David Kpelly

L’avant-goût d’une mort en exil

 

Partout où l’on est bien, là est la patrie. Cicéron, Tusculanes

Je ne suis toujours pas parti. Retourné. Pas parce que je ne suis pas inquiété, terrifié par ces actes des violence des brigands de Bamako qui profitent de l’instabilité pour monter en force, dépouillant tout ce qui leur passe sous le nez et semant la mort dans des maisons qu’ils envahissent presque toutes les nuits dans les quartiers les plus exposés, sous la barbe de policiers démotivés et déroutés. Pas parce que je n’ai pas peur de toutes ces rumeurs grandissantes et désormais insistantes qui circulent dans tous les coins et recoins de Bamako. Les terroristes islamistes qui se seraient, qui se sont déjà infiltrés dans Bamako, et qui commenceront bientôt à commettre des attentats un peu partout dans la ville. Ils sont nombreux, terrifiants, et répartis en plusieurs groupes aussi sanguinaires les uns que les autres, Al-Qaïda au Maghreb islamique, le Mouvement uni pour le Djihad en Afrique de l’Ouest, An Sardine, et, le cauchemar du Nigeria, Boko Haram. Les Touaregs sécessionnistes qui menacent de descendre à Bamako si la Cedeao intervient pour les contraindre à libérer l’Azawad, déclenchant une guerre civile…

L’atmosphère quotidienne de Bamako et la rumeur annoncent l’Apocalypse, très prochaine, dans la capitale malienne. Tout gronde en sourdine. L’inquiétude. Partout. Des écoles clairsemées, d’autres déjà fermées. Les marchés quasi-vides. La circulation fluide. Cette circulation naguère si bouillante. Les banques toujours pleines, chacun cherchant à avoir son pécule sur soi avant un plausible effondrement. Les rues, même les plus animées, désertes dès dix-neuf heures. Bamako frémit, impuissante, tel un condamné à mort qui attend son bourreau. On sent que ça peut exploser n’importe quand, le danger étant tellement si proche de nous. Une mauvaise négociation, un plan raté, une résolution pas mûrement réfléchie, un coup d’orgueil trop poussé… Et le feu.

Mais, malgré les mises en garde des amis bienveillants, malgré les insistances des compatriotes qui s’en sont allés, malgré toutes les voix suppliantes qui me harcèlent depuis le pays, je ne suis pas encore retourné. J’hésitais. Puis cette phrase, ce soir, lancée sur un air ordinaire et presque goguenard par un ami agent de banque à Ecobank Mali, à qui j’ai demandé s’il comptait rentrer : Vous agissez comme si vous aviez un pays, tu es prêt toi à aller revivre ce qui t’a fait quitter ce cauchemar, hein, je suis désormais d’ici, et je peux mourir ici.

Retourner ! Le drame. Le mien, et celui de tous mes compatriotes togolais qui sont toujours là, le cœur battant.  Beaucoup s’en vont chaque jour, en groupes, désespérés mais avec une ferme conviction, une foi, ils reviendront quand les choses s’amélioreront ici. Là-bas où ils s’en vont, ils ne comptent pas rester pendant longtemps. Juste quelques temps, pour que les choses s’améliorent ici. Là-bas, ils ne voient pas de vie, leur vie. Ils pensent, sont convaincus, que leur vie est ici. Nous qui sommes toujours là ne voulant pas retourner, nous ne voulons même pas croire que nous pouvons tenir quelques temps là-bas, en attendant que les choses s’améliorent ici. Nous ne pouvons pas quitter nos postes si chèrement acquis, cette vie que nous avons pierre sur pierre construite ici, ces espoirs que nous avons recommencé à nourrir ici, après les avoir perdus là-bas, nous ne pouvons pas tracer sur ces rêves que nous avons ici écrits, pour retourner là-bas, où l’on n’a jamais pu rêver. Là-bas où rien n’est sûr, où rien n’a jamais été sincère.

Là-bas ! C’est pourtant chez nous. C’est nous. Là où nous sommes nés. Avons grandi. Avons commencé à aimer. Là-bas, c’est pourtant nos racines, c’est ceux-là que nous avons de plus chers ici-bas, nos parents, nos aïeuls, nos amours, nos sœurs, nos belles, nos plus belles amours. Là-bas, c’est pourtant notre vie. C’aurait été notre vie. Là-bas, le Togo. La patrie. Cette patrie qui nous fait aujourd’hui si peur. Qui semble ne pas avoir besoin de nous. Cette patrie qui nous a vomis, sans hésiter. On pense à toutes ces pénibles années de chômage. A toutes ces journées fades passées à ne rien faire.  A toutes ces demandes d’emploi distribuées un peu partout avec le même résultat, le silence. A ces petits boulots sans salaire, juste pour tuer le temps. A tous ces regards dédaigneux et railleurs des détracteurs. Aux soupirs de nos pères à qui nous étions devenus des charges, presque des échecs. Aux larmes de nos mères qui ne voyaient pas en nous les fils qu’elles rêvaient voir. A tous ces projets que nous montions toutes les nuits, mais qui s’écroulaient au matin, une fois au contact de la réalité, un système séculaire érigé pour étouffer les jeunes. Aucune politique de l’emploi, aucune allocation de chômage, aucun fonds de soutien aux initiatives privées et microprojets… Rien qui puisse aider les jeunes diplômés à rêver ! Le chômage est une déchéance, le poison le plus mortel pour un jeune diplômé. Il avilit son corps, affaiblit son âme et humilie son esprit.

Puis l’exil, les larmes aux yeux. Et l’espoir qui renaît avec un travail plus ou moins rassurant. Le sourire, le rire, et la joie… Et retourner aujourd’hui, si subitement, les mains vides, la tête incertaine, l’âme troublée, après avoir commencé à rebâtir une vie qu’on a failli perdre là-bas ! Retourner alors que nos petits-frères étudiants sont tous les jours dans les rues, réclamant leurs droits les plus élémentaires, retourner alors que nos frères diplômés se sont tous reconvertis en conducteurs de mototaxis pour les plus chanceux et en drogués oisifs pour les malchanceux, retourner alors que Faure Gnassingbé, l’Homme-Etat, refusant toujours d’être sincère avec lui-même, falsifie un rapport qui le met à nu le matin, fait torturer ses ennemis le soir, demande pardon la nuit et condamne arbitrairement un journaliste innocent le jour suivant ! Retourner si subitement au Togo pour recommencer à espérer son avenir de la mauvaise foi de Faure Gnassingbé et de toute sa bande, de la fourberie de nos politiques, des horreurs de notre armée !

Ce sont les premières gouttes de pluie qui indiquent à la poule égarée le chemin de son poulailler, que dit le proverbe de mon peuple éwé. Mais comment retourne-t-on si subitement dans sa patrie quand cette dernière se résume à une loque de terre remise comme un cadeau d’anniversaire par un boiteux dictateur sanguinaire à un fils cocaïné, Terre et Ciel !

