David Kpelly

Les trois martyrs du sanctuaire

A toi, Ahmed D., victime de l’amour impossible de tes parents. Mais qui y crois. Toujours.

Il avait la tête sale. Les cheveux en désordre. Son teint clair avait bronzé sous la poussière et les rayons solaires. Ses pieds enflés. Ses jambes et ses bras tremblants. Un petit colis en main. Epuisé. Il inspirait pitié. Il était pitié.

Bonsoir, monsieur, s’il vous plaît, je suis originaire du Bénin et je… Ton cœur en un bond chuta dans ton ventre. Le simple nom de ce pays pouvait te faire ouvrir les entrailles de tous les humains, rien qu’avec tes mains nues. Tu ouvris la bouche mais aucun son n’en sortit, et tes mains s’étaient chargées de parler. Il comprit et se mit devant toi à genoux. Epuisé. Complètement épuisé, monsieur. Il ne pouvait plus faire un seul pas. De nouveau, ta main parla. De nouveau il insista. Il avait aussi faim. Soif. Plus de cent vingt kilomètres à pied, depuis la ville du Nord où il avait été dépouillé de tout son argent et frappé. Plus d’une semaine à pied, monsieur, ayez pitié. Il avait à peine quinze ans et…

Tu n’avais pas besoin d’explications et tu donnas l’ordre à tes domestiques de le faire sortir. Sur-le-champ ! Dehors, petit ! Tout ce qui portait une trace de ce pays te répugnait, t’incitait au meurtre. Ce pays, c’était toute la douleur de ta vie. Ce pays, c’était ton échec ! Eternel !

……………………………

La jeune femme avait passé toute la nuit à t’avertir, les yeux en larmes, devant toi à genoux. Tu devais fuir sur-le-champ. Tu ne la perdrais pas. Juste un peu de temps pour tromper la vigilance des prêtres et te rejoindre. Entre le Bénin et le Sahéli, il y avait à peine deux mille cinq cents kilomètres, et elle te rejoindrait facilement. Avec la grossesse. Votre trésor. Comme tu lui avais assuré que tes parents seraient heureux de les accueillir, elle et son enfant. Vous continueriez ensemble vos études et votre amour et vous vous marieriez après. Simple ! Il fallait que tu partes, avait-elle supplié. C’était la meilleure solution. L’unique solution. Elle connaissait très bien ces prêtres. Ils ne te pardonneraient jamais ! Ils n’allaient pas contre ton acte défendre les divinités mais allaient sur toi faire pleuvoir la violente pluie de leur jalousie. Leur vengeance. Ils lui avaient tous à plusieurs reprises fait la cour mais elle les avait tous rejetés. Ils avaient même trois fois osé la violer mais elle s’était défendue en les mordant. Elle avait même commencé à douter de leur sincérité. Si vraiment elle était l’adepte des sirènes et n’avait le droit d’entretenir des relations amoureuses avec aucun humain, pourquoi lui faisaient-ils donc la cour ? Ne serait-ce pas eux-mêmes qui de cette mystérieuse maladie l’avaient frappée, quand elle avait à peine cinq ans, et avaient exigé à ses parents qu’ils l’emmenassent dans le sanctuaire vivre parce qu’elle était destinée aux sirènes ? Mais tout cela elle y verrait plus clair après. Toi tu étais étranger, et il fallait impérativement  que tu partes. Un étranger a toujours tort.  Pars, mon amour, tu ne me perdras jamais, je te rejoindrai avec la grossesse. Je suis une femme et je serai prête à tout pour suivre mon amour.

Mais toi tu étais trop galant et amoureux pour écouter et croire les propos de cette petite fille poltronne. Tu avais posé un acte et tu allais assumer toutes les conséquences. Tu étais prêt à défendre ton amour devant toutes les forces de la Terre. Tu n’avais pas, toutes les nuits, depuis trois mois, escaladé les murs du sanctuaire pour la laisser souffrir seule avec une grossesse…

Le lendemain, tu t’étais au sanctuaire présenté. Tu avais tout révélé aux vieux prêtres. Jeune homme, vous avez été envoyé ici pour étudier, mais vous vous êtes permis de toucher à l’intouchable. Vous avez rendu enceinte une adepte des sirènes des eaux et vous devez payer. Même les hommes de ce pays ne sont pas autorisés à toucher à cette fille, à plus forte raison vous un étranger, venu de très loin. Vous avez commis un grand sacrilège. Vous devez choisir entre l’organe à perdre pour calmer la colère de toutes les eaux contre vous et votre maîtresse levée. Vous avez le choix entre vos membres inférieurs, une paralysie à vie, votre vue, une cécité à vie, ou votre ouïe, une surdité à vie. Ils ne présentaient pas une mine sévère. Tu crus même sur leurs lèvres détecter un petit sourire narquois. Une simple plaisanterie de la part de ces vieux comédiens, avais-tu pensé. Ils voulaient juste tester ton amour pour la jeune fille. Tu l’aimais réellement et tu allais le prouver. Sans réfléchir, tu leur demandas de te faire perdre tes membres inférieurs. C’était trop mal connaître les forces du mal, vieux ! Tu n’avais même pas encore refermé ta bouche que dans la poussière tu t’étais retrouvé. Tu avais effectivement perdu l’usage de tes membres inférieurs. Noir.

Tu te retrouvas le lendemain dans une chambre de l’ambassade de la République du Sahéli au Bénin. Tu étais paralysé et allais être vers ton pays transféré. Tu décidas de ne révéler à personne le mystère, mais insistas qu’on te laissât, avant de te déplacer, rencontrer un être à toi très cher, mais on ne t’accorda pas cette chance. Le Sahéli exigeait que tu sois très rapidement ramené.

Tu perdis ainsi ton amante dont tu étais fol amoureux et ta grossesse de deux mois… On fit tout au Sahéli pour te guérir. Sans succès. Vieux, les divinités du noir n’ont pas d’égal en destruction. Tu terminas tes études et grandis dans un fauteuil roulant.

Voici quinze ans que tu es dans cet état et tu refuses de parler à qui que ce soit de la cause de ta maladie. Tu passes tout ton temps à penser et des fois à pleurer et ne veux ouvrir ton cœur à personne. Tu refuses aussi de prendre une compagne qui pourra te consoler et te faire oublier ce qui depuis quinze ans te fait si mal. Mon fils, pourquoi as-tu décidé de rendre ta vie invivable ? te harcelait chaque jour ta mère à qui tu ne répondais même pas. Non, à personne, tu ne révélerais le secret de ton cœur. Et jamais, plus jamais, ta bouche ne prononcerait le nom de ce pays ! Le Bénin. Jamais ! Tu ferais même tout pour que tes oreilles n’entendent plus jamais ce nom ! Plus jamais !

……………………………

Tes domestiques le jetèrent dans la rue. Et, la tête et les cheveux sales, les pieds enflés, les membres tremblants, son colis en main, il s’éloigna en claudiquant.

Il n’avait pas encore, depuis son arrivée dans la capitale du Sahéli, il y avait trois jours, trouvé un seul toit où poser la tête et son colis qui contenait tout son trésor. Une enveloppe dans laquelle sa mère mourante dans le sanctuaire des sirènes lui avait glissé une note portant le nom, le prénom et une photo de son père, cet étranger du Sahéli venu au Bénin étudier, qui l’avait, il y avait quinze ans, aimée et qu’elle avait aimé.

© 2011 – David Kpelly – Tous droits réservés


Lettre à l’Afrique endeuillée

 

Le visage de la révolution

 

Le mépris de l’Occident vis-à-vis de l’Afrique ne date pas d’aujourd’hui. Le 19 mai 1879, à Paris, lors d’une célébration de l’abolition de l’esclavage par la Seconde République, Victor Hugo l’un des plus grands hommes des lettres de tous les temps, brillant prosateur et orateur adulé, présenté comme un ami des peuples noirs, prononça ces paroles lors de son discours : «… Il est là, devant vous, ce bloc de sable et de cendre, ce monceau inerte et passif qui depuis six mille ans fait obstacle à la marche universelle. Ce monstrueux Cham qui arrête Sem par son énormité, l’Afrique… Quelle terre que l’Afrique ! L’Asie a son histoire, l’Amérique a son histoire, l’Australie elle-même a son histoire qui date de son commencement dans la mémoire humaine, l’Afrique n’a pas d’histoire… Cette Afrique farouche n’a que deux aspects : peuplée, c’est la barbarie, déserte, c’est la sauvagerie… Au dix-neuvième siècle, le Blanc a fait du Noir un homme, au vingtième siècle, l’Europe fera de l’Afrique un monde… Refaire une Afrique nouvelle, rendre la vieille Afrique maniable à la civilisation, tel est le problème… »

Tel est l’héritage que l’Europe, la vieille Europe, a laissé à ses enfants, tous ses enfants. L’Afrique est un monstre immonde, paralytique  et barbare qu’il faut aider à se tenir debout, à qui il faut apprendre à marcher, qu’il faut civiliser.

