David Kpelly

Leurres et lueurs de l’homme noir

Réflexions sur l’essai Le Sanglot de l’homme noir d’Alain Mabanckou

« Je ne conteste pas les souffrances qu’ont subies et que subissent encore les Noirs. Je conteste la tendance à ériger ces souffrances en signes d’identité. Je suis né au Congo Brazzaville, j’ai étudié en France, j’enseigne désormais en Californie. Je suis noir, muni d’un passeport français et d’une carte verte. Qui suis-je ? J’aurais bien du mal à le dire. Mais je refuse de me définir par les larmes et le ressentiment. »

Cet extrait de la quatrième de couverture résume le nouvel essai du célèbre écrivain français d’origine congolaise, Alain Mabanckou, Prix Renaudot 2006. Après avoir écrit l’Afrique dans une dizaine d’ouvrages, Alain Mabanckou s’écrit dans cet essai au titre évocateur, Le Sanglot de l’homme noir.

Il n’est pas question d’une autobiographie, mais d’une quête identitaire. Le natif du Congo Brazzaville, devenu français après un long séjour en France, vivant depuis une dizaine d’années aux Etats-Unis, se demande ce qu’il est, ce que ceux qui comme lui ont la peau noire et qui l’appellent leur « frère » pensent qu’il est, ce que les Français, ses compatriotes, pensent qu’il est.

Qu’est en réalité un originaire d’Afrique naturalisé français, vivant aux Etats-Unis ? Qu’est un Africain vivant en France ? Qu’est un Africain-Américain ?

A travers de courts textes portant des titres de célèbres ouvrages issus surtout de la littérature négro-africaine d’expression française, le Prix Renaudot, à l’aide des tranches de sa vie, nous fait ressortir la complexité de la condition du Noir d’aujourd’hui. Le Noir d’aujourd’hui, celui-là qui a fondé son identité sur les larmes et la souffrance, largué dans un monde où il est contraint de vivre avec d’autres hommes, incapable de se trouver, de s’expliquer, de s’accepter, a fini par trouver une échappatoire : lire ses angoisses, ses échecs… son malaise dans les yeux de l’ « autre », l’homme blanc, et même le Nègre « d’une autre catégorie » . L’homme noir d’aujourd’hui, c’est le « Nègre à Paris » du premier chapitre du livre, cet originaire de la Centrafrique, vivant depuis une trentaine d’années en France, qui apostrophe l’écrivain dans une salle de sport parisienne et le noie sous un déluge de préjugés sur l’homme blanc, de clichés sur la condition du Noir en France. Selon ce « Nègre à Paris » qui cherche à se distinguer de l’écrivain qui est, selon lui, « trop déconnecté », les Noirs de France ne peuvent jamais avoir accès à certaines professions prestigieuses comme celle d’enseignant à l’Université, le métier qui leur est réservé étant la sécurité. L’homme noir d’aujourd’hui, c’est Tim, cet Africain-Américain travaillant au service de ramassage des ordures de la ville de Ann Arbor aux Etats-Unis ayant décidé une nuit de tuer l’écrivain, venu dans son pays à lui Tim trouver du travail dans une grande Université, alors que lui, un Américain, n’avait qu’un travail de merde comme au temps de l’esclavage. « Je vais te buter, sale Africain », hurle-t-il à l’écrivain.

L’Homme noir d’aujourd’hui, c’est celui-là que l’écrivain Congolais Bolya surnommait « la pleureuse » dans une tribune publiée le 27 septembre 2005 dans le site Afrik.com, celui-là qui sanglote, inerte, inapte, voyant partout un complot monté contre son continent par l’homme blanc. Il est là, les larmes aux yeux, les deux mains entre les cuisses, invoquant les panafricanistes africains Kwame Nkrumah, Amilcar  Cabral… et même Martin Luther King, pour justifier ses devises haineuses contre le Blanc, alors que dans son inconscient, comme l’affirmait Frantz Fanon, il traîne le rêve d’être un Blanc jusqu’à la fin des temps. Il est là, tout en pleurs fondu, Job sur son tas de fumier, évoquant son passé glorieux, cet eldorado dans lequel il vivait, le Jardin d’Eden dans lequel l’avait placé le Créateur, avant l’arrivée du serpent, du démon, l’homme blanc. Et l’homme noir a particulièrement sangloté durant cette année 2011, plus de cinquante ans après son indépendance ! Il a sangloté lors de la capture de Laurent Gbagbo par la France, il a sangloté lors de l’assassinat de Mouammar Kadhafi… Il a sangloté et sangloté, pour que l’oppresseur, l’homme blanc, cesse de l’opprimer, ait pitié de lui !

L’auteur du succès mondial Verre Cassé revient, dans Le Sanglot de l’homme noir, sur un thème qui l’a toujours hanté dans ses livres, qu’il a pleinement traité dans son roman Black Bazar (Le Seuil 2009), l’existence d’une communauté noire en France. Selon l’auteur, l’existence d’une « communauté » noire en France est juste une illusion, le Congolais, le Sénégalais, le Réunionnais étant des étrangers les uns pour les autres, ne parlant pas une langue commune venue d’Afrique mais le français. Le Noir en situation régulière étudiant à Sciences Po et le sans-papier originaire de l’Afrique de l’Ouest n’ont rien de commun en France si ce n’est la couleur de leur peau.

Dans les derniers chapitres du livre, l’essayiste aborde la question de la littérature africaine francophone d’aujourd’hui. Deux questions se posent. En quelle langue écrire et qu’écrire ? Le verdict d’Alain Mabanckou est sec, n’en déplaise aux « africanistes » qui préconisent d’ «écrire sans la France, au-delà de la francophonie », écrire dans les langues africaines. Un écrivain africain est avant tout un écrivain, et la langue qui lui permet de porter son style n’a rien à voir avec son talent. Quant à ceux qui, évoquant les chantres de la Négritude, reprochent aux écrivains de la nouvelle génération de ne pas chanter l’Afrique mythique, paisible et prospère, l’Afrique des fiers guerriers dans les savanes ancestrales que chantent les grand-mères au bord de leurs fleuves lointains, le Prix Renaudot répond : « Il est question de dire le monde dans toute sa cruauté, dans toutes ses mutations, quitte à horripiler ceux qui rêvent d’une littérature qui ne ferait que magnifier d’une voix monocorde une Afrique lointaine, factice, une Afrique en papier qui n’est pas la nôtre. Cette Afrique-là n’existe pas. Elle a été habillement tissée au fil des ans par les nostalgiques de l’histoire, et pourtant c’est elle qui poignarde en plein cœur le continent noir avec les gardiens de l’authenticité dont elle est le fonds de commerce. En applaudissant cette Afrique fantôme, nous nous disqualifions nous-mêmes et nous confortons les préjugés qui entourent les lettres africaines. »

Une mention spéciale est faite au très talentueux écrivain malien Yambo Ouologuem, premier Prix Renaudot d’Afrique, auteur de l’inusable Devoir de violence, l’un des plus grands chefs-d’œuvre de la littérature africaine d’expression française, un livre qui, en pleine gloire de la Négritude, a révélé, avec cette insolence qui caractérise le jeune homme intelligent, une Afrique louche, esclavagiste, corrompue et cruelle, avant l’arrivée des Occidentaux. Ce livre qui a causé toutes les misères au jeune auteur et l’a réduit à un silence éternel, exposé aux incantations des chanteurs-d’Afrique-mythique, ceux-là qui savent chanter à l’ombre l’émotion nègre, ceux-là qui savent remercier Dieu de les avoir créés noirs, qui savent tellement chanter l’Afrique autour des feux de bois qu’ils deviennent des bibliothèques ambulantes…  

Bien sûr que cette Afrique qu’a pendant trop longtemps chantée les lettres africaines, cette Afrique-eldorado, pure, paisible, unie, inoffensive, organisée, civilisée, cette Afrique qui aurait été violée et humiliée par l’Occident, cette Afrique qui aurait pu faire le monde, rayonner, briller, éblouir… si elle n’avait pas eu le malheur d’avoir attiré le loup occidental, cette Afrique-paradis gorgée de richesses qu’envie l’Occident que continuent de nous chanter certains intellectuels africains, qui bizarrement vivent en Occident et jamais ne pensent à retourner chez eux, n’existe pas ! L’écrivain togolais Sami Tchak, dans une récente intervention à l’institut français de Bamako, affirmait que c’est une grave injure vis-à-vis de l’Afrique que de continuer à gloser que c’est l’Occident qui a compromis l’Afrique, que c’est l’homme blanc qui a souillé le Noir… L’homme noir est avant tout, a-t-il précisé, au-delà de la couleur de sa peau, un homme, comme tous les autres hommes de la Terre. Donc capable des plus féroces cruautés, des plus viles bassesses, et des plus brillantes réussites.  