Mère-patrie, il nous faut aujourd’hui plus que toi pour nous faire revenir à toi. Nous ne savons pas si c’est nous qui t’avons trahie ou c’est toi qui nous as trahis. Peut-être n’aurions-nous jamais dû partir. Demeurer chez toi malgré l’échec, l’humiliation, espérer, espérer, et espérer comme beaucoup de nos frères qui ont espéré jusqu’à la mort. Cette mort que nous, des centaines de tes fils, sommes prêts à attendre aujourd’hui ici, loin de toi. Car nous préférons mourir des mains des autres, que des tiennes. Car nous voulons bien t’épargner de nouveaux crimes, les nôtres, bien-aimée Mère-patrie.


Amadou Toumani Touré à la barre !

 

Deux semaines de choc, d’angoisses, d’émotions, de passions, de questionnements… Deux semaines d’opposition surtout, autour d’un putsch aussi imprévu qu’intempestif. Le 22 mars 2012. L’attente avait duré toute la nuit, à Bamako, où chacun, terré chez soi depuis les premiers coups de feu, fixait l’écran de la télévision nationale où l’on lisait le message Dans un instant un message des militaires. Puis le message, autour de quatre heures. Un groupe de militaires tous apparemment jeunes, cherchant tous à regarder sur la feuille où l’un des leurs lisait un communiqué écrit à la hâte, informait le peuple malien de la chute du régime d’Amadou Toumani Touré. Il lui était reproché son incompétence dans la lutte contre la rébellion touarègue qui avait éclaté au Nord du pays en janvier 2012. ATT venait donc de tomber, à un mois des élections qui devaient marquer la fin de son mandat. Le président était, certes, désavoué par une très grande partie de sa population, mais il disposait toujours d’un pouvoir légitime.

Il fallait, rapidement, s’aligner. Soutenir le coup, ou le dénoncer au nom de la constitution malienne. Ou tout simplement en profiter comme le firent les rebelles touaregs et les islamistes. Chacun s’y était donné avec passion. Des journées entières à sillonner centres de conférences, podiums et médias de Bamako et même d’ailleurs pour valider ou condamner l’action des jeunes militaires, l’impitoyable soleil sahélien de mars et d’avril à défier dans des marches de soutien ou de protestation, des nuits blanches à passer pour écrire des billets et des billets pour faire rester ou dégager le capitaine putschiste et sa bande sur-le-champ.

La même passion pour nous tous qui avons été très activement impliqués dans l’appréciation de ce putsch, la même fougue aussi, mais pas avec les mêmes objectifs, les mêmes intérêts. Chacun avait défendu sa position, en fonction de sa vision de la démocratie, le mot s’étant retrouvé dans les discours des deux camps protagonistes. Certains n’avaient, dans leur lutte, que le Mali à cœur, d’autres le Mali et leurs intérêts particuliers, d’autres encore leurs intérêts particuliers uniquement.

La constitution malienne a triomphé avec les pressions de la Cedeao et de la communauté internationale, le pouvoir retourne aux civils, selon l’ordre constitutionnel établi. Mais la crise malienne, aggravée par la proclamation de l’indépendance par les rebelles touaregs et la montée en puissance de plusieurs groupes islamistes, est loin, très loin d’être réglée.

Maintenant que la junte putschiste a rendu le pouvoir, maintenant que l’ordre constitutionnel est rétabli, qu’il y a moins de confusions, maintenant que le Mali n’est désormais confronté qu’à une seule crise, celle du Nord, Amadou Toumani Touré, après trop d’années de silences, a des choses à dire aux Maliens. Il doit avoir des choses, beaucoup de choses, à dire, à expliquer aux Maliens. Ses silences autour des ravages d’Al-Qaïda au Maghreb islamique malgré les mises en garde et interpellations de la Mauritanie, de l’Algérie et du Niger. Ses silences autour de ses louches négociations pour la libération des otages français. Ses silences autour de l’alerte donnée en 2010 par un terroriste isolé originaire de la Tunisie devant l’ambassade de France à Bamako. Ses silences autour de l’entrée sur le territoire malien des combattants touaregs revenus, lourdement armés, de la Libye après la chute de Kadhafi et sa suspecte générosité qui l’avait poussé à leur faire don de voitures et de dizaines de millions. Les clauses de ses précédentes négociations avec les rebelles sous les commandes de son gourou libyen Kadhafi. Ses silences et indulgences autour des premières avancées des rebelles touaregs au Nord du Mali. Ses silences devant les insistances et les plaintes des militaires combattants se plaignant de leurs mauvaises conditions… Amadou Toumani Touré est le chef des rebelles, ont fini par conclure les Maliens abasourdis par les silences de leur président. Et il doit s’exprimer, maintenant, pour que cette crise encore trop floue, trop complexe, soit rapidement élucidée.

Les deux-tiers du territoire malien sont aujourd’hui dirigés par un groupe d’islamistes enragés cachés derrière des rebelles qui ne se retrouvent pas encore sur le territoire qu’ils disent avoir conquis. L’enjeu de cette crise est trop grand. Le territoire revendiqué par les rebelles est riche, dit-on, en pétrole et en uranium, le désert favorable à l’implantation des groupes terroristes et des narcotrafiquants, et des intérêts, aussi grands que cette partie du Mali annexée, peuvent rapidement venir se greffer, s’ils ne le sont pas encore.

Aujourd’hui, c’est le terrorisme islamique qui paraît le grand vainqueur, contrôlant la plus grande partie du territoire conquis. Sur toutes les chaînes, ils proclament leur objectif, instaurer la charia partout sur le territoire malien. Et pour lutter contre l’islamisme, il faut des moyens, de très grands moyens que le Mali, la Cedeao, et l’Union africaine n’ont pas. Les pays qui financent et soutiennent l’islamisme sont connus. Ceux qui le combattent, ou prétendent le combattre aussi. De l’affrontement de ces deux groupes de géants naîtra un pays qui ne sera ni le Mali ni l’Azawad, encore moins les deux confondus. Un pays qui ne profitera donc ni au Mali ni à la rébellion touarègue, mais à un groupe de pays terroristes prêts à financer les plus grands tueurs de la terre au nom de l’islam, ou à une nébuleuse de pays capitalistes capables d’enflammer toutes les parties de la terre qui peuvent leur servir au nom de n’importe quel principe.

