David Kpelly

Je suis si impur, et j’aime la tomate

 

Cette imbécile de tomate qui loue Jésus!

Sur un vol de la compagnie Royal Air Maroc entre Casablanca et Bamako le 29 juin passé, j’ai eu un voisin bizarre. Bizarre par la spontanéité avec laquelle il a sauté sur moi, une fois que j’ai sorti le livre que je venais d’entamer à l’aéroport de Casablanca, Vie et Enseignement de Tierno Bokar de l’écrivain, historien et philosophe malien Amadou Hampaté Bâ. Avec un émerveillement indescriptible dans les yeux, il m’a demandé la librairie dans laquelle je m’étais procuré ce livre, cela faisait maintenant des années qu’il le cherchait sans avoir réussi à le trouver dans les librairies africaines, si je m’intéressais à cet écrivain, si je pouvais lui passer le livre dès que je l’aurais fini à Bamako.  Bizarre, cet enthousiasme pour un livre sous nos cieux.

Vivant dans un environnement où très peu s’intéressent à ma passion, la littérature, les rares rencontres avec ces hommes qui aiment les livres ont toujours été pour moi de forts moments de joie durant lesquels je partage sans parcimonie mes expériences sur tous les auteurs que j’ai lus et connus depuis mes premières années de lecture. Mon voisin, malgré son profil de gestionnaire, était un véritable mordu de la chose littéraire, surtout de la littérature négro-africaine dont il décortiquait avec précision les différents auteurs que nous avons durant notre discussion abordés, comme s’il était le spécialiste de chacun d’eux. D’Amadou Hampâté Bâ, l’instigateur de la discussion, nous avons tour à tour parlé d’Ahmadou Kourouma, de Sony Labou Tansi, d’Emmanuel Dongala, de Mongo Beti, De Fatou Diome, de Léonora Miano, du Togolais Sami Tchak, d’Alain Mabanckou… Il avait, m’a-t-il dit, depuis les cours primaires, rêvé d’étudier les lettres à l’université et devenir professeur et écrivain, mais n’avait pas pu réaliser ce rêve parce que son père, ingénieur, avait exigé qu’il étudie quelque chose de plus sérieux, de plus normal, de plus raisonnable, la littérature, ça fait trop aléatoire et ne nourrit surtout pas son homme, avait avancé son père. Nous avons ri aux éclats.

A l’heure de la collation, après presque deux heures de vol, il choisit le poisson et me proposa, m’exigea plutôt de faire comme lui. Il ne prenait plus du poulet à bord des avions parce qu’on lui avait soufflé que certaines compagnies aériennes distribuent de la viande de porc au lieu du poulet, qu’il ne prenait d’ailleurs plus Air France durant ses voyages à cause du vin qu’ils distribuent à bord, que ce n’était pas normal que ces Occidentaux prennent ainsi tout à la légère, tout le monde n’a quand même pas le droit d’être aussi souillé comme eux au point de consommer du porc et boire du vin, qu’en France les Français osent même présenter comme viande hallal des animaux non tués selon les rites islamiques… ses yeux brillaient presque de rage. Je lui fis savoir, en choisissant mon plat de poulet, que cela m’était égal, comme je suis un gros mangeur de porc, un héritage que m’a transmis mon père, que pour moi consommer de la viande de porc à la place du poulet était une question de bonnet blanc et blanc bonnet, que personnellement j’aurais d’ailleurs préféré qu’au poisson et au poulet les compagnies aériennes ajoutent des plats de porc à bord. Le repas se passa en silence, comme on nous l’a toujours répété depuis l’enfance, on ne bavarde pas en mangeant.

Après une demi-heure, quelques minutes après le repas, je cherchai à relancer la discussion, celle sur la littérature bien sûr, en lui demandant ce qu’il pensait de la délocalisation des écrivains d’origine africaine en France, mais pour toute réponse, il m’envoya des gutturaux que je n’arrivai pas à déchiffrer. Il digérait peut-être toujours son plat de poisson, me suis-je dit. Après une heure, quelques minutes avant l’atterrissage, je lui demandai comment il expliquait la quasi-absence des voix féminines dans notre littérature, alors que la parité entre les filles et les garçons semble plus ou moins s’équilibrer dans les études supérieures, surtout dans les facultés ayant trait aux lettres. Il grogna, et je ne le compris pas. Il était fatigué. Dans la hall de l’aéroport de Bamako où nous attendions dans une longue queue les formalités, je lui demandai de me donner son numéro de téléphone pour lui passer mon livre une fois ma lecture achevée, et même le premier tome des mémoires de l’auteur malien sorti chez Actes Sud en France et que je venais de commander. Il me fit savoir, tout en me regardant comme une poule qui regarde seize heures – l’expression est traduite de l’éwé ma langue maternelle, qu’il commanderait les livres lui-même, qu’il ne pouvait pas me donner un numéro fixe à Bamako, comme il voyageait beaucoup et ne restait jamais sur place pendant longtemps. Il avait peut-être déjà oublié qu’il venait de me dire dans l’avion, quand il était encore enthousiasmé à parler littérature avec moi, me prenant pour une personne normale, c’est-à-dire qui ne mange pas du porc, il avait donc oublié qu’il venait juste de me dire qu’il était gestionnaire de compte dans une banque bamakoise, qu’il avait voyagé juste pour un mois pour un séminaire en France, qu’il serait ravi que je lui amène le livre chez lui au bureau une fois que je l’aurais fini. Tant pis, mon vieux, surtout que je n’aime pas prêter des livres.

Une heure après, arrivé chez moi, pour rattraper les informations maliennes que j’ai presque manquées durant une semaine, j’appris par un site d’informations malien que des arbres miraculeux ont été découverts dans un coin du Mali, des arbres dont les racines ont écrit le nom du prophète Mahomet et dessiné l’Afrique – je ne savais pas que nous avons des arbres Léonard de Vinci en Afrique, ce qui signifierait que Mahomet délivrera bientôt l’Afrique, le Mali surtout, de toutes ses souffrances, hein, certains Maliens même ayant mangé l’écorce de ces arbres en murmurant leurs vœux, qu’une musulmane aurait vu en rêve le prophète Mahomet lui dire de dire aux musulmans de ne plus consommer de la tomate parce que coupée en deux la tomate montre une croix, loue Jésus donc, que des islamistes du Nord du Mali, au nom de l’islam, de Mahomet donc, ont détruit des mausolées, fouetté deux jeunes Maliens du Nord surpris en plein acte de fornication avant de les marier sur-le-champ – sans dot donc, là je suis partant…

J’ai éteint mon ordinateur. Confus. Entre ceux qui fouettent et tuent au nom de Mahomet et de l’islam, ceux qui terrorisent les femmes, les voilent par la force et les violent au nom de Mahomet et de l’islam, ceux qui découvrent des arbres dessinateurs et interprètent leurs dessins au nom de Mahomet et de l’islam, ceux qui mettent en garde contre le crime d’apostasie de la tomate, la sacrée prétentieuse tomate qui loue Jésus, au nom de Mahomet de l’islam, entre tous ceux-là et mon voisin d’avion qui m’a mis sur sa liste noire parce que je suis un bouffeur de porc, je ne vois pas trop de différences.

Si j’ai un conseil personnel à donner à Mahomet, c’est de chercher, avant de sauver l’Afrique, à sauver sa religion. Parce que l’islam est franchement en train de devenir une bouillabaisse, un fourre-tout incommode par lequel se justifient tous les plus gros fanatiques, brigands, criminels, intolérants et imbéciles de la terre. Je ne sais pas si mon voisin d’avion était un musulman ou un islamiste, mais là, je ne sais pas non plus si je réussirai toujours désormais à faire la différence entre les deux.