Le Sanglot de l’homme noir, au-delà de l’autocritique, est une invitation à l’homme noir à sortir de son état d’éternel pleurnichard, de victime sans défense, à s’accepter, à se considérer comme un homme, à revoir son passé, à redéfinir son présent, et à construire son avenir avec moins de préjugés, avec plus de sérénité, plus de courage et d’ardeur. Il est temps que l’homme noir apprenne à se définir par rapport à soi, et non par rapport aux autres. Un livre qui tombe bien en ces temps-ci où les récents évènements ont rendu le malaise de l’homme noir plus profond, sa plaie plus béante. Où le sentiment de la victimisation est plus tentant. Une vraie consolation à l’homme noir.

 Alain Mabanckou, Le Sanglot de l’homme noir, Paris, Fayard, 2012, 184 pages, 15 euros

 PS : Le livre sortira en librairie le 04 Janvier 2012. Merci à l’écrivain togolais Sami Tchak qui me l’a offert.


Le string fleuri de Marie

 

Un avant-goût de mon recueil de nouvelles, Apocalypse des bouchers, qui sort dans quelques jours.

Tu veux, cousin, comprendre pourquoi ma sœur Martine a quitté le séminaire, sur les ordres de Mère Marthe, hein. Cette histoire, cousin, je vais te la raconter mais sache que je n’y crois pas trop parce que, cousin, faut pas faire, faut toujours se méfier de blasphémer et ne pas dire ces genres de choses sans les avoir vues vis-à-vis devant les clients. Je n’y crois donc pas trop, je te le répète, même si les enquêtes ont sincèrement révélé que c’était vrai.

Tout a commencé avec une grande fête qu’organisèrent les catholiques pour fêter l’apparition de la Sainte Mère dans un petit village pas loin de la capitale. Je sais pas si tu le sais, cousin, la Vierge Marie de Soutacountry s’est maintenant trouvé un dada pour faire parler d’elle, elle apparaît, ou plutôt on dit qu’elle apparaît fréquemment dans de petits villages, au milieu du soleil. Eh bien, que veux-tu, cousin. La Sainte Mère n’est-elle pas la plus merveilleuse des mères, hein. Et comment veux-tu qu’avec ce calice que nous font boire les reptiles amorphes et leur de-père-en-fils, notre chère mère nous laisse comme des orphelins, hein.

Donc, notre Sainte Mère, c’est-à-dire celle de Soutacountry, avait décidé d’apparaître toutes les semaines dans un petit village reculé du pays. Au petit matin à six heures, le prêtre du village élu constatait l’évènement et rassemblait tous ses fidèles dans la cour de l’église. Il leur demandait donc de fixer, à partir de midi, le soleil, sans bouger les cils, et murmurer, comme on peut le faire à sa mère biologique, leurs problèmes à la mère de Jésus. Mythe ou réalité, vérité ou mensonge, seuls Dieu et Son Fils peuvent le savoir, tous les fidèles qui faisaient cet exercice affirmaient trouver, quelques jours après, des solutions à leurs problèmes, sans pour autant avouer qu’ils avaient fait un tour à l’hôpital pour chercher des produits pour leurs yeux devenus rouges comme ceux d’un charlatan béninois, et qui versaient des centimètres cubes de larmes. Les femmes, spécialistes avisées en publicité, invitaient leurs copines non catholiques à faire tous les efforts possibles pour ne pas rater les rendez-vous avec l’Immaculée.

Cousin, faut que tu comprennes toujours ceci, dans un pays où l’on n’a rien à faire à part chanter gloire à un fils ayant succédé à son père à la suite d’une boucherie d’élections, ces évènements qui rassemblent des foules sont d’une grande importance parce qu’ils permettent de temps en temps de lutter contre la monotonie et le regret. Et puis tu sais que certains Africains sont aussi grégaires que des moutons !

Les villages qui avaient l’honneur d’accueillir, dans leur soleil, la Sainte Vierge devenaient donc, pendant toute la durée de l’apparition, de vraies cités, où grouillait une inestimable foule incomparable à un marché populaire chinois. Et le dimanche qui suivait l’apparition, on organisait une grande fête, présidée par le prêtre du village, pour célébrer l’heureux évènement avant la construction du monument qui devait servir de souvenir et de lieu de pèlerinage. Le gouvernement récupéra l’évènement à travers les services fiscaux qui demandèrent aux prêtres d’exiger aux visiteurs une somme de mille francs avant la contemplation de la Sainte Vierge. On ouvrit donc des bureaux de perception d’impôts dans tous les villages, même les plus reculés du pays. Le tarif ne découragea pas les visiteurs, mille francs pour se débarrasser, pour toujours, de tous ses problèmes, cousin, faut que tu le reconnaisses, n’est vraiment rien. Quelques ministres et professeurs d’université démissionnèrent et devinrent des percepteurs d’impôts. L’affaire était plus juteuse.

Donc, le dimanche qui suivit l’apparition de la Sainte Mère dans le village dont je te parlais, cousin, une foule de plus de dix mille personnes attendait dans la cour de l’église catholique, pour célébrer la grande messe. La cérémonie devait normalement débuter à sept heures, et toute cette foule en effervescence attendait le prêtre qui ne venait pas. Il était neuf heures et on s’apprêtait à aller le chercher quand il arriva tout en sueur et essoufflé. Excusez-moi, fit-il à l’assistance après avoir fait le signe de croix, le Seigneur était en train de me révéler de bonnes choses et j’ai dû L’écouter jusqu’au bout. Le public lui exprima son pardon à travers un tonnerre d’applaudissements de joie. Il était aux anges et cria Alléluia en sortant de sa poche et en faisant tourner au-dessus de sa tête, en signe de gaieté, un mouchoir, ou plutôt ce qu’il prenait pour un mouchoir et qui n’était autre qu’un string blanc fleuri, le nouveau slip préféré des filles de la nouvelle génération. Le pauvre ! Il s’était réveillé très tard entre les bras de sa dulcinée et avait en se hâtant confondu le string de cette dernière à son mouchoir, pensa-t-on, je te le précise, cousin, parce que moi je ne crois vraiment pas cette histoire à rendre maboul, crois-moi. La pauvre fille serait en train de chercher son cache-sexe dans la chambre du prêtre. Quel malheur !

Le public poussa un cri de dégoût et de protestation et le prêtre honteux se coula derrière le voile qui cachait le lieu saint du temple. Un véritable black bazar s’installa dans la foule. Les originaires du village hôte ne coupèrent pas en quatre les cheveux pour connaître celle à qui appartenait ce string. Une seule fille portait des strings dans ce village, et elle se nommait Marie.