Et cet héritage, ce testament, les enfants d’Europe l’ont exécuté tout au long de l’histoire. Les plus récentes manifestations se nomment colonisation, néocolonialisme, françafrique. Nous les connaissons avec la flopée d’humiliations, de larmes, de morts, de déchirements dont ils ont abreuvé, dont ils abreuvent l’Afrique.

Il arrive des fois que les heureux héritiers d’Europe, sentant le devoir d’expliquer leur mission civilisatrice aux Africains, soient obligés de venir en Afrique montrer pourquoi il importe à l’Europe, à l’Occident de réveiller l’Afrique, la sortir du gouffre dans lequel elle sommeille depuis la nuit des temps, empêchant la grande marche du monde. Nicolas Sarkozy, digne héritier d’Europe, en avait fait une très brillante démonstration le 26 Juillet 2007 à l’Université Cheik-Anta-Diop de Dakar, à travers un fameux discours connu sous le Discours de Dakar. « L’homme noir n’est pas assez entré dans l’histoire. » Il faut donc que l’Europe le fasse y entrer. Ce discours a suscité des réactions et des réactions dans la classe des intellectuels africains, du moins ceux que nous sommes obligés d’appeler nos intellectuels. Dieu seul peut compter le nombre de publications nées de ce discours, nos intellos, qui s’apparentent plus, disons-le, à des correspondants de presse car n’étant sollicités que quand une actualité brûlante déchire l’Afrique, ayant profité pour sortir du silence, l’oisiveté dans laquelle les avait plongés ces temps-là une actualité plutôt pingre vis-à-vis de l’Afrique…

Mais le discours de Dakar, né des mots de Victor Hugo, nés à leur tour du testament de l’Europe, a continué à germer en Afrique. L’Occident, loin de respecter tous ces livres écrits, ces chefs-d’œuvre de nos intellos – ils écrivent très rarement contrairement à leurs homologues occidentaux-, pour prouver, démontrer que l’Afrique a une histoire, continue, avec une fierté railleuse, d’intervenir chaque fois que bon cela lui semble en Afrique pour apporter « la civilisation ».

Pour une énième fois, l’Europe civilisatrice appuyée par les Etats-Unis, s’est trouvée dans l’obligation de mener une mission civilisatrice en Afrique, tuer un dictateur quarantenaire pour « libérer » un peuple aspirant à la civilisation, celle de l’Europe, la vraie. Tuer Kadhafi pour « libérer le peuple libyen aspirant à la démocratie ». Mission accomplie.

Et, pour une énième fois, nos intellectuels, ceux-qui-nous-servent-d’intellectuels, les correspondants de presse, sont sollicités. Distribuer des injures et des injures sur l’Occident, souffler la haine de la France, des Etats-Unis, de l’Angleterre, répandre des malédictions sur Nicolas Sarkozy, Barack Obama et David Cameron sur tous les médias qui veulent bien leur ouvrir leur porte, comme ils l’ont si bien fait lors du discours de Dakar, lors de l’arrestation de Laurent Gbagbo… Et, le comble du ridicule, aller au bout de quelques jours, essoufflés, se vautrer en Occident où ils vivent tous, et attendre une autre mission « civilisatrice » de l’Occident en Afrique, pour sortir de leurs gongs.

Ô peuples noirs, peuples africains – les mots sont de l’écrivain camerounais Mongo Beti-, nos premiers ennemis ne sont pas la France, les Etats-Unis, l’Angleterre qui ne font qu’exécuter un vieux testament que leur a légué leur histoire, prendre l’Afrique, la dompter par tous les moyens. Nos ennemis d’hier ne sont pas Tony Blair, Jacques Chirac, Georges Bush… ceux d’aujourd’hui ne sont pas Nicolas Sarkozy, David Cameron, Barack Obama… ceux de demain ne seront pas les successeurs de ceux qui ont tué Lumumba, Sankara, Kadhafi… Nos vraies ennemis, peuples noirs, peuples africains, sont ceux-là qui nous exigent de les appeler intellectuels, de les écouter, de les suivre, et qui se plaisent à nous leurrer, à nous entraîner dans les dédales de leur cécité voulue. Ceux-là qui nous font croire au jour le jour, nous donnent la foi que notre destin se fait en Occident.

Peuples noirs, peuples africains, nous savions hier, nous savons aujourd’hui, nous saurons demain que l’Occident était impérialiste, le reste et le demeurera. Nous savions que l’Occident a assassiné Lumumba, Sankara, Sylvanus Olympio… pour imposer Mobutu, Blaise Compaoré, Eyadema, ses valets capables de le laisser piller leurs pays. Nous savons aujourd’hui, peuples noirs, peuples africains, que la France a emprisonné Laurent Gbagbo, tué Kadhafi pour pouvoir piller, finir, en toute liberté leurs pays… Nous savons tout ceci. Nous le savions depuis. Nous le savions tous.

Mais ce que nous voulons savoir, ce que nous devons vouloir savoir, c’est celui qui empêchera demain la France, l’Amérique, l’Angleterre impérialistes de tuer nos futurs Sankara et Kadhafi, c’est ce que nos intellectuels doivent nous dire. Qu’ils nous le disent au lieu de nous faire lire, écouter, réciter des tomes et des tomes d’injures et de malédictions sur l’Occident dont ils sont des produits finis. Qu’ils nous le disent aujourd’hui, maintenant !

L’Occident viendra demain, après-demain, toujours, frapper un à un nos héros, sucer nos pays, empêcher la réalisation des Etats-Unis d’Afrique, tant que nous n’aurons pas compris que l’Afrique nous appartient, à nous seuls, d’abord, et que c’est nous qui devons apprendre à l’aimer, et pas les autres. Nous ne pouvons pas forcer l’Occident et les autres peuples de la Terre à nous aimer, à aimer notre continent, à respecter nos héros.

Dans son excellent essai au titre railleur et presque provocateur intitulé Et demain l’Afrique, publié en 1985, époque où l’Afrique à peine sortie de la colonisation, commençait désillusionnée à se heurter à sa nouvelle réalité, l’échec, le brillant intellectuel, homme politique et écrivain togolais Edem Kodjo faisait déjà ressortir les mêmes problèmes que nous connaissons à notre Afrique d’aujourd’hui, cette Afrique si mal partie qui ne se retrouve pas, qui ne veut pas se réaliser elle-même. Il exhortait alors dans ce chef-d’œuvre couronné par le Grand Prix Littéraire d’Afrique Noire 1985,  les Africains à prendre leur destin en main.  Un quart de siècle plus tard, quand les trompettes et fanfares annonçaient le cinquantenaire de nos indépendances, l’ancien secrétaire général du défunt OUA, gavé d’une vie politique bien remplie, récidiva à travers un autre essai, Lettre ouverte à l’Afrique cinquantenaire – Gallimard 2010 – où il faisait ressortir la nécessité aux Africains de comprendre, enfin, que leur destin ne se fait, ne peut se faire ailleurs. « De la rigueur, et nos nations seront sauvées ! », s’insurgeait-il. Dans cinquante ans, cent ans, le message restera le même. Le destin de l’Afrique ne peut se faire qu’en Afrique. Par les Africains armés de courage et de rigueur. Pas ailleurs. Empêcher, nous-mêmes, l’Otan de venir bombarder d’autres rois de chez nous, voilà notre mission, l’unique.

Très chers correspondants de presse de RFI, de France 24… qui nous servez d’intellectuels, sachez-le, ou avouez-le, comme vous le saviez déjà, il est trop facile d’accuser l’Occident, de le haïr, et rester à bayer aux corneilles, à pleurnicher,  exhortant les autres peuples à nous aimer. La main de l’Occident impérialiste est là, qui frappera toujours tant que nous n’apprendrons pas à nous faire nous-mêmes. Tant que l’Union africaine et nos autres institutions internationales ne cesseront pas d’aller jouer aux chiens quémandeurs de subventions auprès de l’Occident. Tant qu’elles n’apprendront pas à résoudre les problèmes, tous les problèmes africains, à temps. A pouvoir demander aux vieux dictateurs, à Paul Biya, à Blaise Compaoré, à Sassou N’gésso, à Abdoulaye Wade…toutes ces petites vieilleries vicieuses qui nous encombrent par ici, de dégager à temps pour éviter les révoltes populaires et les élections truquées qui servent généralement de prétexte à l’Occident pour venir nous diviser et frapper.