L’arbre de la renaissance africaine aux racines dessinant l’Afrique

 


Molière et les filles chez Beethoven

 

Fille asiatique

Quand j’entrai dans la salle de réception de l’hôtel Ibis de Bonn le samedi passé dans la soirée, je crus que je m’étais trompé d’hôtel, je m’étais cru dans une salle de casting pour un film hindou, ces films aussi insupportables que le pet d’un rival, qui encombrent désormais nos chaînes de télévision africaines, et dont le seul but est de nous vendre la culture indienne, l’Inde étant désormais très industrialisée, trop industrialisée pour ne plus laisser l’Afrique sous-développée et ignare ignorer sa culture, des films dont le seul mérite est de rassembler de très belles actrices indiennes.

Je m’adressai à la réceptionniste qui me confirma que j’étais à l’hôtel Ibis de Bonn, et que toutes ces filles asiatiques assises au bar, en mini-jupes et en pantalons étaient des invitées au forum auquel j’étais invité. Je me précipitai sur elle pour l’embrasser de joie, avant de remarquer, sous une vive douleur, qu’une épaisse vitre me séparait d’elle, et que je venais d’y cogner la gueule. Toutes ces filles invitées par la même institution qui m’invitait, qui participaient à la même conférence que moi, qui dormiraient pendant quatre à cinq jours dans le même hôtel que moi, prendraient chaque matin le même bus que moi, discuteraient le soir à la même table que moi dans le restaurant de l’hôtel, prendraient le même ascenseur que moi pour monter dans leurs chambres la nuit… moi qui m’attendais à ne côtoyer durant mes trois jours de conférence que de vieux intellos cancéreux mangés par la prostatite ! Je ne le dirai jamais assez, chrétien convaincu que je suis, les voies du Seigneur sont si impénétrables, Dieu n’oublie jamais le pauvre orphelin sans protecteur que je suis. Je récitai intérieurement le psaume L’éternel est mon berger, je ne manquerai de rien… il me fait loger dans des hôtels avec de belles petites filles asiatiques durant les conférences…

Disons que j’aime les filles asiatiques, les Chinoises, les Coréennes et les Indonésiennes. Rien à faire, je les aime à mourir, je les aime à tirer dix balles de revolver dans la tête de mon père sans le moindre frisson, comme il est déjà mort, mon paternel, depuis 1999. C’est seulement devant ces filles que le macho refoulé qui dort en moi trouve quelques moments d’autosatisfaction. Mes cent soixante centimètres deviennent subitement si gigantesques, je me sens tellement Will Smith devant les filles asiatiques nées et ayant grandi parmi des hommes dont la majorité ne dépasse pas une jarre d’eau en taille, que je me dis que ce serait une erreur, un péché que de mourir sans en avoir épousé une.

Les pauvres filles m’avaient d’ailleurs supplié il y a juste quelques mois dans un message électronique, Non, Dave, le Dévé aux Africaines, tu sais que nos hommes sont trop petits, hein, on va faire quoi, dis-nous Dave, on va faire quoi avec ces petites boules-là, hein,  c’est terrible notre destin, t’atteins l’âge de te marier, tu veux faire ton choix et t’as que des nains et des nabots, des vieillards de trente à quarante ans à qui on en donnerait au plus douze, des maris pas même foutus de te sécher tes dessous sur une corde à sécher d’un mètre et demi de hauteur, pas même foutus de te chercher ton soutien-gorge dans l’étagère supérieure de ton armoire, pas même foutus de te porter avec leurs moignons, non Dave, c’est injuste, viens en Asie nous épouser toutes, viens nous libérer du terrible cauchemar de ces lilliputiens, nous savons que t’es pas un musulman, nous savons que t’es pas un imam, mais viens nous épouser toutes, regarde comme t’es si grand avec tes un mètre soixante, et t’es là en Afrique à ne regarder que ces filles africaines nymphos, écoute, si tu viens pas en Asie avant la fin de cette année nous épouser toutes, eh bien, on va venir nous-mêmes, pas pour toi, mais pour aller demander à Faure Gnassingbé de nous épouser, et nous savons que lui il va pas nous refuser, parce que le mec même quand on lui présente un arbre maquillé en femme il prend, ouste, magne-toi et viens en Asie avant qu’on ne vienne faire hara-kiri chez Faure Gnassingbé.

Les pauvres filles ! C’était l’occasion rêvée de leur montrer combien je les aime. Après avoir fait monter mes valises dans ma chambre, pris un bain, arrosé tout mon corps d’un parfum Givenchy acheté à l’aéroport de Casa, du vrai donc, c’est vous dire, brossé mes cheveux gominés, ces cheveux que j’ai hérités de mes racines arabes, la grand-mère paternelle de la mère de la cousine de mon grand-père maternel s’étant, en l’an 1235 avant Jésus Christ, fait violer par un commerçant arabe, après avoir, donc, aiguisé tous les crocs de mon sex-appeal que je nous vous décris plus, je descendis au bar. Hé, salut les filles, écoutez, moi je suis pas là pour la conférence, mais juste pour vous faire éclater, et pour commencer, je vous offre toutes une promenade au bord du fleuve Rhin, ensuite une petite virée en boîte, vous savez, je l’ai toujours dit, la plus grande merveille que Dieu ait faite, après celle d’avoir fait rencontrer mon père et ma mère, est d’avoir créé les filles asiatiques, allez, bougez, les princesses, votre prince charmant est à vous. Au lieu de l’hilarité générale que j’espérais, je reçus comme réponse des regards confus et interrogateurs. L’une des filles, avec un sourire asiatique, mélange d’innocence et de perversité, me murmura please, we don’t understand that langage, don’t you speak english, hein.

Bien sûr que je speak english, les filles, mais ce que je ne peux pas faire c’est de draguer en english, j’ai tellement fait corps avec la langue française que je ne me sens plus dans une autre langue étrangère. Comment raconter des blagues en english, comment taquiner en english, comment improviser des histoires drôles en english, c’est ce que je ne peux pas faire, les girls. Mais découragement n’est pas togolais, comme on dit chez nous, imaginez que ça fait maintenant des dizaines et des dizaines d’années que nous supportons une équipe de foot qui n’a jamais fait un exploit, une équipe ayant, en 2006, aligné trois matchs trois défaites en Coupe d’Afrique, trois matchs trois défaites en Coupe du monde, mais que nous appelons toujours notre équipe et que nous supportons, imaginez que ça fait sept ans que Faure Gnassingbé est notre président, mais nous sommes toujours en vie, découragement n’est donc pas togolais, Fais Confiance à ton fétiche et écrase du piment avec ton sexe, aïe, proverbe de mon super mentor Kangni Alem. Essayer.  « Hello, small girls, let me tell you that I… i’m not here to participate to the conference, mais – le mais est passé au travers de ma langue, veuillez donc excuser ma langue, just to make you, to make you…Hein, ça se dit déjà comment en anglais, faire éclater quelqu’un, hein, to make you, euh, to do you… Je ressemblais à un épileptique au début de sa crise.

J’étais là, au milieu de ces petits yeux d’Asiatiques, des yeux amusés par l’analphabète que j’étais subitement devenu, incapable de traduire le verbe s’éclater en anglais, quand un Somalien de la trentaine, rien qu’un Somalien, mon Dieu, participant aussi à la conférence, descendit de l’étage et lança au harem un truc du genre « Hi, my angels, can i… machin… and… bidule… so that… mes couilles… » Le genre de truc que je n’ai pas pu dire aux filles pendant presque cinq minutes. Intéressées, délivrées du zigoto que je leur paressais, elles se levèrent, me dépassèrent et suivirent le Somalien, rien que le Somalien. L’abattre, mon Dieu ! Je caressai mon revolver OT235I que j’avais acheté en 2005 pour tirer sur un convoi de Faure Gnassingbé, mais qui ne me sert finalement qu’à tuer les chats de mes voisins à Bamako, avant de me raviser, un Somalien qu’on tue, c’est comme une pute qu’on viole, aucun triomphe, le gars est déjà à moitié mort, comme il est Somalien. Je pensai au suicide, m’ouvrir les veines, mais je n’avais pas un couteau, et ne savais pas comment le désigner en anglais pour en acheter un. Je regardai la réceptionniste de l’hôtel qui me fixait depuis le début de mon one-man-show, Don’t you want to follow the girls, me lança-t-elle en souriant. Non, ma dear, je ne want pas to follow les girls, je want to kill them.

