David Kpelly

Pour que la Terre se souvienne d’Haïti

Haïti ! Terre-Malheur, Terre-Catastrophe, Terre-Mélancolie, Terre-Pitié ! Ah Haïti ! Rien ne l’a épargnée, cette terre ! L’esclavage, la dictature des Duvalier, les ouragans, les tempêtes, les tremblements de terre…

Cette terre si lourde des empreintes de l’histoire, si grande par l’héroïsme de ses fils toujours debout, si belle par sa végétation, surnommée la Perle des Antilles, si riche par sa culture… reste un symbole, le symbole de la lutte de l’homme contre la nature. Car rien ne semble lui être clément, la terre d’Haïti, même la nature qui la châtie, la rudoie, la flagelle, violant au jour le jour l’innocence d’un peuple qui n’aspire qu’à la paix qu’il n’a jamais eue.

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Etre Haïtien, tout un art, une science ! Car Haïti doit demeurer, exister, être… vivre, malgré les coups, les gifles, l’humiliation au quotidien. Et les fils et filles de ce pays si beau et si grand l’ont depuis fort longtemps compris. Il faut un pacte, un pacte qui doit lier chaque Haïtienne et Haïtien à sa terre, un pacte à travers lequel chaque fille et fils de ce pays s’engage à parler Haïti, chanter Haïti, écrire Haïti, crier Haïti, pour qu’on ne n’oublie pas, le premier pays au monde issu de l’esclavage.

Et les filles et fils d’Haïti savent bien respecter ce pacte séculaire, ils savent si bien chanter leur pays, écrire leur pays, crier leur pays, que la seule chose que semble aujourd’hui posséder Haïti, que la nature n’arrive jamais, n’arrivera jamais à lui arracher dans son acharnement, est la culture. Haïti ne possède que sa culture. Et elle restera, la culture haïtienne, même quand la dictature, les tempêtes et ouragans, les tremblements de terre… auront tout ravi à cette terre.

Ce pacte qui lie les filles et fils d’Haïti à leur terre se lit dans le petit recueil de poèmes de deux jeunes Haïtiens, Jean Watson Charles et Wébert Charles, Pour que la terre s’en souvienne. Haïti portée par deux jeunes voix. Des textes courts, presque épars, mais liés par une musique mélancolique et douce, une mélopée rythmée par des voix écrasées par la solitude, la tristesse, la désolation devant le sombre tableau de cette ville « où les cadavres vont à la mer… comme à l’église »… Mais où percent un courage stoïque et un espoir presque serein « Nos cœurs sont des pierres tombales, Fossiles recyclables, D’un pays putréfié ». Tout chante dans la poésie des deux jeunes Haïtiens, des vers obscurs par endroits, des images un peu floues, sombres, mais très expressives « Nos corps sont des rues laminaires, Où chaque passant, Laisse ses errances, Mais la vie n’est pas une cicatrice, Sur nos sexes, Ni une offrande à la terre ». Un hommage est rendu au poète et éditeur Haïtien Rodney Saint-Eloi, Poète de la de-ville, un poète très enraciné, comme tous les créateurs haïtiens, dans sa terre natale. Un autre hommage aux petites filles victimes des inondations des Gonaïves, « Je sais que la mer, A voulu semer toutes ses dérives dans nos yeux… » Il s’agit de montrer la terre d’Haïti comme elle est, une terre qui souffle la tristesse, la désolation à ses fils « Nos corps seront toujours des sacrifices, Livrés au soleil, Car nous avons brisé toutes nos déroutes, Contre les murs de nos Babel », mais pas le désespoir « Je continue ma route, Car ma soif est lointaine ».

« Non, Haïti n’est pas une terre qui mendie », s’insurgeait, du haut de son émotion, un Haïtien lors du tremblement de terre qui a dévasté ce pays le 12 Janvier 2010, faisant plus de deux cent mille morts. Bien sûr qu’elle n’est pas une terre qui mendie, Haïti. Qu’a-t-elle à mendier, une terre qui sait produire des fils qui l’aiment, qui la chantent, qui l’écrivent comme elle est ? Que peut-elle mendier, une terre qui a autant de poètes que d’autres ont des gratte-ciels, des hommes d’affaires, des milliardaires qui les oublient toujours, les renient des fois, dans leur ahan dans l’accumulation des vanités d’ici-bas ? Que peut mendier une terre qui a pu produire à la fois Dany Lafferière,  Lyonel Trouillot, Frankétienne… ?

Pour que la Terre s’en souvienne, Editions Bas de page, Haïti, 2010.

Note biographique

Jean Watson charles

Jean Waston Charles

Né à la  Croix-des-Bouquets, Jean Watson Charles, a fait ses études de lettres à l’Ecole Normale Supérieure. Poète, nouvelliste, il est membre de l’Association haïtienne des cinéastes. Il a publié plusieurs articles sur Hector Hyppolite, Marie Chauvet, Dany Laferriere…  dans le quotidien Le nouvelliste et le matin. Organisateur du printemps des poètes  à l’institut français d’Haïti en mars 2009, il étudie la sociologie. Il vit à Port- au- Prince.

Wébert CHARLES

Wébert Charles est né à Port-au-Prince. Etudiant en économie, il est également poète et nouvelliste. Il a publié un collectif avec la participation de plusieurs jeunes poètes  » Anthologie des jeunes poètes d’Haïti (Mai 2008).  Il écrit en créole et en français


Votre billet d’identité, c’est la patrouille !

Halte, c'est la police

Dans certaines capitales africaines, le plus grand malheur qui puisse arriver à un homme est d’être arrêté la nuit par des flics. Les patrouilles, qui ont pour seul objectif le maintien de la sécurité dans les villes durant une heure avancée de la nuit, sont désormais devenues pour certains de nos policiers un moyen par excellence pour se venger, un exutoire pour déverser sur de pauvres citoyens imprudents leur trop grande frustration due généralement à des salaires médiocres, des traitements humiliants, des railleries de partout… la marginalisation.

Les oiseaux de nuit du Togo connaissent la formule « Si tu veux avoir un avant-goût de l’enfer, fais-toi arrêter la nuit par les patrouillards ».

Certains policiers des nuits africaines sont prêts à tout pour martyriser tous ceux qui ne leur glissent pas des braises. Eh oui, les braises, voilà tout le nœud du problème. Elles remplacent les cartes nationales d’identité. Etre en infraction devant la patrouille des nuits africaines, devant ces policiers maffieux, ce n’est pas sortir sans carte d’identité mais sans billets de banque, les vraies cartes d’identité, comme on les appelle à Lomé. On peut circuler sans carte d’identité dans tous les coins et recoins des villes africaines, porter en bandoulière toutes les armes les plus sophistiquées qu’a pu produire la technologie, sans être le moins du monde inquiété par la patrouille de ces policiers à deux balles une fois qu’on a des billets de banque pour se justifier.

