David Kpelly

CAN 2012, hernies et Cie

Chiche, le début de cette CAN 2012 ! Je supportais la Libye et le Sénégal, et ils ont été battus. A cette allure aucune équipe ne voudra finalement de moi comme supporter.
Disons que tout a été clair pour le second match, c’est Wade et tout le venin de toutes les mauvaises langues qui lui coule dessus ces derniers temps qui s’est déteint sur les garçons. La poisse. Et surtout qu’il n’y avait pas Youssou N’dour dans les tribunes pour rythmer par quelques notes de Mbalax les déhanchements de jeunes danseuses sénégalaises, ouvrant de temps en temps de petites fenêtres furtives sur leur monde intérieur pour motiver les garçons sur la pelouse, eh bien, ce fut un pastis coupe pleine. Le mister show sénégalais, devenu automatiquement bling bling depuis sa décision d’entrer en politique, va désormais préférer s’asseoir, le pied gauche sur le droit, dans un fauteuil doré, et se la jouer, au lieu d’animer les foules, faire danser et égayer les cœurs avec sa suave voix, comme il sait bien le faire. On ne le dira jamais, faut que chacun apprenne à rester à sa place dans ce continent. Il fut un moment du match, vue la piètre performance de l’équipe sénégalaise dont je ne connaissais pas la grande majorité, je m’étais demandé si ce n’étaient pas des étudiants sénégalais de Sciences-Po Paris qui avaient décidé de se substituer aux vrais joueurs sénégalais et jouer la CAN à leur place, comme c’est la nouvelle mode au Sénégal, chacun pouvant changer de vocation quand cela lui tape sur la tête, des chanteurs décidant de devenir président comme le grand You, des diplômés respectés devenant des analphabètes ignorants, le cas de Wade…
Au coup d’envoi du premier match, je supportais le pays organisateur, la Guinée Equatoriale. Faut que cette équipe se qualifie pour maintenir l’ambiance dans le pays, et rendre la fête belle. Mais c’est quand dans les tribunes je vis Ali Bongo le président du Gabon et le beau-père de son père Dénis Sassou-Ngésso, le président du Congo, venus sûrement supporter l’équipe équato-guinéenne aux côtés de leur compère Théodore Obiang Nguema que je changeai d’idées. L’équipe libyenne me parut tellement minable, tellement esseulée, les joueurs tellement orphelins, humbles, que je me dis qu’il fallait la supporter. Très sympa. Toute brindille de solitude m’inspire pitié, reflexe d’orphelin de père. Mais mes protégés ont tellement mal joué qu’énervé je me suis dit, Oui, vous ne valez rien à part chercher des poux dans la tonsure de Kadhafi, même l’équipe togolaise sans Adébayor peut vous atomiser, c’est vous dire ! N’oubliez surtout pas que vous devez payer l’addition de l’intervention de l’OTAN à la France, elle vous la réclame d’ailleurs déjà. Va falloir que vous y pensiez au lieu de rester là à jouer comme des crabes nageant dans une sauce gombo préparée à Aného.
J’avais cru qu’à la fin du match, les supporters équato-guinéens, surexcités et fous de joie, allaient se jeter sur leur président, le lancer en l’air dans un mouvement d’ensemble, en chantant. C’aurait été un très beau spectacle que de voir ce vieillard flottant dans les airs et repris ensuite par des milliers de mains. C’est cela le football, la folie totale. La scène m’aurait bien rappelé une histoire.
1990. Mon village jouait la finale d’une coupe régionale contre un autre village de la région. Une de ces compétitions où la valeur du trophée s’élève à peine à vingt-cinq mille francs CFA, où la seule motivation des joueurs est l’honneur de leur village, et en pièce jointe quelques câlins nocturnes avec de jeunes minettes villageoises aux visages et tibias luisant de yokoumi, cette pommade bas de gamme à base de beurre de karité, ces miss dont les fissures des talons vous réduisent votre drap en lambeaux après chaque ébat amoureux.
Mon village disputait, donc, cette mémorable finale, devant des invités d’honneur de la région comme l’ami du cousin du préfet de la région, la sœur de la nièce du maire de la commune, le chauffeur du voisin du député de la région, installés dans la loge officielle, des bancs en bambou sous une paillotte de rameaux. Il sonnait dix-huit heures, et le match débuté à quatorze heures tirait à sa fin. Parce que les matches dans ces villages-là duraient, comme tout match réglementaire, une heure trente mais avec plus de trois heures d’arrêts de jeu. Comme il n’y avait pas de ballon de rechange, à chaque fois qu’un joueur zélé et maladroit envoyait le ballon au dessus de la clôture de branchages, il fallait que tout le stade, supporters, joueurs, entraineurs et invités d’honneurs se ruent dans les buissons pour le chercher. Une recherche durait entre une demi-heure et une heure. Un match débuté à quatorze heures pouvait donc s’achever à dix-neuf heures ou plus.
Ce fut à quelques minutes de la fin du match, quand l’arbitre s’apprêtait à envoyer les deux équipes à égalité aux tirs au but que mon village marqua le premier but de la partie. Celui de la victoire. Pressé par l’obscurité qui s’abattait sur le stade et la fatigue, l’arbitre siffla la fin de la partie. Mon village remportait le prestigieux trophée d’une valeur de douze mille cinq cents francs CFA et une bouteille de jus d’orange made in Nigeria. La gloire !
Tous les supporters de mon village, ivres de joie, se dirigèrent vers le chef du village en chantant victoire. Ils se saisirent de lui et commencèrent à le lancer en l’air et le rattrapant, en chantant à tue-tête. Le chef hurlait «ça chauffe, ça chauffe » et le public répondait « ça chauffe vraiment, nous avons remporté la coupe ». Il criait « ça gonfle, ça gonfle » et le public répondait « le ballon gonfle et nous allons bien le jouer ». « Ça va s’éclater, ça va s’éclater », et le public « le ballon va s’éclater parce que nous allons bien le jouer aujourd’hui »…
Tout le public prit goût et à chaque fois que le chef entonnait un refrain, ils le reprenaient en chœur, jusqu’à ce que ce dernier, qui commençait à devenir raide, n’émette plus un cri. Il s’était évanoui. Affolés, les supporters l’isolèrent dans une chambre, le déshabillèrent pour le réanimer. L’entrecuisse du chef, gonflé comme un ballon en baudruche, était prêt à s’éclater. Le vieux chef souffrait d’une hernie. Qui chauffe qui chauffe. Qui gonfle qui gonfle. Qui va s’éclater qui va s’éclater.


CAN 2012, la Faure’nique utile !

C’est fou, comme les Maliens sont enthousiasmés par la Coupe d’Afrique des Nations ! Tout Bamako n’est désormais que CAN ! Des postes téléviseurs trainés à bout de bras par-ci, des maillots à l’effigie des Aigles du Mali par là, des calendriers de la CAN vendus à tous les feux tricolores, des sifflets bizarres de supporters distribués dans tous les coins et recoins ! Les Maliens savent supporter leur équipe, comme cette dernière sait très bien les décevoir. On se donne à fond pour que les gars reviennent à Bamako avec la coupe, pour une première fois, et ils reviennent bredouilles, goguenards, avec des problèmes et des excuses. Chiant ! Peuuuuh !