C’est là ta vérité, Afrique vieille, Afrique humiliée, Afrique endeuillée. Ta vérité. Unique. Immuable !


«Mo », notre héros c’est toi

Mohammed Nabouss

 

 

 

In Memoriam, Mohammed Nabbous (27 février 1983 – 19 mars 2011)

« Aigles qui passez sur nos têtes

Allez dire aux vents déchaînés

Que nous défions leurs tempêtes

Par nos mâts enracinés. »

Alphonse de Lamartine, La Chute d’un ange

Mouammar Kadhafi est mort. Tué. Mort, le mythe. Mort après les milliers et les milliers de Libyens qui ont perdu la vie depuis février 2011, début de la révolution libyenne. Mort, bah ! Mort, ouf ! Mort, hélas ! Mouammar Kadhafi, toute une histoire, une légende !

Et cette histoire, cette légende que fut celui qui pendant quarante-deux ans s’est fait « guide » du peuple libyen, celui qui pendant quatre décennies fut l’un des plus grands cauchemars de l’Occident, véritable icône de la résistance contre l’Occident et l’impérialisme, celui qui pendant quatre décennies fut l’un des tyrans les plus sanglants de notre continent… chacun l’écrira, cette histoire, à sa manière, dans son cœur. Ses adulateurs le hisseront dans leur panthéon, ses détracteurs feront de lui l’un de leurs plus noirs souvenirs. A chacun donc de porter Kadhafi, le monstre-héros, comme il veut.

Mais au-delà de tous les hommages que méritent tous ceux qui sont morts pour la bonne cause, ou innocemment durant cette révolution, que tout jeune digne et fier, de la Libye, d’Afrique et d’ailleurs s’incline aujourd’hui, demain, à jamais devant la mémoire de celui qui fut, dès les premiers jours de cette révolution, le symbole même du courage, de la détermination, du patriotisme, de l’amour de la terre natale… Un jeune homme de vingt-huit ans qui trouva la mort le 19 mars 2011 à Benghazi, abattu par un sniper du monstre-héros. Mohammed Al Nabbous, qu’il s’appelait. 

Ce jeune blogueur et journaliste citoyen, ingénieur en télécommunications de formation, avait créé dès les premiers jours de la révolte libyenne la première station de télévision privée établie dans le territoire au nom évocateur : Libya Alhurra TV (Télévision Libye Libre). Exhortant les médias à ne pas oublier la Libye, il défiait les fusillades et bombardements, pour filmer les images des combats à diffuser sur sa chaîne de télévision d’information en continu, pour que le monde entier suive, loin des spéculations des grands médias qui font et défont l’actualité au gré de leurs humeurs et intérêts, ce qui se passait réellement en Libye. Et c’est en filmant, ce 19 mars 2011, les combats, qu’il fut assassiné, laissant derrière lui une femme enceinte.

Il voulait une Libye libre, juste une Libye libre. Et il en avait le droit. Tout citoyen a le droit de vouloir son pays libre. Libre de s’exprimer, libre d’adorer le dieu de son choix, libre de choisir son dirigeant, libre de le révoquer… Il voulait une Libye différente de celle-là que lui avait imposée Kadhafi depuis sa naissance. Et ce fut son erreur, vouloir son pays libre. Il perdit la vie, lui qui devait donner la vie dans quelques mois. Il s’en était allé, s’en avoir jamais vu son pays libre. Peut-être avec une seule consolation, l’histoire retiendra qu’il avait essayé, avec ses moyens, de libérer son pays, de se libérer.

Un symbole émouvant, ce jeune homme. Le symbole de cette jeune génération étouffée libyenne, africaine décidée à s’exprimer, à parler, à crier au monde entier son mal de vivre, sa détresse. Mohammed Nabbous, qui se faisait appeler « Mo », est le symbole de tous ces jeunes-là qui à travers les médias, Internet surtout, les marches de protestation, les batailles au front… cherchent à dévoiler à la face de la terre les souillures et pourritures que cachent leurs pays, les horreurs qu’entretiennent, que nourrissent leurs dictateurs, les atrocités que fabriquent des régimes pour la plupart existant longtemps avant leur naissance et dont ils ne veulent pas. Cette génération africaine sacrifiée sur l’autel de la démagogie, de la corruption, du népotisme, de la prévarication, du meurtre… qui criait hier « Ben Ali, Moubarak, Kadhafi… Dégagez ! », qui crie aujourd’hui à gorge déployée « Abdoulaye Wade, Faure Gnassingbé, Paul Biya, Blaise Compaoré, Sassou N’Gésso… Dégagez ! », qui criera demain, après-demain, toujours…

Mohammed Nabbous, tu es le symbole d’une génération de jeunes Africains étouffés, démunis, aux mains nus, mais fiers, forts, courageux… qui ne se soumettront plus.

Que Kadhafi ou ceux qui l’ont tué reçoivent des honneurs et des honneurs de ceux qui veulent bien leur en donner. Mais toi tu es notre héros. Le héros d’une génération de jeunes qui veulent, désirent, enfin, faire l’histoire de leur continent. La vraie.

 


Les orgasmes du faux marabout

 

Profession, boutiquier. Il vend dans une petite cabine dix fois plus sale qu’un poulailler, juste en face de ma maison. Il est aussi marabout. On dit qu’il l’est. Aucune preuve pour l’affirmer à part son assiduité à la mosquée du quartier et quelques femmes, très sales, comme lui-même, ses clientes, qui lui rendent de temps en temps visite dans sa boutique qui, dit-on, lui sert également de lieu de travail. Trente ans à peine. En jeune marabout qui se respecte et qui respecte Allah et les hommes, il n’entretient aucune relation, chaude bien sûr, avec aucune femme. Comme il n’est marié ni devant la tradition, ni devant la loi, ni devant Allah. Très chaste. Il est très respecté et aimé dans le quartier. C’est un très bon musulman, dit-on de lui. On raconte même que beaucoup avaient déjà à plusieurs reprises suggéré de cotiser pour l’envoyer en pèlerinage à La Mecque, pour lui conférer le respectable titre d’El Hadj.

Il ne m’aime pas. Trop de filles me rendent visite, me reproche-t-il. Je suis un mauvais exemple, un très mauvais exemple pour les jeunes du quartier. Les jeunes Togolais et Ivoiriens sont de mauvais exemples, parce qu’ils ne connaissent pas la pudeur, disent-ils. Ils sont prêts, ces dieux du dévergondage catapultés depuis leur Togo et Côte d’Ivoire natals, à marcher, en plein jour, dans la rue, main dans la main avec des filles qui ne sont pas leurs femmes. Il y en a même qui les embrassent sous les yeux des passants et d’Allah. C’est parce qu’ils acceptent le concubinage chez eux. Abomination ! Les jeunes Togolais et Ivoiriens sont des dangers pour les filles, leurs filles, disent-ils. Ils les détournent de la voie juste et les poussent à faire des cochonneries…

Il m’a interdit, le chaste boutiquier-marabout, de venir faire des achats dans sa boutique depuis le jour où, voulant payer, j’ai déposé une pièce de cinq cents francs sur son coran posé sur le comptoir.

– Astafourlaï, avait-il crié, toi-là tu es malade ou quoi, hein, tu oses déposer ton sale argent-là sur le Livre saint ? Tu ne crains pas Dieu ? Toi-là tu es quoi même ? Vous les étrangers qui ne priez pas, ce n’est pas la peine.

J’eus un petit sourire, devant l’incongruité de la remarque, moi qui généralement utilise ma bible comme portefeuille, y rangeant mes billets de banque. Quoi de blasphématoire donc que de ranger des billets de banque, ces billets que le Père même nous a fait gagner à la sueur de nos fronts, ou de nos autres parties du corps, dans Son livre ?

– Euh, je savais pas que c’est le Coran, je croyais que c’est un roman de Mabanckou que vous étiez en train de lire, vous connaissez Mabanckou, hein, avais-je lancé en pouffant de rire, ne pouvant pas me retenir.

– Maudit sois-tu, qu’Allah ne bénisse jamais ta descendance, m’avait-il hurlé en manquant me gifler, ne mets plus jamais pied devant ma boutique, impropre.

J’avais carrément éclaté de rire, en m’éloignant :

– Qu’Allah te bénisse et fasse que tes descendants deviennent aussi de sales boutiquiers-marabouts comme toi, avais-je murmuré en riant.

Je n’ai plus jamais mis pied devant sa boutique. Jusque hier nuit.