Les noctambules connaissent la scène par cœur. Un groupe lugubre de formes noires. Une torche braquée sur vous, vous stipulant de vous arrêter, des hommes en noir – noircis jusqu’à la cervelle par leur uniforme et leur misère notoire – qui vous entourent, vous demandant de présenter votre carte nationale d’identité. Malheur à vous, crime de lèse-flic quand vous osez sortir une vulgaire carte qui vous a été délivrée par un vulgaire commissaire de police dans un vulgaire commissariat de police relatant toutes vos coordonnées ! Les patrouillards s’en moquent comme une pute à succès de Dieu et du paradis. Le bidasse ne vit pas d’amour et de carte d’identité, formule à noter dans vos agendas, les enfants. Votre carte nationale d’identité, c’est-à-dire celle qui vous a été délivrée par le commissariat, est la dernière chose que vous devez présenter quand ces patrouillards sans lois réclament votre carte d’identité. Au cas contraire, c’est des pièces bizarres qu’on vous demandera de présenter : votre certificat de résidence, votre casier judiciaire, votre certificat de baptême, votre carte d’électeur… pourquoi pas votre acte de décès ! Sortez tranquillement un billet de mille francs ou de deux mille francs – parce qu’avec les nouveaux formats de la Banque centrale des Etats de l’Afrique de l’Ouest, il n’y a plus de billet de cinq cents francs alors que le bidasse de nuit, ça ne prend pas de pièce – et dites doucement en le glissant dans une main qui vous caresse presque la cuisse « Excusez-moi, monsieur, c’est juste pour faire un tour, j’ai oublié ma carte à la maison. » En fait, tout cela vous le dites juste par courtoisie et par respect pour le képi parce que le billet glissé dans la main obscure qui vous caresse la cuisse vous a déjà libéré. C’est votre carte d’identité, la vraie, avec laquelle vous devez circuler la nuit.

Le cauchemar, c’est quand vous n’avez rien à glisser dans la main rugueuse et obscure qui vous caresse la cuisse. Le képi, déjà blessé jusqu’aux confins de son amour-propre de bidasse, trouvera un moyen pour vous accuser d’un refus d’obtempérer, pour alourdir votre infraction. Vous êtes grondé, torturé, humilié, matraqué, vilipendé, bazardé… Que voulez-vous, espèces d’impitoyables ingrats, que le bidasse bouffe quand l’Etat ne paie pas bien, hein ! Vous êtes immédiatement embarqué et emmené dans un commissariat de police où vous êtes détenu jusqu’au petit matin parmi des brigands, des pédophiles, des criminels, des détenus politiques, des drogués… On vous libère après vous avoir fait labourer une parcelle ou nettoyer toutes les toilettes du commissariat.

Pour certaines filles, le supplice est des fois moins pénible, surtout devant des képis tendus en bas par ces nuits froides d’Afrique. Une petite partie de jambe en l’air, des fois en debout-tiré à la va-vite, histoire de permettre au flic de tester sa virilité, par ces temps-ci où les faiblesses sexuelles ne crient plus gare avant de vous refroidir. C’est pas du viol, bande de diffamateurs ! Que voulez-vous donc que fasse le patrouillard quand il est contraint d’errer la nuit comme un chien galeux quand tous les maris, les vrais, sont en train de visiter à satiété les septième et huitième cieux en compagnie de leurs femmes, hein !

Et loin, des fois même près, quand nos chers patrouillards se livrent à ces ignobles bassesses sur d’imprudents citoyens, les brigands, oubliés, vaquent tout tranquillement à leurs sombres occupations nocturnes. Au petit matin, on remarque une banque braquée ou un citoyen lâchement assassiné. La police s’y présente, en prenant ses grands airs devant des spectateurs horrifiés. Elle fait des constats, la police, prend des photos, retourne au commissariat pour des enquêtes… futures. En attendant, le temps presse, il y a des manifestations de l’opposition à gazer en mode lacrymogène, de petits taximen à arrêter dans les rues et à dépouiller de leur pénible pécule, avant d’aller se saouler dans les cabarets ou aller miser sur des chevaux dans des kiosques de tiercé.

 


La femme de l’officier niquée !

 


Trois mois plus tôt…

J’étais dans le hall d’Ecobank Mali, pour un transfert d’argent vers le Togo. Sacré chemin de Croix pour un jeune Togolais sorti d’une famille pauvre, démunie, que de trimer à l’étranger ! Il est la solution à tous les problèmes de sa famille au pays restée, et il suffit que son phone sonne, affiche l’indicatif du pays, pour que son cœur commence à battre tam-tam. Un nouveau problème à régler. Sur-le-champ. Vite, les dix chiffres de Western Union, la question et la réponse test. La sœur est très très très gravement malade. Le père en coma. L’oncle paralysé. La cousine a été opérée et son mari, conducteur de zémidjan, taxi-moto, n’a pas assez de sous pour la prendre en charge, elle est presque morte. Funérailles, cercueil à acheter. Toits à réparer dans la maison familiale. Uniforme de la mère à acheter pour la fête de la chorale à l’église. Ravitaillement impératif, cela fait plus de trois jours que personne n’a plus mangé à la maison… Tout !

Rien à faire, les Togolais restés au pays s’appauvrissent de plus en plus, au jour le jour, deviennent presque des mendiants, et posent tous leurs soucis sur les épaules des immigrés. Faure Gnassingbé, oisif, incompétent, toujours en train de tourner sur lui-même comme une toupie, emprisonnant ses frères et matant les opposants et étudiants. Les vieux collaborateurs de son dictateur de père reconvertis en conseillers à la Présidence en train de bousiller toutes les ressources de ce petit pauvre pays. Bon appétit, mes vieux, et à bas les jaloux ! Que vive le de-père-en-fils. Discipline.