Euh… Oui, donc, du coup, les jeunes Togolais de Bamako, férus du ballon rond, se sentent frustrés, jaloux, le Togo n’étant pas qualifié. Et comme il faut toujours tirer sur une victime dans ces genres de pastis, eh bien, c’est Faure Gnassingbé, encore lui, toujours lui, qui passe à la guillotine. Ah, pour ceux qui ne le connaissent pas, Faure Gnassingbé n’est pas un joueur de l’équipe togolaise de football, encore moins son entraineur. Il est le président du Togo, en fait ce qui sert de président au Togo. Et il n’a jamais tapé dans un ballon, le pauvret. Papa ne lui permettait pas de jouer au ballon. « Euh, écoute, mon petit Faure, tu vas jamais mettre pied sur un stade de foot parce que fragile, paresseux, poisseux et maladroit que je te vois, tu peux rien foutre là-bas à part aller te casser les pieds, et je ne vois pas les Togolais accepter un paralytique, qui de surcroît est mon fils, comme président à ma mort. Allez, va jouer au saute-mouton avec les petites filles du quartier, t’en dragues surtout pas deux à la fois, hein, t’aimes trop les filles toi », que lui avait dit papa quand il avait à peine cinq ans.

Mais c’est Faure Gnassingbé, le pauvre petit Faure Gnassingbé qui n’a jamais tapé dans un ballon, qui s’est toujours contenté de jouer au saute-mouton avec les petites filles de son quartier sans en draguer deux à la fois, que mes jeunes copains fans du foot ont encore trouvé comme mouton à abattre dans cet échec de l’équipe togolaise pour la qualification à la CAN 2012.

– Euh, écoute, je sais pas pourquoi tu ne peux pas comprendre cette affaire si simple. Si notre équipe ne s’est pas qualifiée, eh bien, c’est parce qu’Adébayor, la colonne vertébrale de l’équipe, n’avait pas joué les éliminatoires, et s’il n’avait pas joué les éliminatoires, eh bien, c’est parce qu’il s’est fâché contre le pays, votre acteur de porno de président-là qui ne peut pas rester une seule seconde sans tirer sur quelque chose ayant niqué sa copine. Tu comprends, hein.

Les Togolais peuvent être casse-couilles, de véritables pians, quand ils décident, mes fétiches ! Cette sombre histoire de cul entre notre prégo et la plus grande star de notre foot !

Je ne vais pas du tout être impartial dans ce bobard, je prends, ex-cathedra, la défense de Faure Gnassingbé. Même si cette histoire était vraie, moi je n’accuse pas notre jeune président. Non, sérieux, je l’accuse pas. Ce proverbe de ma mère, Mère Marthe, le dit si bien, on n’enferme pas un chat dans une case avec un plat de poisson fumé laissé ouvert. Quand on a un prégo-bouc, qui aimait jouer au saute-mouton avec les jeunes filles de son quartier, eh bien, on protège sa femme. La star de foot n’avait qu’à ne pas laisser sa gonzesse trainer dans le pays ! La formule de notre jeune président est pourtant simple : « Qui a laissé sa femme trainer dans mon pays, hein, eh bien, elle est confisquée. » Tu laisses ta poufiasse trainer dans le pays, le prégo omnivore se la tape, et t’es là à piaffer comme un mauvais cheval de course. Si tous les Togolais dont notre prégo s’est tapé les nanas voulaient faire leur petit numéro, je pense que plus des trois-quarts des Togolais seraient aujourd’hui fâchés contre leur pays. Sachons respecter les orgasmes de notre président, voyons !

Non, que les fans du foot togolais laissent notre pauvre jeunet de prégo s’occuper de ses hernies ! Qu’ils le laissent loin de cette histoire passe-partout de football. Faure Gnassingbé a peut-être fait le coup, mais c’est stratégique, c’est aussi, et surtout ça la politique, c’est cela l’art d’être un bon président, transformer tous les atouts en opportunités. Il a utilisé ses capacités d’étalon pour sauver le Togo d’une énième humiliation.

Faure Gnassingbé : Euh, écoute, Monsieur le Ministre, je vais dissoudre cette équipe de foot qui ne fait qu’humilier mon pays. Nous avons été humiliés à la Coupe du Monde en Allemagne en 2006, nous avons connu un accident d’avion en Sierra Léone en 2007, les Cabindais ont tiré sur nous en 2010, nous avons livré un faux match contre le Bahreïn la même année. Non, y en a marre, cette maudite équipe de foot humilie trop mon pays, m’humilie trop, et m’expose trop aux yeux de cette putain de communauté internationale. Je ne vais pas la laisser aller se faire kidnapper par des pygmées au Gabon ou dévorer par des lions en Guinée équatoriale en 2012. Je vais casser cette équipe.

Le Ministre des Sports : Euh, mon président, vous n’avez pas le droit de dissoudre cette équipe ! Cela ne relève pas de votre compétence. Si vous le faites, les Togolais vont encore plus vous détester, vous savez que c’est seul le foot qui les réjouit de temps en temps.

Faure Gnassingbé : J’ai ma petite idée. T’inquiète. Je vais niquer une copine du meilleur joueur de l’équipe et le rendre jaloux. Là il ne reviendra plus au pays jouer. Je choisis celle qu’il kiffe le plus, l’ancienne Miss-là, elle s’appelle comment déjà, hein.

Hourrah ! Le coup du prégo a marché. Pouf pouf pouf devant, pouf pouf pouf derrière, pouf pouf pouf au fond… Le prégo s’est fait la Miss. Et la star de foot cocue a refusé de venir jouer les éliminatoires. L’équipe est presque morte. Le Togo n’ira pas cette année au Gabon ou en Guinée équatoriale troubler la tranquillité des fans de foot avec ses feuilletons ridicules et récurrents. Faut prendre du recul et revoir cette équipe.

Et moi je tire chapeau à mon bien-aimé prégo, s’il a vraiment livré la partie. C’est l’une de ses rares réussites politiques. Mon grand, ça fait maintenant sept ans que tu nous montres que tu ne peux rien foutre de positif pour redresser le Togo par une bonne gouvernance. On ne peut te blâmer, c’est héréditaire, ton père, en quarante ans, n’a pas mieux fait que toi. Mais si avec quelques coups de hanches, la bonne nique, tu peux au moins nous sauver de temps en temps de certaines humiliations, eh bien, moi, ton fan inconditionnel, je te dis va, drague, nique, et nous sauve !


Une paire de fesses pour une route

Mon prégo, je veux une route!

Ah, ces mésaventures dont le dénouement est si heureux que vous finissez par ne plus les regretter ! C’est un peu l’histoire de ce cocu du conte de ma mère, Mère Marthe, qui ayant décidé d’aller se noyer dans la mer après avoir surpris sa femme, sa petite profondeur, au lit avec une autre longueur, rencontra sur la plage une jeune princesse dix fois plus belle et riche que sa femme infidèle, qui tomba amoureuse de lui et l’épousa par la suite. A quelque chose malheur est bon, que disent trivialement les revendeuses d’arachide grillée de nos coins de rue.

