaturent Mahomet, mais ceux qui tuent prétendant dénoncer ces caricatures. L’islamophobie, la vraie, c’est les extrémistes. Les musulmans extrémistes.

 


Roméo moins Juliette à l’odontologie

 

Reviens, Juliette, Crédit image: paolalovestoshop.blogspot.com

Une heure maintenant que j’attends. Je l’attends. Encore deux personnes, deux imbéciles rabat-joie de plus, et je serai, enfin, chez elle, avec elle, seule dans son bureau. J’ai failli m’évanouir quand elle s’était présentée il y a une heure. Je l’ai crue une actrice de Hollywood venue tourner une séquence à l’hôpital. Belle, gracieuse, bien habillée, alors que c’est elle qui va m’opérer. La beauté, la classe, et l’intelligence réunies en un seul corps. Touché, pussy cat. Je me ferais amputer, avec plaisir, tous mes organes par cette fille. Je sentirai son bistouri sur ma peau comme des caresses. Vivement, que vienne mon tour. J’oublie presque la vive douleur qui m’éclate les mâchoires et la tête. Bien sûr que ça ne me fera pas mal. Ses douces mains enlèveront la douleur. Je l’imagine déjà me murmurant de doux mots avant l’opération, pour me rassurer, ses mains me caressant doucement le visage et la tête, Monsieur, ne vous inquiétez pas, ça ne vous fera pas mal, allez, doucement fermez les yeux… Bien sûr que je ne m’inquiète pas, ma cocotte, comment m’inquiéter quand c’est toi qui es aux commandes, hein, t’es un ange, et je ne peux jamais avoir mal entre tes mains.

J’ai mal à la dent. Chut, je vous arrête déjà, car je vous vois en train de faire la moue, Pouah, il a la carie, hein, c’est pas du tout cool pour le beau gosse qu’il est, eh bien, vous imaginez un adonis comme lui qui a les dents cariées, la bouche qui pue comme celle d’un petit talibé malien, hein… pouah, c’est dégoûtant, Dévé, t’as la carie et c’est dégoûtant, merde. Ecoutez, bande de diffamateurs, bande de chrétiens faiseurs de films insultants, je n’ai pas de carie… euh… bon, disons que je n’ai pas la carie que vous croyez, parce qu’il faut dire qu’il y a différents types de caries, et moi ma carie est une bonne carie, la classe, une carie de riche, c’est-à-dire celle que nous les gosses de riches attrapons à force de manger trop de chocolats, de sucreries et de glaces, pas la carie que vous les pauvres vous attrapez parce que vous n’avez pas d’argent pour acheter des brosses et des pâtes dentifrices, ou qui utilisez des brosses et des pâtes aussi moins chères qu’un plat de viande de chien en pays kabyè au Togo … Non, ma carie est une carie privilégiée, et les filles me l’ont d’ailleurs toujours dit, Non Dave, notre Dévé à nous, tu sais que nous aimons ta carie, hein, cette manière dont elle a noirci tes dents et les a rendues aussi brillantes que le teint d’un mannequin sénégalais, ça te rend encore plus Brad Pitt, tout te réussit si bien, même la carie, et nous sommes prêtes à aller embrasser les islamistes du Nord Mali avec leur haleine pourrie de rat en putréfaction pour te faire plaisir, t’es un petit dieu, Dévé.

Aïe, j’ai mal à la dent, j’ai la carie, une carie de gosse de riche, mais bon Dieu ça fait mal, la carie, et quand je vois toute cette barbarie que foutent les mahométans juste parce qu’on a comparé l’islam au cancer, je me demande ce qu’ils auraient fait si on avait plutôt comparé leur religion à la carie dentaire, parce que, nom d’une molaire cariée, à côté de la carie dentaire, le cancer c’est rien, c’est Faure Gnassingbé devant Silvio Berlusconi en lubricité, c’est Djénéba la bonne sénégalaise de ma voisine devant Zahia en dévergondage, c’est Samuel Eto’o devant Pelé en football, c’est Angélina Jolie devant ma copine métisse Rita – salut ma Rita à moi – en beauté… le cancer devant les maux de dent, c’est de la petite, de la toute petite bite.

J’ai mal à la dent, parce que la carie, qu’elle soit celle des riches ou des pauvres, ça fait mal, c’est comme les adolescentes maliennes, quand tu les as comme copines, qu’elles soient riches ou pauvres, elle sont chiantes, détestables, elles passent tout leur temps à te demander de l’argent, Allô, je peux passer récupérer ce que je t’ai demandé, hein, le tailleur vient de m’appeler qu’il a terminé la robe, et le mariage c’est demain, je passe déjà, hein, ok, je t’aime, bizou, c’est comme les Tchadiennes, qu’elles soient riches ou pauvres, quand tu sors avec elles, elles te parlent toujours de mariage, Tu m’avais promis que tu appellerais mes parents cette semaine, hein, écoute, je ne peux pas continuer de vivre en concubinage avec toi, mes parents m’insultent, je vais te laisser bientôt, c’est comme les Guinéennes de Bamako, quand tu les dragues, qu’elles soient riches ou pauvres, elles passent tout leur temps à t’envoyer des textos qui t’énervent même à deux heures du matin quand tu travailles sur un article, Dis-moi, mon amour, t’es sûr sûr sûr que tu m’aimes hein, Non, la niaque, ce dont je suis sûr sûr sûr c’est que tu m’fais chier, fous-moi la paix, c’est parce que t’as de l’électricité ici que tu ne peux t’empêcher de m’envoyer des messages énervants, hein, va le faire aussi dans ton Conakry-là où l’électricité est aussi rare que les mains au bout des bras des habitants de Gao sous les islamistes…