 

Dédicace à Anne la Française, Anne la super cool de Bonn, toi au moins qui m’a parlé français.


Le vieux nègre qui tua Hampâté Bâ

 

Certains de nos vieillards ne sont plus des bibliothèques, mon grand!

Je suis le soixante-quatrième. Pas le soixante-quatrième enfant de ma mère, parce que ma mère, Mère Marthe, elle n’est pas une Nigérienne pour faire, elle seule, soixante-quatre enfants, voyons. Je suis le soixante-quatrième sur la file d’attente dans laquelle vous me voyez, beau comme le rêve d’un adolescent la nuit de sa première pollution nocturne, coincé entre une jeune fille qui doit sûrement être une Gabonaise parce que je sens, nom d’un érotomane à succès, depuis plus de trente minutes maintenant, qu’elle a envie de me draguer, et un bavard qui me fait des éloges du capitaine Sanogo et dont la bouche pue comme celle de Caroline, ma voisine de la classe de quatrième qui m’asphyxiait chaque matin et chaque soir avec ses putréfactions buccales, chaque fois qu’elle me demandait de lui passer ma règle, mon Bic rouge, ma gomme, mon ensemble géométrique… ah, la pauvre Caroline et sa bouche puante, Dieu merci qu’elle sortait avec notre prof de maths et c’est pourquoi elle était toujours la meilleure en maths, et alors, hein… et…

… ah, ouais, je suis le soixante-quatrième. Soixante-trois personnes paieront leur facture d’électricité avant moi. Que faire hein, je suis obligé de payer moi-même, voici trois semaines que j’ai viré Hermione ma bonne française – je n’emploie que des bonnes françaises, la classe ! Hermione que j’ai virée parce qu’ayant attrapé une grossesse avec un rasta percussionniste du quartier, je ne le dirai jamais assez, les rastas sont trop féconds, et comme je supporte tout sauf une femme enceinte qui n’est pas mienne, je l’ai renvoyée en lui hurlant, Casse-toi, pauv’conne, l’Afrique, encore moins ma maison n’est pas prête à accueillir toute la misère de la France.

Je suis, donc, le soixante-quatrième. Sans compter les corps habillés, les messieurs et dames bien habillés, et les vieux qui font irruption dans la salle et se placent directement devant l’unique guichet, sans souffrir le martyre de faire la queue comme nous autres feignasses. Je comprends pour les corps habillés, puisque ce sont des corps habillés et ils ne doivent pas faire la queue, je comprends pour les messieurs et dames bien habillés, puisque ce sont des messieurs et dames bien habillés et ils ne doivent pas faire la queue, mais je ne comprends pas pour ces vieux qui arrivent et qui ne font pas la queue. Leur mérite est où, comme ils ne sont ni des corps habillés ni des messieurs et dames bien habillés, hein. L’âge.

Et puis, c’est quoi l’âge, hein, est-ce tout le monde qui aime la vieillesse, hein, moi par exemple, la troisième plus grande prière que fais à Dieu chaque matin et chaque soir, après celle de faire de moi un très grand écrivain, et celle de réussir un jour à arracher à Faure Gnassingbé une de ses copines, est de mourir à cinquante-cinq ans au plus, parce que le super beau gosse que je suis ne va jamais, mais alors jamais accepter de voir son si beau corps vieillir, les filles me l’ont d’ailleurs toujours dit, Dave, notre Dévé à nous, tu sais, hein, va falloir que tu meurs jeune, pour que nous ne soyons pas obligées de voir ton corps vieux, nous ne voudrons pour rien au monde voir ton si magnifique et incommensurable sex-appeal fondre dans la vieillesse comme un commerçant ambulant nigérien entre les cuisses d’une pute togolaise, non, Dévé, meurs jeune si tu nous aimes vraiment. Ecoutez, les filles, mes reines, je mourrai jeune pour vous faire plaisir, pour ne pas vous condamner à me voir avec des cheveux blancs, une bouche aussi vide qu’un stade de Coupe d’Afrique durant un match entre le Togo et le Tchad, des yeux rouges et larmoyants, un ventre qui tombe, des mains tremblantes… aïe, je hais la vieillesse, Dieu des vieillesses ! Et je ne supporte pas qu’on laisse tous ces vieux payer leur facture sans avoir fait le rang comme nous, juste parce qu’ils sont vieux. Ah, oui, quand on parle du vieux on voit sa barbe…

… voilà justement un qui entre, sale, une barbe blanche en désordre, un long boubou décoloré comme le treillis du capitaine Sanogo le 22 mars 2012, dans la bouche un cure-dent aussi long que la bite d’un étalon du Burkina Faso. Il salue le groupe en toussotant, s’avance vers le guichet, écarte le jeune homme qui est en train de payer sa facture, enlève sa chéchia et la dépose sur le comptoir, toussote deux fois, plonge la main dans l’une des poches de son long boubou et y retire un tas de paperasses où il cherche la facture à payer pendant plus de cinq minutes, toussote, plonge la main dans la seconde poche de son boubou et y retire des billets et des pièces, fait rouler par terre une pièce de cinquante francs et bouscule tout le rang à sa recherche avant d’ordonner à un jeune homme de la lui chercher, se redresse devant le guichet, tend la facture et un billet à la caissière à qui il commence à raconter des blagues, elle est très belle, aussi belle que sa deuxième femme dont il est en train de payer la facture, Bon Dieu que la femme malienne est belle, hein, il ne comprend pas ces jeunes égarés maliens-là qui s’en vont chercher des femmes dans d’autres pays, des femmes aux mœurs légères qui viennent les emmerder, la première médaille de la femme malienne est son derrière toujours dégagé, et c’est là tout l’enjeu, le derrière de la femme, c’est pourquoi lui n’a jamais compris les homosexuels qui ignorent toutes ces rondeurs pour aller regarder des derrières d’hommes aussi secs que le tibia d’un Somalien…

Après plus de dix minutes de blagues sur le derrière des femmes et de blâme aux homosexuels, le grand humoriste récupère le reçu que lui tend depuis la caissière, souhaite bonne journée à tout le groupe en noyant tous les clients dans son rayon sous un déluge de salive, et se dirige vers la sortie en riant. La caissière s’apprête à recevoir à nouveau la facture du client interrompu quand le grand humoriste, avec tous les privilèges que lui confère son âge, rentre de nouveau dans la pièce, écarte, pour la deuxième fois, le client devant le guichet, enlève sa chéchia et la dépose sur le comptoir, toussote deux fois, plonge la main dans l’une des poches de son long boubou et y retire un tas de paperasses où il cherche la facture à payer pendant plus de cinq minutes, toussote, passe la main dans ses cheveux, plonge la main dans la seconde poche de son boubou et y retire des billets et des pièces, et explique à la caissière, il a oublié qu’il doit payer deux factures, celle qu’il vient de payer est celle de sa deuxième femme, celle qu’il va maintenant payer est celle de sa troisième femme, s’il paie pour l’une et ne le fait pas pour l’autre ce sera la guerre à la maison, heureusement qu’il n’en paie plus pour sa première femme trop vieille maintenant pour qu’on continue de lui payer quoi que ce soit, ah les femmes, des problèmes et des problèmes, c’est pourquoi il aime cette vieille blague qui dit, Gifle un être humain et Dieu t’envoie en enfer, mais gifle une femme et Dieu t’envoie au paradis, ha ha ha ha…

Je regarde tout autour de moi, personne ne semble embarrassé, c’est un vieux, le pauvre, et il raconte des blagues sur les femmes, pitié. Au Mali on respecte les vieilles personnes, les bibliothèques. Je sors mon téléphone portable, envoie un sms à un ami juriste, Dis-moi, le gars, combien d’années d’emprisonnement encourt-on au Mali quand on étrangle un vieux, un vieux con, hein.