Je boudais, donc, ce jour, il y a trois mois, derrière une queue d’une dizaine de clients devant le guichet de la banque dite panafricaine – slogan prétentieux pour une banque ! -, triste comme le Christ au Jardin des Oliviers, attendant mon tour pour envoyer vers le pays mon sang en CFA transformé, quand une femme balèze, une de celles-là qu’on voit aux volants des plus luxueuses voitures au Mali, ignorant la foule, alla se placer devant l’opérateur de la banque. Certains hommes maliens prétendent observer un semblant de galanterie ou un foutu principe de respect de la femme qui m’a toujours fait râler. Des hommes qui sont prêts, au nom d’une sourate mal interprétée, à entasser des femmes et des femmes sous un même toit, qui partent arracher au sein de leur mère des bébés qu’ils transforment en fabricatrices d’enfants, vous stipulent qu’en Afrique ils sont les plus grands galants, qui savent le plus respecter les femmes. Où qu’ils soient, quels que soient l’heure et leur programme, ces machos déguisés et hypocrites doivent toujours laisser passer les femmes ! Et ces femmes ont fini par s’y habituer, réclamant même cette galanterie et ce respect à qui ne veut les leur concéder.

Ce soir donc où, grinçant des dents, j’attendais mon tour pour faire mon transfert, cette femme chiant sur nous, comme une chèvre diarrhéique sur des balayeurs, alla se planter devant l’opérateur. Tous les grands galants d’Afrique se turent, refroidis comme le museau d’un chien. Fils de ma mère, Mère Marthe même en chair et en os, je devais réagir, même étant seul dans ce groupe de macho-maboulo-hypocrito galants. Fais confiance à ton fétiche et écrase du piment avec ton sexe, sagesse de mon grand frère de valeur Kangni Alem. Je me détachai du groupe, Madame, veuillez venir vous placer derrière la queue, vous venez d’arriver. Sans même daigner me regarder, elle me fit savoir qu’elle était très pressée. Croyez-vous, madame, que nous qui attendons depuis n’avons rien à faire de notre temps, hein ? Vous ne serez servie avant personne ici. Une clameur générale s’éleva dans le hall. Je crus d’abord que c’était mon franc-parler qui avait fait réagir, en ma faveur, le public. Erreur ! On ne parle pas ainsi à une femme au Mali. Un homme se détacha de la queue et vint droit devant moi se planter, commençant à me parler en bambara, la langue nationale du Mali que je ne comprends pas. La pâleur de ses yeux me fit savoir que son allumette était éteinte depuis fort longtemps. Astuce d’une vieille togolaise, Les hommes qui ne sont pas puissants en bas ont des yeux tellement pâles. Dix sur dix, grand-maman. Je lui demandai, à mon pâle impuissant, d’y aller en français parce qu’il aurait parlé à un roc s’il continuait dans cette langue. Ah, vous êtes même un étranger, eh bien, monsieur, sachez qu’il n’est pas bon de s’adresser ainsi à une femme. Cette femme peut être ta mère. C’est une responsable et elle mérite du respect. Je ne sais pas comment on vous éduque ailleurs pour que vous ne sachiez pas respecter les femmes. Tu as la chance d’être un étranger sinon nous t’aurions bien corrigé. Ne répète quand même plus ça. Je ne lui donnai même pas la valeur du cadavre d’une chèvre rachitique, fixant toujours, avec rage, mon adversaire qui n’avait plus ouvert la bouche, me fixant aussi. Tous les regards, étonnés, étaient sur moi. C’est un Ivoirien, ils ont toujours été impolis et orgueilleux, ils prennent les autres pour des animaux. C’est notre hospitalité qui nous fait accepter des choses comme cela dans ce pays, avait lancé une voix. Mon adversaire, enfin décidée à manifester sa colère par des mots, Jeune homme, j’aurais tant voulu te pardonner, mais mon cœur ne me le permet pas. Je n’ai jamais subi une telle humiliation de toute ma vie et je ne pourrai me calmer que quand je te sentirai puni. Je suis mère de famille et j’ai des fils plus âgés et plus instruits que toi. Elle coulissa son téléphone, Ousmane, rentre, j’ai besoin de toi. Ousmane, son mari sûrement, véritable vert-galant, ployant sous les galons qui recouvraient son uniforme d’officier, rentra la mine ferme, suivi d’un garde…

Je passai deux jours au commissariat de police, pour agression verbale commise sur la femme d’un officier…

Aujourd’hui…

Vingt-deux heures. Je suis devant l’hôtel Niger à Bamako. J’attends mon compatriote et ami Parfait, un cuisinier, qui depuis une semaine me demande de rencontrer la nouvelle mamito qu’il s’est tapée. Elle assure grave, crois-moi, elle avale mal, faut pas faire. Elle prend devant, elle prend derrière, elle prend sur le côté gauche, elle prend sur le côté droit, elle prend dans le grand trou, elle prend dans le petit trou. Et elle me bourre de CFA. Son mari est officier dans l’armée… Une tape amicale sur mon épaule. Parfait me présente à sa vache à lait, Voilà mon meilleur ami, madame, il se nomme David, il est professeur. Je lui tends la main et la regarde. Mais c’est elle ! Mme Officier ! Elle me reconnaît mais ne laisse rien paraître. Elle vient de se faire, une fois de plus, sauter, dans une chambre d’hôtel, dans le dos de son officier de mari, par Parfait, gigolo de la pure race, un de ces jeunes Togolais et Ivoiriens qui ont juré sur leurs fétiches de ne rien faire à part taper dans le dos des Maliens.

Je souris légèrement en baissant la tête. Je n’ai jamais subi une telle humiliation de toute ma vie, m’avait-elle dit dans le hall de la banque panafricaine.

 

 


Mort aux fabricateurs d’enfants-misères !

« Environ 7000 femmes ont été stérilisées de force dans le Shandong par les agents du planning familial, tandis que d’autres ont accouché de bébés mort-nés après avoir reçu des injections de poison… Des villageois ont été battus à mort pour avoir essayé de protéger des membres de leurs familles qui se cachaient pour échapper à la stérilisation ou aux avortements forcés… » Ces faits (confirmés par les autorités chinoises qui ont ouvert une enquête et arrêté les coupables) relatés dans le journal Le Monde du 24 septembre 2005, repris dans le livre Introduction à l’économie du développement de l’universitaire français Jacques Brasseul (Armand Colin, Paris, 3e édition) posent l’épineux problème de l’application des politiques antinatalistes dans les pays du Sud.