… c’est comme les Camerounaises, quand tu es avec elles, qu’elles soient riches ou pauvres, elles sont trop grasses, pètent trop parce qu’elles mangent trop gras surtout les bamilékés, c’est comme les Sénégalaises, quand tu les épouses, qu’elles soient riches ou pauvres, elles consultent trop les marabouts, tu te réveilles chaque matin avec des sacrifices éparpillés partout dans ta cour, c’est comme les Ivoiriennes, qu’elles soient riches ou pauvres, elles aiment trop les shows et les boîtes de nuit, elles te finissent ton salaire en une seule nuit, c’est comme les Togolaises et les Béninoises, qu’elles soient riches ou pauvres, elles sont trop courtes et potelées et pas belles, tu les épouses juste pour te faire à manger, pour aller dehors va falloir chercher une femme sortable, c’est comme les Nigériennes, qu’elles soient riches ou pauvres, quand tu les épouses elles te pondent des enfants à gogo comme les mouches des chenilles, c’est comme les Gabonaises, qu’elles soient riches ou pauvres, quand tu les as comme copines elles te nourrissent comme un gros cochon, vive la maffia des Bongo… c’est comme le film L’Innocence des musulmans, que tu l’aies regardé sur un Iphone 5 ou sur un crasseux ordinateur Pentium 0.5, les musulmans veulent te zigouiller pour ça…

Bref, la carie dentaire, qu’elle soit celle des riches ou des pauvres, ça fait mal. C’est pourquoi je suis là, coincé entre deux malades en tête de gondole comme moi, devant la cabine 2 du service odontologie du grand hôpital de Bamako, pour me faire enlever cette dent malade qui risque de me tuer si je la garde encore un jour de plus. La belle dentiste, dont je suis fou fou fou, me recevra bientôt, et me l’ôtera avec douceur, et j’en profiterai pour me faire cajoler. Je suis en manque de câlins, fatigué des mains calleuses de vieille catcheuse de Sasha ma nouvelle copine ougandaise.

– Euh, messieurs, veuillez m’excuser, mais je dois m’en aller, j’ai une urgence de l’autre côté, mais ne vous inquiétez pas, mon collègue de la cabine suivante s’occupera bien de vous, du courage et prompte guérison.

Hein, des vertiges, mon Dieu, ma douleur qui revient, plus violente, plus atroce, ma tête, elle s’en va, ma tête.

– Euh, ma… madame, donc, ce n’est plus vous qui allez nous ôter les dents, hein, on croyait que, euh, je…

– Non, j’ai une urgence dans un autre hôpital, et je ne reviendrai ici que dans une semaine, mais mon collègue va tout de suite vous recevoir, prenez encore un peu courage et ça va aller, bonne journée.

Je la vois disparaître, belle, intelligente, bien habillée, parmi cette bande de malades de carie des pauvres. J’imagine de nouveau sa douce main caressant mes mâchoires meurtries par la douleur, mes petits cris de douleur qui ne sont en fait que des miaulements de plaisir sous ses caresses, ses suaves mots d’encouragement, Allez, monsieur, un peu de courage, ça ne vous fera pas mal, croyez moi… tout ce paradis contrastant avec l’enfer du vieux docteur aigri de la cabine suivante m’intimant par ses grognements de sanglier cocu l’ordre de me taire quand il enfonce ses couteaux dans ma bouche. Jamais. Je ne me ferai arracher ma dent malade que par cette fille. Quitte à encore supporter la douleur, la fièvre et le lit jusqu’à la semaine prochaine, son retour. Je me lève, murmure, sous la douleur, une bonne journée à mes deux voisins. L’un d’eux me demande si je ne vais plus me faire arracher ma dent. Non, feignasse, j’ai plus mal, du moins à la dent, j’ai mal au cœur.

PS : Spéciale dédicace à Rita, merci pour le contact, madame, tu m’ôteras une dent quand on se croisera, juré.


Mémoire d’un fils noir d’esclavagistes

 

Crédit image: www.lalettra.com

Début décembre 2010. J’étais dans le hall de l’aéroport international de Lagos, un livre  de Rachid Boudjedra en main, épuisant une de ces longues escales auxquelles nous ont habitués nos compagnies aériennes, quand je fus interrompu dans ma lecture par une jeune fille habillée comme les Maliennes aux mariages, basin, bijoux et maquillage à outrance, les mains et pieds décorés. Elle voulait des explications sur le vol qu’elle attendait. Je lui retirai le billet qu’elle me tendait. Elle venait de la Guinée Conakry et partait au Congo Brazzaville. Curieux, j’engageai la discussion, que partait-elle chercher au Congo. Rejoindre son mari, sa réponse. Je lui demandai son âge. Seize ans. Celui de son mari. Quarante-cinq ou cinquante ans ou plus, elle ne savait pas trop. Je ne dis plus un mot, et lui expliquai comment elle devait procéder pour embarquer, mais n’y comprenant rien, comme c’était sa première fois de se retrouver dans un hall d’aéroport, elle s’assit à côté de moi, attendant que je l’aide à l’arrivée de son vol.