Marie était une coiffeuse, la meilleure du village. Elle était une vraie Aphrodite et on racontait même dans le village qu’elle avait participé à une élection miss et aurait même pu remporter le trophée si elle n’avait pas mal parlé le français. On lui avait demandé, paraît-il, Dites, mademoiselle, ce que vous pensez de la prostitution et du chômage. Marie avait répondu en souriant au public, Bon, quant à ce qui me concerne selon mon avis, le prostitution est une mauvaise travail parce que une fille qui va prostituer ne va pas trouver la mariage. La chômage est une bonne métier parce qu’il permet à toutes les étudiants de se reposer après les études. Le public explosa de rire et Molière frémit dans sa tombe devant ce français d’une élégance pas même digne d’un hérisson. Elle loupa le trophée mais se contenta d’être la maîtresse d’un député de la région qui lui ouvrit un grand salon de coiffure dans le village. Contrairement à son homonyme de la Bible, Marie n’était pas du tout un bon exemple et était très mal vue dans tout le village. Elle portait des pantalons qui la serraient et faisaient ressortir tous ses traits, et on la surnomma dans le village dessinatrice parce qu’elle se dessinait parfaitement dans tout ce qu’elle portait. Elle ne remontait jamais ses pantalons et jupes et faisait voir, au grand bonheur des hommes et des jeunes garçons, bien sûr, la fente de ses fesses que ne cachaient pas les strings qu’elle portait, et qu’elle était la seule à posséder dans le village, et les perles qui lui entouraient les hanches. Elle s’était tatoué tout le corps avec des dessins bizarres comme le coeur, les seins d’une femme, les sexes masculin et féminin… Elle s’était percé le nez et la langue et y portait des boucles et avait deux boucles d’oreilles dans chaque oreille. Quelle prostituée ! Elle n’avait pas honte d’embrasser les garçons en public et appelait tout le monde mon amour. Elle sortait avec un garçon au plus pendant un mois et lui criait avant de le plaquer, Je suis fatiguée de ta petite et ridicule queue, je veux en sentir une autre plus consistante en moi. Beaucoup affirmaient qu’elle agissait ainsi parce qu’elle était possédée d’une mamiwata, ces méchantes sirènes qui poussent les belles filles à avoir des comportements indécents. Elle était très mince et comme tu peux déjà le deviner, cousin, plus d’un disait qu’elle avait le sida et les plus pointus juraient l’avoir vue en ville au centre de prise en charge des personnes séropositives.

Le prêtre couche donc avec Marie, hein, elle est la seule à porter ces choses dans ce village, hurlaient les villageois humiliés par le comportement de leur prêtre, se dirigeant en rage vers l’atelier de coiffure de Marie. Ils ne l’y trouvèrent pas, et se dirigèrent, sans poser des questions, vers la maison du prêtre. Ils défoncèrent la porte de la chambre à coucher… Eh, cousin, conte ou légende, mythe ou réalité, mensonge ou vérité, seul le Ciel peut témoigner. On trouva Marie, cachée sous le lit du prêtre, nue. On la lyncha pendant toute une semaine, en criant sur elle, Ton histoire de garçon-là va te tuer un jour. Tu as quoi dans ta chose, hein. Tu as quel ver dans ta chose-là et qui te gratte tout le temps, et qui ne te permet pas de rester une seule seconde sans homme, hein, on t’a pas mis de l’eau chaude dedans quand tu étais bébé, hein, tu n’as même pas honte de conduire les hommes de Dieu dans la tentation, petite dévergondée, ashao kantovi. Eh bien, tu es une grande honte pour ce village, et à cause de toi, nous n’avons plus célébré la fête de l’apparition de la Vierge Marie qui ne sera sûrement pas contente de nous. Qu’allons-nous faire maintenant, hein. On renvoya du village son amant, le prêtre.

Eh bien, cousin, faut pas faire, l’histoire fit le tour de tout le pays, et atteignit même le Ghana, le Bénin et le Togo. Mère Marthe se mit dans une terrible rage contre les prêtres, et même l’Église catholique, la pauvre. Elle partit sur-le-champ au séminaire retirer ma soeur, Martine, en hurlant, On me l’a dit mais je n’ai pas écouté, c’est rien que des boucs qu’on nous forme aujourd’hui comme prêtres, des gens dont les ça ne peuvent pas rester sans bouger, des gens prêts à tirer sur n’importe qui et n’importe quoi. Et c’est maintenant que je comprends ce qu’on me disait quand j’envoyais ma fille au séminaire, Marthe, vaut mieux que tu l’amènes servir le charlatan du village au lieu de l’envoyer au séminaire passer dans la couche de tous les prêtres.

 Apocalypse des bouchers, Paris, Edilivre, 2011, 206 pages, 18 euros.


Les colères du string de la Miss

Notre premier conseil de discipline de cette année universitaire a porté, il y a une semaine, sur un sujet pas ordinaire. Une histoire de cul. Bon, de string. Il fallait statuer sur la sanction à infliger à une étudiante de vingt-deux ans, une ancienne Miss, dit-on, qui a foutu, en plein cours, devant ses camarades, deux baffes à son prof de comptabilité qui lui aurait, furtivement, caressé le fil de son string qui dépassait de sa mini jupe. Un prof qui se fait humilier par une étudiante devant les autres étudiants, compliqué, très compliqué. Et il fallait donc, avant de sanctionner, analyser les forces en présence. Un prof d’une grande école privée d’ici contre une ancienne Miss d’ici.

Un prof d’université d’ici ? Bah, c’est un bavard civilisé qui se la joue encyclopédie mobile, qui se croit grand, très grand, qui clame à tous vents exercer le métier le plus noble, alors qu’il est mal payé. C’est un gueux qui est mal habillé avec son éternel pantalon en nylon usé qu’il repasse soigneusement tous les matins, sa chemise décolorée à force d’être trop passée sous le soleil, ses paires de chaussures aux semelles à moitié usées. Qui est mal logé avec sa chambre-salon louée qu’il ne paie même pas régulièrement contenant pour seuls meubles des fauteuils qu’on dirait datant du temps des dinosaures et une télé avec un écran tellement minuscule qu’il faut fermer un œil pour bien la regarder. Qui est mal véhiculé avec sa Peugeot 205 ou son Opel Dame qui passe plus de temps chez le mécanicien qu’à la maison, si ce n’est une moto Yamaha japonaise fumant comme un volcan martiniquais. Qui utilise un téléphone portable Nokia qu’il protège avec une pochette en plastique accrochée à sa ceinture pour faire tendance, un téléphone portable qui ne peut que biper, son crédit ne dépassant jamais soixante-quinze francs CFA… Sa femme et ses enfants, s’il en a, sont de la plèbe ordinaire. Eh bien, c’est cela, un prof d’université d’ici. Un modèle de la parcimonie, un juste-pour-ne-pas-mourir-de faim, dix fois plus aigri que les dernières dents d’une octogénaire édentée. Rien d’important donc.

Une Miss d’ici, elle, c’est autre chose. C’est une personnalité. Une héroïne qui a réussi le grand exploit de mesurer au moins cent soixante-cinq centimètres. Une libellule que le ciel a gratifiée d’une paire de fesses aussi plates que la quatrième de couverture d’un dictionnaire. Qui a été présélectionnée dans sa région, pour sa beauté, son éloquence, son élégance… et aussi ses coups de langue et de hanches en pièces jointes, pour les mauvaises langues, bien sûr. Qui a défilé sur un podium pendant plus de deux heures devant des ministres et des députés. Qui a défilé sur l’écran de la télé du président de la République même. Qui a parlé français dans un microphone en répondant à des questions du genre « Dites mademoiselle, que comptez-vous faire pour aider votre pays si vous êtes élue Miss ? » Qui a pu mémoriser durant une semaine la réponse à cette question si difficile et a récité devant le public : « Si je suis élue Miss, je vais me battre pour sortir la femme africaine de l’indignité et de l’oppression et la ramener au même niveau que la femme européenne. » Qui a été applaudie par le public pour sa grande intelligence qui lui a permis de répondre à cette question extraordinaire. Qui a bénéficié d’une nouvelle voiture haut de gamme avec un chauffeur, d’un billet d’avion pour l’Europe, d’un chèque d’au moins deux millions de francs CFA – un an de salaire d’un prof d’université… Qui est même capable de plaire au Président, aux ministres, aux footballeurs, aux ambassadeurs… C’est cela une Miss d’ici. Une richesse nationale.

Et comme dans tout jugement qui se respecte la sanction du plus faible tombe plus rapidement que celle du plus fort, notre collègue, le plus faible, reçut la sienne juste quelques minutes après son acte, suite à une réunion extraordinaire du conseil d’administration. Une sanction aussi lourde que la tête d’un sourd-muet. Licenciement pour faute grave. On nous avait serinés lors du conseil des professeurs de la rentrée, ces professeurs jouant aux distributeurs automatiques de bites, plantant des grossesses et des grossesses dans tous les utérus de l’école, allaient être sévèrement, très sévèrement châtiés. Les parents se plaignaient trop, ils envoyaient leurs enfants à l’école, et non sur un plateau de tournage de film porno. Adieu donc, cher collègue, tous les strings de notre école te disent, avec un grand regret, adieu.