L’application des politiques antinatalistes en Afrique, on ne peut s’empêcher d’y penser en faisant un tour dans Bamako, la capitale malienne. A tous les feux tricolores, tous les carrefours, dans toutes les stations d’essence, devant tous les supermarchés et restaurants, toutes les écoles… ce sont de petits enfants plus sales que des porcs de village, maigrichons, rachitiques, aux ventres aussi ronds qu’un ballon de foot qui vous encombrent, boîtes de tomate en main, vous chantant d’une voix mielleuse des soi-disant bénédictions d’Allah, oubliant que la charité bien ordonnée commence par soi-même, et qu’ils doivent penser à leur propre bénédiction avant celle des autres. Ils sont à la quête d’une pièce de monnaie. Ce sont, dit-on, des élèves des écoles coraniques, les talibés qu’on les appelle, qui selon certaines recommandations de l’islam, doivent s’humilier en mendiant leur pitance. Cette pratique, les lecteurs du chef-d’œuvre l’Aventure ambiguë de Cheik Hamidou Kane l’ont remarquée avec le héros du livre, Samba Diallo. Mais la réalité est que tous ces petits mendiants – puisqu’ils sont plus des mendiants que des élèves – qui déambulent les pieds nus dans tous les coins et recoins de la ville du matin au soir, sous l’impitoyable soleil sahélien, ne sont que des enfants des pauvres. Les riches attendent impatiemment que les leurs aient trois ans pour les inscrire dans les écoles primaires les plus huppées, puis au collège, puis au lycée, et les envoyer, après le bac, en Occident chercher des diplômes respectables, pour assurer leur avenir. L’islam et l’école coranique seraient-ils devenus rien que l’affaire des pauvres ? Ces petits mendiants ne sont que des enfants d’irresponsables fabricateurs de misère qui s’accouplent n’importe où, n’importe quand et n’importe comment comme des brutes, qui pondent des enfants à l’avenir hypothéqué, et qui, ne pouvant pas s’occuper d’eux, s’en débarrassent comme un pet, les confiant, se cachant derrière le pauvre islam si maltraité, à des imams sans moyens. Quel homme instruit – vraiment instruit -, et capable d’assurer l’éducation de son enfant, l’enverrait vadrouiller, pieds nus et boîte de tomate en main, sous le soleil, prétextant l’avoir inscrit à l’école coranique ?

Une autre catégorie des damnés de nos pays est celle des bonnes. Produits de l’exode rural exagéré caractéristique de nos pays, les villages ne présentant aucune garantie de survie, ces jeunes filles quittent leurs parents démunis au village, avec l’espoir de trouver une vie meilleure en ville. Au service de leurs patrons qui ne leur prêtent aucune attention – si ce n’est pour abuser d’elles de temps en temps histoire de tester leur virilité -, elles s’adonnent, comme seule distraction, à d’incessantes et imbéciles bagatelles avec des va-nu-pieds libidineux plus féconds qu’ils ne sont pauvres, et se surprennent, généralement avant vingt ans, avec une grossesse dont les auteurs ne reconnaissent pas la paternité, accouchent dans des conditions lamentables des calamités qu’elles seront seules à nourrir, à habiller, à soigner jusqu’à l’âge où ces rejetons, sans père et presque sans mère, peuvent se prendre en charge – six ou sept ans – dans les rues avec des boîtes de tomate en main, ou dans un métier précaire trop dangereux, nuisible pour leur âge.

Nos autorités, mal-aimées, sachant leurs populations suffisamment analphabètes, bornées par les traditions, la religion, l’inculture, l’ignorance, pour ne pas facilement comprendre l’application des politiques antinatalistes, préfèrent éviter le problème. Elles sont plus préoccupées à chercher à plaire aux masses, pour les échéances électorales. Quant aux Organismes Non Gouvernementaux, hypocrites, ils se plaisent à faire de ces plaies de nos sociétés leur gagne-pain. C’est ainsi que l’on assiste à la prolifération des associations de lutte contre le travail des enfants, des organismes de défense des droits des enfants… que l’Occident, sournois, toujours prêt à dépenser pour des causes qui enfoncent l’Afrique plutôt que celles qui l’aident, finance à coups de milliards. On ignore, ou on fait semblant d’ignorer que les enfants exposés au travail forcé, ceux dont les droits sont généralement brimés, ceux qui ne sont pas inscrits à l’école, qui sont violés, qui sont violentés, ne sont en général que des enfants de pauvres, et que pour éviter ces fléaux, il faut arrêter, ou diminuer la naissance de ces enfants aux destins avortés. Quel est ce père de famille capable de s’occuper de son enfant qui l’enverrait trimer pour trois mille francs CFA le mois ?

Il faut des politiques antinatalistes dans nos pays, surtout ceux à majorité musulmane où des apostats continuent à commettre des crimes au nom de l’islam. « L’Afrique crève de tous les enfants qui y naissent sans que les parents aient les moyens de les nourrir. Je ne suis pas le seul à le dire… Des enfants, on en ramasse à la pelle dans ce pays, le Niger – est-ce un pays ou un cimetière ? — où le taux de fécondité des femmes est le plus élevé du monde, neuf enfants en moyenne par couple. Un carnage ! » s’insurgeait en 2006 le chanteur et écrivain français Pascal Sevran, parlant du Niger dans son roman Le Privilège des jonquilles.

Bien sûr qu’il faut arrêter le carnage ! Presque tous les arguments soutenant la thèse d’un développement économique qui résulterait d’une forte démographie, comme la thèse des économies d’échelle réalisées grâce à une population élevée, celle de la demande potentielle de nouveaux consommateurs, l’exemple de la Chine… ne tiennent pas en Afrique. De grandes théories économiques le démontrent si bien, en dessous d’un certain seuil de revenu, la croissance démographique ne permet pas une croissance économique, mais elle la freine, et c’est le cas de nos pays, ceux de l’Afrique noire. Ces petits mendiants présentés comme des élèves des écoles coraniques, ces bonnes, ces petits cireurs dans les rues, ces petits délinquants sans éducation ni formation qui deviendront de dangereux gangsters sans loi, des violeurs sans cœur, des parasites s’accrochant aux membres de leurs familles qui ont un revenu ou ayant le malheur de vivre en Occident… sont tout simplement nuisibles pour une croissance économique de nos pays.

Avec nos autorités qui se sont presque désengagées des secteurs de la santé et de l’éducation, préférant dépenser dans l’armement pour protéger nos pères de la nation ou leurs fils leur ayant succédé, c’est notoire que les hôpitaux publics avec leurs soins bâclés, les écoles publiques avec leurs formations-bouillabaisses… toutes ces administrations censées proposer des services non marchands, ne sont plus là pour aider les citoyens. Et quand on sait ce que coûtent les soins dans une clinique privée, la formation dans les écoles privées, un cursus universitaire digne et complet… il faut penser à arrêter de faire des enfants comme cela se fait ici. Un enfant en ce vingt-et-unième siècle est une ressource dans laquelle il faut investir, beaucoup investir, pour en tirer plus tard un quelconque fruit. Ces temps où on faisait des enfants pour les confier à la terre qu’ils cultivent, à la nature qui les nourrit, à Dieu qui les protège est révolu. Même ici, chez nous.