Je n’avais plus continué ma lecture, même si j’avais réorienté mes yeux sur les pages ouvertes. On ne peut pas vivre à Bamako, et ne pas comprendre la situation de cette jeune fille. Elle venait d’être offerte, comme des milliers et des milliers de jeunes filles de son âge, elle venait d’être offerte au nom de ces pratiques-là qu’on appelle nos coutumes, au nom de la religion et de ses dogmes, à un homme qu’elle ne connaissait pas, mais qu’elle devait épouser parce qu’il était un cousin, ou un ami de la famille, du père ou d’un oncle, un homme qui avait de temps en temps aidé le père et la famille en difficulté, et qui avait besoin d’une troisième ou quatrième femme, jeune, celle qui devait lui masser ses pieds fatigués la nuit, qui devait le réconforter sur son lit de mort… La plus grande gratitude d’une jeune fille est d’épouser sans broncher l’ami ou le cousin qui aide de temps en temps la famille, et qui, de surcroît, vit à l’étranger, donc est riche. Pour avoir les bénédictions de Dieu et des ancêtres.

Je ne sus pas trop pourquoi, mais je rapprochai, malgré les différents contextes,  l’histoire de cette jeune mariée à celle d’une autre jeune fille que j’ai connue quelques mois avant.

J’ai l’habitude de prendre un verre, tous les week-ends, avec des amis dans un bar-restaurant togolais de Bamako, l’occasion de parler de l’actualité du pays. Un soir de juillet 2010, nous fûmes servis par une jeune fille de treize ou quatorze ans qui parlait le mina, notre langue maternelle. Nous sûmes qu’elle était togolaise, et son âge qui contrastait parfaitement avec ce travail qu’elle faisait nous choqua. Au bout de trois semaines, nous connûmes son histoire. Elle avait été amenée à Bamako par sa tante à qui son père l’avait confiée avant sa mort, la tante avait promis de l’inscrire à l’école à Bamako, mais une fois arrivée dans la capitale malienne elle l’a transformée en serveuse dans son bar. Le comble, sa mère, au Togo, à qui sa tante envoyait quelques pourboires à chaque fin de mois, ne voudrait plus la voir revenir à Lomé. La mère, veuve, avait ses deux sœurs et deux frères à nourrir, et ne pouvait plus s’encombrer avec elle l’aînée, c’était ainsi, elle l’aînée devait travailler pour l’aider à élever ses frères et sœurs. Nous nous regardâmes, mes trois amis et moi, quand elle finit de nous conter l’histoire. Nous projetions de monter, avec une dizaine de compatriotes, une petite association pour aider de jeunes filles défavorisées de nos familles respectives à apprendre un métier. Nous décidâmes donc d’aider la jeune fille en l’inscrivant dans une école de formation professionnelle bamakoise. Quand nous parlâmes de notre projet à sa tante, nous attendant à des compliments, elle nous fit savoir, menaçante, que si elle n’avait pas inscrit sa nièce à l’école, ce n’était pas parce qu’elle ne le pouvait pas, qu’on ne la lui faisait pas, que si ça nous grattait et qu’on cherchait des femmes, on n’avait qu’à aller au Togo au lieu de vouloir détourner sa nièce… Elle finit par une menace, s’il arrivait que sa nièce lui désobéisse sur un seul mot, elle nous tiendrait pour responsables et nous confierait à la police …

Les passagers en destination de Brazzaville via… Je fis signe à la jeune mariée toujours assise à côté de moi, la tête entre les mains, de se lever, et l’emmenai jusqu’à sa porte d’embarquement. Elle disparut, timide et fatiguée, dans la marée humaine qui l’envahit. En route vers sa nouvelle vie, celle d’une petite fille mariée à un homme trois fois plus âgé qu’elle, pour faire plaisir à ses parents, respecter sa religion, et ses traditions. Tu vois, au temps de nos grands-parents, on mariait les filles même à huit ans, et elles grandissaient chez leurs maris, une fille apprend toujours à aimer son mari, ta grand-mère a été mariée à dix ans à ton grand-père qui avait cinquante ans, elle ne l’a jamais connu avant le mariage, mais elle n’a jamais quitté son mari, elle a fait ton père, ton père t’a faite… Euh, je te maudirai, ma fille, au nom d’Allah, si tu refuses d’épouser cet homme, je te ferai brûler au septième degré de l’enfer si tu oses ne pas me faire honneur, je prends le Coran à témoin, wallahi, je te maudirai… Terre et Ciel, quelle bouillabaisse, quelles ténèbres sommes-nous prêts à préparer avec les traditions et la religion sous nos cieux !

Je me dirigeai vers le shop du hall, et payai le dernier numéro du magazine panafricain Jeune Afrique.

Quelques heures après, durant mon vol, je lisais le post-scriptum du magazine intitulé, Race et Esclavage, de l’essayiste camerounais Gaston Kelman, auteur du très provocateur et corrosif Je suis noir et je n’aime pas le manioc. Il parlait, dans le post-scriptum, de l’affaire dans laquelle avait été impliqué, en 2005, l’international nigérian Godwmin Okpara, accusé d’avoir transformé, durant quatre années, sa fille adoptive – qui lui aurait été vendue à 375 euros par le père de cette dernière, en esclave sexuelle, exposant cette dernière aux répressions de sa femme qui lui avait infligé des sévices, lui tailladant même le sexe. L’écrivain camerounais, dans sa chronique, s’est indigné contre le silence et la presque indifférence qu’avait suscitée dans le milieu intellectuel noir cette affaire, violente forme d’esclavage moderne, un milieu qui s’insurge au contraire avec toutes ses énergies contre l’esclavage pratiqué il y a des centaines d’années par les Blancs et les Arabes sur les Noirs. Ces pratiques, affirme l’auteur, s’apparentant à l’esclavage sous toutes ses formes, sont encore courantes dans plusieurs pays d’Afrique noire, où les parents, généralement pour se débarrasser des charges trop lourdes que sont les enfants, les offrent à des tuteurs aux moralités douteuses.