Un enjeu économique, ou religieux, ou les deux se joue dans cette crise malienne, le Mouvement national de Libération de l’Azawad ne servant aujourd’hui que d’un trompe-l’œil hypocrite. Les positions contradictoires de la France qui prône un dialogue avec les rebelles mais qui promet d’aider la Cedeao en fournitures de guerre en cas d’intervention militaire, le cynisme de la Belgique qui ose parler d’une autonomie à reconnaître aux rebelles, l’apparent silence de la Chine qui est pourtant l’un des plus grands partenaires économiques du Mali, l’opposition entre l’Algérie – d’où les combattants armés libyens s’étaient infiltrés sur le territoire malien, et le Niger sur l’intervention militaire…

Amadou Toumani Touré, qui ne doit pas ne pas en savoir quelque chose, doit, au-delà de toutes les spéculations en cours au Mali, au-delà de tous les recoupements, au-delà de toutes les rumeurs, de tous les noms de ces pays chuchotés à tort ou à raison, s’expliquer, après trop d’années de silences.  Sa démission ne le libère pas de sa lourde responsabilité dans ce chaos qu’il a vu grandir. Qu’il a même peut-être nourri. Pour un intérêt économique, ou religieux.

 


Fini le capitaine, vive le président !

Le nationalisme est une maladie infantile, c’est la rougeole de l’humanité. Albert Einstein

Une ville. Deux. Trois. Le Mali, tel une forteresse de sable, s’effrite au jour le jour, sous le triomphe des rebelles et des islamistes. Tout se joue comme le drame de la ville biblique de Jéricho, dont les murs s’étaient écroulés sous les coups de trompette des israélites. L’armée malienne ne combat plus. Elle n’a plus les moyens, ni la volonté. Elle n’a, d’ailleurs, jamais eu les moyens de combattre. Et les rebelles et islamistes, en terres conquises, plantent leurs drapeaux, s’apprêtant à proclamer soit leur indépendance, soit leurs idéologies extrémistes avec l’instauration de la Charia. Les narcotrafiquants et autres brigands, profitant de l’aubaine, pillent boutiques, banques et maisons dans toutes les villes ravagées, violentent et violent tout ce qui passe par leur voie. Que c’est triste, un si grand pays qui tombe si facilement entre les mains de la barbarie !

Bamako assiste à la destruction, quartier après quartier, ville après ville, région après région du Mali. Bamako d’un groupe de militaires rancuniers, revanchards, aigris, lâches. Bamako d’un groupe d’hommes politiques plus que jamais hypocrites, opportunistes, louches. Bamako d’un groupe d’intellectuels amorphes, verbeux, orgueilleux, fourbes. Bamako d’une société civile instrumentalisée, perdue dans les dédales d’une tour qu’elle ne maîtrise pas, qu’elle est encore trop analphabète, encore trop naïve, encore trop émotive à maitriser, la démocratie. La démocratie ! Voilà l’autel sur lequel Bamako et ses forces, ses suffisances et insuffisances vont sacrifier le Mali !

Mon capitaine, comment redresse-t-on une démocratie dans un pays sans armée en guerre, vous finirez par nous le dire quand le Mali, tout le Mali dont Bamako, aura basculé entre les mains des islamistes. Pendant que, pour vous relooker, vous vous obstinez à changer la vieille tenue militaire froissée dans laquelle on vous a vu apparaître, pour la première fois, à la télé par des tenues plus présentables, pendant que vous vous battez contre votre voix trop mécanique que vous essayez de rendre plus rassurante, plus mielleuse, pendant qu’on vous fait réciter ce que vous devez dire devant les médias, et avaler ce que vous ne devez pas dire, pendant qu’on vous apprend à répéter les mots démocratie et peuple le long de tous vos discours, mon capitaine, les rebelles dont le combat a motivé votre prise du pouvoir ont fini de libérer toute la partie du Mali qu’ils jugent la leur. Les islamistes plantent leurs drapeaux dans toutes les villes du Nord de ce Mali que vous continuez, cynique, à proclamer un et indivisible dans vos discours. Les trafiquants de drogue et autres délinquants pillent toutes les banques, boutiques et maisons.

Mon capitaine, pendant que des intellectuels profitant toujours du chaos dans nos pays pour se mettre en vedette, personne ne reconnaissant leur génie nulle part ailleurs, et des hommes politiques ennemis déclarés ou sournois d’Amadou Toumani Touré se réjouissant plus de la chute de leur adversaire que de cette démocratie que vous prétendez avoir sauvée, vous poussent à tenir tête à la Cedeao et à la communauté internationale, au nom de la démocratie malienne, vous faisant penser, croire que le Mali n’a pas de leçon de démocratie à recevoir de la Cedeao, diabolisant sous vos yeux tous les chefs d’Etat de la sous-région, de Blaise Compaoré à Alassane Ouattara, en passant par Yayi Boni, pendant, donc, que les langues mielleuses et opportunistes de ces serpents attisent en vous à une flamme de nationalisme qui vous pousse à défier toutes les sanctions de la communauté internationale, au Nord de ce pays que vous aviez prétendu défendre, des barbus cocaïnés et bourrés de viagra et autres stimulants violent à ciel ouvert de petites vierges, sous les yeux impuissants et terrorisés de leurs parents. Des délinquants déshabillent et humilient des femmes mariées devant leurs maris frappés et dépouillés de tous leurs biens. Des milliers et des milliers de Maliens, affamés, angoissés, désespérés, cherchent, en vain, une main salvatrice, n’importe laquelle, pour les libérer de cette horreur dont jamais ils n’ont été témoins. Pendant que, pour émouvoir les masses analphabètes et revanchardes qui vous soutiennent dans votre forfait, vous déclarez vouloir poursuivre le président déchu pour malversation et haute trahison, des fils et filles de ce Mali où vous comptez instaurer votre démocratie redressée sont terrés chez eux, manquant depuis une semaine de vivres, d’eau et d’électricité, forcés de suivre les démonstrations de violences auxquelles se livrent les rebelles et les islamistes.

Mon capitaine, pendant que vous accrochez votre photo dans votre bureau, au nom de la démocratie redressée, pendant que vous demandez à vos adulateurs de vous chanter des louanges au nom de la démocratie redressée, pendant qu’assis dans votre salon de nouveau chef d’Etat vous savourez les messages de soutien de vos admirateurs, pendant que vous et vos collègues, qui devez normalement être au front, sillonnez la sous-région pour négocier votre maintien au pouvoir… à Gao, à Kidal, et à Tombouctou, de pauvres commerçants endettés assistent en larmes à la destruction de leurs boutiques, l’ouvrage de toute leur vie. Allez leur expliquer votre démocratie redressée. Allez, mon capitaine, avec les intellectuels et hommes politiques qui vous soutiennent, expliquer à ces filles violées et en larmes que c’est au nom du nationalisme malien que vous les avez abandonnées aux envahisseurs. Allez expliquer à ces jeunes hommes du Nord, qui dans un sursaut d’orgueil se font tuer, les mains vides, en essayant de défendre leurs villes, que c’est pour redresser la démocratie malienne que vous bloquez l’aide de la communauté internationale. Allez, au nom de la démocratie redressée, expliquer à ces maris blessés qui ont vu leurs femmes violées qu’ils n’ont pas été sauvés parce que le Mali n’a pas de leçon de démocratie à recevoir de la Cedeao, que Blaise Compaoré est l’assassin de Thomas Sankara, qu’Alassane Ouattara est un rebelle, que Yayi Boni est un voleur d’élections, donc incapables d’aider le Mali à sortir de cette impasse jamais connue de son histoire.