Au début des années 80, la Chine, voyant les dangers de sa trop forte démographie, avait lancé la politique de l’enfant unique. Une politique qui sera revue en 2002 avec l’autorisation donnée aux couples d’avoir plusieurs enfants à condition de payer une « taxe sociale de compensation » d’environ 600 euros (Jacques Brasseul, Introduction à l’économie du développement, Armand Colin, Paris, 2008, 3e édition). Une telle mesure, avec peut-être de légères modifications (2 enfants par femme par exemple) sous nos cieux, sera un véritable garde-fou pour les pauvres qui ne peuvent honorer cette peine pécuniaire.

D’autres mesures plus adaptées à nos réalités pourront être prises par nos autorités et ONG pour arrêter les fabricateurs de pauvreté dans leurs ahans. Que nos traditions, nos coutumes, nos religions, nos ancêtres… le veuillent ou pas. « Y a-t-il rien de plus respectable qu’un ancien abus ? La raison est plus ancienne. » Zadig, Voltaire.

 


La femme du pasteur… et du fou

Terre et Ciel ! Comment le dire, le conter, le chanter, pour qu’on ne me traite pas de menteur ? Nos histoires, celles de chez-nous là-bas au Togo, sont aussi cocasses les unes que les autres, aussi cocasses que l’histoire même du pays, aussi cocasses que ses dirigeants, aussi cocasses que son Président, aussi cocasses que ses opposants, aussi cocasses que ses élections, aussi cocasses que ses participations à la Coupe du monde de foot, aussi cocasses que ses pasteurs, aussi cocasses que ses fous… Cocasserie des cocasseries, tout est cocasserie au Togo. Donc, de fous et de pasteurs cocasses du Togo cocasse, parlons.

Tout commença un matin de décembre, à quelques jours de Noël, dans mon village natal situé à une vingtaine de kilomètres de Lomé, la capitale du Togo. J’avais neuf ou dix ans. Le fou le plus connu de notre village, qui dormait dans le cimetière du village, et que l’on avait surnommé Béniglan Xévi (Oiseau de Cimetière), se leva ce matin, se dirigea en courant vers une maison, sauta sur une jeune femme en lui criant « Prépare-toi car tu dois partir ». Sous les yeux stupéfaits de toute la maison qui le fixait car n’ayant rien compris de cette phrase sans sens, l’Oiseau de Cimetière tourna le pas et retourna chez lui, au cimetière. Quelques minutes plus tard, sans souffrir du moindre mal, la jeune femme qu’avait apostrophée le fou fit une crise et défunta sur-le-champ.

Et cet acte, que tout le monde avait pris pour un coup isolé – qui n’arrête pas le combat selon mon vieux père Eyadema – devint une habitude, une coutume pour notre fameux fou. Il se lève le matin, va dans une maison en courant, se jette sur quelqu’un et lui dit, des fois même en riant, Prépare-toi car tu dois partir. Et, le même jour, sans souffrir d’aucun mal, la personne prévenue trépassait ! Au début, on avait cru que ce fou bizarre agissait en complicité avec le féticheur du village Gonti Gonti alias Sakplatoké. Le chef ordonna le bannissement du village de notre féticheur. Mais rien n’y fit. Il convoqua le fou et le supplia à genoux d’arrêter de foutre ce black bazar dans le village mais ce dernier lui fit savoir que c’était la mort en personne qui le chargeait de délivrer ses messages à ses victimes. On alla au Bénin consulter ses plus grands féticheurs pour contrer les messages du fou. Rien. Certaines personnes, dont le chef du village, avaient interdit au fou d’approcher leur maison, croyant éviter les messages de la mort, mais notre fou s’acheta un téléphone portable de marque Nokia avec caméra et appelait les victimes de la mort dont personne ne savait comment il s’arrangeait pour avoir les numéros de téléphone. Quelques personnes prévenues essayaient de fuir le village, mais cela ne changeait rien à leur sort. On se résigna.

Ce fut un jeudi matin, trois mois après le début des sombres révélations du fou, que le téléphone portable de la femme du pasteur Samuel Fils de Jésus sonna. Le pasteur Samuel Fils de Jésus dirigeait dans le village l’une de ces églises qui, comme des champignons, poussent n’importe comment au Togo, grandissent en un temps record, et dont les grandes préoccupations des pasteurs sont de dénigrer les églises catholique et protestante qu’ils accusent d’assemblées d’animistes, d’églises mortes, de bals des fils de la chair et du péché… et qui dopent de mensonges leurs fidèles, leur assurant qu’avec leur foi, rien qu’avec leur foi, ils peuvent non seulement déplacer des montagnes, mais aussi ouvrir et fermer les portes du paradis à qui ils veulent… Et devant les sombres révélations du fou messager de la mort, le pasteur Samuel Fils de Jésus avait donné son avis, les villageois se faisaient tuer par ce sale fou parce qu’ils n’avaient pas la foi, la vraie foi, que le fou ne pouvait même pas oser l’approcher, il allait le consumer sur-le-champ avec les flammes du Saint-Esprit.

Ce matin de jeudi, donc, le téléphone portable de la femme du pasteur Samuel Fils de Jésus sonna. C’était le fou devin qui lui transmettait le message de la mort. Elle allait mourir avant midi. La femme se mit à sangloter amèrement, s’arrachant les cheveux, malgré les consolations de son mari qui lui assurait qu’elle n’allait pas mourir, qu’elle serait la première exception, qu’il était prêt à parler directement avec Dieu Mawu Lui-même sans passer par Jésus… Quelques minutes plus tard, le téléphone de la femme sonna de nouveau et le fou lui demanda de le rejoindre chez lui, au cimetière. La femme y fila malgré les contestations de son mari. Elle retourna après deux heures à la maison et commença à faire ses bagages, faisant savoir à son mari qu’elle allait désormais devenir la femme du fou et partir vivre avec ce dernier au cimetière car c’était la seule solution pour ne pas mourir. Le pasteur, tout en caressant sa soutane, demanda à sa femme d’oublier toute cette histoire de ce sale fou animiste, et placer Dieu au-dessus de tout, que seul Dieu pouvait vaincre les attaques de la mort… mais la femme, en souriant, lui fit savoir que si Dieu était capable de vaincre la mort, Il aurait empêché celle de Son propre fils qu’Il avait laissé une poignée de Juifs sans lois tuer comme un poulet, comme quoi, la charité bien ordonnée commence par soi-même. Elle ramassa ses affaires, et sous le regard étonné de tout le village qui ne comprenait rien, alla les déposer au cimetière, le domicile de son nouveau fiancé, le fou.