En poussant ma moto sur le pont du Fleuve Niger, la tête en feu, le cœur gonflé de rage, je maudissais intérieurement ce mécanicien avec qui je m’étais familiarisé depuis mon arrivée à Bamako, mais qui juste pour quelques centaines de francs n’avait pas hésité à me jouer ce sale tour. Il n’avait pas mis les mille francs d’essence comme je le lui avais demandé après la révision de ma moto.

Et, juste à l’entrée du pont, moi qui croyais mon réservoir d’essence aussi plein que l’estomac d’une femme de voleur, je m’étais retrouvé en panne d’essence ! Pousser cette moto, sous ce méchant soleil du Sahel, pour traverser ce pont de presque un kilomètre, dans cette dangereuse circulation de Bamako rendue insupportable par ces petits délinquants bamakois goinfrés de mauvaises manières et excités par le thé et la cigarette qu’ils passent tout leur temps à tirer !

Chemin de croix ! Sous le tintamarre des klaxons qui m’intimaient l’ordre de ramasser mes vieux os de la chaussée, je n’avais qu’une inquiétude, fasse le Ciel que le hasard ne place aucun de mes étudiants, mes étudiantes surtout, en ces parages, pour surprendre leur prof qui aime tant se la jouer Casanova en train de pousser une moto en panne d’essence !

Humilié, frustré, épuisé, enragé, j’arrivai à la station d’essence juste à la sortie du pont après un quart d’heure de calvaire.

– De l’essence, mais vous-là, vous ne me voyez pas, hein, vous êtes là pour vendre ou bavarder ? Vous me voyez garer ma moto et vous…

Le jeune pompiste, paniqué par cet air de Daddis-Camara-dans-ses-beaux-jours que j’avais,  se leva en hâte en se précipitant vers moi, sans interrompre la discussion avec son collègue :

– Tu vois, comme c’est ce qu’il a désormais décidé de faire, le seul moyen d’en profiter, c’est de lui placer de belles filles dans tous les quartiers de la capitale, hi hi hi, comme ça il va bitumer toutes les voies de tous les quartiers et y construire de belles villas. Ah, pauvre de nous ! Nous souffrons à l’étranger alors que l’argent de notre pays sert à faire ces conneries à vous donner la nausée… Chuaaannn !

L’interlocuteur pouffa de rire. Moi aussi. Il s’étonna et me demanda si je l’avais compris. Je lui fis savoir, dans notre dialecte, que j’avais compris, et que je savais de qui il parlait.

Il parlait, lui avais-je dit, de ce sacré fils à papa imposé un matin comme président de la République à un pauvre peuple au bord de l’agonie par une maudite armée et des institutions internationales africaines plus viles qu’un tambour de funérailles. Ce fils de la nation dont l’argent et le pouvoir, selon la rumeur, ont rendu le bangala tellement tranchant et méchant qu’il se la fourre dans tout ce qui peut l’avaler dans le pays, dispatchant des grossesses et des grossesses dans tous les utérus du pays, leur construisant des villas, bitumant les rues qui mènent à leurs maisons, alors que les routes nationales, les boulevards et les avenues du pays n’ont rien à envier à des sentiers tortueux d’un village de montagne.

– Tu as vraiment compris, me fit-il dans notre dialecte en riant. Voilà ton pays, notre pays, et il faut qu’on en parle aux autres. Il faut qu’on les dévoile au monde entier. Passe le message à ton prochain.

Durant le reste de mon trajet vers la maison, je n’ai cessé de rire, pensant déjà au titre que je donnerais à la nouvelle qu’il venait de m’inspirer, ce compatriote qui a, comme moi, comme beaucoup de mes compatriotes aujourd’hui, décidé, dans sa rage contre son pays, de laver le linge sale national , les bassesses de ses dirigeants, devant la face de la Terre.

Oui, mon frère, je passerai le message à mon prochain, mes prochains, à toute la Terre. J’y suis déjà. Une courte nouvelle de blog sur cette étrange manière de construire des infrastructures dans un pays ! Une paire de fesses pour une route, nickel comme titre, hein !


Eyadema et la coupe en or de Chirac

Hein ! Le 13 Janvier, date fétiche de feu Général Eyadema, le père de la nation quarantenaire de la République togolaise, est passé sans tambour ni trompette ! Ah, cette fête, dite de la libération nationale, au Togo ! Eyadema ne lésinait pas sur les moyens pour fêter le 13 janvier, le plus grand jour de sa vie, l’assassinat du père de l’indépendance du Togo. Mais voilà cinq ans que l’œil du maître manque dans l’organisation de cette fête. La voix d’Eyadema s’en va au jour le jour s’affaiblissant, avec les 13 janvier. Pour commémorer, à notre manière d’honnête citoyen respectueux de la mémoire nationale, le 13 janvier, que faire à cet homme, qualifié par son entourage proche comme un gentleman plein d’humour, que de rappeler certaines de ces célèbres anecdotes qui fleurissaient sur lui, de son vivant, dans tous les coins et recoins du Togo ?

La coupe en or de Chirac

Début des années 2000. La France, en bonne mère soucieuse de l’union de ses petits gosses, les anciennes colonies, convia, comme elle le fait toujours, des chefs d’Etat d’Afrique francophone en France. Dans la délégation, le Général Eyadema du Togo et Mathieu Kérékou de la République voisine du Bénin. Lors du dîner, on servit nos pères de la nation avec des coupes en or. En vrais chefs d’Etat africains qui se respectent, chacun de nos présidents chercha, après le dîner, à chaparder une coupe en or. Tous y arrivèrent, sauf le général nôtre, Eyadema. Heureux en vol d’élections, malheureux en vol  de coupe en or ! Frustré, contrarié, humilié, diminué, Eyadema rentra dans une sourde et silencieuse colère contre tous ses homologues chanceux, surtout son voisin Mathieu Kérékou. Il décida de le punir. L’avion présidentiel béninois était en panne, et Mathieu Kérékou avait voyagé aux côtés d’Eyadema, à bord de l’avion présidentiel togolais. Durant le voyage retour vers l’Afrique, au beau milieu de l’océan Atlantique, Eyadema, revanchard, demanda à son pilote de bien vouloir descendre son voisin ! Dans l’océan donc ! Mathieu Kérékou, pas trop connu pour ses qualités de nageur, fila doux et se mit à genoux devant son voisin.

– Eyadema, grand frère Eyadema, tu sais que tu ne peux pas me faire ça, hein ? Nous sommes des frères, tu sais que je suis vieux, et je ne sais pas nager, j’ai ma femme et mes enfants, et surtout mon fauteuil présidentiel, je suis trop jeune pour mourir, je ferai tout ce que tu voudras, mais s’il te plaît, ne me noie pas.

C’est quand il se retrouve avec une corde au cou que le singe apprend à ne plus narguer sa belle-mère, sagesse des anciens togolais. Eyadema, vainqueur, traça un léger sourire sur ses lèvres et posa sa condition, l’unique, pour épargner la vie à son collègue et voisin. Ce dernier devait lui rendre la coupe en or volée chez Chirac.