Je refermai le magazine sur cette chronique, et fermai les yeux, avec une conviction, mon éternelle conviction, ce continent a toujours besoin de se reconnaître. Tant que nous ne nous reconnaîtrons pas, notre histoire ne sera que déceptions, regrets et honte, parce que les erreurs, les pratiques, les habitudes… qui nous humilient le plus sont plus chez nous que là où nous avons toujours voulu voir… La voix d’une hôtesse me fit ouvrir les yeux quelques minutes après. Elle souriait, radieuse comme toute fille libre. Je pensai à ces centaines de milliers de jeunes filles noires vendues par leurs propres parents, soit sous forme de domestiques, de filles adoptives, de femmes… et qui ne connaîtront peut-être jamais ce sourire, celui de la liberté. Monsieur, s’il vous plaît, thé ou café. Thé, madame.


Bah, elle n’existe pas, votre Afrique-là

 


Ce samedi, j’ai rendu visite à un bébé. Un bébé spécial. L’un de ces malheureux enfants-là qui perdent une très grande partie d’eux avant de naître. Un bébé né des mois après la mort de son père tué à la guerre, ou ce qu’on peut appeler ainsi pour faire honneur à sa mémoire. Parce que le père, absent éternel, n’avait pas été tué à la guerre, comme il ne combattait pas, mais dans une attaque de barbares drogués, prétendant réclamer une indépendance qu’ils ne méritent pas, eux qui sont d’éternels prisonniers de la haine et de la barbarie.

Je revois ce matin de janvier 2012, où arrivant à l’école, je butai sur un grand attroupement aussi bruyant que consterné. Une étudiante venait d’être transférée, en coma, vers un centre hospitalier. Elle venait d’apprendre, par un site internet, la mort de son mari exécuté, avec un grand nombre de militaires maliens, dans une attaque d’un camp militaire au Nord du Mali par les rebelles touaregs. Elle était enceinte du défunt. Pour la jeune fille de vingt-deux ans qu’elle était, apprendre la mort de son mari qu’elle venait d’épouser, et dont elle portait la grossesse, était déjà un très grand cauchemar, mais l’apprendre juste par hasard, sur un site internet où elle s’était connecté pour avoir des informations de son pays… son cœur avait presque lâché.

Quelques mois après, naquit le bébé sans père, le demi-bébé. J’avais été tellement marqué par cet enfant pas comme les autres que je lui avais composé, le jour de son baptême auquel j’avais assisté, un texte, … Mais toi, tu t’appelleras Azawad… Aujourd’hui il a trois mois. Il grandit normalement. Souriant sous les caresses comme tout bébé. Il lui reste encore quelques années, pour comprendre qu’il n’avait pas été un bébé comme tous les autres bébés, qu’il n’est pas un petit garçon comme tous ses camarades qui l’entourent, qu’il ne sera pas un homme pareil aux hommes parmi lesquels il vivra. Parce qu’il y aura toujours quelque part en lui ce vide de ce père qu’il n’a jamais connu, ce père qu’il n’a jamais eu. Curieux, j’ai demandé à sa mère ce qu’elle lui dira quand il grandira et demandera son père. Elle m’a regardé, a soupiré, a baissé les yeux, a hoché les épaules. J’ai compris, elle ne sait pas.  Elle ne saura jamais, comme il n’y a rien à dire à un homme qui n’a jamais connu son père, et qui ne le connaîtra jamais, rien à lui dire pour le consoler, surtout quand son père est mort dans des conditions si atroces.

Des fois, devant certaines banalités, celles-là que nous croisons tous les jours dans nos rues, nos maisons, nos marchés, nos églises, nos mosquées, nos bars… devant ces banalités qui rythment notre quotidien et que nous ne semblons même plus remarquer, je pense à cette phrase du célèbre écrivain togolais Kossi Efoui, une phrase prononcée dans une circonstance particulière, une phrase à laquelle il donnait un sens précis dans un contexte précis, mais qui semble traduire si bien notre drame, L’Afrique n’existe pas. Loin de tout orgueil vide, de tout nationalisme de façade, de toute devise toute faite, de tout cliché, remarquons, Africains, que ce que nous avons toujours appelé Afrique, du moins le sens que nous lui donnons depuis plus de cinquante ans maintenant, n’existe pas. Ce n’est quand même pas un groupe de portions de terres confisqués à coup de violences, de balles, de gaz lacrymogènes par des maquisards, des bouts de terres peuplés d’hères amorphes et désespérés, sans aucune autorité et pouvoir, que nous allons appeler Afrique.

Voici presque un an que la rébellion touarègue a éclaté au Nord du Mali, que le Mali est devenu un pays anormal, six mois maintenant que ce pays est coupé en deux, le Nord pris en otage par des terroristes et des voleurs aussi accrocs de drogue que de barbarie, plus de la moitié du pays devenu le fief de violeurs, de voleurs, de tueurs, de narcotrafiquants… mais le Mali et toutes les institutions africaines réunies n’ont encore rien pu faire, pas même un seul petit geste, pour mettre fin à cette plaie, malgré les marches, les revendications, les supplications, les larmes et le sang des populations de la zone sinistrée. En six mois, les terroristes ont amputé une dizaine d’hommes, violé des centaines de femmes, endoctriné des milliers de jeunes, transformé des milliers d’enfants innocents en enfants-soldats, cassé des dizaines de monuments par caméras interposées, fermé toutes les représentations de l’Etat dans les zones occupées… mais il n’y a encore aucune force dans cette vaste et multiple étendue de terre que nous appelons Afrique pour mettre fin à ce désordre, malgré les conférences qui ont succédé aux conférences, les réunions qui ont succédé aux réunions, les visites qui ont succédé aux visites, les voyages diplomatiques qui ont succédé aux voyages diplomatiques, les déclarations qui ont succédé aux déclarations, les discours qui ont succédé aux discours…