J’ai fait le trajet retour, de la ville à ma maison, plus de trois kilomètres, à pied, comme tous les taxis que je hélais déclinaient mon offre. Mon quartier est réputé dangereux après vingt-deux heures. Les petits voleurs et braqueurs y font la loi toutes les nuits, chapardant antennes paraboliques et motos aux petits riches. Même la police se désiste des fois devant les prouesses de ces petits vagabonds laissés pour compte qui ont trouvé le vol comme seul exutoire à leur échec.

J’arrivais, essoufflé, devant ma maison, autour de minuit, quand je la vis, rapide comme l’éclair, entrer dans la boutique qui se referma subitement sur elle. Cela avait duré deux secondes au plus. Mais j’avais reconnu la silhouette dans la pénombre. Tout le monde la reconnaîtrait, cette silhouette, même dans un noir total. Elle est la seule fille qui boite dans les alentours, ayant échappé de justesse à une polio qui avait manqué lui broyer les deux jambes quand elle avait à peine quatre ans. C’était ce qui me fut raconté sur elle. L’Avaleuse Généreuse, je l’ai surnommée depuis mon arrivée dans le quartier. Parce que  généreuse, cette fille l’est, quand il faut l’avaler. Elle ne refuse aucun mâle. Et presque tous les phallus du quartier peuvent le témoigner. Elle les a avalés, dans sa générosité incommensurable à faire rougir Dieu de jalousie. Courts, longs, gros, petits, poilus, pas-si-poilus-que-ça, droits, courbés, mous, durs… n’importe quoi, tu parles mon vieux, mon Avaleuse Généreuse vous le prend comme il est. Elle est née comme ça ! C’est un don, son don divin. Avaler.

Mon Avaleuse Généreuse dans la boutique de mon chaste marabout-boutiquier à minuit, Allah ! Y avait un très bon coup à jouer. Et pour un provocateur taquin comme moi, je ne peux chercher meilleure occasion pour m’amuser. Je me dirigeai vers la boutique où la lumière était éteinte, et commençai à frapper, très fort. Pas de réponse après cinq minutes. Très mal me connaître. Je redoublai d’efforts, cognant furieusement la porte. Un grognement me parvint, me demandant qui j’étais. Je fis des efforts pour rendre ma voix plus grave.

– Je vous cherche, marabout, c’est urgent, ma fille meurt et…

– Je ne reçois pas à cette heure, reviens demain.

– Mais elle risque de mourir, marabout, c’est moi ton cousin, ta nièce Aicha va mourir si tu n’interviens pas et…

– Tu risques de passer toute ta nuit là, parce que je sais que tu es un voleur qui cherche à me braquer, je ne vais pas ouvrir. Que ta fille crève, et qu’Allah ne la reçoive pas.

Il n’allait pas ouvrir. Mais je devais l’avoir. Absolument ! Je m’assis donc sur une pierre à quelques pas de la boutique, jouant avec mon téléphone portable. Tout était silence. Mais je n’avais pas peur. Celui qui a la diarrhée n’a pas peur de l’obscurité, sagesse de mon bon vieux père Eyadema. Quand il faut provoquer, je suis prêt à tout…

Plus d’une heure plus tard, la porte s’ouvrit. Légèrement. Et ma boiteuse Avaleuse Généreuse se coula dans l’obscurité pour disparaître derrière une concession. Le marabout-boutiquier vint devant sa boutique mais ne me remarqua pas dans la pénombre. Je toussai pour attirer son attention.

– Mais, qui est là, hurla-t-il en faisant un pas en arrière.

– Marabout, c’est moi le Togolais qui habite à l’étage, moi à qui vous avez défendu de venir dans votre boutique.

Il poussa un long soupir. De soulagement ou de rage ? Je ne sais pas.

– Toi-là tu fais quoi là-bas à cette heure ? Tu es un voleur ou quoi ? C’est toi qui frappais à ma porte ?

– Moi ? Non, fis-je en me retenant, je ne suis pas un voleur, je n’ai pas non plus frappé à votre porte, je suis là juste pour faire des enquêtes.

– Quelle enquête fais-tu à cette heure de la nuit ?

– Je mène des enquêtes sur les faux marabouts célibataires qui forniquent avec les petites filles du quartier la nuit, lançai-je en riant, me dirigeant rapidement vers ma maison, avant qu’il ne m’hypnotise avec une formule magique de faux marabout fornicateur.


Le gigolo à l’église

Quelques mésaventures du lit de Gédéon, un personnage, gigolo de vingt ans, de mon recueil de nouvelles Le Gigolo de la réforme (Edilivre, Paris, 2009).

 

Ma gonzesse au dos

J’étais, un jour, au lit avec une femme mariée qui subitement commença par crier et aboyer comme un chien enragé. Né au village où les pratiques animistes n’avaient pas besoin de crier gare pour se vautrer dans les habitudes, j’avais quelques notions de ces barbaries. Je courus dehors, Dieu ou Satan merci (je ne sais lequel m’assistait dans ces moments), ma mère n’était pas à la maison. Je cherchai un morceau de cola et un peu de gingembre, les mâchai longuement en prononçant des formules bizarres que je ne comprenais pas, et partis appliquer le mélange obtenu sur tout le corps de la possédée. Au lieu de se calmer, elle se jeta sur moi, et commença par me frapper violemment, m’arrachant les cheveux et les poils en criant d’une voix rauque :

– Tu vas me porter au dos et m’emmener chez mon mari pour lui avouer ce que tu m’as fait. Tu dois le faire tout de suite ou je vais te tuer.

– Quoi ! ai-je crié étonné, te faire quoi et quoi chez qui ou comment ?

– Je ne vais plus le répéter, cria-t-elle plus fort en se jetant sur mon monsieur-d’en-bas qu’elle commença par tirer très fort.

Je me pliai en deux, essayant de la forcer à me laisser mon pauvre bâton-de-malheur mais rien n’y fit. Madame criait toujours comme une folle, en maltraitant sans pitié mon pauvre petit zizi. J’éclatai en sanglots, lui demandant pardon, la suppliant au nom de Dieu (le pauvre, même les sorciers l’appellent avant d’envoûter de pauvres malheureux), de Satan, de la Bible de me laisser mon cher trésor mais madame ne céda pas. Trente minutes et mon supplice continuait. Il n’y avait pas de compromis, je devais me transformer en une maman et porter mon bébé au dos, traverser tout le village et aller avouer ma faute à son mari. Je cherchai donc un pagne, et comme le font les mamans, mis mon bébé qui se calma complètement au dos. Elle pesait très lourd et je dus me plier en deux pour avancer. Arrivé au beau milieu de la cour de la maison, je défis le nœud du pagne et madame-bébé tomba lourdement comme une vache en poussant un grand cri. Je pris la fuite en m’échappant de la maison à une vitesse que même Jesse Owens aurait toutes les difficultés à atteindre. Ce qui arriva après à cette maudite sorcière, je ne le sus plus.

Le gigolo à l’église

Une femme de quarante-huit ans, riche commerçante, revendeuse de céréales et de denrées alimentaires m’invita chez elle pour la « détendre pour quatre heures », ce qui faisait au total une rémunération de huit mille francs à raison de deux mille francs l’heure, sans compter les primes d’excellence dont je bénéficiais quand je m’appliquais très bien et les éventuelles heures supplémentaires. Je m’y présentai donc avec mes outils de travail : lubrifiant, Viagra, paquets de préservatifs. La séance de travail commença comme toujours dans une ambiance très chaude où se croisaient toute la vigueur et la fraîcheur d’un jeune homme adroit et l’expérience et la fougue d’une vieille femme ratatinée et irresponsable. Je sentis brusquement une main imaginaire qui me passa sur le visage, rapide comme un éclair et tout devint noir autour de moi… Je me réveillai dans un temple, entouré d’un pasteur et de beaucoup de fidèles essayant de consoler ma mère qui pleurait en s’arrachant les cheveux.

– Dis-moi mon fils, que t’est-il arrivé ? Comment t’es-tu retrouvé là-bas ?

– Où maman ? avais-je demandé essayant de me redresser.

– Tu ne savais donc même pas où tu étais ? On t’avait retrouvé évanoui sur la grande route, nu.

– Quoi ! m’étais-je écrié, moi sur la grande route, nu ? Mais je dormais tranquillement dans ma chambre, avais-je menti, j’étais tellement fatigué parce que toute la journée j’avais étudié et je dormais profondément ! Que m’est-il arrivé ?

– Vous voyez ! fit ma mère en se tournant vers le pasteur, je le disais, ils veulent me tuer mon fils, les sorciers de ce village veulent me tuer mon fils mais ils ont menti. Ils ont échoué au nom puissant de mon Seigneur et Sauveur Jésus. Le feu du Saint-Esprit les brûlera tous. Oh sorciers, écoutez bien, vous avez été battus, votre maître a été catapulté du ciel et il attend son jugement qui le condamnera à jamais.