Le paralytique recto-verso

2002. Eyadema égrenait les dernières années de sa dictature. Devenu très impopulaire, il avait, dans son sac à malices de dictateur, décroché une stratégie pour se montrer populaire. Les marches de soutien et les motions. Chaque samedi, une couche de la population togolaise marchait à travers les rues de Lomé pour chuter à la Présidence, réciter une motion de soutien au président, lui chanter des louages, le glorifier, le béatifier, le canoniser… et retourner avec un billet de cinq à dix mille francs chacun. On pouvait donc, certains samedis, écouter des motions comme « Nous, aveugles-nés du Togo, séduits par la beauté et la propreté de la ville de Lomé, réitérons notre engament à suivre notre père de la nation dans sa politique de développement… », « Nous, sourds-muets du Togo, sommes ici présents ce matin pour louer à haute voix par des chants et des mots notre libérateur national… », « Nous, délinquants, voleurs et braqueurs du Togo, satisfaits de la non-électrification des quartiers des villes du pays, demandons à notre bien-aimé papa Eyadema de continuer sa mission salvatrice… », « Nous, syndicat national des putes et voleuses de maris du Togo, remercions le père de la nation d’avoir subventionné les produits de première nécessité dont le préservatif, le Viagra et les lubrifiants.» Qu’on ne se méprenne point, ce n’était pas une sinécure ! Le dictateur savait se faire attendre en faisant attendre la foule du matin au soir sous le soleil, et des fois sous la pluie. Avec en pièces jointes les coups et gifles des militaires qui assuraient l’ordre.

Ce samedi matin, le président-dictateur recevait les paralytiques d’une jambe, les mataclis qu’on les appelle en mina, la langue parlée à Lomé. Les paralytiques d’une jambe, l’association des mataclis donc, était à la Présidence, ce matin, pour témoigner du bon état des stades de foot et des pistes d’athlétisme du pays. Dans le groupe, il y avait un fraudeur, un valide des deux pieds, cupide, qui avait réussi à s’infiltrer dans la masse des boiteux, en boitant. Il eut le malheur d’être désigné comme lecteur de la motion. Durant la lecture de la motion d’une vingtaine de pages, le faux matacli lecteur, dont le pied n’était pas habitué à la position tordue dans laquelle il l’avait maintenu, avait dû, furtivement, changer de pied, sous la douleur. Le dictateur, perché sur l’estrade de sa maison, néologiste juré devant l’éternel, le remarqua et l’interpella :

– Eh, toi, mon frère, ta mataclicité-là c’est recto-verso ou quoi, hein ? Je t’ai vu tout de suite avec le pied gauche tordu et maintenant c’est ton pied droit que je vois tordu. Je vais demander à mes militaires de te mataclitiser totalement en te cassant les deux pieds !

Eyadema et le Lacoste

1975. Faure Gnassingbé et un de ses grand-frères, les fils de la nation, suivaient une série animalière. On montra un crocodile nageant dans un lac.

– Tiens, c’est un boa, fit le grand-frère.

– Ben, non, c’est pas un boa, c’est un caïman, rectifia Faure Gnassingbé à peu près plus brillant que la moyenne des enfants des chefs d’Etat africains.

– Je te dis bien que c’est un boa, insista le grand-frère en dégainant son revolver, tu me contredis encore et je te brûle la cervelle !

Eyadema, alerté depuis sa chambre, accourut et demanda l’objet du litige. Les enfants lui demandèrent le nom de l’animal qui baignait dans le lac.

– Ben, c’est simple, fit le président plus tranquille que le cache-sexe d’une nouvelle veuve, ce n’est ni un caïman ni un boa, mes enfants, c’est plutôt un Lacoste, je vous ai toujours demandé d’observer tout autour de vous parce que vous devez être très instruits pour me remplacer sur le fauteuil présidentiel après ma mort, ne voyez-vous pas le nom de cet animal écrit sur beaucoup de tee-shirts, hein ?

Vive la célèbre marque Lacoste qui a aidé notre bien-aimé père de la nation à départager ses gosses. Qui sait s’il n’aurait pas fait la même chose pour empêcher Faure Gnassingbé d’envoyer son petit frère obèse en prison ?

Du temps où cette famille existait

 



En attendant le Wade panafricaniste

Gorgui vous emmerde!

Durant les soulèvements du monde arabe, notamment ceux de la Tunisie, de l’Egypte et de la Libye, certains analystes avaient osé un rapprochement entre le Maghreb et les pays de l’Afrique noire, exigeant ces révoltes dans des pays comme le Togo, le Burkina Faso, le Congo, le Sénégal… Nous avions trouvé leurs analyses de mauvais goût, dans la mesure où presque tous ces pays de l’Afrique noire, le Sénégal surtout, ont un privilège que ces pays du Maghreb n’ont jamais eu : les élections.  Ce serait une injure, avions-nous soutenu, pour la démocratie sénégalaise, que de demander aux Sénégalais de se mettre dans la rue pour renvoyer un président qu’ils ont librement choisi. Abdoulaye Wade était arrivé à la tête du Sénégal en 2000 par un vote, et il ne peut quitter qu’à la fin de son mandat, laissant au peuple sénégalais qui l’a choisi le soin de choisir son successeur. Il fallait, au nom de la démocratie, laisser Abdoulaye Wade terminer son mandat, aussi catastrophique soit-il, pour se retirer en paix.

Mais, hélas, comme le stipule bien l’écrivain congolais Alain Mabanckou dans son essai Le Sanglot de l’Homme noir (Fayard, 2012), tous nos vieillards ne sont pas des bibliothèques, les vieux cons n’ayant pas disparu de ce monde. Abdoulaye Wade arrive à la fin de son mandat et, contre toute attente, contre sa propre parole donnée, contre la volonté de son peuple, ne veut pas s’en aller, plongeant du coup le Sénégal, pendant longtemps considéré comme vitrine de la démocratie en Afrique noire, dans un chaos d’avant la création du monde. Abdoulaye Wade, prototype du brillant intellectuel africain super diplômé, icône de tous ces Africains-là qui rêvent études, grandes universités et gros diplômes, se permet de jouer avec la constitution de son pays, lui qui connaît si bien le poids d’une constitution pour un pays, tout comme le faisait le vulgaire analphabète dictateur togolais Eyadema. Et pourtant il a 86 ans, âge auquel on est supposé avoir une tête blanche, toute blanche, signe de sagesse. Il va désormais falloir se méfier des vieux chauves. Ils n’ont pas de cheveux, et ne se sentent sûrement pas concernés par cette histoire de cheveux blancs signe de sagesse.

Ce qui frappe dans cette bouillabaisse que prépare le président sénégalais à son peuple est le silence des institutions internationales africaines, des chefs d’Etat africains, et surtout des intellectuels et leaders d’opinion africains. On circule, il n’y a rien à signaler. Il n’y a encore rien à signaler. L’Afrique, celle-là qui a une voix pour parler, celle-là qui a le pouvoir pour contraindre, les moyens pour faire dégager Abdoulaye Wade avant qu’il n’embrase le Sénégal, cette Afrique-là donc, reste, une fois de plus, muette, et laisse de jeunes artistes sénégalais, de jeunes journalistes sénégalais, quelques intellectuels sénégalais, et le peuple sénégalais crier son imminent malheur.