Mon capitaine, sachez-le, vous et vos intellectuels, hommes politiques et autres lecteurs de messages de soutien, qu’il est très facile, trop facile de pérorer démocratie redressée et nationalisme quand on sillonne les salles de conférence de Bamako à l’abri des rebelles et des islamistes, quand on est sous les sunlights, et qu’on est sûr de retrouver sa famille saine et sauve en rentrant chez soi. Il y a juste une quinzaine de jours vous vous enflammiez contre Amadou Toumani Touré qui vous exposait aux rebelles sans vous armer, et déjà vous aussi vous ignorez tous ces Maliennes et Maliens du Nord exposés, sans la moindre défense, aux rebelles, islamistes et brigands. Leurs cris ne vous sont désormais que des échos très lointains. Vous vous êtes déjà embourgeoisé, comme… ATT. Vous êtes occupé à redresser la démocratie – et à placer votre photo dans votre bureau. Dans ce Mali qui coule sous vos commandes. Ah, la démocratie ! Cette démocratie-là, mon capitaine, euh mon président !


Seydou Badian applaudit l’orage !

Le pays de Modibo Keita est au bord de l’implosion. La rébellion du Nord évolue avec frénésie, alors que le pays est rejeté par la communauté internationale. La soldatesque putschiste, ayant destitué Amadou Toumani Touré, le président démocratiquement élu, depuis le 22 mars, plus que jamais isolée, commence à paniquer, quémandant des messages de soutien sur tous les ondes. C’est le moment idéal pour expédier ce putsch mort-né six pieds sous terre. Le moment idéal pour tous les Maliens ayant une voix forte pour crier et mettre fin à ce chaos. Hélas.

Interviewé sur la chaîne nationale de télévision malienne, l’homme politique et écrivain fétiche malien, l’un des plus grands classiques de la littérature noire africaine, auteur du très célèbre Sous l’Orage, ce classique lu dans presque toutes écoles africaines francophones, apporte, à demi-mots, son soutien à la junte militaire. Nous sommes un pays en guerre… Il faut une transition courte des militaires avec l’appui de la société civile. Demander aux militaires de retourner immédiatement dans la caserne est irréaliste. Où était la Cedeao quand les rebelles attaquaient les villes du Nord ? Nous sommes des hommes, nous devons tenir, nous avons connu pire que ça lors de l’éclatement de la fédération… Tenons.

Cette déclaration presqu’incroyable de l’un des rares classiques encore vivants de notre littérature, ancien ministre du Mali sous Modibo Keita, fait immédiatement penser à ces propos étonnants et presque cocasses d’André Malraux dans Les Noyers de l’Altenburg, Les intellectuels sont comme les femmes, les militaires les font rêver. Ces militaires putschistes sans grades feraient-ils rêver notre doyen ?

Non ! Parce que dans sa vie d’homme politique, Seydou Badian n’a pas connu une bonne expérience avec les militaires. Emprisonné suite au coup d’Etat de Moussa Traoré en 1968, il a gardé une très mauvaise expérience de ce régime. Il en parle d’ailleurs dans ses interviews, accusant les militaires d’avoir été à la base de l’échec du Mali après les indépendances, en assassinant le nationaliste Modibo Keita. Pour montrer le mauvais impact du régime militaire de Moussa Traoré sur le Mali, Seydou Badian a l’habitude d’évoquer toutes les réalisations du régime de Modibo Keita que les militaires ont durant leur règne sanguinaire vilipendées. Qu’est-ce qui peut donc pousser cet intellectuel, déjà victime de la barbarie sans nom de ces militaires qui se retrouvent au pouvoir, à soutenir, fût-ce à mots couverts, le putsch le plus ridicule et le plus injustifiable de notre époque ?

Tout change, et nous devons vivre avec notre temps, s’insurge un personnage du roman Sous l’Orage. Oui, doyen, tout change, et votre pays, le Mali, doit vivre avec son temps. Si vous n’avez pas pu digérer les militaires en votre temps éloigné, ce n’est pas aujourd’hui, où au prix de leur vie des jeunes épris de liberté et de démocratie se jettent dans les rues pour réclamer leur fierté, dans tous les pays hypothéqués par des potentats hostiles à l’ordre et au développement, que vous devez cautionner un coup d’Etat. C’est une très grande honte pour votre pays, que vous aimez tant, et dont vous parlez avec tant de passion chaque fois qu’on vous en donne l’occasion, que des militaires sortent de leur caserne un soir et viennent subitement briser une démocratie de deux décennies. Une honte ineffable pour le Mali qu’un soldat perdu dans l’anonymat se réveille un matin avec un treillis et se retrouve le soir avec des habits de président de la République dans une république démocratique.

Vous demandez, mentor, de laisser les militaires pour un court temps au pouvoir avant de les contraindre à retourner dans leur caserne après des élections, que les chasser immédiatement à la caserne est irréaliste. Vous connaissez pourtant si bien nos militaires, et les récents exemples de coup d’Etat dans notre sous-région doivent vous montrer qu’ils ne laissent pas facilement le pouvoir une fois qu’ils y goûtent. La Mauritanie et la Guinée sont pourtant si proches du Mali pour vous montrer qu’un militaire qui s’empare du pouvoir ne le cède pas si facilement. En quoi est-il irréaliste de demander à ces messieurs sans objectifs de retourner dans leur caserne ? N’est-ce pas de la caserne qu’ils viennent ?

Que gagnera le Mali avec ces hommes qui prétendent avoir confisqué le pouvoir pour lutter contre les rebelles du Nord, et qui dès leurs premiers communiqués commencent à se plaindre de leur misérable condition, leurs femmes qui ne travaillent pas et qui sont des ménagères, leurs enfants qui n’étudient pas… ? Quelle victoire ces militaires ont-ils déjà marquée sur les rebelles depuis leur putsch il y a plus d’une semaine ? La ville de Kidal vient d’être prise par les rebelles, et on nous affirme à la télévision que l’armée malienne a délibérément arrêté les combats pour protéger les civils de la région. Ces putschistes ont destitué ATT parce qu’il ne matait pas les rebelles, et on les voit se désister devant ces mêmes rebelles, invoquant la protection des civils.

Vous connaissez si bien la géopolitique, doyen. Vous connaissez si bien votre pays. Vous savez, doyen, que votre pays n’a pas les moyens de lutter seul contre la rébellion qui s’approche au jour le jour de son but.  Que votre pays est l’un des plus pauvres de la planète, l’un des plus dépendants d’Afrique. Et avec cette menace d’embargo que brandit la Cedeao que les putschistes et leurs militants ont refusé de recevoir, votre pays sera très rapidement asphyxié. Nous sommes des hommes, dites-vous, tenons. Oui, mais nous ne sommes des hommes, et nous ne pouvons tenir qu’avec la collaboration de nos pays voisins. Vous savez, doyen, que l’acte que les putschistes et leurs adulateurs ont posé en refusant de recevoir la commission de la Cedeao n’est pas un geste patriotique mais un geste d’analphabète, une démonstration d’impolitesse, d’ignorance et d’insolence. Même si le Mali n’a pas de leçon de démocratie à recevoir de la Cedeao comme nous le crient certains intellectuels qui se sont pourtant autoproclamés panafricanistes, c’est une humiliation pour le Mali de se faire confisquer sa démocratie par des militaires analphabètes. A quoi servent ces institutions internationales sous-régionales que nous avons formées pour être plus forts, si nous ne les respectons pas ?