Du lit au ring

Un jour, alors que j’étais au lit avec une vieille libidineuse, son fils fit irruption en force dans la chambre et sauta sur moi. Je suis sans doute le garçon le plus trouillard et le plus faible de la Terre et jamais depuis mon enfance je ne me suis bagarré. Le jeune homme jaloux de mes compétences et de mon bonheur se jeta sur moi, me frappa furieusement, me donnant de violents coups de poings dans le ventre et au visage malgré les contestations et les menaces de sa mère qui criait : « Laisse ce garçon en paix ou je vais te maudire. Hervé je te dis de laisser ce garçon, je suis ta mère et je risque de te maudire si tu continues de le frapper ainsi. Tu es très bête ; il était seulement en train de me masser. Tu sais que je vieillis et je commence par avoir des courbatures et des maux d’articulations ; tu veux que je meurs vite ou quoi, hein ? Hervé laisse ce garçon ou je vais te maudire ! » Hervé, le plus méchant garçon que la Terre ait déjà connu fit la sourde oreille et me frappa pendant plus de trente minutes. Il me jeta dehors nu, avec le monsieur-d’en-bas, la source de tous mes malheurs, dehors et toujours tendu malgré mon calvaire. Dieu ou Satan merci (je ne sais plus trop lequel des deux m’aida ce jour), je trouvai un pagne dans un coin de la maison et me couvris, cachant ainsi mon monsieur-d’en-bas insatiable.

Le Gigolo de la réforme, Edilivre, Paris 2009, Nouvelles, 256 pages.

 

 


Le Descartes assassiné

 

 
Descartes

 In memoriam, Toussaint (1981-2006)

 

Cinq ans maintenant que tu dors du sommeil du juste, mon ami. Cette nouvelle que je t’ai écrite, tirée de mon recueil de nouvelles Le Gigolo de la réforme (Edilivre, Paris 2009), pour te dire que tu es toujours là, avec moi, pour moi.

 

Je n’avais plus aucun doute. C’était vrai. Hélas. Mon meilleur ami s’en était allé. Comme Descartes, Boole, Cauchy, Einstein, Lavoisier et tous ces illustres noms des sciences exactes auxquels il s’identifiait, mon illustre et fidèle compagnon s’était tu. Toussaint était mort. Mort sans gloire. Toussaint était mort rien ! Il était mort comme un jeune pauvre Africain. Intelligent mais pauvre, vaillant mais seul, ambitieux mais impuissant. Toussaint était mort étouffé, étouffé dans sa rage de vaincre, étouffé dans son ambition de s’accomplir, étouffé par son propre peuple. Le rêve du géant finissait donc ainsi, quand il n’avait pas encore cessé d’être nain. Descartes mourait ignoré quand le rationalisme moderne n’était pas encore né…

La tombe était recouverte de bouquets de fleurs déjà fanés qui portaient tous son nom. Je levai la tête et cueillis une feuille du manguier qui ombrageait sa dernière et éternelle demeure. « Toussaint, je sais que tu me pardonneras pour n’avoir pas été présent devant ta dépouille, car tu m’as toujours compris. Tu as fait l’essentiel. Tu as voulu. C’est la seule force que nous avons désormais dans ce pays, nous les pauvres jeunes. Vouloir. Tu es mort et d’une horrible mort et moi je vis, plutôt je survis. Mais crois-moi, je serai toujours très proche de toi. Je chôme toujours, et moi non plus je n’ai pas encore retrouvé la voie qui me mènera au bout de mes rêves. Mais j’espère. Tu m’as toujours demandé d’espérer, et j’espère. Si le pays change, si nos dieux déchaînés retrouvent enfin leur raison et pensent à nous, je réussirai pour moi et pour toi. Mais si messieurs décident de ne toujours pas penser à nous, je mourrai aussi comme tous les jeunes pauvres de ce pays. Je mourrai comme toi. Je cherche mais je ne trouve pas, mais je chercherai, je me battrai pour le succès, la gloire, l’immortalité, et je te rendrai immortel si j’y arrive. Mais si j’échoue aussi, nous sombrerons ainsi tous les deux dans le noir, l’angoissant noir des Noirs. Je suis plus près de toi que jamais. Dors en paix. » Je déposai calmement la feuille sur la tombe, dernier souvenir de celui qui pendant toute sa courte vie crut pouvoir un jour devenir un Homme et tournai le pas. C’était écrit. Mortelle fatalité !

Je fis la connaissance de Toussaint en classe de sixième. Il occupa le premier rang de notre classe au premier trimestre. Maigrichon et élancé, il était de deux ans plus âgé que moi.

– Tiens, me fit-il le jour de la proclamation des résultats, tu as donc voulu rivaliser avec moi hein ? J’ai toujours dépassé mes deuxièmes de vingt points au moins. Tu as failli m’avoir.

– J’ai toujours été aussi premier de mes classes et je le serai au deuxième trimestre, fis-je un peu énervé par son orgueil, étant moi-même très orgueilleux.

– Mais non, tu es mon petit frère voyons, on ne me bat pas si facilement et…

– Et moi on ne m’a jamais battu et je te jure que tu ne me battras plus, lui ai-je crié en essayant de m’éloigner.

– Non mon frère, fit-il en me rattrapant et posant la main sur mon épaule, je veux être ton ami, c’est tout. À deux, on pourrait bien se compléter. On m’a appris que tu es très bien en littérature et pas trop fort en mathématiques et en sciences physiques. Moi je suis au contraire acceptable en sciences et pas très brillant en littérature, on pourrait donc se compléter. Quel est ton nom ?

– Gédéon, ai-je répondu calmé, et toi ?

– Toussaint.

L’amitié commença ainsi, claire, limpide mais pas fragile comme les amitiés collégiennes. Toussaint était un véritable mordu des sciences exactes surtout les mathématiques et il se baptisait Descartes. « Tu sais, je serai dans cinquante ans le père de la mathématique moderne en Afrique ; c’est-à-dire que je créerai une logique mathématique propre à l’Afrique », m’avait-il dit un jour en revenant des classes. Il avait une très grande facilité à résoudre les exercices de mathématiques et des sciences physiques, ces véritables casse-tête chinois qui me donnaient la migraine. Le professeur de mathématiques lui offrit pour le récompenser un livre d’algèbre et de géométrie et on le voyait toujours avec ce bouquin qu’il cachait sous sa natte en dormant. Il avait écrit sur la première page de tous ses cahiers : « X+Y=Toussaint ». Drôle de mathématicien ! Cependant, il était l’un des plus faibles de la classe en littérature. Pour une dictée de cent vingt mots par exemple, mon ami en faussait au moins cent. Il ramassait presque vides ses copies d’expression française pendant les devoirs. Il faillit me tuer de rire un soir où je lui demandai de m’expliquer l’expression : « Sortir d’une situation en y laissant des plumes », « Cela signifie, sortir d’un poulailler », m’avait-il répondu. Il me regardait donc indifférent quand je fouillais la bibliothèque de mon père, à la recherche d’ouvrages d’écrivains français, mes amours d’enfance, mes amours éternelles. Un jour où je lui déclamai pour l’impressionner « Le Lac » et « Booz endormi » que j’avais appris par cœur, il me fit, insensible : « Ces récitations sont trop longues et on n’y comprend rien, c’est pour les étudiants. » Je fis tous les efforts pour lui faire aimer mon merveilleux monde des lettres mais Toussaint avait prêté serment aux dieux des chiffres et des nombres et ne pouvait les décevoir. Les samedis, nous faisions un voyage aller et retour de vingt kilomètres à pied pour le Centre culturel français situé dans la ville qui tenait lieu de chef-lieu de notre préfecture. Il lisait Descartes et les autres mathématiciens et physiciens, je me plaisais avec les romantiques et symbolistes français.

– Tu sais ce que Victor Hugo écrivit sur son calepin quand il avait juste quatorze ans ? lui ai-je demandé un soir alors qu’on revenait du Centre.

– Qui est celui-là ? demanda-t-il indifférent.

– Mais Victor Hugo, tu ne le connais pas ? fis-je un peu énervé, croyant qu’il blaguait.

– C’est un de tes hommes-là non ?

– Mais, Toussaint, ce n’est pas mes hommes, c’est des écrivains. Bon, il disait : « Je veux être Chateaubriand ou rien » et moi arrivé à la maison, j’écrirai : « Je veux être Victor Hugo ou rien. »

– Un écrivain, cela sert à quoi ? me demanda-t-il.