La femme du pasteur Samuel Fils de Jésus était la femme la plus élégante, belle et orgueilleuse du village. Aux femmes villageoises qui lui faisaient le ménage du matin au soir, elle faisait savoir qu’elle ne savait pas comment elles faisaient pour coucher avec ces villageois sales comme les molaires d’une vieille femme, que même voir les hommes du village lui donnait la nausée. Et dire que cette femme était partie vivre, au cimetière, avec l’homme le plus répugnant du village !

Le pasteur Samuel Fils de Jésus passa toute la nuit en jeûne et prière et sortit, fatigué, de sa chambre le matin pour buter sur le fou qui l’attendait devant sa porte. Pasteur, je suis venu t’informer que tu célébreras dimanche prochain mon mariage avec ma femme et… Le pasteur ne le laissa pas terminer cette abomination, Que le feu du Saint-Esprit te consume jusqu’à tes os ce matin, fou répugnant et maudit. Tu ne m’arracheras jamais ma femme. Toi et tes esprits maléfiques serez jetés dans la géhenne jusqu’au jour du Jugement. Car il est écrit dans le livre des Psaumes que celui qui est assis… Le fou, tournant le pas, lui demanda d’aller faire éditer ce long roman qu’il était en train de lui lire dans l’une des maisons d’édition du pays. Rendez-vous le dimanche pour son mariage. Le pasteur s’enferma de nouveau et commença à prier quand son téléphone sonna. Il reconnut la voix du fou, son sombre rival, qui lui transmettait le message de la mort. Il allait mourir avant le soir. Le pasteur quitta sa chambre, alla s’agenouiller sur l’autel dans son église, continuant de prier. Autour de quinze heures, le religieux, toujours sur l’autel à genoux, commença à sentir de violents maux de tête et de ventre. Son corps commença à trembler et du sang lui coulait des narines. Il fit un effort pour s’allonger sur le plancher et commença à hurler… comme un agonisant. Pasteur, es-tu prêt à célébrer mon mariage ? Le pasteur mourant reconnut la voix du fou et lui cria avec ses ultimes efforts, Il est écrit dans l’Evangile que tu… Le fou tourna le pas et se dirigeait vers la porte du temple quand il entendit un léger oui derrière lui. Il retourna chez le pasteur et lui reposa la question. Ce dernier, presque mort, lui répondit par l’affirmative. Il acceptait de célébrer le mariage du fou avec sa femme. Miracle, Samuel Fils de Jésus, qui était presque mort, se leva sur-le-champ, guéri. Tu as intérêt à respecter ton engagement car même si tu me fuis pour te réfugier au paradis, à l’intérieur de la barbe de Dieu, je t’aurai, avertit le fou.

Il fallait voir l’église du village le dimanche ! Le fou, qui avait refusé la veste de marié que lui avaient offerte quelques villageois cherchant sa clémence, était, comme toujours, vêtu de ses haillons, et la femme du pasteur d’une longue robe blanche sous les yeux de son ex-mari chargé de célébrer le mariage. Ce fut quand les mariés avaient fini de dire leur oui, le grand oui, que le pasteur leur avait demandé de se donner un baiser, le baiser, que ce fou répugnant allongeait sa bouche pourrie vers celle de l’ex-femme du pasteur Samuel Fils de Jésus, que je sursautai sous les hurlements de mon téléphone portable qui me réveillait. Six heures et demi sur Bamako. Je rêvais.


Indignez-vous, Togolais, contre vos bêtises !

Beau Togo

J’ai connu le couple C. à Bamako en décembre 2010 lors d’une soirée organisée par un ami togolais ingénieur pour fêter sa promotion. Monsieur Raymond C. de Kpalimé (Sud du Togo) est ingénieur en télécommunications dans une société de téléphonie mobile du Mali. Sa femme, Ingrid, de Niamtougou (Nord du Togo) est commerciale dans la même société. Gentille fille. Le couple s’était formé sans le lien du mariage depuis deux ans, en 2008, comme on le remarque dans beaucoup de cas au Togo. Ils ont, euh, ils avaient une fille d’un an, Gracia. Toute la classe et la beauté d’un jeune couple à l’abri du besoin.

Depuis cette soirée, le couple C. était devenu pour nous, célibataires, une véritable référence qu’on citait pour se persuader qu’il était temps pour nous de chercher une compagne, fonder un foyer, et arrêter de traîner comme des chiens dans tous les restaurants togolais de Bamako à la recherche de la pâte, du foufou, ou d’autres plats du pays. Les amis assidus à l’église affirment qu’ils y sont présents tous les dimanches. Presque toujours habillés en uniforme. Un signe d’amour au pays, un couple qui s’habille en uniforme pour aller à l’église. Ils s’aimaient. Sûrement.

En mars dernier, nous étions à l’enterrement de Gracia, la fille du couple envié. Elle avait subitement trépassé d’une forte fièvre, une semaine après son retour avec sa mère du pays. Ingrid était, en accord avec son mari, partie à Niamtougou montrer sa fille à ses parents, comme il est de coutume dans nos traditions.

En mai, nous apprîmes que le couple s’était séparé, qu’Ingrid, renvoyée par son mari, avait jugé bon de retourner au Togo, comme c’était le mari qui lui avait cherché le travail et fait venir à Bamako. L’histoire ? Les parents de Raymond C. avaient conclu que leur petite-fille, Gracia, avait été envoûtée par les parents d’Ingrid, que les gens de cette région, on le leur avait bien dit, étaient des sorciers, que c’était pour cette raison qu’ils n’avaient jamais digéré leur belle-fille, qu’ils avaient toujours demandé à leur fils de la laisser tomber, de ne pas avoir d’enfant avec elle… Sous le poids de la pression de ses parents, sa mère surtout, Raymond C. finit par croire la superstition, les parents de sa femme avaient tué sa bien-aimée fille. Ingrid, la pauvre, paya l’addition. La répudiation.

Ce matin, Raymond C. m’invite, au téléphone, à assister à la présentation de sa nouvelle femme, chez lui, le dimanche prochain après la messe. Une sœur à moi, me précise-t-il. Je réponds par l’affirmative avant de m’étonner. Sa nouvelle femme ? Que veut-il me dire ?

Raymond C., m’explique un autre ami que je contacte pour comprendre ce théâtre, vient d’avoir une nouvelle femme, une fille de la préfecture du Zio (Sud du Togo), une ex avec qui il s’était séparé depuis le lycée, devenue par la suite sa maîtresse et que ses parents lui ont conseillé de prendre pour remplacer Ingrid. Ingrid la sorcière, fille de sorciers.