Quand je vois toutes ces jeunes filles violées en public par des barbus drogués et violents, ces victimes éternellement dépossédées de leur fierté de femmes, tous ces jeunes hommes fouettés, violentés et amputés, toutes ces femmes obligées de se voiler et empêchées de voir leurs fils, tous ces enfants privés de jeux et forcés à prendre des armes pour terroriser leurs propres parents, tous ces bébés qui naissent orphelins parce que leurs pères ont été attaqués et assassinés les mains vides par les assaillants, toutes ces veuves qui ne connaîtront plus jamais le sourire le restant de leur vie, tous ces monuments et mausolées vieux de centaines et de centaines d’années brisés comme de vulgaires objets de sable construits par des badauds, tous ces bureaux de l’administration fermés, les fonctionnaires renvoyés au chômage, quand je vois toute cette barbarie-là que ces drogués commettent au Nord du Mali depuis six mois, sans que l’Etat malien, la Cedeao, l’Union africaine, n’arrivent à trouver la moindre solution concrète pour au moins stopper ces fous qui continuent sans la moindre résistance leur avancée triomphale vers Bamako, déclarant, suprême soufflet, qu’ils peuvent s’ils le veulent marcher sur la capitale malienne en vingt-quatre heures, je me dis que sincèrement, ce que nous avons toujours appelé Afrique n’existe pas.

Le Mali est l’un des plus vieux, des plus grands et des plus importants pays d’Afrique, un pays chargé de centaines d’années d’histoire, un pays qui a donné à l’Afrique ses tout premiers grands hommes, un pays qui fait parler de l’Afrique partout dans le monde par la richesse de sa culture et la capacité de création de ses artistes, un des pays les plus cosmopolites d’Afrique avec toutes les nationalités d’Afrique noire présentes dans tous les secteurs d’activité… le Mali est à l’Afrique ce que la France, l’Allemagne, le Royaume Uni sont à l’Europe, ce que la Chine, le Japon et l’Inde sont à l’Asie, le pays qu’on voit avant de voir les autres, mais tous les pays africains, toutes nos institutions internationales réunies sont incapables, depuis six mois, de sauver ce pays de cette grande honte qui l’avilit jour après jour, confiant, comme depuis leur pseudo-indépendances, comme toujours, leur destin à l’Occident. Cinquante ans après leurs indépendances, des dizaines d’années après leur création, les pays africains et les institutions internationales africaines attendent l’Union européenne et les Nations-Unis pour venir sauver le Mali de l’attaque d’une centaine de bandits armés.

A Bamako, le centre du pouvoir, en attendant les sauveurs occidentaux, on fait ce que nous savons faire, ce que nous avons toujours fait, bien fait, parler et profiter. Quand le capitaine Sanogo, le sous-officier effacé et perdu, porté par les ailes de son ineffable chance, devenu à la suite du coup d’Etat du 22 mars l’un des plus grands décideurs du pays, fait son one-man-show dans son quartier général, entouré d’une horde de militaires aussi poltrons que voleurs, jouant depuis six mois le grand champion catapulté du ciel pour libérer le Nord, le président par intérim et son premier ministre multiplient les visites officielles et les discours télévisés, histoire de bien asseoir leur notoriété… Les policiers, pour sécuriser la ville, racolent et volent de paisibles passants en pleine journée. Oui, Monsieur, veuillez descendre de votre engin et montrez-nous vos pièces, si vous n’en avez pas, veuillez nous suivre au commissariat, ou si vous voulez un arrangement à l’amiable allez voir notre chef dans la fourgonnette. Les quatre femmes recommandées par le Prophète et les dix maîtresses recommandées par la libido doivent manger et s’habiller. Tout baigne, après tout.


Teuf-teuf dans le canapé de mon rival

 

Crédit image: desencyclopedie.wikia.com

… Ecoute, Dévé, le problème est que des types comme toi c’est le degré zéro de la modernité. Tu comprends, hein. Regarde-toi très bien, t’es une honte. Ta profession est moche. Tu te dis prof, alors qu’actuellement aucun jeune ne fait plus ça, c’est réservé aux vieux atteints de cancer qui doivent vite mourir pour éviter les souffrances. Tu écris des bouquins, et c’est là le comble du ridicule, même les Témoins de Jéhovah ne s’intéressent plus à ça, les bouquins, c’est pour des dépressifs et des fous qui peinent à trouver leur place dans la société. Même tes goûts musicaux sont archaïques, tu passes tout ton temps à me crever les tympans avec Don Williams et John Coltrane, des succès morts avant les années quatre-vingt-dix, je me demande même si tu n’écoutes pas Zaiko Langa Langa et OK Jazz. T’es ridicule, passé de mode, chiant, éhonté, nuisible… et quand on te propose des affaires juteuses et dignes d’un vrai jeune, t’es là à traumatiser les gens avec tes conseils à deux balles. Tu m’aides ou pas, hein, si tu veux pas je peux contacter d’autres personnes, il y a des milliers et des milliers de jeunes gens, de vrais jeunes je veux dire, qui sauteraient sur l’occasion.

Je l’ai, pendant près de dix minutes, regardée, horripilé. Cette fille n’a jamais cessé de m’étonner. Deux ans de relation avec elle, mais je n’ai jamais pu la connaître dans toute sa perversité. « Tu sais, Dévé, ce monde est plein d’opportunités, il suffit de les exploiter, seuls les aveugles ne peuvent pas s’enrichir ici-bas, quand on a des yeux, faut voir, quand je vois des centaines de jeunes filles qui portent cette robe blanche sans en profiter, ça me faire marrer, je t’en dirai plus après, t’inquiète, tu sais que t’es mon bébé, c’est-à-dire mon bébé à moi », m’avait-elle écrit par sms le jour de son mariage. Elle m’avait promis un coup après son mariage, elle m’en offrait.