La sanction de l’ancienne Miss fut plus difficile à déterminer. Il fallait la punir, avait décidé le conseil, pour montrer l’exemple aux autres. Sinon, c’est des gifles que nos étudiantes nous distribueraient désormais tous les jours, ou pour les avoir saluées d’un ton trop mielleux, ou pour les avoir regardées d’un œil trop doux, ou pour les avoir appelées avec un accent trop séduisant, ou pour avoir écrit leur nom avec une écriture trop charmante…

Punir une Miss, tout un art. De la délicatesse pur jus. C’est comme dire à un chef d’Etat africain, Faure Gnassingbé par exemple, qu’il n’est pas beau. Il faut beaucoup de doigté, d’adresse, de légèreté, de littérature, d’élégance, de beauté. Le groupe se divisa en deux. Le premier, dont je faisais partie, exigeant son exclusion de l’école, tout comme il a été fait à notre collègue, le second proposant une suspension de deux semaines de cours. Presque deux heures de tiraillements. Nous perdîmes et rentrâmes en boudant. Notre collègue était renvoyé et notre Miss n’était que suspendue. Pour quinze jours de cours !

– Mademoiselle, euh, je crois que vous êtes suspendue pour deux semaines, la Direction ne vous a-t-elle pas informée, hein ?

Ma gorge était feu. Mes bras tremblaient de rage devant le regard en plongée avec lequel elle me fixait, devant les yeux étonnés de ses camarades.

– Euh, écoutez, mademoiselle, vous êtes suspendue et vous devez aller voir la Direction parce que…

– Monsieur, c’est plutôt vous qui devez aller voir la Direction, ma sanction a été levée, c’était à eux de vous informer, et pas moi.

Sec. Mes étudiants me regardaient, apitoyés. Mes gifles n’étaient plus loin ! Les gifles d’une Miss, ça doit avoir quel goût déjà, hein ? Aïe ! La honte ! Titubant, presque aveuglé de rage et de honte, je montai à la surveillance, chaud.

– Euh, Monsieur le surveillant, l’étudiante que nous avons suspendue le vendredi est en classe, je ne comprends pas, je… elle… vous, que, que se passe-t-il, hein ?

– Calmez-vous, Monsieur, sa sanction a été levée par la Direction juste quelques minutes après votre départ le vendredi. Cette fille…

– Cette fille a fait quoi, hein, Monsieur le surveillant, elle a giflé un prof et…

– Calmez-vous, Monsieur, et retournez faire votre cours. Essayez surtout de la calmer parce qu’elle sait que vous faites partie des professeurs qui ont voté pour son exclusion. Elle doit donc être très fâchée contre vous. Essayez de garder votre boulot. Essayez de la calmer.

Je me levai, lourd de honte, comme l’hernie d’Amewouga – ce cultivateur togolais légendaire qui, paraît-il, s’était rendu célèbre par son hernie qui pesait plus de cinquante kilogrammes. J’avais compris la leçon. Le string d’une Miss, ça peut faire tomber beaucoup de têtes.


La meuf de celui-qui-mange-du-porc

Bien sûr que t'as raison, mon grand!

« Dzi mi ko dé kopéa mé, halan détsia sou gbon, Vogan nyo wou Lome… ». Rien d’une incantation, les enfants. Juste une histoire de viande de porc qui serait mieux préparée et plus abondante à Vogan qu’à Lomé, rendant ainsi la vie plus vivable, plus vivante, plus agréable, dans la première ville que dans la seconde pourtant capitale du Togo.

Ah, la viande de porc et nous, Togolais du Sud, une longue, très longue histoire d’amour ! Cette viande-là, c’est presque une partie de nous, une grande partie de notre quotidien, de notre histoire. L’adage populaire connu dans presque toute ma région et celles environnantes le stipule si bien : « Si tu veux faire la paix avec ton plus farouche ennemi, offre-lui de la viande de porc et une gourde de vin de palme frais ».  Et la légende raconte les exploits de cette femme infidèle qui, grâce à cette viande-vedette, faisait venir, chaque soir, son amant dans sa maison conjugale, sa chambre conjugale, son lit conjugal, et se faisait visiter et revisiter durant une bonne partie de la nuit, sous la barbe de son mari. Chaque soir, que la légende raconte, l’infidèle faisait un bon plat de pinon – pâte préparée à partir du gari de manioc, arrosée d’une bonne sauce huilée pleine de morceaux de viande de porc. Le mari gourmand, se croyant aimé, choyé, se gavait, se remplissait, et, gorgé comme un boa, s’endormait, s’évanouissait dans un fauteuil dans la cour. L’amant arrivait quelques minutes plus tard, sur un signal de l’infidèle mariée, passait sous le nez de son rival ronflant comme un vieux moteur chinois, rentrait chez l’infidèle, caressait, déshabillait, plongeait, se retirait, replongeait, escaladait, pompait, jerkait… faisant rythmer les hurlements de plaisir avec les ronflements sourds du lourd cocu affaissé dans la cour, drogué par la délicieuse sauce de viande de porc. Et après les ébats, après le départ de l’amant, la Dalila  réveillait, réanimait le cocu, lui offrait le reste du plat-drogue. Le lourdaud se gavait de nouveau, rotait gaillardement, murmurait « Je t’aime, ma femme, tu sais trop bien préparer la viande de porc» à l’infidèle, avant d’aller mourir drogué dans le lit qui venait de servir à le tromper.

Je ne puis dire à quel âge j’ai commencé à consommer du porc. Très jeune, mon père, qui n’avait que deux passions, la poésie et la viande de porc, me trimballait, tous les week-ends, dans tous les restaurants de la ville où l’on préparait sa viande préférée. On commençait avec les boyaux servis avec un plat de riz dans un restaurant du sud de la ville, pour terminer avec la graisse fondue en sauce accompagnant du pain dans un restaurant du Nord. Je n’étais que viande de porc en ces temps-là… Mais, presque incroyable, ayant grandi, j’avais, autour de vingt ans, délibérément, refusé de consommer ma viande-héritage, les conditions hygiéniques dans lesquelles elle était préparée dans les restaurants togolais ne m’inspirant pas confiance.

Jerk ! Les orgasmes d’un mangeur de viande de porc, c’est comme les Gnassingbé, quand un défunte, l’autre prend sa place, la même place. Ils reviennent toujours au galop. C’est ainsi qu’il y a trois jours, comme un petit rien de fils qui prend la place de son défunt dictateur de père sur un fauteuil présidentiel, un orgasme, un tout petit orgasme d’ancien mangeur de porc m’est venu. Fallait en manger ce soir, bien me gaver, satisfaire tous les désirs refoulés, surtout que d’autres choses intéressantes m’attendaient durant la soirée.

Avec l’aide d’un compatriote expert en la matière, je retrouvai un petit restaurant caché dans un quartier situé à plus de trente kilomètres du mien. Un restaurant où l’on vendait de la viande de porc, de la vraie viande de porc ! Ah, la chaleur des retrouvailles ! Moi l’enfant prodigue, qui retrouvait les amours de son père, la viande de porc, après tant d’années d’errances ! J’en ai mangé, dévoré, avalé, mes fétiches ! Les boyaux, la chair, les os, la graisse, la moelle… Un échappé du séminaire qui se retrouve dans une maison de tolérance. Rattraper les atrocités de la privation !

Un sachet plein de boyaux bien cuits et pimentés en main, je retournai, à la hâte, chez moi, fredonnant « Quand Margot dégrafait son corsage… » un vieil air de Georges Brassens. Cet air immortel devient sublime quand vous le chantonnez après une overdose de viande de porc, surtout quand un nouveau corsage à dégrafer vient de vous faire signe, vous attendant chez vous.

Un charmant sourire, comme l’ont toujours été ceux des nouvelles conquêtes, m’accueillit. Bon Dieu des fornicateurs ! Avec toute la classe et la splendeur de ces petites filles toujours bling-bling, dire que Tu t’obstines à ne pas mettre à jour Ta Table de la Loi ! Faudra, mon bon vieux Dieu, remplacer le septième commandement ! Y a plus d’adultère, encore moins de fornication, mon Dieu ! C’est la vie, Tu dois le comprendre enfin ! « Tu ne commettras point d’adultère », remplace ça, mets par exemple « Tu ne remplaceras point ton père sur le fauteuil présidentiel » ! Pense à punir Faure Gnassingbé et Ali Bongo, et oublie nous autres fornicateurs ! Amen.