Je n’aurais jamais cru cette pure cocasserie, si elle m’avait été contée. Mais je viens de la vivre, comme un film, avec tous les acteurs sous mon nez.

Que dire ?

Que finalement quand nous fouillons bien au fond de nous-mêmes, nous comprendrons que nous portons, Togolais, chacun à sa manière, ce petit quelque chose qui nous ronge de l’intérieur, et qui nous cause ce malaise, ce mal de vivre dans lequel nous sommes aujourd’hui. La bêtise !

Bien sûr qu’elle n’est pas seulement togolaise, la bêtise. Elle est universelle. L’ethnocentrisme est universel, et aussi vieux que le monde. Oui. Mais il nous tue, nous. Quand on vient d’un minuscule couloir ignoré par le reste du monde, quand on est un peuple d’à peine six millions d’habitants pris en otage depuis un demi-siècle par un groupe de malfrats et qu’on veut, enfin, se libérer, on dépasse toutes les petites bêtises, et on se met ensemble. On s’entend. On s’aime.

Pure illusion donc, que de penser que la division entre le Sud et le Nord Togo est une réalité depuis longtemps enterrée ! Que ce n’est qu’un cadavre squelettique qu’essaient de réanimer les politiciens démagogues ! Nous continuons, donc, à ne pas nous aimer, à nous en vouloir, à nous détester, chacun essayant, du haut de ses hypocrisies, de faire semblant de lutter contre le seul ennemi visible que nous avons, la dictature du Rassemblement du Peuple togolais. Maudissant le seul nom en qui nous avons fait concentrer toutes nos haines, Faure Gnassingbé.

On peut aujourd’hui mettre à la tête du Togo le régime le plus démocratique, le plus dynamique, le plus sérieux qui soit, à la suite de l’élection la plus transparente et paisible qui soit, mais nous continuerons, toujours, à ne pas nous sentir bien au Togo. Parce que ce à quoi nous avons le plus mal au Togo, c’est nous. Avant d’avoir mal à la dictature, au Rassemblement du Peuple togolais, à Faure Gnassingbé… nous avons mal à nous.

Et c’est ce mal qui nous fait tout le temps échouer devant la dictature. Qui nous pousse à crier ensemble «  Faure dégage » avec un frère qu’on déteste. A marcher côte à côte pendant les marches de protestation contre la dictature avec des frères qu’on juge inférieurs, nuisibles. C’est ce mal qui pousse l’opposition togolaise à ne jamais s’entendre. Chacun couvant et nourrissant ses petites bêtises.

L’histoire nous a cloués au pilori, Togolais. Hués et moqués de partout. Tout un peuple mis à genoux depuis presque un demi-siècle par un groupuscule de gangsters sans lois appuyés par une armée indigne. Toute la sous-région nous indexe comme le peuple le plus poltron, le plus lâche, celui-là qui réussit à avaler des couleuvres et des couleuvres au jour le jour, sans chercher à crier son dégoût, à réclamer sa dignité. Pestiférés, que nous reste-t-il, à part nous accepter, nous mettre ensemble, et, enfin, mener la lutte juste, celle-là qui libère ?

Je me rappelle encore les mots de ce commissaire de police malien, un jour de 2009 où on était convoqués au commissariat de police pour une affaire opposant deux jeunes cuisiniers togolais l’un ayant mis des substances nuisibles dans un plat préparé par l’autre, pour lui créer des problèmes. «  Vous êtes dans un pays étranger et vous vous permettez de tels actes entre vous ? » s’était indigné le commissaire en nous regardant, dégoûté.

Et c’est contre toutes ces petites bêtises togolaises, ces riens d’insuffisances qui nous rendent trop suffisants, que nous devons nous indigner, avant de crier, ensemble, haro sur la dictature cinquantenaire. Indignons-nous, Togolais, contre l’ethnocentrisme togolais, la calomnie togolaise, la jalousie togolaise, l’envie togolaise, l’orgueil togolais, l’hypocrisie togolaise…

Dimanche, j’irai à la présentation de la nouvelle femme de Raymond C. Bien sûr que j’y irai, pour faire le bon ami. J’y irai parce que comme me l’a précisé le mari, la nouvelle femme est une sœur à moi, de la préfecture du Zio comme moi. Nous mangerons, boirons, rirons… Nous parlerons politique, bien sûr. Nous insulterons la dictature, maudirons Faure Gnassingbé, ses descendants et ascendants, tout son gouvernement et ses collaborateurs… Nous nous indignerons contre ceux-là qui nous font souffrir. Oubliant que très loin, mais tout près de nous, pleure amèrement celle que nous avons transformée, nos petites bêtises en bandoulière, en souffre-douleur éternel, une jeune fille qui perd en deux mois son enfant, son mari et son travail. Parce qu’elle n’a pas le droit de venir d’où elle vient.

 

 


Le pauvre Christ des voleurs1

 

– Tu sais, mon frère, vous êtes congolais et je suis togolais, nous sommes tous des étrangers dans ce pays, et nous avons besoin de nous comprendre. Je vous jure que cet argent c’est tout mon salaire du mois passé, qui doit me permettre de passer ce mois, et je ne sais pas comment je vais me débrouiller dans ma situation actuelle, pardon, mon frère, rends-le-moi, s’il te plaît, ou au moins essaie de m’en donner juste une partie, Dieu te récompensera d’une autre manière.

– Huuum, tu sais, je ne sais pas combien de fois je suis obligé de te le répéter, mais je ne suis pas un voleur. Je suis un fervent chrétien et je n’ai jamais volé de toute ma vie. Je reviens d’ailleurs d’une veillée de prière. Ma foi chrétienne ne me permet pas de prendre quelque chose qui ne m’appartient pas. Essaie encore de chercher ton argent. Si tu es sûr que tu l’as déposé dans ta chambre et que personne n’est passé par là, tu vas le retrouver. Je peux disposer ? Je dois aller à l’église, il est presque l’heure.

Peuh ! Qu’un chrétien autoproclamé peut être moche en mentant ! En poussant un soupir de découragement, je lui demande une fois de plus, en souriant, s’il est sûr de ne pas avoir chapardé mon argent. Que nenni, me fait-il pour la énième fois.

Et pourtant, elle est là, la preuve. Cette petite caméra qu’a placée Ruth dans sa féroce jalousie, dans ma chambre, il y a plus d’un mois, en me mettant en garde : « N’oublie pas de la débrancher chaque fois que tu amèneras une de tes dévergondées d’étudiantes. » La caméra, qui filme toutes les entrées et sorties de ma chambre, a immortalisé mon Congolais, rentrant dans ma chambre. Lui qui nie depuis trente minutes ne pas y avoir mis pied.