– Safiatou, tu sais quoi, hein, ce coup tordu et sans sens que tu prépares est une honte, une vraie honte pour la femme mariée que tu es et…

– Je ne suis pas une femme mariée, je suis une jeune fille, idiot, ceci montre encore combien t’es archaïque. Femme mariée, ça fait penser à un lourdaud de mari, des ordres à recevoir de lui, un lit moite à partager avec lui toutes les nuits, femme mariée ça fait penser à des gosses, à des odeurs d’urine et de morve … pire à des coépouses sorcières méchantes, des hiboux, tu vois, hein, c’est cette horreur que signifie femme mariée, et moi j’en suis pas une, tu comprends pourquoi…

– Et le mariage que tu as célébré le mois passé, ta bague de mariage que tu as au doigt, tous les documents que tu as signés, ton mari, ces…

– Hein, donc pour toi chaque fille qui passe devant un maire dans une longue robe blanche aux bras d’un vieil imbécile mangé par tous les virus de cette terre, un pépé à la braguette ouverte prêt à tirer sur tout ce qui bouge, tu crois donc que chaque fille qui déclare à la mairie prendre un zozo de quatre-vingt-dix ans usé par ses précédentes femmes, soûlé de Viagra et d’aphrodisiaques, comme mari pour le meilleur et pour le pire devient une femme mariée, hein, ô, mon petit, mon tout petit, la mairie c’est juste des mises en scène, des photos, de l’argent à faire au parents et aux oncles… et c’est ce que j’ai fait. Mon vrai mariage, eh bien, c’est ce que je te propose depuis plus d’une heure et que tu ne veux pas faire, le vrai mariage c’est des deals, c’est de l’argent qui fume, c’est un moribond à la tête rasée qu’il faut achever et envoyer en enfer…

– C’est cruel, Safiatou, cruelle cette vie-là et tu…

– Pas plus cruel qu’un cadavre ambulant qui se bourre les poches de billets de banque pour se présenter dans une famille, pointer du doigt une innocente adolescente dix fois moins âgée que lui, qu’il veut épouser et aller exposer aux méchancetés de vieilles femmes maltraitées, frustrées et aigries, pas plus cruel qu’un illuminé qui réduit, par sourates interposées, les femmes à des meubles qu’on peut disposer comme on veut dans sa maison pour l’embellir, pas plus cruelle, ma vie, que mes parents irresponsables qui m’ont vendue. Je ne sais même pas pourquoi je dois me justifier devant toi et…

– Je comprends, je te comprends, Safiatou, mais tu…

– Je n’ai pas besoin de tes conseils, Gandhi, tu contribues ou pas, hein, j’ai pas de temps à perdre, mon projet a besoin de temps.

– J’ai peur de cette étiquette de coureur de femme d’autrui, surtout celle d’un vieil imam, tu vois, hein, je préfère qu’on me caricature avec des couilles aussi grosses que ceux d’un taureau comme Jacob Zuma, qu’on m’intente une action en justice pour m’être tapé une pute mineure comme Berlusconi et Ribery, qu’on me tripote dans la presse pour pédophilie comme un prêtre… tu vois, hein, tout ce bazar ne fait pas très glamour mais c’est au moins bon pour la pub, mais se faire traiter de putain-de-vieux-célibataire-coureur-de-femmes-et-arracheur-de-meufs-de-stars-de-foot-ou-d’imam c’est du style Faure Gnassingbé, c’est déshonorant.

– Donc tu n’as rien capté de tout ce que je t’explique depuis une heure, hein, à part toi, moi et lui personne n’en saura rien, même sous l’effet d’une tonne de drogue et de mille barils d’alcool il n’en dira un seul mot à personne, ce sera une très grande honte pour lui, la honte de sa vie, voir sa femme qu’il a épousée depuis seulement un mois, la troisième et la plus jeune, se faire butiner par un jeune homme, étranger et chrétien, ce sera pour lui un déshonneur, il n’osera plus sortir dans le quartier, aller au boulot, à la mosquée, ou dans sa famille, et il préférera mourir que d’en parler, je connais les hommes de ce pays, surtout quand ils se baptisent responsables religieux, je suis née parmi eux, et je connais leur orgueil de vieux villageois, tu peux compter sur moi.

– Et tu crois que cela marchera aussi facilement que ça, hein, les enquêtes, les analyses, les tests, les témoignages et…

– Me fais pas rire, David, quelles enquêtes, hein, tu vois ce vieux mégalo libidineux avoir le temps de faire des enquêtes une fois qu’il est blessé dans son amour-propre, hein. Il vient de surprendre dans sa propre chambre, son propre lit conjugal, sa plus jeune femme en train d’être culbutée à mort par un jeune homme, étranger et chrétien, tu imagines, hein, la religion de son rival va déjà lui provoquer un si grand dégoût qu’il n’aura d’autres solutions que de répudier sa jeune femme. Et comme il ne pourra pas, mais alors jamais, expliquer le motif du divorce, lui le tout-puissant imam cocu, le maire prononcera le divorce à ses torts exclusifs, ce qui le condamnera au payement de gros dommages à la jeune répudiée qu’il a usée pendant un mois. La répudiée prend cinq millions de dommages et en donne une partie à son complice, son amant, toi. Post-scriptum, l’amant, s’il est un peu courageux, demande au vieil imam cocu divorcé de lui filer deux millions pour ne pas dévoiler le secret, et le vieux zozo, pour garder sa fierté d’imam respecté, s’exécute. T’en dis quoi, hein, mon bébé, me dis pas qu’il n’est pas génial, mon plan.