– T’étais où, suis là depuis trente minutes.

– Euh, j’étais parti manger un peu de viande.

– Tu m’en as emmené ?

– Mais bien sûr, comment puis-je manger sans penser à toi, hein, tu sais que t’es la nouvelle étoile qui illumine ma vie, poétisai-je gauchement – elles aiment ces poésies à un centime, en déposant le sachet sur la table devant elle et un baiser sur ses lèvres brillantes et parfumées.

Elle ouvrit le sachet et fit une moue de dégoût devant l’odeur qui s’y était échappée.

– C’est quelle viande, hein ?

La mine était menaçante.

– Euh, c’est de la viande de…

– De quoi, hein, je connais l’odeur de la viande de bœuf et du mouton, cette odeur est différente, c’est quelle viande ?

Je voulus lui dire que c’était du chien ou du chat, mais c’aurait été pire. Naufrage ! Terre et Ciel, dire quelque chose pour la calmer, elle hurlait déjà !

– Ah bon, tu m’as fait venir chez toi pour me faire manger du porc, hein ? Tu veux me toucher après avoir mangé du porc hein, eh Allah, c’est toujours compliqué avec vous les étrangers qui ne priez pas et…

Ciel, dire quelque chose ! Déjà debout, les yeux rouges de rage. Elle partait ! Plus de six mois de drague et se faire ainsi planter ! La poisse, la poisse ! Dire quelque chose, n’importe quoi pour la calmer !

– Euh, écoute, Aïcha, je… ce n’est pas ce que tu crois, hein, cette viande-là, elle est, elle m’a été offerte par…

– Laisse-moi sortir sur-le-champ ou j’appelle la police pour tentative de viol. Et plus jamais ne fais sonner mon phone ou je le dis à mon fiancé. Tu es impur.

Elle sortit en fracas, en manquant de briser ma porte. Le feu au cul, l’entrecuisse dilatée, je m’affaissai sur le canapé, allumé, dur, sevré, frustré, en poussant un soupir de désespoir. Aïe ! Au moins si j’avais été un prophète ! Ecrire un verset, une sourate, pour punir la viande de porc : « Ne mangez pas la viande de porc qui éloigne de vous les belles minettes ! »


L’étrange meuf de Faure Gnassingbé

L’énigme ne nous avait pas donné trop de maux de tête. Trois jours d’enquêtes, de spéculations, de recoupements, de vérifications… Et la conclusion fut tirée. Formelle. Cette belle voiture sortant de la belle villa qui venait d’être construite dans notre quartier, cette villa qui, comme une nouvelle femme dans un foyer polygame était venue éclipser la splendeur de toutes les villas du quartier, cette belle voiture aux vitres fumées, sortant tous les matins de la belle villa depuis un mois, et n’y retournant qu’autour de minuit, précédée de deux Mercedes, n’était autre que celle d’une copine de notre président. Faure Gnassingbé.

Car, au Togo, la formule a été depuis longtemps découverte dans les laboratoires des rues de Lomé par les spécialistes de la rumeur, les conducteurs de taxi-motos, les zémidjan que nous les appelons, testée dans les éprouvettes des ingénieurs en affirmations gratuites, les jeunes étudiants et chômeurs, confirmée par les études des docteurs en bavardages oiseux, les femmes. Cette formule, donc, stipule que les copines de Faure Gnassingbé ont les plus belles voitures des quartiers où elles habitent, les plus belles villas, et ont une route bitumée, la seule du quartier, qui mène à leur villa. Donc, à Lomé, selon notre fameuse formule, si vous vous retrouvez devant la plus belle villa d’un quartier, une villa devant laquelle passe la seule route bitumée du quartier, d’où sort la plus belle voiture du quartier, top là, ne vous posez plus de question, elle est habitée par une copine de Faure Gnassingbé. Normal, quand à un certain âge vous vous obstinez à ne pas vous marier légalement, surtout quand vous êtes président de la République, c’est des formules de ce genre qui vous sont sifflées dans le dos.

Euh, ouais, nous n’avions donc pas, dans notre quartier, en ce mois de septembre 2007, coupé les cheveux en quatre pour savoir, être convaincus que la belle villa, la plus belle du quartier, d’où sortait la plus belle voiture aux vitres fumées du quartier, roulant sur la seule route bitumée du quartier pour s’en aller tôt le matin et retourner tard le soir était habitée par l’une des pouffiasses de notre prégo.

Habiter le même quartier qu’une copine de Faure Gnassingbé est une gloire, un exploit à fêter, à mordiller, à caresser, à trinquer à petit coup. Car dans un pays où il suffit d’être un membre lointain de la famille présidentielle, un arrière-cousin d’un officier, un ami de l’ami de la cousine d’un ministre, un voisin de la sœur de l’oncle d’un député du parti au pouvoir… pour terroriser tout le monde par menaces et intimidations interposées, vivre, donc, dans le même quartier qu’une nana ayant eu l’ineffable gloire, l’extraordinaire mérite d’avoir répondu aux critères de choix, ô combien difficiles, de notre jeunissime et capricieussime président, est une réussite exceptionnelle. Vivre dans le même quartier qu’une copine de Faure Gnassingbé, un succès personnel à arroser. Une profession plus noble que celle de cultivateur, de gardien de nuit, de vétérinaire, d’enseignant… Profession : Voisin d’une copine de Faure Gnassingbé. Ca donne du respect. On a toujours le dernier mot dans les débats politiques qui meublent les discussions des jeunes de ces pays politiquement malades, aux citoyens frustrés. Il suffit, par exemple, de dire à un interlocuteur têtu qui s’obstine à ne pas vous croire, « Euh, écoute-moi bien, je te dis que Kadhafi n’est pas mort, il vit ici à Lomé, caché à la Présidence, je tiens cette info d’une source très sûre, t’oublies que je vis dans le même quartier qu’une copine de Faure, hein ? » et l’interlocuteur, battu, la ferme sur-le-champ, se sentant sous-informé, vide, vil, nul, inutile…

Nous avions, donc, jubilé, quand notre conclusion tomba. Nous étions devenus des titans. Nous habitions le même quartier qu’une copine de Faure Gnassingbé. Et il fallait en profiter. On profite toujours de ces occasions, les enfants. Le voisin de la copine de Faure Gnassingbé est un voisin de Faure Gnassingbé, et un voisin de Faure Gnassingbé est un voisin de la réussite sociale au Togo. C’est pas du népotisme, tas de véreux diffamateurs. C’est une règle de bon voisinage.

Nous formâmes, à la hâte, un groupe de dix jeunes chômeurs du quartier, en prenant soin d’y insérer, question de design, trois jeunes originaires de l’ethnie du président. Faut faire attention à ces petits détails qui sautent tant aux yeux sous nos cieux. Fallait montrer que les jeunes de cette ethnie bénie aussi souffraient tout comme nous autres de la région maudite, que le président n’était pas ethnocentriste, qu’il ne donnait pas plus de chance aux jeunes de son ethnie que les autres, que ladite hégémonie de son ethnie n’était qu’un mythe, rien que du pénis de moustique… Notre mission, arriver à avoir un rendez-vous avec la copine du Président qui nous avait fait l’honneur de venir habiter dans notre quartier, et lui demander de demander, euh, d’exiger – elle en a le pouvoir – aux directeurs de quelques entreprises togolaises de nous embaucher. Nous ne connaissions pas notre potentielle bienfaitrice, nous ne l’avions jamais vue, les vitres de sa voiture étant fumées. Mais nous allions frapper chez elle, elle nous ouvrirait. Nous étions des chrétiens. Frappez, on vous ouvrira, dixit la Bible.

Ce matin de lundi, nous frappâmes, nous dix, à la porte de la copine de Faure Gnassingbé. Un jeune homme, le boy ou le gardien, vint nous ouvrir.

– Nous voulons rencontrer la maîtresse de la maison, fit le porte-parole du groupe, le plus âgé, chômeur depuis treize ans.

– Avez-vous rendez-vous ? Demanda le boy ou le gardien, étonné.