– Mais à écrire des livres !

– C’est tout ?

– Oui.

– Et c’est ce que tu veux devenir ? me demanda-t-il en me regardant souriant.

– Oui, fis-je un peu embrouillé par sa question, mais tu ne trouves pas cela normal, écrire des livres ?

– Cela doit être trop difficile. Il faut faire les accords au participe passé, conjuguer les verbes, respecter la ponctuation etc. Tout cela devient trop compliqué…

Les quatre années du collège passèrent vite comme cela a toujours été pour ceux qui n’échouent pas. Ni Toussaint, ni nos profs, ni moi n’avions pu connaître le plus fort de nous deux, bien qu’au Brevet d’études, il me dépassât de deux points. Il s’inscrivit en série scientifique bien évidemment et moi j’optai sans douter, plutôt sans avoir le choix pour la philosophie, les lettres et les sciences humaines. Après trois ans, nous avions décroché le baccalauréat.

– Monsieur l’écrivain, me fit-il quand nous nous rencontrâmes au village, tu fais quoi à l’université ? Sache bien que si tu oses t’inscrire en lettres, tu risques de chômer jusqu’à la fin de ta vie ou avec un peu de chance, enseigner dans un collège de village. Mais si ambitieux que je te connais, je sais que tu préférerais autre chose à ce que souffre ton père dans les salles de classe.

– Oui, tu as raison mon pote, ai-je répliqué, je traîne toujours mon amour pour la littérature, mais je dois carrément dévier. Comme le disait Alphonse de Lamartine, la poésie ne doit être que le délassement de nos loisirs ; le pain du jour, c’est la lutte et le travail. Je vais m’inscrire en gestion commerciale, mais sache-le, je veux être Victor Hugo ou rien.

– Ce serait mieux pour toi mon type, mais tu oublies toujours l’essentiel, nous avons obtenu le baccalauréat très jeunes et surtout avec de bonnes moyennes. Cherchons une bourse pour la France.

– Si je gagne une bourse pour la Sorbonne ou une autre université française, je te jure que je m’inscrirai en faculté des lettres. J’irai jusqu’au doctorat et deviendrai un illustre professeur de faculté, ai-je répondu.

Pendant plus de trois mois, nous fîmes des aller et retour infructueux à la direction des bourses et stages, oubliant que personne ne nous connaissait dans le pays. Même le garçon le plus chanceux et le plus béni de notre région n’aurait gagné une bourse auprès de ce service dirigé de main de maître par un criminel illettré…

Découragés, nous nous inscrivîmes à l’université. Moi en gestion commerciale, lui en mathématiques. Les choses changèrent et nous perdîmes rapidement le goût pour les études. Cette université n’était qu’un cachot où se noyaient tous les rêves nourris depuis le cours primaire au lycée, en passant par le collège. Véritable bagne où l’on était obligé de vouloir s’en sortir par n’importe quel moyen. Un coin désordonné, un cauchemar où se mouvaient les plus vilains maux de l’Afrique, corruption, gabegie, népotisme, harcèlement sexuel, démagogie, trahison, meurtre, dictature, entretenus par des professeurs indignes et cupides…

Toussaint échoua miraculeusement en première année et s’inscrivit en sciences mécaniques l’année suivante mais ne fut pas plus heureux en fin d’année. Il se mit dans une terrible colère le jour de la proclamation des résultats et décida de jeter l’éponge :

– Je ne veux pas perdre mon temps dans cette géhenne à voir ces sales têtes. Ce pays continuera de marcher à reculons tant que l’Université ne sera pas réformée. On fait passer des incompétents. Que pourront-ils engendrer à part l’incompétence et le désordre ? Pauvre de vous dans ce pays. Je pars pour le Nigeria. J’irai faire des économies et je m’inscrirai dans une université française. Je n’ai pas envie de tuer mon génie dans un pays de chiens dirigé par des chiens fils de chiens.

Toussaint partit effectivement deux mois après, accompagnant un de ses amis de faculté pour le Nigeria. Je l’accompagnai à la gare.

– Je te souhaite bonne chance, lui ai-je murmuré en lui serrant la main, tu réussiras, je le sais, prends soin de toi, et n’oublie pas ton défi, le père de la mathématique moderne africaine, le Descartes africain, c’est toi.

– Merci Gédéon, répondit-il les larmes aux yeux, puisse Dieu t’aider à trouver du travail dans ce pays où on ne trouve pas du travail quand on commet l’infraction d’être de notre région. N’oublie surtout pas de me dédier un de tes livres, si nous ne nous retrouvons plus, monsieur le fan de Victor Hugo.

Étrange instinct humain ! Triste pressentiment ! Savait-il que ce voyage qu’il entreprenait si plein d’espoir et de rêve était celui de sa mort ? Nous ne nous reverrions effectivement plus.

Nous restâmes en communication une année après son départ. Il était professeur de mathématiques dans un lycée francophone à Abuja et était bien rémunéré. Moi je continuais après mes deux ans de formation à distribuer sans succès des lettres de demande d’emploi dans toutes les sociétés publiques et privées du pays. Je profitai du chômage pour rédiger le manuscrit de mon premier recueil de nouvelles qui eut le sublime honneur d’être lu et rejeté par la maison d’édition du pays qui le jugeait d’« écrits diffamatoires portant atteinte au gouvernement et aux hommes politiques du pays ».

J’arrivai par miracle à décrocher un contrat d’un an dans une banque au Mali. Je quittai donc le pays. Six mois passèrent et je n’eus pas de nouvelles de Toussaint qui ne répondait plus sur son numéro de téléphone. Sa boîte électronique non plus ne bossait. Ce fut la fin. Je retournai au pays à l’échéance de mon contrat, un dimanche soir. Ma mère et mes sœurs, ma seule famille au monde, vinrent me chercher à l’aéroport. Après les chaleurs des retrouvailles ma mère m’isola et m’annonça la terrible nouvelle. Toussaint avait été assassiné il y avait un mois par des brigands nigérians qui lui enlevèrent son sexe et son cerveau. Son corps fut ramené au village il y avait deux semaines… La main noire. Voyons-la enfin, peuples africains !

Je me levai brusquement, me dirigeant vers le cimetière les yeux en larmes. L’Afrique opprimée et pillée par l’esclavage veut prendre sa revanche. Mais sur qui ? Ses propres fils, ceux qui n’ont qu’une seule ambition, la construire, mais qui ont commis le crime d’être pauvres et sans soutien. Toussaint était mort. Il était mort dans son ahan de donner quelque chose pour un continent dont il se croyait aimé. Le père de la mathématique moderne africaine était mort sans jamais avoir vécu. Il fuyait l’injustice et la corruption chez lui et buta sur la mort chez lui.

Le Gigolo de la réforme, Edilivre, Paris 2009, Nouvelles, 256 pages.

 

 


Le pleurer-rire de la chute du roi Kadhafi

 


Depuis le 21 Août 2011 où les rebelles libyens ont investi Tripoli la capitale libyenne, la voix du Colonel Mouammar Kadhafi, le guide de la révolution libyenne, le renard du désert, le roi des rois d’Afrique… s’en va, au jour le jour, s’affaiblissant. Elle s’éteindra, cette voix qui a pendant des décennies fait trembler les puissances occidentales,  dans un délai plus ou moins long, ou avec la fuite, ou l’arrestation ou la mort de celui qui passe incontestablement pour le dirigeant le plus influent du continent noir des trois dernières décennies. Mouammar Kadhafi est aujourd’hui pourchassé, traqué comme un rat, sa tête mise à prix, sa famille matraquée, son royaume avili, son pays réduit en miettes.

Mouammar Kadhafi a beaucoup donné à la Libye, il faut le lui reconnaître, et cette façon de se débarrasser de lui n’est pas la meilleure. La nationalisation de beaucoup d’entreprises libyennes, l’augmentation, pour la première fois, du prix du baril du pétrole en 1970, une année seulement après sa prise du pouvoir, la construction des infrastructures, l’instauration de l’assurance maladie et l’aide sociale pour les Libyens… Risquant sa vie dans une longue lutte contre le monde occidental, il reste le modèle du dirigeant africain qui sait dire non à toutes les puissances occidentales, chaque fois qu’il sent les intérêts de son pays menacés. Pas même un seul chef d’Etat de notre vaste et vieille Afrique noire n’est jamais arrivé à faire de son pays ce que Mouammar Kadhafi a fait de la Libye, sur le plan matériel.