Un jour, toi aussi tu auras soif, mon fils, prophétise un des personnages de votre roman fétiche à son fils. Oui, doyen, nous avons soif. Soif de la démocratie. Soif de régimes solides qui ne chancellent pas. Soif de pays où l’armée sait garder sa place. Soif de pays qui ne nous font pas honte. C’est pourquoi nous dénonçons ce coup d’Etat. Que nous supportons la Cedeao que vous désavouez. Que nous crions aux militaires de retourner dans leur caserne. Immédiatement. Que nous désapprouvons cet orage que vous applaudissez à une main, cher doyen.


Ecrasons le putsch, pas la France !

Une semaine après le coup d’Etat perpétré contre leur démocratie de deux décennies, des Maliens ont marché à Bamako ce mercredi. Ils ont marché pour exprimer leur soutien aux militaires putschistes. Une réponse à leurs concitoyens qui ont manifesté il y a quelques jours pour dénoncer le coup d’Etat et exiger le retour à l’ordre constitutionnel.

Le grand nombre des manifestants pro-putschistes contrastait étrangement avec la froideur avec laquelle les Maliens avaient accueilli le putsch il y a une semaine. Un observateur de cette crise depuis son début se demanderait comment tout ce grand groupe a subitement commencé à approuver le coup d’Etat. La réponse, au-delà des déclarations et des devises des manifestants, se lisait sur les pancartes à travers les slogans, A bas la France, Nous ne voulons pas de l’ingérence de la France dans nos affaires, A bas la Cedeao, A bas Sarkozy… La plupart des manifestants, plus qu’ils ne soutenaient le putsch, dénonçaient l’acharnement de la France et de ses alliés contre la junte militaire putschiste. Et comme la France s’acharne contre la junte, il faut défendre cette dernière, au nom de la revanche des Africains sur l’ancienne puissance colonisatrice, au nom de la fierté et de l’honneur de l’Afrique. Non, donc, à l’ingérence de la France dans les affaires africaines, quitte à sacrifier une démocratie de vingt ans.

Du coup, pour la plus grande partie des défenseurs des putschistes, tous les alliés de la France dans la crise malienne sont subitement devenus des ennemis du Mali, des ennemis de la junte bienfaitrice qui est là pour redresser la démocratie. A bas la Cedeao, A bas l’Union africaine, A bas l’Uemoa… Tous les chefs d’Etat de la Cedeao, toutes les institutions internationales, tous les organismes non gouvernementaux qui aidaient le Mali, tous les partenaires, toutes les banques… sont devenus des ennemis du Mali, juste parce qu’ils ont adopté la même position que la France vis-à-vis du putsch. Cette France qui protégeait Amadou Toumani Touré, disent-ils, et qui voulait le maintenir au pouvoir pour continuer à piller le Mali.

La France, ah, la France et nous ! Si elle n’avait pas existé, cette France-là, il aurait fallu l’inventer pour que nous puissions exister, nous. Bizarre, cette force que nous avons à retrouver ce pays partout où nous nous retrouvons face à notre destin, cette foi que nous avons, que nous nourrissons au jour le jour, au rythme de nos paresses, de nos échecs et de nos déceptions, que ce pays a toujours quelque chose à voir avec la marche de notre continent. La France est désormais devenue ce fantôme que nous voyons dans tous nos cauchemars. La France esclavagiste, colonisatrice, néocolonialiste… est désormais devenue le guide de notre destin, et qui peut, juste d’un petit geste de la main, changer nos convictions les plus profondes.

Justifier ce putsch par le laxisme du président Amadou Toumani Touré dans sa gestion de la rébellion touareg – Dieu seul sait qu’il a vraiment été laxiste dans cette affaire, ou sa gestion catastrophique du Mali devenu l’un des pays les plus corrompus d’Afrique noire, n’est que pure logique. Mais soutenir ce groupe de militaires sans grades qui n’ont jusqu’ici présenté à la population aucun programme de lutte contre la rébellion, aucune mesure de sécurisation du pays, aucun programme de transition… soutenir donc ce groupe de mutins opportunistes juste parce que la France s’oppose à eux est de la démence, de la pure imbécilité. Ce n’est pas du patriotisme, mais du chauvinisme, un chauvinisme de sot. Un chauvinisme analphabète et idiot.

Il est temps que nous comprenions, Africains, que tant que nous ne cesserons pas de mettre la France là où elle ne doit jamais être, nous passerons tout notre temps à être les éternels damnés de la terre, regardant les autres évoluer avec cette aigreur qui se lit toujours dans le regard de ceux qui ne peuvent jamais rien réussir, et qui expliquent toujours leur échec par les autres. Et justement, là où la France ne doit pas être, c’est la première place de nos préoccupations. Là où nous l’avons placée depuis les premiers jours de nos indépendances, là où nous la plaçons chaque fois que nous avons un problème.

Peuple malien, notre pays est aujourd’hui confronté à un grand danger. Notre démocratie de vingt ans est menacée par des militaires sans objectifs et moyens. Voilà une semaine qu’ils sont au pouvoir sans être parvenus à sécuriser Bamako. Une semaine que nous sommes pillés. Une semaine que la rébellion, qui se targue sur tous les ondes de ne plus avoir de résistance de la part de l’armée malienne, progresse à grands pas, volant de victoire en victoire. Une semaine que notre pays est isolé du reste du monde. Une semaine que nous ne travaillons plus avec la même quiétude qu’avant. Une semaine que nous ne savons plus quand nous irons aux urnes. Une semaine que nos institutions sont dissoutes. Une semaine que certains de nos ministres sont emprisonnés sans raison ! Cette junte isolée ne peut rien contre la rébellion au Nord, une rébellion qui ne la reconnaît même pas. Le Mali ne peut, seul, rien contre cette rébellion si lourdement armée et déterminée. Ce coup d’Etat imbécile doit échouer. Impérativement ! S’il passe, le Mali et même les autres pays de notre sous-région ne connaîtront plus jamais des régimes stables. Les militaires chercheront désormais toutes les brèches pour se jeter sur le pouvoir.