– Bien sûr, que nous répondîmes en chœur, galvanisés par notre insolence de jeunes ambitieux désespérés.

Nous fûmes installés sous la paillotte de la grande et belle cour, fixant tous la porte du salon d’où devait surgir la copine de notre président, l’une de ces belles petites sirènes aux teints lisses et brillants de pommades, charmantes jusqu’au seuil de la provocation, ces petites bienfaitrices de notre pays qui, à travers leurs douces caresses et mielleux câlins, aident notre jeune et compétent président à booster notre économie, à régler le problème de l’emploi des jeunes, à résoudre nos problèmes ethniques, à construire des routes et des hôpitaux, à redonner la fierté perdue à notre pays… Nous l’attendions donc, notre semi-première dame, quand une voix d’homme, grave comme celle d’un sanglier, retentit derrière nous.

– C’est vous qui cherchez ma femme, hein, que lui voulez-vous ?

Nous nous tournâmes tous au même moment. Stupeur ! De l’aide, de l’aide, Terre et Ciel ! Un hideux gros et grand militaire en treillis, un véritable cauchemar de chez nous, ces hommes qui nous tuent et nous mutilent au gré de leurs humeurs pendant les périodes électorales, tenant dans ses bras une femme de la quarantaine, aussi laide que Sogolon, la mère de Soundiata Keita. Même dans le plus hideux film d’horreur, cette femme ne pouvait être une copine de Faure Gnassingbé. Nous nous étions trompés, la maison n’était pas habitée par une copine du président, mais un vieux militaire, un tueur expérimenté.

– Euh, nous, nous… nous nous sommes trompés, on croyait que…

– Vous ne croyez rien, coupa la grosse voix du tueur, je connais ces ruses, vous étiez venus espionner ma maison, pour revenir y voler. Je vous ai depuis longtemps remarqués dans ce quartier, vous n’êtes que de petits dangereux délinquants, vous irez bientôt vous défendre au commissariat. Ca ne passe pas avec moi.

Je tournai la tête pour regarder mes compagnons de misère tous pétrifiés de peur. Ah, Faure Gnassingbé et ses copines ! Quel cauchemar !


Nous, pestiférés, révoltés de demain

In memoriam,  Delali A, jeune immigrée togolaise morte accidentellement à Bamako en 2009

« Et l’on voit de la flamme aux yeux des jeunes gens » Victor Hugo, « Booz endormi », La Légende des siècles.

 

L’avenir d’une nation est sa jeunesse, stipule cet adage devenu tellement banal à force d’être répété. Et si notre Togo, au passé souillé par le règne sanguinaire et totalement stérile d’Eyadema Gnassingbé, au présent hypothéqué par l’incompétence et la lâcheté de son fils Faure Gnassingbé, doit espérer son avenir de cette jeunesse togolaise-là que nous voyons aujourd’hui, celle de la vingtaine, de la trentaine, qui est là, juste devant nous, au Togo ou ailleurs… notre pays n’a pas d’avenir. Un glorieux avenir. Car la génération togolaise de demain qui sortira de la jeunesse togolaise d’aujourd’hui n’aura que deux aspects. Révoltée ou corrompue.

Il n’y a rien de plus révoltant, de plus terrifiant, de plus suicidaire pour un jeune que de sentir, de savoir, d’être convaincu que demain ne lui sera pas un beau jour. Et le Togo couve aujourd’hui une jeunesse qui sent son suicide, le voit, le touche presque.

Cette jeunesse est celle-là qui se retrouve sur les taxi-motos dans les sales rues de Lomé, sur les sentiers tortueux qu’a pu produire comme infrastructures le règne cumulé de quarante-quatre ans de Faure Gnassingbé et son père, usant sa force et sa fierté sous la canicule et la pluie, cherchant sa pitance pour tuer ses jours sans lendemains.

Cette jeunesse est celle-là qui, désespérée et humiliée, marche et crie dans les rues de Lomé tous les jours, pour exprimer sa rage contre ces canailles sans lois qu’elle n’a pas choisies, mais qu’elle retrouve, bizarrement, en train de décider de son avenir, de son sort.

Cette jeunesse est celle-là qui, oisive, fréquente l’Université de Lomé pour tuer le temps, sachant qu’après toutes ses années d’ahan, elle peut se retrouver à ne rien faire, avec des diplômes dont elle ne se servira jamais.

Cette jeunesse est celle-là qui a immigré, à la quête ou de la paix ou du pain, et qui se retrouve coincée dans un dédale où elle ne se sent pas chez elle, où elle sent qu’on n’a pas besoin d’elle, mais qu’elle ne peut quitter, son pays l’ayant depuis très longtemps vomie. Et elle survit, cette jeunesse immigrée, à observer, indifférente ou révoltée, son pays.

La presse togolaise, indignée, a crié, en octobre passé, le scandale de ce jeune Togolais, Akani Loukmane, ayant décidé de mettre fin à sa vie en cognant sa tête contre un pilier du Palais de Justice de Lomé, au cours de sa présentation au parquet, fatigué d’essuyer les humiliations quotidiennes des tout-puissants hommes en tenue qui protègent notre dictature, dans une affaire floue de « groupement de malfaiteurs ». N’est-ce pas l’acte le plus désespéré, le plus ignoble, le plus inimaginable que celui d’un jeune homme de la vingtaine, de la trentaine, âge auquel on nourrit tous les espoirs, on fleurit tous les rêves, on projette toutes les réalisations, qui décide de se suicider ?

Tout récemment, un jeune ami qui quittait le Togo pour l’étranger me faisait savoir dans un mail qu’il « osait faire le saut dans le vide ». J’avais, touché par le regret avec lequel il quittait le pays, tout simplement fait ce qui doit être fait dans de pareils cas. L’encourager. Il s’en sortirait, Dieu ne l’oublierait pas… lui avais-je affirmé, avant de pousser, devant mon clavier, un petit soupir de sympathie. Car ce « saut dans le vide », je le connais. Je l’ai fait il y a presque quatre ans. On le fait, dans l’espoir de fuir la géhenne du pays pour quelque temps et y retourner quand les choses s’y améliorent, et on se retrouve dans une situation de non-retour, les choses ne changeant jamais sur la terre de nos aïeux. On se surprend en train de vivre loin de sa terre natale, de ses parents, de ses amis, de ses amours… de soi. Seul. Nostalgique. Malheureux. Le retour n’étant plus possible. Le voyage de non-retour, lugubre réalité qui, en éwé, ma langue maternelle, par un jeu de métaphore, traduit la mort. Dé ma gbon nougbé. L’immigration, la mort ! Notre mort !

Le jeune togolais d’aujourd’hui rêve, échoue, souffre, pleure quand il est au Togo. Et il regrette et soupire quand il se retrouve, immigré, à l’étranger. Cette jeunesse se meurt aujourd’hui, au rythme de sa fierté qui s’effrite, de son amour-propre qui s’amenuise, de sa dignité qui se fane. Et toute la Terre verra demain ce qu’elle donnera si aucune solution, immédiate, n’est trouvée pour la sauver aujourd’hui, maintenant. Certains deviendront sûrement des corrompus, cherchant à se tailler une place au soleil par le moyen le plus indigne, la gabegie devenue la seule règle de gouvernance légale instaurée au Togo par le régime cinquantenaire d’Eyadema et Fils. Les autres grandiront frustrés, révoltés, brandissant partout le spectre de leur haine contre leur pays. Et le Togo de demain qu’ils formeront ne sera en rien différent de celui, dissonant, que nous connaissons aujourd’hui. Celui-là qui ne se comprend pas. Ne s’accepte pas.