 


… Mais toi, tu t’appelleras Azawad

Où donc un enfant dormirait-il avec plus de sécurité que dans la chambre de son père ?

Friedrich Novalis

Journal intime

Ce matin, Azawad, j’ai assisté à ta cérémonie de sortie. Ta mère m’y avait invité. Il n’y avait pas grand-monde, contrairement à toutes les cérémonies de sortie de bébé auxquelles j’ai déjà assisté au Mali. Des frissons. On sent déjà que tu n’es pas comme les autres bébés, Azawad. Parce que tu n’es pas normal. Tu n’es pas un bébé normal, complet, et tu ne grandiras jamais complet, tu ne deviendras jamais complet, il y aura toujours cette partie de toi qui te manquera, ce toi qui te manquera. Juste parce que le nom que tu portes est Azawad, et Azawad ne sera jamais un nom complet, puisqu’il n’aurait normalement pas dû être un nom.

Orphelin précoce, Azawad, j’ai connu toutes les peines qu’on connaît, les peurs qu’on étouffe, qu’on est obligé d’étouffer, les angoisses qu’on rumine, les joies avortées et forcées qu’on improvise, quand on perd très tôt, trop tôt le père. J’avais seize ans, je venais juste d’entrer au lycée. Une maladie, puis une clinique, puis des visites, puis un dimanche… puis ma demi-vie, celle que je traîne maintenant depuis douze ans, celle de l’orphelin. Les demi-sourires, les demi-rires, les demi-pleurs, les demi-colères, les demi-amours, les demi-infidélités, les demi-débauches, les demi-repentances, les demi-espoirs, les demi-chutes, les demi-triomphes… La demi-vie de l’orphelin !

Il y a cet adage de mon peuple éwé, Azawad, qui stipule qu’il n’est jamais trop tard pour que l’orphelin dorme le ventre vide. Belle rhétorique. Mais belle illusion. Parce qu’il y a toujours eu des nuits où il a été trop tard pour que l’orphelin dorme le ventre vide. Orphelin, il y a eu beaucoup de nuits où j’ai dormi le ventre vide. Mais ces nuits, je me suis toujours remémoré mon père, ce moi qui me manquait. Je le revoyais, ces nuits où il a été trop tard pour que l’orphelin que je suis dorme le ventre vide, je le revoyais, mon père, me balançant en désordre des romans et des romans à lire, me forçant à comprendre des auteurs trop difficiles à l’élève débutant que j’étais, Ferdinand Céline, Guy de Maupassant, Georges Duhamel, Honoré de Balzac, me lisant en anglais et m’expliquant en français ses auteurs préférés, James Ngugi, Chinua Achebe, Francis Selormey, Cyprien Ekwensi, Georges Orwell, Les Frères Grimm, Williams Shakespeare, Mark Twain, me forçant à commenter, sous la blême lumière de notre lampe-tempête, des recueils d’œuvres des auteurs africains, suivant ma lecture vers par vers de Souffles, l’un des plus beaux poèmes que l’art ait déjà inspirés à un créateur, Booz endormi, Demain dès l’aube, Le Bateau ivre, Le Pont Mirabeau… corrigeant mes premiers textes où il n’avait jamais été d’accord avec mes concordances des temps Et je souriais, toutes ces nuits où il avait été trop tard pour que l’orphelin que j’étais ne mange pas, je souriais en me remémorant mon père. J’avais eu un père, un père qui m’aimait beaucoup, et que j’aime beaucoup.

Mais toi, Azawad, ces nuits-là où il sera trop tard pour toi, orphelin, où tu seras obligé de dormir le ventre vide, tu n’auras aucun souvenir de cette partie de toi que tu n’as pas, ce toi que tu n’as pas. Ton père. Tu n’auras aucun souvenir de ton père, comme tu n’as jamais eu de père. Je me rappelle ce matin de février 2012 où rentrant dans ma classe je trouvai tous mes étudiants tristes, certaines filles pleurant. Une de leurs camarades venait d’être évacuée d’urgence, en coma, à l’hôpital. Elle était enceinte de cinq mois, et on venait de lui annoncer, suite à des images publiées sur Internet, la mort de celui dont elle portait l’enfant. Ton père. Tué, décapité, photographié puis exposé sur Internet avec plusieurs autres de ses collègues militaires malheureux exécutés par les rebelles touaregs triomphants. Tu venais de perdre ton père à l’âge de moins quatre mois. Parce que devait naître l’Azawad.

Azawad ! Voilà donc le nom que tu traîneras toute ta vie d’orphelin, mon cher Azawad. A défaut de symboliser un pays qui n’existera pas, ce nom te symbolisera toi et tous ces enfants-là qui ont perdu une partie d’eux avant même de commencer à exister, parce que devait naître un Etat qui ne naîtra jamais, l’Azawad. Parce qu’il ne naîtra jamais, cet Etat. Il ne naîtra jamais comme tu es né toi. Azawad ! Un leurre pour masquer des intérêts et des intérêts, des envies et des envies, des cupidités et des cupidités, des vanités et des vanités ! Il y aura bientôt des négociations et des négociations, des mains qui s’ouvrent et d’autres qui se referment, des enveloppes qui circulent, des flashs de photos qui pleuvent sur des négociateurs heureux d’avoir réussi leur négociation, des communiqués et des discours… toutes les fioritures symbolisant l’hypocrisie et la traîtrise de ce bas-monde si louche, des négociations pour qu’Azawad n’existe pas. Parce qu’Azawad comme pays ne peut pas exister, ce nom n’est pas fait pour symboliser un pays, mais des intérêts, des mesquineries, des divisions et des méchancetés.

C’est pourquoi, cher orphelin qui n’aura jamais de père, toi qui ce matin souriais sous les mains moites de ces femmes qui faisaient tous les efforts pour te sourire parce que tu n’es que pitié, je veux que tu portes, pour que la Terre se souvienne toujours de toi et de tous ces enfants faits orphelins avant leur naissance dans cette crise du Nord Mali, ce nom qui vous a fait des hommes sans nom, ce nom qui fera de vous des hommes sans souvenirs, ce nom qui fera de vous des hommes-douleur, Azawad.

 


Le potentiel érotique de ma peuhle

 

Portrait d’une fille peuhle

Je fais, depuis trois semaines, des malheurs dans mon quartier avec ma Toyota Corolla de chez Ousmane, le plus grand spécialiste bamakois en retapage et vente à crédit et à bas prix de voitures et motos volées, Ousmane Auto que je conseille à tous les snobs sans le sous désirant des voitures volées à crédit et à bas prix à Bamako, paiement par mensualité, alors, le gars Ousmane, on dit quoi pour cette pub nickel pour ton garage, hein, je ne paie pas ce mois, ou bien… toutes les petites nymphos du coin me faisant des signes de la main et des clins d’œil à chaque passage, il faut me voir roulant, les vitres baissées, avec Don Williams à fond, Who you love, it’s who loves you… ou DJ Arafat, notre yorobo international, l’imbécilité, la vulgarité et l’impolitesse concentrées dans une seule voix hurlant à travers les haut-parleurs, parce que les voitures volées de chez Ousmane ont même des haut-parleurs, et c’est là la particularité de ce mécanicien-vendeur-voleur, il vous vend à crédit des voitures volées avec tous les accessoires, c’est comme par exemple Faure Gnassingbé à qui les militaires togolais ont offert le Togo avec toutes les maîtresses de feu son père.