Là où nous devons tous être aujourd’hui, peuple malien, c’est du côté de notre démocratie fracturée. De notre sécurité perdue. De notre quiétude bafouée. Peu importe là où la France veut bien se positionner. Nous devons, aujourd’hui, accepter de nous joindre à tous les pays, toutes les associations, toutes les institutions qui veulent bien nous aider à sauver notre pays. Ce n’est pas aujourd’hui, avec cette crise qui commence sérieusement à nous inquiéter, que nous prendrons sur la France toutes les revanches que nous avons contre elle accumulées depuis des décennies.

Notre haine contre elle de nous avoir colonisés, de nous voler nos ressources, d’avoir réduit en cendres la Libye… nous ne pouvons rien lui retourner dans notre condition actuelle. Car notre condition actuelle est celle d’un pays fragilisé par une cruelle rébellion, dont veut profiter un groupe de soldats aigris révoltés contre leur misérable condition sociale.

Que nous soyons pour ou contre ATT, nous devons tous aujourd’hui, Maliens, nous aligner derrière la Cedeao, renvoyer cette junte opportuniste et analphabète à la caserne, trouver une solution à la rébellion avec un gouvernement civil, et rapidement organiser des élections. Nous savons tous de quel côté se trouve aujourd’hui le salut de notre pays. Et ce n’est pas à notre haine contre la France de décider. Mais nous. Nous seuls.


Sauvez votre vie, mon capitaine !

Mon capitaine, voici une semaine que, sur un coup de colère à la militaire, vous avez décidé, avec un groupe de collègues sans grades, de confisquer le pouvoir que le peuple malien, souverain depuis maintenant deux décennies, avait décidé de confier à un frère en qui il a confiance. Une semaine qui paraît aussi longue qu’un siècle, parce que votre intrusion intempestive a carrément paralysé un peuple habitué à bouger au jour le jour pour trouver sa pénible pitance. Une semaine sans activités dans la vie d’un peuple dont la majorité est composée de commerçants, d’agriculteurs et d’ouvriers payés à l’heure, mon capitaine, c’est presque une éternité de misère et de soupirs.

Mon capitaine, vous avez, dites-vous, arraché le pouvoir au président démocratiquement élu parce que vous lui reprochez sa mauvaise gestion de la rébellion au Nord de notre pays, son indulgence vis-à-vis de rebelles qui se plaisent à exécuter vos collègues d’armes, vos frères et amis. Il vous envoie vous faire assassiner sans vous donner des armes, alors que vos supérieurs hiérarchiques corrompus, restés dans les casernes avec leurs familles, détournent vos primes et salaires, dites-vous. Votre revendication était légitime. Mais vous vous êtes très rapidement décrédibilisé, en vous plaignant dans l’un de vos premiers communiqués de la misérable condition dans laquelle vous vivez, vous les officiers de bas niveau, vos femmes qui ne travaillent pas et qui sont des ménagères, vos enfants qui n’étudient pas – peut-être même votre incapacité à entretenir des maîtresses… C’est un malaise profond qui vous rongeait, on peut vous comprendre, mais cela ne vous autorise pas à prendre un pays démocratique en otage à un mois des élections. Vous avez agi sous le coup de la colère, une révolte personnelle contre votre minable condition. La colère est humaine, mais elle n’est pas une bonne conseillère, dit l’adage. Voilà une semaine que vous avez commis le forfait fatal, et il faut maintenant surpasser la colère, et analyser tous les contours de votre acte.

Mon capitaine, vous avez commis un coup d’Etat dans un pays qui a appris à librement choisir son dirigeant depuis vingt ans, un pays qui n’est plus aujourd’hui prêt à supporter un dirigeant qui s’impose à lui, un pays si fier de sa démocratie qu’il en abuse des fois. Vous avez destitué un président qui ne constitue en rien une menace pour la démocratie malienne, un président qui était prêt à s’en aller tranquillement à la fin de son mandat. Peut-être avez-vous, avant d’agir, pensé aux récents coups d’Etat dans les pays voisins du Mali, notamment la Guinée Conakry et le Niger. Erreur. La Guinée était au bord de l’implosion à la mort d’un président qui avait trop duré au pouvoir, avec une classe politique non structurée et des institutions sans aucune crédibilité. Le Niger s’était retrouvé devant un Mamadou Tandja fou qui s’amusait à dissoudre toutes les institutions qui osaient l’empêcher de briguer un mandat de trop. Et dans ces deux cas, les coups d’Etat, sans être de bons, étaient la meilleure approche de solution devant le chaos. Mais vous, mon capitaine, vous avez touché à un président qui, même s’il est plus ou moins désavoué à l’intérieur de notre pays, dispose d’un pouvoir légitime et légal, et est auréolé sur le plan international.

Mon capitaine, à peine avez-vous commis le forfait que vous vous étiez retrouvé devant un peuple dégoûté, vous accusant d’avoir lacéré sa démocratie acquise au prix de son sang. Un peuple vous demandant de retourner dans votre caserne pour que l’ordre constitutionnel soit rétabli. Vous avez buté sur une classe politique et une communauté internationale qui, comme si elles s’ étaient concertées, vous ont désavoué à l’unanimité. Même la rébellion que vous avez promis de calmer, et qui justifie votre prise du pouvoir, ne veut pas négocier avec vous, ne vous trouvant pas légitime et soutenu par la communauté internationale. Personne, mais alors personne, mon capitaine, n’a approuvé votre acte. Pas même la Chine et la Russie. Quel malchanceux pestiféré vous êtes, mon capitaine !

Mon capitaine, pour vous leurrer, vous avez commencé à encombrer la chaîne nationale de télévision de ridicules déclarations de soutien, où des groupes de deux à trois hères emballés dans des vestes aussi amples que ces robes que portent les femmes enceintes de chez moi, et qu’on appelle future maman, avec des cravates aussi larges que le voile d’une nouvelle mariée afghane, vous lisent des déclarations bourrées de fautes au nom d’associations et syndicats inexistants. Cette méthode, mon capitaine, est trop désuète pour impressionner aujourd’hui. C’étaient des dictateurs loufoques, analphabètes et impopulaires comme Eyadema et Mobutu qui avaient trouvé cette ridicule méthode pour flouer la communauté internationale qui ne les croyait même pas. Vous ne pouvez donc pas fonder votre putsch sur cette cocasserie.

Mon capitaine, sachez que vous êtes assis sur une bombe à retardement qui explorera dans quelques jours. Dans trois jours, le mois tirera à sa fin. Et vous ne serez pas en mesure de payer les fonctionnaires. Le Mali fait partie des pays africains qui dépendent terriblement des aides de l’Occident. Et tous les partenaires viennent de suspendre leurs aides. Les banques nationales n’ouvrent pas. Le pays est même menacé par la famine et la sécheresse. Les fonctionnaires maliens ne sont plus habitués aux retards de salaires, eux dont la majorité vit au jour le jour, et ils n’hésiteront pas à se jeter dans les rues pour manifester contre vous, appuyés par les privés que votre putsch a paralysés depuis une semaine. Qui connaît la virulence des Maliens peut déjà vous garantir cette révolte populaire incontrôlable qui vous attend juste dans quelques jours, et contre laquelle vous ne pourrez lutter qu’avec des coups de balles assassins qui mettront à vos trousses la justice internationale. Et on voit mal votre voix aussi cassée que celle d’un mauvais chanteur à une veillée funèbre de village vous défendre devant les juges de la cour pénale internationale.