Faure Gnassingbé, lui bien sûr, n’a jamais été jeune. Il n’a jamais connu cette étape de la vie où, sorti de l’innocence de l’adolescence, on commence à se projeter dans le futur, à rêver un travail stable et rémunéré, à imaginer une famille calme et prospère, une vieillesse tranquille et assurée. Il n’a jamais connu cette angoisse que l’on ressent, cette peur qui envahit, cette rage qui ronge, quand à vingt ans, à trente ans, on ne sait toujours pas ce que l’on deviendra dans dix, vingt ou trente ans. Avait-il été jeune qu’il aurait compris qu’il est grand temps de cesser de jouer à ce jeu lâche auquel il s’adonne depuis maintenant six ans. Se cacher derrière les corps habillés et faire divaguer le peuple sur des fadaises. Il aurait compris qu’il est maintenant temps de mettre sur pied un grand projet pour au moins aider ces jeunes vigoureux, des diplômés en majorité, qui s’usent au jour le jour sur les taxi-motos, au lieu de faire tourner en rond les Togolais sur une banale affaire de réintégration de députés arbitrairement chassés de l’Assemblée nationale. Qu’il est maintenant temps de revoir l’éducation naguère une fierté pour le Togo mais qui décline jour après jour, démotivant les jeunes étudiants, au lieu d’aller payer de vils griots européens s’étant baptisés diplomates, pour venir chanter les louanges de son régime dont l’échec est aussi notoire que son illégitimité. Qu’il est temps de penser à une politique de réinsertion des jeunes immigrés – comme il vient d’être fait aux jeunes Maliens revenus de la Libye, pour encourager leur retour au pays, au lieu de chercher à les y expulser à travers les persécutions des corps habillés, son éternel bouclier… Il aurait compris, notre pseudo-jeune de président, qu’il est grand temps de redonner, enfin, le Togo d’aujourd’hui aux jeunes Togolais. Ceux-là qui feront le Togo de demain.

Mais, hélas, quand on a réussi à réaliser l’exceptionnel exploit d’être le fils d’un hideux dictateur, sanguinaire comme un félin, filou comme un rat, ayant transbahuté toute la fortune nationale dans son coffre-fort personnel, quand on a connu le triomphe ô combien ineffable, d’être un beau matin déposé dans un fauteuil présidentiel par des militaires aussi cruels qu’attardés… eh bien, on peut se foutre de l’avenir de milliers et de milliers de jeunes qui pleurent leur fierté étouffée. Leur orgueil piétiné. Leur vie avortée.


L’art ivoirien de la bagarre


Les Maliens, tout comme les autres peuples de la Terre, ont des clichés qu’ils collent aux autres peuples qui vivent chez eux. Chaque ressortissant des autres pays de l’Afrique noire vivant à Bamako a une flopée de stéréotypes qui lui collent à la peau et déterminent, généralement, sa cohabitation avec ses hôtes.

Les Togolais sont des briseurs de foyers, ne jurant que sur les paires de fesses des femmes mariées. La nationalité togolaise peut, des fois, vous fermer la porte de certaines maisons à Bamako, les propriétaires ne voulant pas se retrouver au commissariat avec toutes les femmes de leurs locataires enceintes d’un seul homme, le petit trapu cuisinier togolais célibataire d’à côté. Normal. Dis-moi qui dirige ton pays, je te dirai ce que tu fais des femmes mariées. Passons. Nos voisins béninois, eux, sont taxés de méchants animistes envoûteurs, se promenant partout avec des gris-gris plein les poches de leurs complets en pagne. Les Congolais, c’est des hommes-femmes qui se dépigmentent, paresseux comme des lézards, de gros gigolos qui ne comptent que sur leur élégance pour séduire et sucer jeunes filles et femmes mariées. Les Nigérians, des faux pasteurs, voleurs des cybercafés. Les Guinéens et Nigériens, de très simples et humbles commerçants, mais assez riches et suffisamment mabouls pour être facilement déplumés avec quelques tournures de hanches des jeunes Maliennes.

Quant à nos vieux pères de la Côte d’Ivoire, hum. Dieu seul peut connaître la cause de cette profonde aversion qu’ont les Maliens pour eux. Il suffit de mesurer le dédain avec lequel on vous demande « Etes-vous Ivoirien, hein» dans les rues, les boutiques, les classes, les marchés… de Bamako, quand vous débarquez avec votre français roulé, pour savoir que les Ivoiriens n’ont pas bonne presse dans la Cité des Trois Caïmans. Ils y sont dits orgueilleux, arrogants, provocateurs, gueulards, bagarreurs, frimeurs, impolis, menteurs, voleurs… Ces derniers, toujours chauds, ne manquent jamais de riposter, traitant les Maliens de villageois, sous-développés, analphabètes… Et les discours politiques, avec leur dose d’hypocrisie, de vernis et de mensonges qui clament tout le temps l’amitié entre les peuples malien et ivoirien, ne sont jamais arrivés à résoudre le problème.

Je n’ai donc pas compris par quelle magie le propriétaire de ma maison, pourtant un ivoirophobe juré, a pu accepter un groupe de dix jeunes Ivoiriens, quatre jeunes hommes et six jeunes femmes, tous de la trentaine, dans l’appartement voisin du mien. J’étais rentré ce soir, il y a trois semaines, pour buter contre un petit groupe de jeunes filles les cheveux défrisés avec ces défrisants de mauvaise qualité qu’on appelle chez moi « sa kponon na honvia » pour dire « vends-en pour vingt-cinq francs à l’idiote » et de jeunes garçons tous percés, fumant comme le Vésuve en éruption, se trémoussant sur des paillardises de DJ Arafat beuglant dans un haut-parleur tellement minable qu’on le dirait alimenté avec un lampion.

Disons que je n’ai rien contre les DJ ivoiriens. Il m’est même souvent arrivé, ô miracle, de me surprendre en train de bouger ou la tête ou les pieds sur des niaiseries de DJ Arafat, DJ Zidane, DJ Materazzi, DJ Adébayor, DJ Ronaldo, DJ Ribery, DJ Zahia, DJ DSK, DJ Nafissatou… DJ Moncul, DJ Moncon… Je ne les déteste donc pas, eux et leurs chansons, nos nombreux et bruyants DJ ivoiriens. Mais qu’on me les mette plein les tympans à deux ou trois heures du matin, où les yeux gonflés de sommeil, je m’obstine à ne pas dormir, corrigeant des écrits ou implorant les dieux de la rhétorique et les Muses de me chercher des formules et histoires provocatrices pour énerver les hernies de Faure Gnassingbé ! Qu’on me condamne à m’arracher les cheveux et pousser des jurons à longueur de nuit pour étouffer les miaulements et autres hurlements sauvages de mes partouzeurs de voisins se foutant simultanément en l’air bourrés de Viagra ! C’était déjà trop pour me faire sortir de mes gongs de trublion sans lois. Mais se maîtriser. Toujours se maîtriser quand on n’est pas chez soi. Je me suis maitrisé. Ecoutant toutes les nuits, depuis trois semaines, mes voisins ivoiriens se niquer sauvagement sur les fadaises de leurs DJ hurlant dans leur haut-parleur à lampion.

Je me suis, donc, maitrisé jusqu’à ce matin où, me préparant pour aller durant toute la journée crier comme un nouveau fou devant des étudiants démotivés par leur système éducatif moribond, j’ouvris la porte sur les visages hideux de deux policiers frappant chez moi. Commencer sa journée avec la police devant sa porte ! Quel dégoût !

– Vous êtes prié de vous présenter sur-le-champ avec nous au commissariat de police pour viol commis cette nuit sur la femme de votre frère.

Presque évanoui par la stupéfaction, j’allais ouvrir la bouche pour dire au hideux masque qui venait de me parler qu’il s’était trompé, que je ne vivais pas avec un frère encore moins avec la femme d’un frère, que je n’étais pas en mesure de violer une fillette encore moins une femme, qu’il faut être aussi vigoureux que DSK pour essayer ces coups, parce que chétif comme je suis, même une fille de cinq ans peut me foutre par terre si j’ose la forcer, que j’ai juré de ne plus oser toucher une fille sans son consentement depuis ma première année au cours élémentaire où une camarade de classe à qui j’avais osé toucher le sein m’avait distribué des gifles sur tout le visage avant de me déshabiller devant mes camarades tordus de rire… Euh, oui, j’allais, donc, dire tout cela aux fétiches devant moi debout, m’accusant de viol, quand l’une de mes voisines, celle qui était partie se plaindre au commissariat, rentra en claudiquant, et fit savoir que je n’étais pas l’accusé, que celui qui l’avait violée se trouvait enfermé dans leur appartement. Des sapeurs pompiers, mon Dieu ! Mon cœur ! Ca brûle de colère !