Faure Gnassingbé, non pas lui, euh… ouais… j’avais, donc, cru, en rentrant chez moi cet après-midi, que les deux filles qui attendaient sur ma véranda étaient de nouvelles abeilles attirées par le miel de ma Toyota volée avec haut-parleurs de chez Ousmane. Comme toujours avant d’aborder une fille, je cherchai à deviner leur nationalité. Elles étaient plutôt grandes et minces, ce n’étaient donc pas des Togolaises ou des Béninoises, voilà vingt-huit ans que je vis ici-bas et les Togolaises et Béninoises que j’ai déjà vues mesurer plus d’un mètre et demi sont très rares, aussi rares que les douches d’un boutiquier malien, mes visiteuses étaient habillées avec élégance, des couleurs très bien mariées, ce n’étaient donc pas des Maliennes qui savent tout faire sauf bien s’habiller, elles étaient apparemment très calmes, ce n’étaient donc pas des Ivoiriennes, parce qu’une ivoirienne calme, c’est comme un policier burkinabè sobre à la fin de mois, ça n’existe pas, elles étaient claires de teint, ce n’étaient donc pas des Sénégalaises, elles n’avaient pas des canettes de bière à côté d’elles, donc ce n’étaient pas des Camerounaises, des Tchadiennes ou des Burkinabè, elles ne paraissaient pas affamées, ce n’étaient donc pas des Nigériennes, elles ne ressemblaient pas à des putes professionnelles, ce n’étaient donc pas des Nigérianes ou des Ghanéennes…

… j’avais monté les vitres, fermé bruyamment et négligemment les portières pour leur montrer que je ne me souciais pas trop de cette caisse de merde, qu’elle pouvait se casser, j’allais en acheter une autre, le blé c’était pas mon problème, les filles, la réussite ça se mérite, et j’ai mérité la mienne, je n’attends que vous pour en profiter avec moi, allez, comment vous allez, les filles, c’est moi que vous cherchez, hein.

– …

– Euh, les filles, est-ce-que c’est moi que vous cherchez, hein, allons donc à l’intérieur parce que je n’aime pas voir des filles attendre dehors, une fille c’est un trésor et ça mérite du respect et…

– Non, fit l’une d’elles, apparemment la plus âgée, écoute, David quoiquoi-là, voici plus d’une semaine que nous te cherchons, ma sœur et moi, inch Allah, nous t’avons repéré, nous n’allons pas couper les cheveux en quatre pour te dire que nous te détestons, ma sœur et moi, eh bien, nous te détestons à mort, tu es la créature la plus injuste qu’Allah ait créée, tu es un vaurien et…

– Les filles, je vous en supplie, dites-moi pourquoi vous me cherchez, vous savez, j’ai toujours été disponible pour les filles, n’importe quelle fille, même les Nigériennes, c’est vous dire, eh bien, dites-moi…

– Alors, où sont les Guinéennes dans ton foutu blog de merde-là, hein, ton blog castiquoiquoi-là, ton blog au nom aussi bizarre qu’un malinké qui devient président, ton blog-là qui ne fait que chanter les plus laides filles d’Afrique, où sont les Guinéennes dans tout ça là, hein, tu vas quand même pas nous dire que tu ne sais pas que les Guinéennes, les peuhles guinéennes, sont les plus belles filles d’Afrique, tu vas pas nous dire ça hein, eh bien, tu as même osé parler des Maliennes, eh Allah, parler des Maliennes et ne pas parler de nous les peuhles guinéennes, hein, et puis…

– Basta, coupa celle qui paraissait la plus jeune, en se levant et faisant face à sa compagne, Coumba, ça fait deux fois que je t’entends prononcer peuhles guinéennes, tu veux dire quoi par là, hein, que vous les filles peuhles vous êtes plus belles que nous les malinkés, hein, eh bien, si la Guinée n’a jamais avancé c’est à cause de vous les filles peuhles-là qui ne voulez rien faire, vous êtes là à vous donner aux hommes en désordre, à jeter du discrédit sur toutes les femmes guinéennes avec vos histoires de cul dans les hôtels de luxe et avec les stars du foot africain, eh bien, tu veux qu’on écrive quoi sur vous, hein, la femme malinké est le plus grand honneur de la Guinée, c’est sur nous qu’il va écrire, vous êtes mauvaises, vous les filles peuhles, c’est pourquoi aucun homme de votre ethnie n’a jamais été président en Guinée, vous êtes trop racistes et…

– Hein, Adja, toi tu peux parler devant moi quand on parle de beauté, hein, même les filles de la forêt sont plus belles que vous ces villageoises de malinkés, tu veux que David quoiquoi-là écrive quoi sur vous dans son blog, hein, que vous vous dépigmentez pour ressembler à nous les peuhles qui sommes naturellement claires et belles, hein, que vous êtes grosses, courtes, noires, vilaines, infidèles…

– Hooooooo, Comba, est-ce qu’une peuhle peut parler d’infidélité, hein, on vous connaît partout, vous avez foutu notre pays en l’air avec votre infidélité et…

Là, c’était trop, fallait que je les calme, surtout que des curieux avaient commencé à se regrouper devant mon portail que j’avais laissé ouvert. J’en avais assez entendu sur la laideur des filles malinkés et l’infidélité des filles peuhles.

– Ecoutez, les filles, je vous jure que j’adore les Guinéennes, je suis même en train de rédiger un bouquin sur vous, un bouquin qui se vendra à plus de dix millions d’exemplaires et dont les droits d’auteur me permettront de me retaper et devenir aussi beau que Will Smith, je ne suis jamais parti à Conakry, parce que je n’aime pas trop l’obscurité ni la mayonnaise les deux grandes choses que vous avez en abondance chez vous, mais on m’a dit que vous êtes des filles très cool, vous n’êtes pas aussi racoleuses de sous que ces petites Maliennes qui m’empestent les poches, on m’a dit que vous aimez follement les hommes et sans contrepartie financière et…

– Ca c’est nous les filles peuhles, ton livre doit préciser ça, sinon les filles malinkés sont aussi matérialistes que les Maliennes et…

– C’est faux, c’est vous ces putes de peuhles-là qui créez des scandales un peu partout par vos fesses, on vous connaît, nous les malinkés nous sommes…

– Assez, les filles, rentrons, j’ai du vin, buvons pour le Togo et la Guinée, les deux pays les plus en retard de notre sous-région, buvons à l’échec de nos pays et…

– Ce sont les filles peuhles qui prennent de l’alcool et fument, nous les filles malinkés nous sommes de bonnes musulmanes et…

– Héééééééé, de bonnes musulmanes vous les malinkés, des animistes, oui, même les filles de la forêt sont mieux que vous et…

Vlan, Vlan ! Aïe, tu m’as mordue, hein, tu vas me le payer très cher, c’est tout ce que vous les filles peuhles vous connaissez, mordre, vous ne savez pas vous battre et… Vlan, Vlan… Dieu merci, ça commençait très bien, car comme me le disait mon père, mon tout premier gourou en gestion de femmes, la meilleure manière d’avoir deux femmes qui s’entendent est de les mettre en conflit, tu consoles l’une aujourd’hui et tu l’as, tu consoles la seconde demain et tu l’as. Je ne savais pas encore laquelle des deux bagarreuses dormirait avec moi la première, c’est-à-dire cette nuit, la peuhle ou la malinké, mais je sentais déjà que je serais obligé de consacrer deux livres différents, deux futurs best-sellers aux Guinéennes. Un aux malinkés avec un clin d’œil à mon super mentor Florent Couao-Zotti, Si la cour de la Guinéenne malinké est sale, ce n’est pas à la Guinéenne peuhle de le dire, un autre aux peuhles avec un clin d’œil à mon super super mentor David Foenkinos, Le Potentiel érotique de ma peuhle.

Fille peuhle


La Française qui nous offre l’Afrique

 

Le site d’informations ivoirien www.abidjan.net publie le 09 juin 2012 suivant un communiqué transmis à l’Agence française de Presse le même jour une information relative à une commission rogatoire lancée contre l’écrivaine française d’origine camerounaise Calixthe Beyala pour recel de fonds volés ou détournés et blanchiment de capitaux durant la crise ivoirienne de 2010-2011, une somme de plus de 134 millions FCFA (205.000 euros), prélevée dans des banques ivoiriennes sur ordre d’une fille de l’ancienne première dame ivoirienne Simone Gbagbo, pour le règlement de prétendus droits d’auteur à l’écrivaine.