Mon capitaine, écoutez ce proverbe africain qui stipule que le fleuve se plaint de courir pour une éternité parce qu’il n’a jamais eu un bienfaiteur pour l’arrêter. Vous courez dans le vide depuis une semaine, mon capitaine, et la Cedeao vient de vous demander de vous arrêter. Ignorez, mon capitaine, la honte, et retournez dans votre caserne. Je parie que vous jouez au P.M.U, comme c’est l’un des plus grands loisirs de nos militaires,  considérez donc que c’est une mise perdue. Reprenez votre pauvre vie de capitaine et contentez-vous de savourer les plats copieux de votre ménagère de femme – elles préparent mieux que les femmes des bureaux, avant que le pire ne vous arrive. Parce qu’il vous arrivera, le pire, très bientôt si vous vous obstinez à garder ce pouvoir que vous ne maitrisez pas. Vous recevez déjà des menaces de la communauté internationale, et vous savez qu’elle n’hésitera pas à vous liquider, comme vous ne coûtez pas cher, ni devant votre peuple, ni devant la face du monde.

Mon capitaine, vous avez, dans un de vos communiqués, autorisé tous les Maliens à dire ce qu’ils pensent de votre acte, à vous critiquer s’ils le veulent bien. Ceci est la voix d’un fils que le Mali a adopté depuis quatre ans, qui vous aime comme un frère, et aime votre patrie comme la sienne.


Malheurs d’une démocratie cinglée

Le pire des Etats, c’est l’Etat populaire, Pierre Corneille

Le pompeux nom de la junte analphabète ayant confisqué le pouvoir au Mali, et qui prétend redresser la démocratie, doit nous pousser, peuples africains, à méditer sur notre marche démocratique devenue désormais le premier crédo de notre développement. Il va falloir repenser comment nous pratiquons les bouts de démocratie que nous avons pu arracher de nos pouvoirs plus ou moins despotiques depuis les années 90. Car si la démocratie est avant tout un gouvernement basé sur la souveraineté du peuple, elle est aussi, et surtout, le respect de ce peuple vis-à-vis de l’autorité à qui il a confié le pouvoir. En aucun cas, dans aucune démocratie, le peuple ne peut se confondre à l’autorité. Henry Ford, dans son ouvrage Ma Vie et mon œuvre, le stipule si bien, La démocratie que je repousse, c’est celle qui prétend remettre au nombre l’autorité qui appartient au mérite.

Un observateur de la vie sociopolitique malienne comprendrait facilement que le peuple malien, du moins sa majorité, a une vision un peu bizarre de la démocratie, la même vision que nous avions eue de cette notion si complexe, si ambiguë, les premiers jours de son apparition sous nos soleils, et qui fait croire que la démocratie donne au peuple le droit de faire tout ce qu’il a envie de faire, quitte à défier, à narguer, à humilier l’autorité à qui il a confié le pouvoir, à se rebeller contre les institutions légalement constituées, à outrepasser la constitution.

Brandissant comme un trophée séculaire leur exploit de 1991 qui leur a permis de mettre fin au régime dictatorial de Moussa Traoré, les Maliens sont prêts, à chaque incompréhension, chaque erreur ou tergiversation de l’autorité, à se jeter dans les rues, cassant des édifices publics, pillant des boutiques et magasins, brûlant des voitures de l’Etat, menaçant le gouvernement, le chef d’Etat surtout, de coup d’Etat. Au nom de la démocratie.

On se rebelle contre l’autorité, au nom de la démocratie, à n’importe quelle occasion. Un vieil imam les dents rougies de noix de cola, goinfré de viagra, peut ordonner à ses fidèles de se jeter dans la rue et menacer le président de la République pour protester contre un code de la famille qui relève l’âge légal de mariage de la jeune fille à 18 ans. Au nom de la démocratie malienne chèrement acquise, il faut laisser de vieux analphabètes libidineux pédophiles aller arracher des nourrissons aux seins de leur mère, les entasser dans un harem de vieilles femmes, les transformer en fabricatrices d’enfants.

Au nom de la démocratie malienne, les plus gros cancres de l’université de Bamako, réunis au sein de la foutue Association des Elèves et Etudiants du Mali qui s’apparente plus à un groupe de gangsters qu’à une association d’étudiants, peuvent, par couteaux, machettes et autres armes interposés, séquestrer des ministres, rentrer dans tous les établissements du Mali et y faire sortir tous les élèves et étudiants, casser des feux tricolores, incendier des stations d’essence, violer de jeunes filles – vive la libido démocrate, juste pour protester contre une incompréhension entre un prof et un étudiant dans un amphi, ou venger un étudiant indiscipliné remis à l’ordre par un policier. Au nom de la démocratie, aucun élève ou étudiant malien n’a le droit de ne pas faire grève. Aucun agent des forces de l’ordre, aucun professeur n’a la droit de discipliner un étudiant.

Au nom de la démocratie malienne, des supporters de foot, rien que des supporters de foot, peuvent aller semer la zizanie un peu partout dans le pays, suite à une défaite de l’équipe malienne, menaçant de destituer le chef de l’Etat s’il ne licencie pas le ministre des Sports et le fait emprisonner avec sa femme et ses enfants pour détournement de fonds.

Quel exploit que de rencontrer dans un pays noir africain une autorité aussi fragilisée que celle du Mali ! Le président de la République est réduit à un silence éternel devant les grognements de la foule, les institutions regardent impuissantes la populace les berner, même les policiers assistent, bénins, aux dangereuses démonstrations d’impolitesse, d’indiscipline et de délinquance de ces jeunes motocyclistes qui violent tous les feux tricolores de la capitale, ces taximen qui garent un peu partout, ces conducteurs de bus qui roulent à n’importe quelle vitesse… L’autorité s’arrange toujours à ne pas se retrouver face à la populace. Au nom de la démocratie.

Et c’est au nom de cette même démocratie, cette démocratie ayant permis aux femmes des militaires à la fin janvier de casser tout sur leur passage, brûler des stations d’essence appartenant à des particuliers, piller des boutiques, casser des ministères et des postes de police, marcher sur la palais présidentiel et injurier le président de la République de tous les noms d’animaux en direct sur la chaîne nationale malienne, c’est cette démocratie où tout le monde peut transformer l’autorité en paillasson, qui a permis à des militaires sans grades de quitter leur caserne avec l’idée de manifester leur colère dans la capitale, décider ensuite de prendre la télévision nationale en otage, enfin se résoudre en cours de route à faire un coup d’Etat.