– Monsieur, si vous ne faites pas sortir ces gens aujourd’hui de cette maison, c’est moi qui m’en irai sur-le-champ, je ne peux plus vivre à côté de ces dangers, avais-je hurlé, la tête rouge de rage, au propriétaire qui venait de nous rejoindre.

– S’il nous fait sortir de maison-là, nous te casserons toutes tes articulations parce que ce n’est pas toi qui nous  as fait entrer pour exiger qu’on nous fasse sortir. Tu es averti. Comme c’est palabre tu cherches là, tu l’auras.

Je tournai la tête pour regarder celui qui venait de me menacer sans même se soucier des deux policiers qui le fixaient méchamment.

– On y va au commissariat, je vous expliquerai pourquoi je l’ai violée, fit-il en se dirigeant vers les policiers.

Des frissons dans tout mon corps. Peut-être que demain, après m’avoir tué, il dira à d’autres policiers qui seront venus l’arrêter, avec la même tranquillité : « On y va au commissariat, je vous expliquerai pourquoi je l’ai tué. »

 

1- Titre inspiré du titre L’Art français de la Guerre d’Alexis Jenni, Gallimard 2011, Prix Goncourt 2011.


Le lézard de papa Eyadema

Quand la mémoire va ramasser du bois mort, elle ramène le fagot qui lui plaît. Sagesse du vieux père sénégalais Birago Diop dans ses Contes d’Amadou koumba.

Mémoire, mémoire qui me coule ce soir comme la Seine de Guillaume Apollinaire sous le pont Mirabeau, conte-donc, chante-nous le fagot que tu as ramené.

Togo. 1992. Le vieux dictateur effronté Eyadema Gnassingbé, père du jeune dictateur lâche et matois Faure Gnassingbé, accroché que jamais au pouvoir depuis vingt-cinq ans, comme une chauve-souris à une papaye mûre, venait à peine de sortir des meurtrissures d’une conférence nationale souveraine qui avait failli lui coûter son trône. La dictature togolaise, matérialisée par l’assassinat des opposants au régime, était au comble. Le dictateur, son clan et son armée tuaient au Togo en ces temps-là pour intimider, montrer aux témoins des meurtres qu’ils n’avaient pas du tout le droit de vouloir se débarrasser de leur père de la nation, leur bien-aimé père de la nation. La haine du peuple togolais contre son mal-aimé président était ineffable. Les Togolais voulaient tuer Eyadema qui les tuait par plaisir. Impérativement !

Et ce fut dans cette atmosphère goût jus de citron qu’un matin, comme toute rumeur qui se respecte, la nouvelle venue de nulle part tomba dans mon village. Le dictateur venait la foutre au fin fond d’une jeune fille, une ancienne Miss, logée à une dizaine de kilomètres de mon village. Il s’y rendait, avait raconté le buzz, chaque soir, autour de dix-neuf heures, à bord d’une vieille Peugeot 205, suivi d’un seul de ses gardes, pour ne pas attirer l’attention, s’enfermait pendant deux heures chez sa dulcinée, avant de traîner, autour de vingt-et-une heures, son corps de lutteur traditionnel boiteux devenu militaire puis président vers la capitale.

Mon village, situé à une trentaine de kilomètres de la capitale togolaise, fait partie de ces coins du Togo où la haine d’Eyadema, de toute sa famille, de tout son clan, de toute son ethnie, se transmet de père en fils comme un domaine familial. On hérite, dans mon village, la haine de tout ce qui porte une trace d’Eyadema comme on le fait d’une fortune paternelle. Etre un militant du parti d’Eyadema, dans mon village, est un crime plus grave que celui d’être un meurtrier ou un sorcier, et les rares cupides qui osent jouer à ce jeu dangereux ont toujours payé surtout pendant les périodes électorales, voyant leurs maisons brûlées, leurs familles persécutées, leur vie mise à prix par de jeunes opposants surexcités. Un homme y avait, selon une légende devenue presque vraie à force d’être reprise avec solennité tout le temps, assassiné sa propre femme qui une nuit, en faisant la cuisine, avait osé chanter la chanson « Papa Eyadema, sarakawa koua ményé towo o, nou gbalo yé yovowo wo… » pour dire « Papa Eyadema, la mort de Sarakawa n’était pas la tienne, les Blancs ont comploté pour rien… », une de ces chansons imbéciles que des adulateurs imbéciles et autres griots imbéciles composaient au dictateur aux lendemains des multiples attentats simulés dont il sortait sans égratignures, jouant au fier nationaliste que voulaient éliminer les Blancs impérialistes. Eyadema nationaliste ! Peuh ! Ce pauvre nationalisme africain !

Ce matin, donc, où cette nouvelle tomba dans mon bled, un groupe de cent jeunes robustes fut sur-le-champ monté, pour aller le soir cueillir le dictateur entre les cuisses de sa pouffiasse, l’amener au village où il devait être hué par tout le village, humilié, torturé, rôti à petit feu, jusqu’à ce qu’il fût bien cuit comme un poulet-bicyclette de la Rue Princesse de Bamako, bien huilé comme un morceau de viande de Souka – ce rôtisseur béninois devenu célèbre dans ma région dans les années quatre-vingt-dix pour la qualité de ses rôtis de porc -, avant d’être amené sous tambours et fanfares, à la capitale. Un message fut immédiatement envoyé aux leaders de l’opposition togolaise de ces temps-là, leur demandant d’attendre, autour de minuit, à la place des expositions de la capitale, le corps calciné de leur ennemi juré qui devait y être exposé pendant trois jours avant d’être jeté en mer aux requins, baleines et autres géants des mers.

Tout fut calculé dans les moindres détails. Si le dictateur passait deux heures chez sa gonzesse, il devait passer trente minutes à bavarder, une heure à niquer – les orgasmes d’un dictateur pouvant des fois se faire attendre pendant longtemps, et les trente dernières à s’habiller. Il fallait donc aller défoncer la porte de la minette présidentielle à vingt heures sonnantes, où le boiteux dictateur serait en train d’escalader les rondeurs de la jeune fille, chercher sa voie dans les profondeurs ô combien abyssales de sa partenaire. A vingt heures donc, messieurs et dames, pour la mort, vraie, définitive, de votre dictateur. Amen.

Vingt-heures. Les jeunes, qui avaient escaladé les murs de l’appartement de l’ancienne Miss, défoncèrent la porte de son salon, puis de sa chambre à coucher, allumèrent l’ampoule pour éclairer le noir total qui régnait dans la pièce. Point de partie de jambes en l’air. Point d’Eyadema. Point de gonzesse. Au chevet du lit défait, un gros margouillat ébloui par la lumière, immobile comme la statue de sel de la femme de Lot. Déçus, humiliés, découragés, frustrés, les tueurs tournèrent le pas, en poussant des jurons. Le dernier à sortir de la pièce, dans un geste désespéré, lança le gros caillou qu’il avait en main, qui heurta le gros margouillat à la tête. La bête, paniquée, disparut dans le plafond.

Le lendemain, une autre nouvelle tomba, tout droit de la Présidence venue, disait-on. Eyadema avait pris l’avion ce matin pour aller se faire soigner en Israël. Il s’était toute la nuit plaint d’une obscure et subite plaie à la tête. Le rapprochement fut vite fait. Le gros margouillat au chevet du lit qui avait reçu un coup à la tête n’était autre qu’Eyadema qui s’était métamorphosé grâce à l’une de ses multiples forces surnaturelles. Ce lézard fût-il tué que le dictateur aurait sur-le-champ défunté.

Et, depuis ce jour, mon village regrette, pleure cette occasion, cette unique occasion en or, pour rentrer dans l’histoire. Tuer le lézard du dictateur. Le lézard-dictateur. Le dictateur-lézard.

J’ignore pourquoi ma mémoire qui coule ce soir, comme le nez d’un petit morveux atteint de kwashiorkor, m’a ramené ce fagot. Peut-être parce que des fois, en méditant, comme ce soir, sur la situation sociopolitique de mon pays qui m’a depuis maintenant quatre ans contraint à un amer exil, je me dis qu’Eyadema devait vraiment avoir pour double un lézard. Comme son fils, Faure Gnassingbé, vue sa manière maladroite de conduire le Togo, ressemble à un petit lézard catapulté sur un plancher en verre, qui se débat, mais n’arrive pas à avancer.