– Et que diront tes parents de tout ce branlebas honteux-là, hein, tu ne vois pas que tu les déshonores en perdant ton mariage après seulement un mois, hein.

– Mon Dieu, David, je comprends maintenant cette formule, Intelligent à l’école, nul dans la rue, je vois que ton intelligence se limite à tes petits cours de marketing-là, tu crois que mes parents ont quelque chose à foutre avec ce vieux pitre d’imam, hein, ils l’ont simplement déplumé, et ils seront très contents que leur fille leur revienne à la maison, comme je redeviens une fois de plus une marchandise vendable à un autre vieux plaisantin, mon père et mes oncles ont tellement d’amis qui veulent prendre leur troisième ou quatrième femme, et je te jure que je ne vais pas chômer pour un mois, le marché du mariage ne connaît pas la crise dans ce pays.

– Hum, Safiatou, je crois que…

– Ne crois rien, poltron, allez, on se donne rendez-vous demain chez moi, dans mon lit, et je m’arrangerai pour qu’il vienne nous surprendre, oui, et dans trois mois au plus t’as deux millions, et surtout n’oublie pas que c’est juste le début, y aura d’autres mariages, donc d’autres coups… d’ailleurs je pourrai même te recommander à des amies pour leurs coups à elles, ça te fera de sacrés millions gratos, allez, souris au moins, jeune riche, je t’ai toujours promis que je te rendrai riche dans ce pays, et t’auras plus besoin d’aller distraire ces nullards d’étudiants pour gagner ton pain, allez, viens faire des câlins à maman, gros bébé, ça n’arrive quand même pas tous les jours dans la vie d’un petit enseignant de coin de rue, hein.

 


Eyadema Merci, Eyadema Merci, E…

 

J’ai envie, ce soir, de chanter des louanges à notre bien-aimé cher et regretté papa Eyadema, le père de notre bien-aimé cher et regretté Faure Gnassingbé… euh… non, il n’est pas encore regretté lui, le Faure, il vit pour le moment, même si j’ai rêvé cette nuit qu’il a été envoûté par un instituteur béninois dont il a arraché la femme, et sachant combien prémonitoires sont mes rêves, moi qui ai vu en rêve Barack Obama, la veille de son élection à la tête des Etats-Unis, en train de prendre un verre avec moi, honneur qui prédisait son accession à la maison blanche, moi qui ai, deux jours avant la qualification du Togo à la Coupe du Monde 2006, rêvé Zahia en train de me faire des câlins sur une plage, ce qui signifiait que mon pays allait affronter le pays de Ribery et de Benzema, sachant donc combien prémonitoires sont mes rêves, je crains qu’avec cet affreux rêve que j’ai fait sur Faure Gnassingbé… hum… mais touchons du bois, rien n’arrivera à notre cher prégo, parce que Faure Gnassingbé qui s’en va, eh bien, c’est ma carrière qui sera en jeu, les provocations dans mes billets devenant aussi rares que des mots français dans la bouche d’une étudiante malienne.

Bref, ce soir, écoutez-moi chanter des louanges à Eyadema. Papa Eyadema yé sarakawa koua mé nyé towo o, nou gbalo yé, yovowo wo, Papa Eyadema yé sarakawa koua mé nyé towo o, nou gbalo yé,  nou gbalo yé, yovowo wo, Papa Eyadema yé… Hein, je suis lucide, toujours. La chanson est en éwé, ma langue maternelle, et elle signifie, Papa Eyadema, la mort de Sarakawa n’était pas la tienne, les Blancs ont contre toi comploté pour rien. Une de ces adorations que gloussaient les femmes à l’éternel miraculé des attentats qu’on nous disait montés contre notre président nationaliste par les impérialistes occidentaux. La belle époque, l’époque où le Togo était encore un pays normal comme tout pays, un pays qui avait un président, un président comme les autres, c’est-à-dire marié, responsable, capable d’apparaître dans les grands sommets internationaux, capable de s’exprimer, pas un de ces pantins mineurs moyenâgeux que nous voyons ces temps-ci dans nos présidences, aussi effacés qu’un acteur de second rôle d’un film africain au Festival de Cannes, ces petits plaisantins lubriques à qui on a remis les pays qu’ils prétendent diriger comme on remet un cadeau de Noël à un garnement gâté.

Ah, la fin des années quatre-vingts au Togo, mes enfants, comme je vous plains de ne pas l’avoir connue ! J’avais cinq ou six ans, beau comme un dieu grec. Eyadema, comme un agonisant jetant ses dernières forces dans sa bataille contre la mort, était partout. On le chantait, le criait, le dansait à la télévision nationale togolaise, la seule chaîne de télé au Togo à l’époque, de vraies chansons, les gamins, pas les paillardises du genre Baby sawa lé, sawa sawa sawa lé, sawa sawa sawa lé, ashaooooooo, ces invites au dévergondage que vous connaissez aujourd’hui, non, de vraies chansons comme Papa Eyadema dayéda dayéyéyé dayéda, papa Gnassingbé dayéda, dayéyéyé dayéda. On le criait à la radio, le montrait dans ses plus belles poses dans la presse et sur les affiches, une de ces affiches accrochées dans notre salle de classe que j’eus le malheur un soir de 1988, en première année au cours primaire, de déchirer par un geste d’inattention, dans ma turbulence légendaire, déclenchant un coup de colère digne de Zeus de mon maître traumatisé par le danger que représentait une affiche déchirée d’Eyadema dans sa classe. Il distribua dix fessées sur mes frêles fesses, sourd à mes cris et supplications, avant d’envoyer une convocation à ma mère.