Mais Kadhafi, c’est aussi, et surtout, un mégalomane louche et presque loufoque, ayant fondé ses quatre décennies de règne sur l’élimination après torture de tous ses potentiels rivaux. L’histoire le témoigne bien, en juin 1996, en deux jours, plus d’un millier de détenus sont tués dans la prison d’Abou Salim par les forces du régime de Kadhafi, une tuerie qu’il reconnaîtra huit ans plus tard, en 2004. Mouammar Kadhafi a essayé de satisfaire les besoins primaires de son peuple, oubliant que l’esprit humain ne se nourrit pas de pain. Tout être humain, tout peuple, qu’il mange à sa faim ou pas, cherche toujours à être libre. Libre de penser, libre de s’exprimer, libre d’aimer ce qu’il veut et rejeter ce qu’il ne veut pas, libre d’utiliser ses potentialités et montrer ses talents… Ce sont des besoins aussi indispensables à l’être humain que les besoins de manger, de boire, de s’abriter… Ce que le guide libyen n’a pas voulu donner à son peuple qu’il gavait, dit-on, de pain.

Bien qu’assimilé par ses partisans, rien qu’à travers ses discours démagogiques, à un panafricaniste, Mouammar Kadhafi n’a jamais ni dans ses actes, ni dans ses propos été un rassembleur de la communauté africaine, s’apparentant plus à un potentat avide de gloire et de louanges, lançant des guerres dites saintes par-ci, distribuant des menaces et intimidations, finançant des rebellions par-là, ses pétrodollars comme seule arme. Ses multiples réalisations dans les pays d’Afrique noire, surtout ceux à dominance musulmane dont le Mali où il a érigé toute une cité ministérielle qui porte son nom, ses litanies sur la création des Etats-Unis d’Afrique – projet qu’il n’a commencé à extérioriser qu’après son échec devant le monde arabe-, son financement de grands projets africains comme celui du premier satellite africain… ont toujours été noyés sous ses divagations cocasses voilant à peine ses désirs secrets d’islamisation de l’Afrique, de conquête du monde noir.

Un dirigeant, qu’il soit patriote ou pas, cesse d’être un bon dirigeant une fois qu’un citoyen, un seul citoyen, succombe sous ses balles. Le 21 avril 1982, quand Thomas Sankara, l’incontournable panafricaniste burkinabé, dont certaines théories impliquent Mouammar Kadhafi dans l’assassinat, démissionnait de son poste de Secrétaire d’Etat à l’information dans le gouvernement du colonel Saye Zerbo, il déclara «Malheur à ceux qui bâillonnent le peuple ». Mais c’est ce peuple, du moins la petite partie qui se révoltait, que Mouammar Kadhafi traitant de « rats » avait en Février 2011 juré d’exterminer jusqu’à la dernière balle. Les rats, appuyés par l’opportunisme notoire de l’Occident, ont eu raison de celui qui, il y a encore un an, du haut de son piédestal de roi des rois d’Afrique qu’il s’est bâti, représentait terreur… et horreur.

Qu’on ne se méprenne point, ce serait une très grave erreur, une insulte, que de comparer la destitution de Mouammar Kadhafi à celles de Ben Ali de la Tunisie et de Moubarak de l’Egypte. Car ces derniers ont été catapultés hors de leurs pays par le peuple, rien que le peuple qui s’est jeté dans la rue, les mains nues, fatigué du trop long règne de leurs potentats, alors que Mouammar Kadhafi a perdu son trône suite à une guerre civile qui a opposé son clan à des rebelles armés et appuyés par l’Occident, la France et l’Angleterre en tête. Encore la main de l’Occident, l’Occident impérialiste, l’Occident parasite qui au jour le jour prouve qu’il ne peut vivre sans le sang de l’Afrique. L’importune, nuisible ingérence de l’Occident dans les affaires africaines. D’une résolution de l’Onu destinée à protéger les civils libyens contre les tueurs de Kadhafi qui a justifié l’intervention des forces de l’Otan en Libye, le 19 mars 2011, et que nous avions soutenue contre les injures et menaces des partisans du guide libyen, on est passés à un bombardement des bases militaires, des édifices, des médias, des entreprises libyens par les aveugles frappes de l’Otan, puis à la fourniture d’armes aux rebelles, puis à la chasse à Mouammar Kadhafi. La brèche de la conquête de la Libye et ses richesses était trop ouverte pour que l’Occident ne s’y engouffre pas. Combien de civils ces frappes de l’Otan ont-elles protégés, ou plutôt combien de civils n’ont-elles pas tués ? Ni les cris de joie qui rassemblent aujourd’hui les rebelles et leurs alliés occidentaux si proches de leur but, ni les larmes et gémissements de Kadhafi et ceux qui le suivent, les perdants, ne peuvent le dire.

Cette victoire des rebelles libyens sur Kadhafi est-elle une de ces victoires-là qui font jubiler ? Le Comité National de Transition peut-il triompher avec gloire devant cette victoire qui lui a été offerte sur un plateau en or par l’Occident ? La Libye d’après Kadhafi restera-t-elle une propriété des Libyens quand elle doit tout à la France, à l’Angleterre, aux Etats-Unis… ? Kadhafi n’est peut-être même pas encore hors de la Libye que l’Occident préparant la nouvelle ère libyenne qu’elle dit démocratique se propose, se charge de suivre les nouveaux dirigeants libyens dans la construction de leur pays !

Mouammar Kadhafi, panafricaniste antioccidental pour certains, dictateur sans cœur et terroriste de première classe pour d’autres, restera encore, pendant très longtemps, cette icône controversée qu’il a toujours été. Certains applaudiront sa chute, la chute de l’une des plus sanglantes dictatures que notre continent ait jamais connus, d’autres le regretteront car ils y verront toujours l’épisode de Patrice Lumumba, Thomas Sankara et tous ces autres panafricanistes assassinés par l’Occident impérialiste.

Mais, disons-le-nous, qu’on soit pour ou contre Kadhafi, notre orgueil d’Africains, notre amour-propre de dignes peuples indépendants doivent toujours nous souffler la honte, pourquoi pas la révolte, devant ces victoires pas éclatantes. Chaque fois que l’Occident, faiseur et ami des plus rudes dictatures d’Afrique, viendra chez nous introniser un dirigeant aussi juste, compétent et démocrate soit-il, ou déloger un autre aussi sanguinaire et barbare soit-il, nous devons filer doux, humiliés, la queue entre les jambes comme un chien vaincu.

La question n’est pas de se terrer dans cette forme d’anti-impérialisme qui semble désormais la chose la mieux partagée entre beaucoup d’intellectuels africains vivant presque tous en Occident, véritables parasites de l’Occident, et qui consiste à débiter injures et insanités contre l’Occident, proclamer la haine de l’Occident, la France surtout. Lutter contre l’impérialisme, la françafrique, ne signifie aucunement pas injurier l’Occident, montrer à travers des discours démagogiques qu’on hait l’Occident et ses institutions l’Onu, le Fmi, l’Otan… Le seul moyen pour l’Afrique de s’affranchir du joug de l’Occident est d’avoir des institutions fortes, nobles, autonomes, financièrement et militairement indépendantes capables de régler efficacement les problèmes, tous les problèmes africains.

L’Union africaine – ah, l’Union africaine ! – a passé tout son temps à tourner sur-elle-même lors de la crise ivoirienne jusqu’à ce que le France ne décide d’aller imposer le Président qui lui plaît. Elle a passé tout son temps à gueuler, cette inutile institution qui n’a jamais depuis sa création réglé un seul problème africain, quand l’Otan détruisait pierre après pierre la Libye. L’Union africaine veut faire croire qu’elle n’a pas encore compris que pour éviter des rebellions en Afrique, il faut savoir déloger, par la force s’il le faut, à temps, tous ces vieux dinosaures qui s’accrochent au pouvoir malgré les protestations du peuple, usant de la chose publique comme un domaine familial. Elle se plaît, toujours, à jouer à la muette et aveugle devant les problèmes africains. Quoi de plus normal, comme elle n’est constituée en majorité que par ces chefs d’Etat détestés, crachés par leurs peuples comme une salive fétide. Et elle ne peut que laisser l’Occident, à qui elle doit tout, faire la loi dans le continent noir.

Hier Laurent Gbagbo, aujourd’hui Mouammar Kadhafi, demain un autre, puis un autre après-demain, puis un autre… Il est là, l’Occident et son impérialisme en bandoulière, pour venir loger et déloger nos dirigeants quand bon cela lui semble, pour s’emparer de nos richesses, tant que nous ne serons pas en mesure de régler, chez nous, nous-mêmes, nos problèmes. Et ce ne sont pas des devises haineuses contre Nicolas Sarkozy, Barack Obama, David Cameron… qui ne sont que des héritiers défendant un impérialisme aussi vieux que la civilisation de leurs continents, aussi vieux que toutes les civilisations, qui nous sauveront.