Pourtant il est si prévisible, si palpable, et désormais presque inévitable, ce malheur qui s’apprête à s’abattre sur le Sénégal. Ce malheur arrivera si rien n’est fait aujourd’hui, maintenant, pour bloquer Abdoulaye Wade dans cette entreprise sanguinaire dans laquelle il s’est lancé. Nos crises ont toujours ainsi germé, nous le savons tous. Nos pays se sont toujours ainsi embrasés. Un mégalomane ubuesque, pour des raisons sinistres et imbéciles, appuyé par des griots vils et oisifs, qui décide de ne pas quitter le pouvoir, défie son peuple pour organiser des élections qu’il vole et remporte haut les mains, haut les armes, et qui, contesté et hué, massacre toute contestation.

Et le Sénégal, l’incontournable Sénégal, est aujourd’hui sur cette pente, où tout peut facilement s’embraser, saigner, fumer. Mais l’Afrique n’a pas encore compris qu’elle doit réagir. La Cedeao et l’Union africaine n’ont pas encore compris qu’il est temps d’aller conjurer le mauvais sort, d’aller demander à Abdoulaye Wade de s’en aller tranquillement, de ne pas tordre le cou à la démocratie sénégalaise, de ne pas détruire cet édifice que le peuple sénégalais a passé des décennies et des décennies à construire. Les intellectuels et leaders d’opinion africains ne se sentent pas encore prêts pour crier comme ils savent très bien le faire sur ces médias qui aiment tant leur donner la parole, Rfi et France 24 surtout, crier à la face de toute la Terre sur Abdoulaye Wade pour qu’il renonce à ce plan démonique qu’il est en train de réussir petit à petit au jour le jour. On laisse le chanteur Youssou Ndour quémander la pitié de la communauté internationale sur Rfi pour qu’elle intervienne et fasse partir Wade, on laisse seuls les jeunes artistes du collectif « Y en a Marre » demander au vieux président de ne pas faire le faux pas forcé. Le Sénégal c’est le Sénégal, aux Sénégalais donc de faire partir leur peste.

C’est ainsi que ce continent a toujours fonctionné. Afrique ! Quelle hilarante utopie ! Ce continent n’existe pas, comme le dirait l’autre ! L’Afrique n’existe pas ! Ce continent n’existe pas si chaque fois qu’un problème s’annonce dans un pays, nos chefs d’Etat, nos intellectuels et leaders d’opinion peuvent faire semblant de ne pas être concernés à côté, attendre que le sang commence à couler à flots, que des milliers et des milliers de pauvres citoyens soient mutilés ou chassés de leur patrie, que l’Occident, par humanisme ou pour ses intérêts, qu’importe, vienne larguer deux ou trois explosifs sur la tête du tyran têtu, pour crier sur tous les toits ingérence, colonialisme, néocolonialisme, impérialisme… L’Afrique est une grosse, une très grosse arnaque, un mot creux, vide, si nos intellectuels et leaders d’opinion ne peuvent pas prendre la parole chaque fois que le torchon s’apprête à brûler dans un pays africain, n’importe quel pays africain, pour raisonner les têtes, concilier les intérêts et apaiser les cœurs.

Il faut attendre que Wade arrive à massacrer la constitution sénégalaise, voler les élections, tuer des milliers de Sénégalais, que la France et les Etats-Unis envoient leurs militaires l’arrêter ou le tuer, pour commencer à pleurer sur tous les ondes, démontrer comment l’Occident massacre l’Afrique, comment il est jaloux de sa richesse, de la jeunesse de ses enfants, de la libido des Nègres, de la chute de hanches des Négresses… Et déclarer Abdoulaye Wade panafricaniste, antioccidental, le héros protégeant les intérêts de son peuple contre les voleurs occidentaux, le béatifier, le canoniser. Car cet air, chacun peut désormais le chanter par cœur, il suffit à n’importe quel tueur africain d’être arrêté ou tué par l’Occident pour être déclaré panafricaniste. Pauvre Eyadema, pauvre Mobutu, dire que vous n’aviez pas eu l’ineffable honneur d’être tués par l’Occident ! Vous auriez pu devenir des panafricanistes, tous vos crimes et horreurs auraient pu être niés, effacés, et vos opposants que vous aviez liquidés et ceux qui vous contestent taxés de valets de l’impérialisme, vendus à l’Occident, Africains traitres…

Si nos intellectuels et leaders d’opinion panafricanistes à qui l’Afrique qu’ils ont désertée a conféré les pouvoirs de nommer les panafricanistes ne veulent plus voir l’Occident filou et impérialiste s’ingérer dans les affaires africaines, il va falloir qu’ils apprennent à sentir les carnages dans n’importe quel pays africain, et réagir à temps, au lieu d’attendre,  vautrés dans les draps de cet Occident-là qu’ils ne peuvent ouvrir la bouche sans insulter, d’espérer, de souhaiter les massacres en Afrique pour se mettre en vedette.

L’Afrique n’est en rien ni inférieure ni supérieure aux autres continents. Elle marche avec le reste du monde, et ses problèmes touchent les autres continents, constituent pour eux des obstacles. Un régime dictatorial qui appauvrit un pays africain est un régime qui pousse vers l’Occident des vagues de jeunes désespérés sans qualification dont personne ne veut en Occident, qui constituent des parasites, des plaies, des calamités pour l’Occident. C’est pourquoi l’Occident doit venir nous régler nos problèmes à sa manière, si nous n’arrivons à le faire nous-mêmes à temps.

Le peuple sénégalais est là qui attend que l’Afrique, toute l’Afrique qui peut parler, qui peut agir, parle, agisse, aujourd’hui, maintenant, pour que Wade quitte tranquillement le pouvoir. Par respect pour la démocratie sénégalaise. Par respect pour l’Afrique. L’Afrique, toute l’Afrique, doit aujourd’hui parler pour le Sénégal. C’est cela le panafricanisme. Le vrai.

 


2012, aïe, ma chèvre est enceinte !

Bonne et heureuse année

Et hop ! Parti pour une nouvelle année. De nouvelles joies, de nouvelles rencontres, de nouvelles découvertes, de nouvelles amours… et, bien sûr, de nouvelles peines, de nouvelles déceptions, de nouvelles séparations… La vie.