Une information à prendre avec des pincettes, quand on connaît le zèle dont fait preuve depuis son intronisation le président ivoirien Alassane Ouattara pour diaboliser et neutraliser tous les adeptes de son plus grand ennemi, Laurent Gbagbo l’ancien chef d’Etat ivoirien. Mais une information qui vient plus ou moins confirmer le doute qui a plané sur le farouche engagement de l’écrivaine dans sa défense sans faille de Laurent Gbagbo depuis les élections présidentielles en novembre 2010 jusqu’à l’arrestation de ce dernier le 10 avril 2011.

Calixthe Beyala est connue dans l’opinion africaine. Très connue. Eternelle présente aux débats africains sur les plus grands médias français et africains, elle fait partie de ces intellectuels africains baptisés les panafricanistes qui ont toujours expliqué le retard du continent noir par les pratiques impérialistes et dévastatrices de l’Occident,la Franceen bandoulière. Ceux-là qui ne voient le développement de l’Afrique que sous un angle unique, la rupture totale des liens que cette dernière entretient avec les pays occidentaux. Les adeptes de la thèse selon laquelle les malheurs, tous les malheurs de l’Afrique n’ont débuté qu’avec sa sanglante et déchirante rencontre avec le monde occidental. Leurs idoles sont connues, et les plus récentes sont Sékou Touré, Mouammar Kadhafi, Laurent Gbagbo, Robert Mugabe… Ces chefs d’Etat-là qui, à travers leurs discours, seulement à travers leurs discours et jamais leurs actes, crient leur amour au continent noir, et leur désir de le voir s’unir pour tenir tête à son éternel ennemi, l’Occident, mais qui ont bizarrement tous été des despotes mégalomanes, voleurs d’élections, massacrant avec mépris et rage leurs peuples chaque fois que ces derniers, bafoués, ont cherché à se libérer de leur joug. Ces chefs d’Etat que Calixthe Beyala a toujours défendus, au nom du panafricanisme, du panafricanisme conçu comme la haine de l’Occident, ce panafricanisme-là qui ne se manifeste qu’à travers les médias, les injures contre l’Occident et ses dirigeants dans la presse, sur Internet, à la radio et à la télévision. Sa passion dans la défense de ses idoles est tellement poussée des fois qu’on se demande quel intérêt elle en tire.

Parce que Calixthe Beyala n’est en rien un modèle de panafricanisme, le vrai panafricanisme. Ce panafricanisme qu’on lui connaît, ce panafricanisme de la presse, de la radio, de la télévision et d’Internet, ce panafricanisme des médias aux grandes audiences, ce panafricanisme des injures et menaces à l’encontre de l’Occident est aussi improductif, aussi nuisible à l’Afrique que les démarches néocolonialistes du Senghor de cette description de V. Remos dans le numéro 19 de Janvier Février 1981 de la revue Peuples noirs Peuples africains «  ce personnage si obstinément dévalorisé pour concrétiser le mythe du bon nègre docile et amical, du bon élève respectueux du Blanc, toujours prêt à dire amen, accumulant diplômes, promotions et faveurs… » Bien sûr que Calixthe Beyala n’est pas, comme le Senghor de la description, docile et amical, du moins elle ne le paraît pas sur les médias. Elle est, elle paraît au contraire une lionne capable de rugir chaque fois pour crier son amour pour l’Afrique et son désir ardent de la voir un jour unie contre l’Occident monstre. Mais à voir de près, entre le Senghor amical et docile de la description qui chaque fois dit amen au Blanc pour ramasser ses miettes etla Calixthe Beyala rebelle et violente, virulente et insoumise qui insulte l’homme blanc et l’Occident sur les médias, il n’y a qu’une différence, la méthode. Le premier accepte de paraître ce qu’il est, la seconde ne l’accepte pas.

Calixthe Beyala, malgré sa peau noire brûlée par le soleil, malgré son nez épaté, malgré ses lèvres lippues… porte, comme un trophée – ou un sobriquet, la dénomination d’écrivaine française. Elle est française et vit, depuis des décennies, en France, loin, très loin de l’Afrique dont elle ne se rapproche qu’à travers les médias où on l’invite pour, au nom de la couleur de sa peau, donner des leçons d’unité aux Africains, leur imposer l’amour de loufoques dictateurs mégalomanes au nom du panafricanisme, et injurier les Africains néocolonialistes élèves dociles et amicaux de la Franceet de l’Occident. Lorsqu’on milite pour une cause, quelle qu’elle soit, on applique ses idées, ne serait-ce que pour donner l’exemple… Il est délicat de blâmer une situation dont on tire profit soi-même, stipule l’écrivain français d’origine congolaise Alain Mabanckou dans son essai, Le Sanglot de l’homme noir, Fayard 2012. Traînailler la nationalité française comme une couronne, vivre en France et profiter d’elle, et sillonner tous les médias pour pérorer unité africaine et panafricanisme, il n’y a que Calixthe Beyala et ses disciples pour nous jouer cette comédie de mauvais goût. L’unité africaine, le panafricanisme se construit, pierre sur pierre, ici, en Afrique, entre les Africains, et non sur des médias aux grandes audiences.

En 2010, elle avait posé sa candidature pour être Secrétaire générale dela Francophonie, cette institution considérée par les adeptes du panafricanisme des médias comme l’outil le plus efficace de propagande de la langue française, la langue de l’impérialisme et du pillage de l’Afrique, cette institution dont tous les collaborateurs noirs sont taxés de nègres vendus àla France, de traîtres et d’Africains ennemis du progrès de leur continent. Elle avait demandé à son pays le Cameroun, euh,la France, son paysla Francedonc, de la soutenir, sans succès. Battue par le Sénégalais Abdou Diouf, elle s’était fondue, mauvaise perdante comme ces dictateurs africains qu’elle soutient, dans de ridicules diatribes contre le vainqueur. Où s’arrête le panafricanisme et où commence la collaboration avec l’Occident impérialiste, quand l’ennemie déclarée dela Franceet de l’impérialisme décide de servirla Francophonieconsidérée comme l’arme la plus redoutable dela Franceimpérialiste pilleuse de l’Afrique ! De « la littérature à l’estomac », comme le dirait l’autre ! De la vraie !

Des va-t-en-guerres ivoiriens ont déjà commencé à commenter l’article sur www.adidjan.net, des commentaires du genre Que ces Camerounais qui viennent de connaître la télé il n y a pas si longtemps que ça s’occupent de la politique de leur pays, ou Mes frères c’est vous qui parlez trop, depuis le premier jour de cette affaire ma position a été claire, cette maudite femme doit rembourser notre argent volé, sinon partout où je trouve Camerounais je finis avec lui, ce qui est sûr pour moi reste pas a l’étranger, Calixthe ta mère con chaque matin jusqu’a ce que tu rembourses notre jeton, maudite-là.

Fasse le Ciel que cette affaire ne soit pas vraie, pour que des Ivoiriens frustrés par la trop grande chute de leur pays ne s’attaquent pas à de pauvres Camerounais innocents en Côte d’Ivoire, leur réclamant leur argent, les violentant, juste parce qu’une panafricaniste, qui n’est camerounaise que par la couleur de sa peau, a une fois de plus, au nom du panafricanisme, profité d’une crise en Afrique pour se mettre en vedette. Comme le dirait Alain Mabanckou, ainsi va le monde. Calixthe Beyala et son panafricanisme bling bling avec.

 

Titre inspiré du titre, L’Homme qui m’offrait le Ciel, Calixthe Beyala, Albin Michel, 2007.


Tiens, ma femme est un colis piégé !

 

– Ouley, écoute, je sais que tu ne vas pas me croire mais je veux que tu deviennes ma femme, je veux t’épouser.

– T’es un grand plaisantin, toi, Dave, je suis déjà mariée, je vais bientôt aller rejoindre mon mari en France.