 

 


Le rival presque cocasse d’un président

 

Plus cocasse tu crèves!

 

Baobab Fils a succédé à son père Baobab Père à la tête de la République de Soutacountry, petit pays imaginaire de l’Afrique de l’Ouest voisin du Togo, selon la formule du de-père-en-fils. Le de-père-en-fils ? Bah, c’est cette nouvelle forme de succession dans les républiques démocratiques du  continent noir qui permet aux pères de la nation de passer, comme un domaine familial, le fauteuil présidentiel à leur fils adoré, le fils de la nation, avec la bénédiction des institutions internationales africaines, la communauté internationale, la France en bandoulière, bien sûr. Inventée dans les laboratoires de la République démocratique du Congo par Kabila Père qui a passé la main à Kabila Fils, la formule a été testée avec un ineffable succès au Togo en 2005 avec Gnassingbé Père et Gnassingbé Fils, et son succès a inspiré le Gabon qui l’a aussi expérimentée, avec succès, en 2009 avec Bongo Père et Bongo Fils. Aujourd’hui, la demande est très importante, et le prochain potentiel candidat sur la liste d’attente pour goûter aux bienfaits de cette honorable formule est le Sénégal où Karim Wade, dans une fiévreuse impatience, jouant à un cache-cache lâche avec les yenamarristes, attend que son Mathusalem de paternel la ferme, enfin, définitivement, pour lui permettre de rentrer dans le palmarès, ô combien glorieux, de ces fils bien-aimés qui succèdent à leur père adoré à la tête des républiques, des démocraties africaines.

Soutacountry, le voisin imaginaire du Togo, a donc aussi, il y a un peu plus de cinq ans, appliqué cette formule qui échoue très rarement en remplaçant feu Baobab Père par son fils Baobab Fils. Un destin avorté, diable ! Car Baobab Fils a tout prévu dans sa vie sauf le fauteuil présidentiel. Son rêve qu’il a depuis son enfance nourri est de devenir un célèbre acteur de porno ! Passer toute sa vie, tous ses jours, toutes ses heures à la foutre au fin fond de ces gonzesses stringuées dont il reluque les rondeurs et imagine les profondeurs dans les magazines érotiques.

Le chien ne pouvant pas changer sa façon de s’asseoir, et le cul de l’hyène ne pouvant jamais cesser de puer la merde, Baobab Fils ne renonce pas à son rêve d’enfance, le rêve de sa vie, même devenu Président. Tout ce qui peut l’avaler passe dans son lit. Les veuves de son défunt père, les femmes de ses frères, de ses ministres et députés, les revendeuses de pagne du grand marché de la capitale, les artistes de gospel deux fois plus vieilles que lui, les Miss qu’il arrache aux stars de foot, les étudiantes, les lycéennes, les collégiennes, les apprenties… les profondes, les pas-profondes, les larges, les fermées, les poilues, les rasées, les pas-si-poilues-que-ça… mon vieux, tu parles, le jeune Président, fort, de Soutacountry défonce tout ! La théorie est simple, tout trou est trou, pourvu que le quelque chose-là puisse disparaître dedans !

Choisir étant toujours difficile quand il y en a trop, Baobab Fils, le jeune Président, n’est pas arrivé, après cinq ans de règne, à choisir une première dame dans sa ribambelle de minettes. La presse privée, aimant toujours se la jouer star, voulut en parler mais une panoplie d’amendes foutues à des journalistes par-ci, des arrestations par-là, firent revenir le calme.

L’affaire devint incongrue, indigeste, quand, il y a quelques mois, un chef d’Etat occidental décida de recevoir des présidents africains avec leurs épouses. Blaise Compaoré y était avec sa belle nana, Paul Biya avec Chantal et sa perruque, Moubarak –l’ex Moubarak – et son compère Abdoulaye Wade y avaient traîné leurs vieilles conquêtes même si on les avait trouvés trop vieux dans le groupe. On se contente de ce qu’on a, à défaut d’une jeune fille, une vieille veuve s’appelle mon amour, sagesse des Anciens… Mais Baobab Fils était encore seul, seul comme toujours, parmi tous ces couples, ne sachant toujours pas qui officialiser dans sa kyrielle de compagnes !

Humilié par ses homologues, raillé par la presse privée, matraqué par ses détracteurs, hué par les mauvaises langues… Baobab Fils décida, trois mois après sa mésaventure, de choisir une femme légitime, une seule, messieurs et dames écoutez bien, une seule ! Tout un évènement !

Le choix fut difficile, très difficile, mais porta finalement sur une jeune étudiante de vingt-deux ans. La femme d’un instituteur béninois. Détail de moindre importance, d’autant plus que la personnalité du conjoint de la jeune fille n’aurait pu rien changer dans la décision du Président. Les enfants, on ne refuse pas sa femme à son président, apprenez à respecter l’autorité, bande d’indisciplinés ! Tout se passa vite. Mariage retransmis en direct sur la chaîne de télévision nationale, jours fériés, chômés et payés sur toute l’étendue du territoire, réjouissances populaires forcées… Sous les yeux calmes et la bouche cousue de l’instituteur béninois cocu !

Mais c’est mal, très mal connaître un Béninois ! Mieux vaut lui arracher les deux yeux que de lui piquer sa femme ! Les voisins affirmèrent que pendant toute la semaine que dura le mariage du Président, le cocu ne ferma pas l’œil même pour une seule nuit, chantant d’un ton terrifiant dans sa chambre : «  L’enfant qui veut jouer avec les couilles de son père finit par devenir fou, le gosse qui veut voir le pénis du chat finit par devenir cinglé, on ne piétine pas un Béninois sans être puni, mes ancêtres, si vraiment chaque semaine je vous tue un coq, humiliez celui qui a décidé de m’humilier dans ce pays, humiliez-le, humiliez-le… »

La semaine passée, m’a-t-on raconté, conte ou légende, mythe ou réalité, soit trois mois après le mariage somptueux du Président, la première dame, qui était seule dans son appartement, comme poussée par une force surnaturelle, se précipita, autour de vingt-trois heures, hors de sa chambre, s’engouffra dans sa voiture et conduisit, sans se faire accompagner par un seul de ses gardes, vers le plus grand cimetière de la capitale, où dormait l’un des fous les plus crasseux de la capitale qui y avait changé une tombe en appartement.

Conte ou légende, mythe ou réalité, la jeune première dame gara avec frénésie sa voiture juste devant le cimetière, sortit en courant vers la tombe-appartement du fou, et se jeta, en larmes, dans les bras de ce dernier qui dormait profondément en criant : « J’ai envie de toi ce soir, mon amour » !

Le fou, comme libéré pour quelques instants des effets de sa folie, poussa un grand « Quoi » d’étonnement. Qu’était-il en train de voir ? Faisant un effort pour légèrement se dégager des étreintes de la jeune dame qui était déjà en train de se mettre en tenue d’Eve, le fou fit le signe de croix et récita intérieurement le Pater Noster pour bénir le Ciel dans toute sa Miséricorde. Ah, que les voies du Seigneur sont insondables ! pensa-t-il. L’heure de son bonheur avait, enfin, sonné ! Il pardonna à Dieu toutes ces années de folie qu’Il lui avait plaquées. Prit tout son temps pour consommer et reconsommer cette chair fraîche qui lui était offerte gratis, dans toutes les positions praticables dans le meilleur des mondes possibles d’un fou. De quoi compenser toute une vie d’abstinence forcée ! Satisfaits, rassasiés, gavés, les deux niqueurs s’endormirent profondément, nus, enlacés, sur la tombe-appartement, sous les hululements des hiboux et des chouettes qui n’en croyaient pas leurs yeux.

Conte ou légende, mythe ou réalité, les premiers passants virent le tableau baroque et s’étonnèrent. Le fou dormait dans les bras d’une femme, d’une fille ! L’étonnement devint stupéfaction, stupeur, quand ils s’approchèrent. La première dame, la femme légitime du tout-puissant Président fort Baobab Fils, en chair et en os, dormant, nue, souillée, dans cette crasse sans nom, dans les bras d’un fou !

Et la nouvelle, m’a-t-on raconté, arriva aux journalistes privés qui jusque-là rongeaient leur frein en silence contre le jeune Président. En un clin d’œil, ils prirent des photos et titrèrent tous à leur une « Le Président, habitué à arracher toutes les femmes qui lui passent sous le nez, vient de se faire arracher sa nouvelle femme par l’un des fous les plus fous de notre pays ! »

 

1- Titre inspiré du titre La Ruine presque cocasse d’un polichinelle de l’écrivain camerounais Mongo Beti.