Raté, mon réveillon. La petite fiesta prévue pour mes amis et mes étudiants n’a pas eu lieu. La chèvre que j’ai depuis quatre mois achetée, nourrie, cajolée, protégée contre mes voisins ivoiriens dont les mains ne peuvent jamais rester une seconde sans chaparder, n’a pas pu être tuée. La chèvre mienne, donc, réservée pour faire la fête n’a pas pu être tuée malgré mes insistances. « Monsieur, nous sommes vraiment désolés mais notre croyance ne nous permet pas de tuer une bête que nous savons enceinte », que tous les bouchers que j’ai consultés pour me faire le sale boulot m’ont répondu avec dédain. Et comme depuis ma naissance la seule créature que j’ai toujours pu facilement tuer est le moustique, eh bien, ma future maman de chèvre n’a pu être tuée. Eh ! Cette garce de chèvre au cul aussi gentil qu’un plat de gari d’Aného se permettait donc d’aller niquer un peu partout dans le quartier à mon insu ! Et dire que je la croyais sérieuse ! Dire que l’innocence de ses bêlements quand je lui caressais les matins les poils en la faisant manger dans mes mains me donnait la conviction qu’elle était aussi vierge que la Sainte Mère avant le Message de l’Ange de Dieu ! A part nos gonzessettes sur lesquelles nous ne pouvons plus compter, va falloir désormais apprendre à ne plus compter sur nos chèvres ! Circulons.

Que dire pour la nouvelle année ?

Remercier, avant tout, le Tout-Puissant de nous avoir, une fois de plus, maintenus en vie, pas pour nos bons actes, mais pour la grâce infinie dont Il ne cesse de nous abreuver, nous pauvres vulgaires pécheurs… Hein ? J’arrête le carnage, trop moche, la soutane ne me va pas. Tout comme le fauteuil présidentiel ne va pas à Faure Gnassingbé.

Du courage, beaucoup de courage, à toutes et à tous, non euh, à tous et à toutes – je n’ai pas encore changé – pour cette nouvelle traversée. Cette année ne sera, en soi, en rien plus prospère ni plus désastreuse que la précédente. Tout dépendra de ce que nous, humains, nous en ferons. Du courage donc pour dépasser nos suffisances et corriger nos insuffisances. Du courage pour affronter et assumer notre destinée d’humains, et honorer notre privilège d’êtres pensants. Du courage pour nous assumer.

De la force, beaucoup de force aux Africains, pour, enfin, arriver à démolir ce mythe dont nous entourons notre passé, à briser cette Afrique en papier que nous nous construisons dans nos délires les plus fous, à pouvoir cerner notre présent tel qu’il est, accepter que nous sommes les premiers responsables de la réussite ou de l’échec de notre continent, que ce continent ne se fera que par nous, et nous seuls, et à planifier l’avenir avec plus de sérénité, moins de larmes et de préjugés.

De l’audace, beaucoup d’audace aux jeunes, surtout ceux d’Afrique. De l’audace pour pouvoir surmonter nos doutes et vaincre nos peurs. De l’audace pour comprendre, croire que nous pouvons nous construire même dans le chaos de nos pays, que nous pouvons nous tracer une vie en empruntant des sentiers différents de ceux du désespoir que nous ont construits nos Etats. De l’audace, pour, enfin, devenir une jeunesse fière, digne, et qui croit en son avenir.

Merci à tous ceux qui ont partagé mon petit monde durant l’année écoulée, qui m’ont construit à travers les éloges, critiques et conseils. Ceux qui croient en moi, et qui sont prêts à toujours être avec moi. Vous faites partie de moi. Vous êtes moi. Et je vous en suis très reconnaissant. Merci donc.

En attendant de trouver une solution à ma chèvre enceinte sauvée de la mort par sa libido, bonne et heureuse année à toutes et à tous, euh non, à tous et à toutes – je ne change toujours pas !


Le museau de ma nouvelle meuf

Euh, les gars, je profite du réveillon de la nouvelle année pour vous présenter ma nouvelle meuf, Hermione. Elle est la fille de l’adjoint de l’ambassadeur de France.

La gloire. Gloire, gloire, gloire ! La gloire vis-à-vis devant les clients. Ah, la pauvre tête de petits frustrés jaloux qu’ils feront, mes petits rats mouillés ! La belle occasion pour leur montrer, ces petites bites de moustiques, que la musaraigne et la souris ont chacune un museau, mais ne puent pas de la même manière. Le petit détail, celui qui compte, pour, enfin, montrer à mes potes, tous, que j’ai ce petit côté raffiné, intelligent, élégant, charmant, séducteur, charismatique… qu’ils n’ont pas, qu’ils ne peuvent pas avoir. Jamais !

Passer son réveillon au bras d’une Blanche, une gloire. La gloire. Faut ne pas être n’importe qui pour le réussir. Pas, bien sûr, une de ces vieilles Blanches-là, ces nanas-cul-dans-la-main, qui arpentent nos rues, trainant leur angle de 180 degrés de fesses derrière les silhouettes squelettiques de rastas à la propreté peu enviable fumant comme un lampion de charlatan. Nan ! Pas ces Blanches je-baise-rasta-donc-je-suis. Mais une vraie Blanche. Une Blanche normale. Une Blanche blanche. Jeune, belle, chaste, riche ! Faut pas faire, ça ne peut arriver qu’à moi. Saluez donc, les gars, si si, saluez tout bas ma classe et mon charme.

Le mauvais sort, je l’ai déjà conjuré. Ma copine noire. « Euh, écoute, Ruth, on ne peut pas passer le réveillon ensemble parce que j’ai décidé d’aller m’enfermer seul dans un coin et prier pendant toute la nuit. Je te ferai signe quand je serai sorti. » « Mais David, on peut y aller ensemble, voyons, je prie dans mon coin et tu pries dans ton coin, tu sais que… » Ma vieille, cause à mon petit cul de futur gars de Blanche, ma tête pense à Hermione et notre réveillon, je t’ai pas demandé d’être une Noire, et surtout ne pas être la fille de l’adjoint de l’ambassadeur de France. Cherche à faire ton programme pour le réveillon, sors avec qui tu veux, avec ce que tu veux, pourvu que tu me laisses tranquille fêter le mien avec l’Hermione mienne. Et puis, pièce jointe, commence déjà à apprendre à m’oublier parce que si tout marche bien avec Hermione le jour du réveillon, eh bien, toi et moi on aura été ensemble. Y en a marre de trainailler avec une Noire qui n’a même pas pu être la fille de l’adjoint de l’ambassadeur de France. Sois fille de l’adjoint de l’ambassadeur de France, si tu ne peux pas être blanche. Faut savoir bien naître, parbleu ! « Y en a marre marre marre de ta jalousie, Ruth. Sincèrement, laisse-moi tranquille, ne me dis pas que tu vas mourir si tu ne passes pas le réveillon avec moi ! Je dois aller prier seul, et si tu n’es pas d’accord, eh bien, décide ce que tu veux ! ».