S’il y a un pays en Afrique noire où la démocratie avait tout récemment besoin d’être redressée, c’était bien le Sénégal, où elle était effectivement menacée avec la démence d’Abdoulaye Wade. Et les Sénégalais, éduqués, instruits, logiques, l’ont si bien fait par les urnes et non par un coup d’Etat, car ils savent très bien que l’autorité, dans une démocratie, ne se vilipende pas. Et quand les Maliens, au nom de la démocratie, ont ridiculisé et neutralisé leur autorité, c’est bien normal qu’ils se retrouvent avec une junte analphabète au pouvoir, à un mois des élections. Rien de plus logique qu’une soldatesque analphabète qui redresse une démocratie analphabète tordue.

 


Hymne aux soldats de la honte


« Soldats, je suis content de vous ! » Je suis vraiment, comme Napoléon Ier, content de vous, chers grands soldats qui venez, à Bamako, de confisquer le pouvoir que le peuple souverain a confié à un homme de son choix. Pourquoi ne pas être content de vous pour ce énième grand exploit de franchise que vous venez de commettre ? Vous venez une fois de plus de prouver que vous êtes vous, que vous êtes réellement ce que nous pensions, que nous croyons désormais que vous êtes pour nos pays africains, un véritable handicap, l’un des plus grands handicaps pour notre développement.

Soldats de la honte du Mali et d’Afrique, je suis content de vous. Vous aviez, dès les premières années de nos indépendances, prouvé que l’Afrique doit vraiment se méfier de vous, si elle veut réellement évoluer. Vous aviez, dans les années soixante et soixante-dix, étouffé l’élan de fierté et de patriotisme qui animait les nouveaux pays indépendants en assassinant les pères de l’indépendance. Vous vous étiez justifiés par une pression de l’ancien colonisateur, la France. Comme des bandes d’hyènes vous vous étiez délectés des cadavres de ces nationalistes qui aimaient tant leurs pays et n’avaient pour objectif que de montrer à toute la Terre que l’Afrique peut bien s’occuper d’elle-même. Vous aviez pris le pouvoir par la force. Vous aviez, dans nos pays, instauré de féroces dictatures dont certaines, plus que jamais vivantes, tuent jusqu’aujourd’hui dans des pays comme le Togo et le Burkina Faso.

Soldats de la honte de nos pays, je suis content de vous. Vous répondez parfaitement au profil du soldat décrit par Alfred de Vigny dans son ouvrage Servitude et Grandeur militaires comme la trace la plus douloureuse de barbarie qui subsiste parmi les hommes après la peine de mort. Dans les années quatre-vingt-dix, quand, fatigués de votre dictature, les peuples s’étaient révoltés contre vous, réclamant leurs pays que vous aviez confisqués, vous aviez tiré, tué, décapité, mutilé. Vous vous êtes faits les premiers alliés de ces chefs d’Etat vomis de leurs peuples, et qui ne peuvent se maintenir au pouvoir que par les armes. Vous les aidez à tuer. C’est là votre plus grande force, vous n’avez jamais hésité à tuer. Vous avez des armes. Vous êtes des armes. Et le seul langage que vous comprenez est celui des armes. On peut des fois vous comprendre. Vous êtes oisifs, comme vous n’avez pas besoin de défendre nos pays presque jamais en guerre, et le génie militaire, vous vous en foutez. A quoi peuvent servir toutes ces armes qu’on vous offre si ce n’est à tuer des civils épris de liberté qui osent se rebeller contre vous ?

Soldats du Mali qui venez de mettre la chère démocratie malienne à genoux, je suis content de vous. De votre franchise. Vous venez de nous prouver que nous avons raison de considérer votre corps comme une honte pour nos pays. L’armée, nous dit-on, est une institution noble. Bien sûr qu’elle est noble, très noble dans sa mission de défense de nos pays, elle est très noble quand elle exerce le génie militaire. Mais vous venez de nous prouver que dans nos pays, hormis ces quelques grandes âmes éprises de grandeur et d’honneur qui essaient sans succès, et des fois au prix de leur vie, de donner à votre corps son prestige, être un militaire c’est être une brute. Vous venez une fois de plus de donner raison à mes parents, à tous ces parents de chez moi, à tous ces parents d’Afrique, qui aimeraient voir leur fils mourir que de devenir militaire. Quel déshonneur, quelle honte, quel malheur que d’avoir un fils comme vous ?

Soldats indignes du Mali qui venez de plonger, après vingt ans de démocratie, le Mali dans l’anarchie, vous êtes un déshonneur pour tous ces soldats d’Afrique et d’ailleurs qui donnent leur vie pour protéger celles de leurs frères. Vous êtes un déshonneur pour tous ces soldats qui maintiennent la paix dans toutes les zones sinistrées de la terre, tous ces soldats qui construisent des routes et des édifices ailleurs, tous ces soldats qui combattent les rebelles touaregs au Nord de notre pays. Vous avez, dites-vous, destitué le président démocratiquement élu, à un mois de la fin de son mandat, pour le punir de ne pas vous avoir fourni des armes pour combattre les rebelles. Vous tirez depuis trois jours des balles en l’air, sur des édifices publics, sur vos propres frères, pendant que les rebelles que vous êtes censés combattre gagnent du terrain. A-t-on besoin d’être un militaire pour comprendre que vous venez ainsi de donner un grand ascendant psychologique à votre ennemi ? Vous êtes actuellement occupés à sécuriser Bamako où certains d’entre vous volent et pillent tous les magasins de pauvres commerçants, quand les rebelles jubilant gagnent du terrain. Vous dépensez toutes vos énergies à arrêter des ministres, à traquer un président démocratiquement élu, à pousser les civils qui ne veulent pas de vous et les acteurs politiques qui vous méprisent à se rallier à vous, quand à grands pas l’ennemi grignote peu à peu le territoire que vous êtes censés défendre. Demain, quand l’ennemi triomphant continuera sa marche vers vous, vous serez occupés à négocier avec la communauté internationale et les partenaires financiers qui ne vous ont pas reconnus.

Soldats pestiférés du Mali qui venez une fois de plus d’humilier l’Afrique, vous savez très bien, comme nous le savons tous, que vous n’êtes pas honnêtes. Ce coup d’Etat que vous venez de faire, à un mois des élections, dans un pays en guerre, n’a pas de sens. Vous êtes de lâches opportunistes qui voulez juste profiter de l’instabilité de votre pays pour vous faire un nom et une fortune. Vous sentez la traîtrise, la barbarie et la mort. Vous êtes la mort. Cette mort-là que vous n’hésiterez pas à semer un peu partout une fois que vous rencontrerez une brindille de résistance dans ce pays paisible, si paisible qui n’a toujours aspiré qu’à une chose, la fierté nationale. Et quand vous l’aurez semée, cette mort que vous êtes, dans votre pays conquis, toute la Terre comprendra que vous êtes vraiment ce que nous avons toujours dit que vous êtes, le plus grand ennemi de ces pays que vous êtes formés pour défendre. Et je suis si content de vous.