Et un matin de dimanche de 1989, ah le matin béni, la nouvelle, apportée de la ville par le chef, tomba dans mon village natal, Mission-Tové, situé à une trentaine de kilomètres de Lomé la capitale togolaise. Eyadema avait décidé de fêter le vingt-troisième anniversaire de sa prise du pouvoir marqué par l’assassinat du père de l’indépendance du Togo, Eyadema, dans son amour ineffable pour le peuple togolais et son désir d’être très proche de toute Togolaise et tout Togolais, avait donc décidé de célébrer cette grande fête, fixée sur le 13 Janvier, dans notre petit village. Eyadema même dans notre village, croyez votre grand-père, bande de mécréants ! Branlebas ! Une ferme consigne fut sur-le-champ donnée au pasteur de l’église protestante et au prêtre de ne pas trop faire durer leur prêche du dimanche, mais de focaliser toute la messe sur cette information, et tous les instituteurs et professeurs reçurent l’ordre de ne dispenser aucun cours durant la semaine, pour suffisamment seriner les élèves. Eyadema arrivait chez nous, bravos. L’agitation devint délire quand la cerise tomba sur le gâteau, quelques jours après. Pour annoncer sa venue chez nous et rassurer les villageois, Eyadema envoyait au village, trois mois avant sa venue, l’un de ses fils qui allait superviser les préparatifs de la fête au village. Ô la gloire !

Le fils d’Eyadema arriva effectivement dans notre village trois jours après son annonce, escorté par trois gardes du chef du village. Il était de la trentaine. Très élégant mais pas beau. Eyadema demanda aux villageois de bien prendre soin de son fils, sa venue effective au village et sa joie envers les villageois en dépendaient. Une feuille de route de l’hospitalité fut rapidement établie. Chaque matin, chaque ménage du village devait amener au palais du chef où séjournait l’étranger un bol de riz, ou de maïs, ou de mil, des tiges de manioc, de l’igname, des légumes et des fruits, et des pièces de monnaie, ou des billets pour les ménages nantis. Le chef avait été très formel, tout ménage du village qui faillirait à ce rituel, ne fût-ce qu’un jour, encourait des sanctions très sévères, et s’exposait à la colère d’Eyadema. Une hâtive élection Miss Village fut sur-le-champ organisée, pour sélectionner les dix meilleures, c’est-à-dire plus belles filles du village qui devaient détendre l’héritier durant ses heures de frustration dans cette atmosphère villageoise à laquelle il n’était pas du tout habitué. Le chef donna même l’ordre à toutes les sorcières du village qui s’infiltraient dans des hiboux la nuit, suçant le sang des enfants, de surseoir leurs activités nocturnes parce que le cri d’un seul hibou entendu la nuit, qui pouvait effrayer le prestigieux visiteur, entraînerait l’extermination de toutes les vieilles femmes présumées sorcières du village.

Papa Eyadema dayéda dayéyéyé dayéda, papa Gnassingbé dayéda, dayéyéyé dayéda. Les jours passèrent, se ressemblant tous dans la maison du chef, les villageois amenant vivres et argent au fils d’Eyadema, les dix courtisanes masseuses, ces filles bénies faisant la fierté de leurs parents, entrant dans la chambre du petit prince et sortant à tour de rôle, toutes les vieilles sorcières ayant demandé à leurs hiboux nocturnes de ne pas huer durant leur trajet vers les couches des petits enfants. Eyadema arrivait. Et le 13 janvier, le grand jour, arriva. A la demande du chef, tout le village se rassembla sur la place du marché depuis quatre heures, attendant le président. Huit heures, l’heure d’arrivée prévue d’Eyadema sonna. Retard. Neuf heures. Point d’Eyadema. Dix. Rien. Midi. Néant. L’angoisse et la colère commencèrent à ronger les villageois tassés sous le soleil depuis l’aube. Des dents commencèrent à grincer, des jurons, des soupirs, des menaces… Le crépuscule. Puis l’obscurité. Eyadema ne venait pas. Eyadema ne vint pas.

Six mois après ce rendez-vous manqué, suite à des enquêtes, les villageois découvrirent qu’Eyadema n’avait jamais promis de venir dans notre village dont il ignorait même l’existence, que le fils d’Eyadema qu’ils avaient reçu n’était pas un fils d’Eyadema, que la relation qui le liait à Eyadema était aussi inexistante que celle qui lie Angelina Jolie au Capitaine Sanogo, qu’il n’était même pas un Togolais mais un brigand nigérian avec qui s’était entendu le chef du village pour escroquer les villageois. Dupés, humiliés, révoltés, les villageois se ruèrent vers le palais du chef, armes blanches en main, mais ce dernier leur demanda, tranquillement, de retourner chez eux pour sauver leur peau, sinon un seul coup de fil à ses relations proches du pouvoir en ville, se plaignant d’être attaqué par des opposants au régime d’Eyadema, pouvait leur coûter la vie. Les rebelles filèrent doux. Et certains d’entre eux accueillirent, quelques semaines après, les premiers bébés de leurs filles, celles qui avaient chauffé le lit du fils d’Eyadema pendant ses trois mois au village. Les mauvaises langues et les railleurs nommèrent ces bébés, Eyadema Merci.

PS : Certains affirment que le prince envoyé au village était bel et bien un fils d’Eyadema, qu’il a d’ailleurs pris la présidence du Togo en 2005 suite à la mort de son père.