Plus d’une heure déjà que nous causons littérature. La bouteille de rhum devant nous est presque vide. L’adjoint de l’ambassadeur de France est mordu de littérature, surtout la nôtre, celle de l’Afrique noire. Mongo Beti, Sony Labou Tansi, Ahmadou Kourouma, Alain Mabanckou… « Tu sais, ce que j’aime de votre littérature, c’est qu’elle est très jeune et surtout pleine de vie et de créativité, la nôtre est encore trop classique. Je l’ai toujours dit durant mes conférences, la littérature africaine sera un jour la référence, la seule, de toutes les lettres francophones. Tu vois, si tu as aujourd’hui ce style si vivace, c’est parce que presque toutes tes références sont de cette littérature, vous avez beaucoup de chance, vous les jeunes écrivains africains, vos aînés sont chacun une référence en soi… »

Merde, mon gars, écoute, j’ai tellement papoté littérature de ma vie que ça me dégoûte presque d’en parler quand je ne veux pas. L’Hermione tu me la présentes comme tu me l’as promis ou pas, hein ? Paraît que vous les Blancs vous savez tenir parole. Tu avais promis de me la présenter chez toi, hein. Suis là donc, présente-la-moi. Et sache déjà que je vais te demander de la laisser sortir avec moi le jour du réveillon. Au diable donc tes Mongo Beti, Sony Labou Tansi, Ahmadou Kourouma, Alain Mabanckou…

– Euh, et Hermione, elle est là ? J’aimerais la saluer.

Il fait une tête de maman-poule qui voit un gros épervier emporter son poussin. Mélange de crainte et d’étonnement.

– Hein, je vous ai une fois parlé d’Hermione ? Je l’aime tellement celle-là.

– Oui, lors de notre rencontre à l’Institut français la semaine passée, vous m’aviez dit que vous devriez rentrer avant vingt-deux heures, que votre femme avait voyagé et qu’Hermione devait se sentir seule avec la bonne, qu’elle n’aime pas rester seule, qu’elle aime beaucoup taquiner, que vous alliez me la présenter, qu’on serait de bons amis…

– Ah oui, je vois, elle doit être en train de dormir au salon, ça tombe bien d’ailleurs, il faut que j’appelle son vétérinaire, je sens ses poils tomber, elle commence peut-être à avoir des puces.

Jerk ! Terre et Ciel ! Hermione, mon Hermione à moi, Hermione de mon réveillon doré, qu’es-tu donc, hein ! Je compris la rage de feu Général Etienne Eyadema qui, selon une anecdote, revint dans les années soixante-dix d’un voyage de la France et interdit sur-le-champ à tous les Togolais de porter ces prénoms dits européens. Le chien de Valéry Giscard d’Estaing s’appelait Etienne.

– Euh, Hermione c’est, euh, c’est votre, euh, je veux dire…

– Je l’ai acheté il y a six mois en Allemagne. Une très bonne race. Elle n’a que huit mois, mais son aboiement peut déjà porter sur cent mètres.

Bien sûr que je vais passer mon réveillon avec ton Hermione, mon grand. Aller demander à mes voisins ivoiriens, champions en vol des chats et chiens des voisins, de tout faire pour te le chaparder, ton petit dogue. Bien le frire le jour du réveillon. Et rythmer le craquement de ses os avec les boum boum des feux d’artifice annonçant la nouvelle année.


Le baiser des cadavres

Extrait, en attendant, toujours, mon recueil de nouvelles, Apocalypse des bouchers.

 

(…) C’est connu ici, tu le sais bien, cousin, les enterrements des chrétiens ont toujours été une très grande fête, rassemblant dix fois plus de foule que les cérémonies de sortie de bébés, les mariages et les cérémonies de libération. L’évènement attire beaucoup de foule, parce que, que veux-tu, hein, cousin, faut pas faire, c’est pas parce qu’on porte un sac de poudre à canon qu’on ne peut pas allumer sa pipe.

Donc, pour se distraire, tout le monde a jugé bon de repérer, chaque samedi, les coins où il y a un défunt chrétien à enterrer, où entre deux morceaux gospels, on voit de belles filles et de beaux et élégants gars, membres ou non de la famille éplorée, s’embrasser et s’enlacer sous les yeux fermés du défunt couché dans son cercueil les deux mains sur la poitrine, habillé tout en blanc, et sous les yeux ouverts du pasteur lisant quelques versets de l’Apocalypse, des pleureuses, formées pour la circonstance, et payées avec quelques billets de banque, verser des centaines de centimètres cubes de larmes, en tournant comme des boules leurs paires de fesses, tombant dans la poussière et se relevant, alors qu’elles ne connaissent même pas le défunt. Et des fois, faute professionnelle, il leur arrive, à ces spécialistes en pleurs aux funérailles, de crier, Oh mon frère, tu as donc décidé de me laisser seule dans la vie, Eh grand-père, donc je ne viendrai plus chez toi recevoir des conseils et poser ma tête sur tes cuisses, hein, Oh oncle, tu m’abandonnes vraiment, hein, repose quand même en paix… alors que le cadavre est une femme. On raconte même que l’une de ces pleureuses, brandissant un certificat de mariage, et une bague d’alliance, prétendait, pendant un enterrement, que le défunt était son ex-mari alors que dans le cercueil dormait, éternellement, un petit garçon de huit ans. Cousin, faut pas faire, faut les voir pleurer et se laisser tomber sur les invités ! Et les célibataires ont trouvé un bon moyen pour de temps en temps libérer leurs gourdes, parce qu’ils se chargent, pendant toute la cérémonie, de consoler ces inconsolables pleureuses professionnelles, et après, avec l’aide de quelques billets de banque…

(…) Donc, cousin, comme la cérémonie a commencé par rassembler des foules très importantes, les spécialistes du marketing en ont fait un business, très rentable. La famille éplorée clôture la maison mortuaire et l’entrée est subordonnée au payement de cinq cents francs, ou mille francs, c’est selon la demande. Et il ne reste aux membres de la famille du défunt, les heureux éplorés, que d’aller négocier avec un pasteur presbytérien ou de ces églises de rue aussi viles que le string d’une petite pute, ashao, de Décon, le quartier des mille délices de Lomé, au Togo. Les recettes se partagent entre les deux parties, selon un contrat prédéfini. Et le jour de l’enterrement, devant un public inestimable et en ébullition, que le défunt soit chrétien, musulman, animiste, bouddhiste, shintoïste, juif, païen… tout, cousin, on peut entendre le pasteur maffieux, sa bible en main, réciter, Et je vis une nouvelle terre et un nouveau ciel, et celui qui est assis sur le trône de gloire dit, Car toute chose a été faite nouvelle… !