– Je suis sérieux, tu vois, je dois maintenant me marier parce que…

… l’ultimatum de ma mère, lors de mon dernier passage à Lomé, le mois passé, a été clair, si jusqu’à la fin de cette année je ne lui montre pas ma future femme, eh bien, elle m’amènera une femme elle-même, une femme que je n’aurai même pas le droit de refuser, que je rendrai enceinte avant qu’elle ne me quitte, eh bien, c’est quoi cette pagaille-là hein, tous mes camarades d’enfance ont déjà deux ou trois enfants, et je suis là peinard me plaisant dans mon retard comme les couilles, à l’église tout le monde se moque d’elle que son garçon est un incapable, qu’il faudra même vérifier si ça lui chauffe vraiment en bas, parce que célibataire à cet âge-là, c’est simplement de la honte, de la vraie honte pour une mère, alors tu écoutes ce que je dis, hein, David, je veux une belle-fille, je veux écouter les pleurs de mes petits-enfants, je veux nettoyer leurs merdes sur mes cuisses, c’est cela la plus sublime joie d’une mère, voir les enfants de ses enfants, et tu sais que tu es mon unique enfant, enfin mon unique garçon, je ne t’exige plus rien, prends n’importe qui, n’importe quoi, même une Malienne, on fera avec, on lui apprendra à bien s’habiller, à ne pas trop se maquiller, à bien parler français, à ne pas trop te demander de l’argent pour s’acheter du basin, on lui apprendra qu’une femme ça travaille et n’escroque pas son homme, même une musulmane, on la digérera aussi difficilement qu’un plat de tortue, mais alors prends une femme, n’importe quelle femme, même une Tchadienne, tu m’écoutes, hein, je veux voir ma belle-fille avant la fin de cette année.

J’avais compris ma mère. Le célibat, à un certain âge, ici, devient une injure, une tare. Soit vous êtes trop pingre et ne voulez pas partager votre fortune avec une femme, soit vous n’avez pu rien faire pour mettre de l’ordre dans votre vie jusqu’à votre âge et vous êtes un raté, soit vous n’avez pas de programme pour votre vie, parce qu’ici avoir un programme pour sa vie signifie se marier et faire beaucoup d’enfants, des jumeaux, des garçons, et à défaut des filles, soit vous êtes… euh, vous êtes, comment le dire, hein, vous êtes, aïeeeee, éteint, c’est-à-dire que votre truc-là n’est pas capable de faire le truc-là.

Pour une mère, le célibat trop prolongé d’un fils est une déchéance, toutes ses sorties dans le quartier devenant des chemins de croix. Elle doit supporter des salutations du genre, Ah, maman Marthe comment ça va, et ton fils il va bien, hein, eh bien, dis-lui qu’on attend qu’il revienne les vacances prochaines nous montrer sa belle femme malienne, Salut Marthe, tu vas au marché comme ça là hein, et David, on a appris que sa femme est enceinte, quoi, il n’a toujours pas de femme pourquoi, hein, mais il vieillit, il fait quoi depuis tout ce temps-là, hein, c’est pas sérieux ça, il veut avoir soixante-dix ans avant de faire un enfant ou quoi, hein, Hé Marthe, mon fils Gédéon l’ami de David vient de m’appeler, sa femme est enceinte pour la troisième fois, il aura bientôt son troisième enfant, c’est triste que son ami David ne veuille pas en faire autant, on dirait qu’il te cache des choses, si c’est des problèmes qu’il a pour se marier et faire des enfants, il vaut mieux qu’il t’en parle franchement et…

– Ecoute, Ouley, essaie d’y réfléchir, comme tu le vois, ma mère a raison, je vieillis, je dois me marier et c’est toi que je veux épouser, comme tu sais que…

– Je suis mariée, tu ne le savais pas mais je profite pour te le dire, je vais bientôt aller rejoindre mon mari en France. Tu te rappelles le mariage de ma petite sœur l’année passée, hein, eh bien, c’était moi qui me mariais.

– Je ne comprends pas la relation entre le mariage de ta petite sœur et ton mariage à toi, écoute, je suis sérieux et…

– Je suis sérieuse aussi, monsieur, ma petite sœur était juste une figurante à ce mariage, la vraie mariée c’était moi.

– Et tout ce mystère là signifie quoi donc, hein, fis-je complètement perdu, n’arrivant pas à faire le parallèle entre le mariage de sa sœur avec un monsieur en France qui s’était fait représenter, un mariage auquel elle m’avait fait assister en 2011 et où j’avais, pour la première fois, vu un conjoint, l’époux, absent, se faisant représenter par son petit frère.

– Bon, tu vois, ici, il y a une ethnie, la nôtre, dont la spécialité est d’aller en France faire de petits boulots de nègres, tu vois, hein, balayer, nettoyer, servir, faire des enfants… Donc quand les hommes y vont et sont en âge de se marier, ils envoient une requête dans la famille ici où on cherche une jeune fille vierge de douze, treize ou quatorze ans, la fine fleur, quoi. On leur envoie la photo de la jeune fille vierge, et, excités, ils envoient sur-le-champ de l’argent pour célébrer le mariage en se faisant représenter par leur petit frère membre de la même famille, comme ils sont généralement en situation irrégulière en France et ne peuvent pas revenir. Un ou deux ans après, on leur envoie en France leur femme, mais pas la jeune fille vierge qu’ils ont vue dans la photo et qu’ils croient avoir épousée, mais une autre fille de la famille, généralement une grande sœur de la vierge en manque de mari et en âge d’aller faire des boulots de négresse, balayer, nettoyer, servir et faire des enfants … en France, tu piges, hein. Donc c’est moi qui ai été choisie pour aller faire des enfants au mari de ma petite sœur que tu as vue se marier, le temps qu’elle grandisse aussi pour aller faire des enfants au mari de sa petite sœur… c’est une question de toute une famille, toute une ethnie qui doit aller bosser en France, quoi, tu vois !

J’étais dans les nues, complètement perdu dans ce dédale de cynisme, de cocasserie et de surréalisme.

– Et le mari en France accepte une femme qu’il n’a pas épousée, une femme inconnue que lui impose sa famille, hein.

– C’est la coutume, c’est l’Afrique, depuis quand as-tu vu un vrai fils d’Afrique se révolter contre ses coutumes, hein, rejeter une femme choisie par la famille, une cousine qui doit venir à travers vous travailler en France et vous faire des enfants, quelle insolence ! Pourquoi tu ne fais pas une commande au Togo pour qu’on t’en fasse une, hein ! On t’envoie la photo d’une de tes cousines de douze ans vierge, tu envoies de l’argent pour qu’on célèbre le mariage par procuration, et après deux ans on t’expédie sa grande sœur, une vieille fille ayant déjà avalé toutes les eaux de ruissellement de cette terre. Hi hi hi, après tout une femme est une femme, c’est-à-dire juste ce qui peut servir à faire à manger, à chauffer le lit et fabriquer des gosses, ou bien, vieux célibataire !