Les autorités de Soutacountry ne tardèrent pas à être mises au parfum du succès de la nouvelle entreprise qui s’était installée dans le pays. (…) On demanda au parlement de voter sur-le-champ une loi, non pas pour abolir la pratique, mais la réglementer, la rendre légale. Les pasteurs qui avaient le monopole de ce marché – parce que certains pasteurs se sont vite illustrés comme de vrais rassembleurs de foules avec leurs animations et commentaires qui rendaient la fête de l’enterrement plus importante, devaient former un syndicat, donner une personnalité juridique à leur affaire, l’intégrer dans la zone franche, et payer des redevances fiscales à l’État. Une telle entreprise ne pouvait être gardée dans l’informel, c’était dangereux pour l’économie. Les pasteurs et les familles des défunts boudèrent cette loi, On ne peut plus rien entreprendre dans ce pays sans se heurter à vous, crapules, vous n’avez même plus honte de vous ingérer dans des affaires purement religieuses, hein, qu’est-ce que la fiscalité a à voir avec un enterrement effectué selon les lois de l’Église, Bon Dieu, allez, que ça saute, nous ne paierons rien, si vous n’êtes pas d’accord, allez enlever vos testicules pour les cuire sur de la braise, tas d’andouilles…

Pour lutter contre cette loi ruineuse, les entrepreneurs de cadavres trouvèrent un moyen efficace. Les cérémonies d’enterrement n’allaient plus avoir lieu dans la capitale, et dans les villes environnantes, mais dans un petit village reculé et isolé où l’État n’avait aucun représentant, un village situé à plus de cinq cents kilomètres au nord de la capitale, donc très loin d’elle dans ce pays qui fait à peine six cents kilomètres du Nord au Sud. On allait désormais enterrer tous les cadavres qui passaient par le nouveau business dans ce village, quel que soit leur lieu de provenance. Le chef du village ne réclamait que dix mille francs par cadavre contrairement à l’État qui réclamait une taxe qui dépassait trente pour cent des recettes. Il offrait même son palais pour servir de maison mortuaire.

Ce fut la semaine passée que les autorités fiscales s’étaient aperçu de la supercherie, et elles frappèrent fort.

En effet, un commerçant sénégalais du nom de Soumaïla perdit son fils aîné qui mourut de plaisir à la suite d’un arrêt cardiaque entre les cuisses d’une péripatéticienne de la capitale. Le commerce du Sénégalais allait très mal, et quand on lui annonça la mort de son fils, il murmura entre les dents, Allah m’a écouté. Ses frères qui lui apportèrent la nouvelle ne comprirent rien de cette phrase. Et, comme le veut leur religion, ils demandèrent à leur frère de se préparer pour aller fourrer son enfant dans le sable sur-le-champ, sans tambour ni trompette. Je ne vais pas enterrer mon fils aujourd’hui, je ne vais pas l’enterrer selon les lois de l’islam, mais je le ferai comme le font les chrétiens parce que… Ses frères qui avaient déjà trop souffert de l’avoir entendu prononcer le mot chrétien l’arrêtèrent net, Wallahi, si tu ne veux pas enterrer ton enfant comme le recommande notre religion, c’est ton problème, mais si tu veux raconter des blasphèmes, ta tête va tomber tout de suite. Ils le quittèrent en jurant contre lui. Imperturbable, Soumaïla partit voir un pasteur. Monsieur le Pasteur, mon fils vient de mourir mais je ne veux pas le faire enterrer comme un musulman parce que je viens de me rendre compte que notre religion est une mauvaise religion et le christianisme est la meilleure. Je veux donc vous faire enterrer mon fils pour qu’il aille au ciel. Le pasteur redressa sa soutane et fit le signe de croix, Pas de problème, la porte du Christ est grandement ouverte à tout le monde sans distinction. J’enterrerai donc votre fils sans problème, mais vous devez remplir certaines conditions. Vous savez qu’il faudra christianiser l’âme de votre fils pour qu’il puisse aller au paradis. Et cela demande beaucoup d’argent parce que je dois acheter plein de choses pour la cérémonie. Vous devez donc me donner deux cent mille francs. Soumaïla stupéfait se mit à genoux devant le pasteur, Wallahi, je n’ai pas tout cet argent. Diminuez et je vais payer, j’ai beaucoup d’enfants et si vous faites bien le prix, vous allez me les enterrer tous quand ils vont mourir. Le pasteur rit pendant quelques minutes en passant la main sur son ventre rempli de gris-gris achetés au marché de Ouidah au Bénin, Monsieur Musulman, je ne suis pas au marché ici pour diminuer des prix. Vous me donnez ce que je vous demande et je vous enterre votre fils. N’oubliez pas que vous gagnerez beaucoup d’argent parce qu’il y aura beaucoup d’invités qui viendront de tous les coins du pays, tout le monde apprécie mon animation, si tu ne le sais pas. Le marché fut conclu et le Sénégalais paya les deux cent mille balles rubis sur l’ongle au pasteur. Des faire-part furent envoyés partout dans le pays, invitant les chrétiens à venir assister à l’enterrement d’un jeune garçon qui avait vécu comme musulman mais qui, deux jours avant sa mort, se convertit en chrétien.

Deux semaines après, un grand cortège suivait le cercueil de ce jeune homme musulman, nommé Rachid, mort entre les cuisses d’une pute, mais qui était subitement, après sa mort et selon les manigances du pasteur, devenu un converti au christianisme, nommé Joseph. On arriva dans le village-aux-cadavres autour de vingt heures. On passa la nuit à chanter et danser gaiement autour du cercueil, attendant le jour pour attirer encore plus de foule. Appréciez la foi de ce garçon, ce jeune garçon né musulman, ce jeune garçon ayant grandi musulman, mais qui a rendu l’âme en tant qu’un fervent disciple du Christ, Alléluia ! Qu’il rentre, à tout jamais, dans la paix éternelle du Seigneur, hurlait le pasteur entre deux gorgées du café chaud qu’on lui offrait de temps en temps pour maintenir éveillés ses sens, pour bien continuer et terminer son action publicitaire. Le jour se leva sur une foule de plus de deux mille personnes ayant acheté le ticket de cinq cents francs pour rentrer dans la maison mortuaire et assister à la fête…

Cousin, ce fut au cimetière que les éléphants rentrèrent dans le magasin de porcelaine. Les frères de Soumaïla, ayant deviné les intentions de leur frère, suivis de deux représentants de la Direction nationale des Impôts, avaient suivi le cortège et assisté à toute la scène. Ce fut quand on descendait le cercueil dans le tombeau que les deux représentants de l’État s’approchèrent, montrèrent leurs cartes, et affichèrent sur le cercueil, Cadavre confisqué pour non-paiement de taxes. Cousin, des policiers, personne ne sut d’où ils sortirent, dispersèrent la foule et amenèrent le cercueil dans la capitale. Le jour suivant, tous les cadavres enterrés – même ceux qui s’étaient décomposés – dans ce village furent déterrés et amenés à la place des expositions de la capitale. Tous les cercueils portaient l’inscription, Cadavre confisqué pour non-paiement de taxes. Les propriétaires devaient payer cinq cent mille francs par cadavre pour les récupérer.

Et, cousin, nous autres qui n’avons pu rien trouver avec nos diplômes depuis plus de dix ans, nous avons trouvé un passe-temps pour un peu résister à cette ténébreuse monotonie que nous fait boire le de-père-en-fils des reptiles amorphes, eh bien, cousin, nous nous chargeons d’ouvrir les cercueils et reconnaître, en nous référant aux photos que nous donnent les familles, leurs cadavres qu’ils viennent chercher tous les jours. Et la nuit, cousin, faut pas faire, c’est des cris d’horreur qui nous arrachent à ces interminables cauchemars où tous ces cadavres-là que nous avions chouchoutés pendant la journée en leur tâtant les pommettes et tout le visage pour redresser leurs traits boursouflés viennent, comme des filles amoureuses, nous donner des baisers brûlants sur le front.

Apocalypse des bouchers, Paris, Edilivre, 2011, 206 pages, 18 euros.