Mon rival est une femme de ménage

 

Elvis était vraiment sérieux. Il avait vu Andeye dans la salle d’embarquement de l’aéroport d’Accra, une grossesse de six ou sept mois dans le ventre, attendant son vol pour Bamako, dans les bras d’un jeune homme très beau et paraissant aisé. Andeye mariée. Enceinte. Elle aussi ! Je m’étais tourné, les yeux presque en larmes, vers la représentation du Christ à mon chevet, Seigneur, je sais que tu n’as jamais connu une aventure avec une fille ici-bas, mais sache qu’apprendre que son ex est mariée, enceinte, alors qu’on est toujours célibataire, apprendre que son ex vit les plus beaux moments de la vie d’une femme, ceux pendant lesquels elle attend un enfant, alors qu’on est toujours là à chercher son pain de chaque nuit dans les boîtes de nuit, dans les restaurants, parmi ses étudiantes, à chercher sa pitance incertaine parmi des filles dévaluées de Bamako qui sont tout sauf des femmes à épouser, est le pire cauchemar qui puisse arriver à un homme, que t’ai-je fait pour mériter ce si violent châtiment-là, hein, doux Jésus, toutes mes ex se marient, se la coulent douce dans leurs foyers, elles ne sont même pas malheureuses, maltraitées, elles sont au contraire choyées, et…

…car une ex qui se marie, qui est heureuse, alors qu’on est toujours seul, est un soufflet, un échec. C’est le chancelant brin d’espoir qu’on a de la retrouver qui se brise. Un signe qu’elle vous a carrément oublié, qu’elle ne passe pas ses nuits à rêver de vous et chercher à vous reconquérir comme vous le pensez, le rêvez. Elle a une autre vie, d’autres rêves, d’autres délires, d’autres désirs avec un autre homme. La déprime ! Dadjè, ce riche cultivateur impuissant béninois de mon village qui envoûtait toutes ses femmes qui le fuyaient une fois qu’elles découvraient que son moteur était aussi froid que le museau d’un chien, avait vraiment raison. Il les rendait soit folles, soit aussi puantes qu’une musaraigne avec ce gris-gris que l’on surnomme Le Parfum de la musaraigne, soit paralysées des membres supérieurs et inférieurs, soit stériles… Ce sacré Béninois ne laissait jamais les femmes le quitter dans l’état où il les avait épousées, Une femme qui te quitte et qui s’en va se remarier est une grave injure, son éternelle réponse à ceux qui lui reprochaient son sadisme.

Et c’était cette injure que je buvais il y avait plus de deux ans. Toutes les filles que j’ai failli épouser au Mali qui se marient, une fois qu’elles me quittent, font des enfants et vivent heureux, alors que je suis toujours condamné moi, comme durant mes années de collège et de lycée, comme toujours, à négocier dans des coins de rue mes compagnes de toutes les semaines, de tous les mois. Il y avait juste six mois, l’une d’entre elles, mon étudiante durant ma première année d’enseignement, m’avait envoyé une invitation pour assister à la sortie de son garçon. Bâtardise, ma vieille ! Honteux, j’avais prétexté un voyage pour décliner l’invitation. Deux mois après, à travers ce bordel de Facebook, une autre m’envoya des photos d’elle et de son mari sur une plage. Mon tour arrivera, Dieu ne peut pas m’oublier, que je m’étais dit pour me réconforter. Et ce soir…

…mon ami, durant son voyage retour de Libreville, avait vu Andeye cette fille qui même jusque l’année passée m’appartenait, qui était presque ma femme, contre tous ses parents qui n’acceptaient pas mes tares d’être un étranger, de surcroît chrétien, cette fille avec qui j’avais fait tant de projets,  une petite maison dans une banlieue de Lomé, nos trois enfants, deux filles et un garçon, une carrière juridique internationale pour le garçon qui traînera Faure Gnassingbé devant la justice internationale pour répondre de ses crimes commis au Togo en 2005, une carrière littéraire pour la fille aînée pour terminer le roman que je serai en train d’écrire avant de mourir dans ma robe d’académicien aussi vieux que Senghor, un roman intitulé avec la simplicité et la politesse qui caractérisent mes écrits, Faure Gnassingbé, je t’emmerde jusqu’à la mort, une carrière militaire pour la fille cadette pour me sauver quand on voudra me chercher des poux dans la tonsure pour mes éternelles et intempestives provocations, des vacances dans notre résidence secondaire au Mali… des rêves et des rêves avec cette fille, des rêves qui s’étaient, un beau matin, évanouis, suite à l’une de mes multiples conneries. Elle avait claqué la porte, fatiguée d’être tout le temps trompée.

Andeye mariée et enceinte ! Bon Dieu des célibataires, je suis humilié. J’enfilai une courte culotte et un tee-shirt froissé et sortis faire un tour dans les ruelles du quartier. Réfléchir.

Un phare perçant tout droit dans mes yeux, juste à la sortie d’une ruelle. Crissements de freins. Monsieur, vos pièces d’identité. Je n’en avais pas. Ni les pièces d’identité en nature, ma carte consulaire ou mon passeport, ni les pièces d’identité en espèces, deux mille francs. Pas de protocole, je montai dans le pick-up. Ces policiers des nuits de Bamako sont devenus très méchants avec les étrangers depuis que les rumeurs du capitaine Sanogo et ses griots avaient répandu dans la ville que des mercenaires venus du Togo, du Bénin et du Burkina Faso s’étaient infiltrés dans Bamako pour tuer les putschistes. J’allais dormir au commissariat de police, comme je n’avais même pas mon téléphone portable pour appeler mes hautes relations bamakoises ou mon voisin d’appartement qui s’était depuis son retour de voyage enfermé chez lui avec une étudiante togolaise aussi nymphomane qu’une truie en chaleur, et qui n’allait sûrement pas remarquer mon absence. Dormir au commissariat parmi des délinquants, des voleurs et des tueurs, me faire dévorer toute ma chair par ces moustiques de Bamako aussi gros que des nouveau-nés peuls, me réveiller à cinq heures du matin pour laver des toilettes du commissariat avant de retourner chez moi. La peste !

Après un tour de plus de deux heures dans les ruelles, nos magnanimes policiers décidèrent de nous libérer, moi et mes quatre compagnons d’infortune, après une corvée dans la maison d’un de leurs supérieurs hiérarchiques, un commissaire, revenu de voyage. Nous allions nettoyer toute la maison du commissaire. Un commissaire plutôt jeune, trop jeune pour être aussi méchant et lourd comme le doit être un commissaire ici, bien habillé, grand, beau. Il nous toisa avec un grand dédain, me reprocha ma culotte trop courte pour sortir la nuit à Bamako, me demanda si j’étais ivoirien à cause de mon accent, ce que je faisais comme boulot, me traita de délinquant menteur quand je lui fis savoir que j’étais un professeur de l’enseignement supérieur, je ressemblais plutôt à un petit gardien chauffeur de thé sorti la nuit aller forniquer avec une sale petite boniche de coin, le Mali devenait n’importe quoi avec ces étrangers sans grande éducation qui venaient les emmerder, si je continuais de me défendre il allait me gifler parce que la moutarde commençait à lui monter sur la tête devant mon obstination à lui répéter que j’étais un professeur et non un gardien… d’ailleurs je devais lui laver ses trois toilettes et douches et trois chambres plus le salon avant de bouger. Ecoute, va au salon demander à ma femme de te montrer les toilettes, tu me nettoies tout proprement ou je te fais enfermer pendant deux semaines, espèce de vaurien menteur, tu frappes avant d’entrer.

Comme un automate, je me dirigeai vers le salon, diminué, humilié, bazardé. Moi, un fils du pays, c’est-à-dire du Togo même, me faire ainsi berner par rien qu’un policier ! Mon vieux, chez moi on t’offre la police gratos ajoutée à un visa Schengen et une jeune belle fille et tu te barres, les fils du pays de chez moi n’aiment pas ton uniforme, tout le monde connaît la formule, Un Fils du pays ne conduit pas des bœufs, et toi tu es un conducteur de bœufs avec ton uniforme-là. Je frappai à la porte. C’est qui ? Belle voix. Je suis chargé de vous nettoyer vos toilettes et douches. Entrez. J’entrai.  Héééééé, Euh… Euh… Hein… C’est… toi, hein ! Euh… Je… Elle se leva, le ventre effectivement gros, six ou sept mois de grossesse – ce ventre qui aurait dû être le mien, aïe, alerte, le visage inexpressif, et me montra les douches et toilettes. Beaucoup plus belle qu’avant ! Je me retournai pour la regarder, lui dire que mon ami Elvis venait juste de me dire qu’il l’avait vue… Tu lui as montré les toilettes, hein, chérie, c’est un petit délinquant qui a essayé de me rouler dans la poussière, un Ivoirien délinquant de plus dans ce pays. Eclats de rire des deux époux. Aïe, Andeye était enceinte et heureuse. Vraiment heureuse, Bon Dieu des ex heureuses !

 

Titre inspiré du titre Mon père est une femme de ménage de l’écrivaine marocaine Saphia Azzeddine