Mes cent vingt mille francs, Bon Dieu ! Une bonne partie de mon salaire de débrouillard ! Je l’ai fait venir chez moi pour me monter un bureau au salon, et il a pénétré dans ma chambre, a ramassé ma sueur d’un mois, quand j’étais occupé à raconter mes niaiseries à zéro centime à ma voisine dans la cour. Mon salaire, Ciel ! Cette insignifiante fortune que je gagne trop difficilement, après avoir bavardé comme un fou du matin au soir devant des étudiants distraits qui se demandent sûrement comment un jeune garçon comme moi ai pu ne rien trouver à faire à part enseigner ! « Le marketing est ceci, le marché est cela, le consommateur aime machin, le concurrent n’aime pas bidule, le prix nique celle-ci, l’offre et la demande sucent celui-là… » du matin au soir, pendant tout un mois, et se faire dépouiller si facilement !

– Mon frère, je peux partir ? Je suis en retard pour l’église. Essaie de chercher ton argent, je ne l’ai pas pris.

Audience levée. Il claque la porte après m’avoir souhaité une bonne journée. Ah, qu’il est difficile de faire du mal, mes fétiches ! Il suffit que j’amène cette vidéo le trahissant au commissariat de police à moins d’un kilomètre de ma maison, et ces policiers révoltés contre les étrangers ne tarderont pas à aller l’arrêter chez lui, lui distribuer gifles et coups, avant de l’enfermer à moitié mort. Mais comment arriverai-je à dormir après ? Depuis le jour où j’ai vu trois de ces policiers maliens super zélés, excités par le thé et la cigarette, maltraiter un Camerounais supposé avoir volé une moto – la scène m’a d’ailleurs inspiré une nouvelle à paraître dans mon prochain livre -, je me suis juré de ne jamais livrer quelqu’un à la police malienne, sauf celui qui m’arrachera Ruth.

Aïe ! Ce menuisier congolais, fervent chrétien juré craché, m’a volé mes cent vingt mille ! Cent vingt mille ! Toute une semaine de délices avec de petites Ivoiriennes bling bling débarquées ces derniers temps dans notre quartier, et qu’on dit très intéressées par des soirées chaudes ! Cent vingt mille ! Un week-end à Mopti, la ville surnommée la Venise du Mali, dans une chambre d’hôtel avec vue sur le fleuve Niger, dans les bras d’une belle petite peuhle allumeuse genre Nafissatou Diallo ! Cent vingt mille ! Des chemises, des bijoux, des paires de chaussures… de la drague en mode BCBG !

Que faire quand on se fait voler cent vingt mille, son salaire, par un menuisier congolais en début de mois ? Aller pleurer à l’église pour que Dieu, Celui des pauvres, ne vous abandonne pas durant ce mois d’un chemin de croix annoncé. J’ai cette bizarre habitude d’aller à l’église chaque fois que je me sens désespéré. N’est-ce pas le propre de l’esprit humain ? Chercher une force à laquelle s’accrocher dans les moments difficiles, une échappatoire pour fuir le désespoir. Pourvu que Dieu ne prenne pas la fatale résolution de me frapper d’un malheur chaque samedi pour me faire aller à l’église chaque dimanche.

«  Hosanna au plus haut des cieeeeeuuuuuuuux, paix sur la terre aux hommes de bonne volontéééééééééééé… » Je l’ai toujours dit, Dieu doit beaucoup aimer les Congolais, car ils savent très bien Le magnifier en louanges. S’il doit y avoir une chorale africaine au paradis, elle doit être congolaise. Ils chantent très bien, que ce soit en lingala ou en français. Et chaque fois qu’ils chantent à l’église, c’est tout un groupe de cameramen de circonstance, appareils photo numériques  en main, qui se forme autour de leur chorale, pour les filmer.

En jeune m’as-tu-vu qui se respecte, je me lève, mon Samsung flambant neuf en main, pour filmer les séraphins. Surprise d’un nouveau marié qui la nuit de noces, le feu au cul, découvre que sa nouvelle femme est un travesti. Je crois être distrait. En rêve peut-être. Je me concentre, comme un impuissant sur un film X. Ben, c’est lui ! Mon menuisier-voleur congolais magnifiant le Christ ! Il ne me voit pas et envoie, pour couvrir toutes les voix de son ténor, en crescendo, un « volontéééééééééééé… » qui me fait, je ne sais pas pourquoi, sourire.

Euh, ouais, Christ, voilà mon voleur, mes cent vingt mille balles en poche, te magnifiant de toute son âme, sachant que tout son mois est assuré. Tu l’as si bien dit, tu es le Christ de tous les pécheurs, les voleurs y compris. Eh bien, mon bon vieux Christ, moi qui ai travaillé durant tout un mois pour rien, moi qui ne pourrai plus me taper une de ces petites merveilles d’Ivoiriennes de notre quartier, moi qui ne pourrai plus me faire gratifier de quelques câlins peulhs dans une chambre d’hôtel avec vue sur le fleuve Niger, moi qui ne sais même pas ce que je vais manger durant tout ce mois, c’est qui mon Christ, hein.

1. Titre inspiré du titre Le Pauvre Christ de Bomba de l’écrivain camerounais Mongo Beti.


Indignez-vous, Africains, avec Edem Kodzo !

Edem Kodzo

Edem Kodjo est, sans aucun doute, l’un des plus brillants intellectuels et l’un des hommes politiques les plus influents d’Afrique. Mais au Togo, son pays d’origine, il passe aux yeux de beaucoup de ses compatriotes, à commencer par moi et presque toute ma génération des années 80 qui n’avons connu que les atrocités de la dictature d’Eyadema, pour l’un de ces hommes détestables à la source des malheurs de notre pays. Secrétaire général de l’ex Organisation de l’Unité Africaine, OUA, il fut tour à tour Premier ministre sous Gnassingbé Eyadema et son fils. De quoi justifier, valider cette haine dont on le couvre, dans un pays où tout ce qui collabore avec le régime dictatorial cinquantenaire est mordicus classé sur la liste rouge des pestiférés de la République. Sa vie d’homme politique a presque masqué sa carrière d’écrivain pourtant riche avec des ouvrages comme Et demain l’Afrique, Au commencement était le glaive…

Je viens de terminer son essai Lettre ouverte à l’Afrique cinquantenaire publié en 2010 chez Gallimard, à l’occasion du cinquantenaire des indépendances de la plupart des pays africains francophones,  un livre que j’ai commencé à lire en m’attendant à un homme politique grillé, fini, qui essaie de récupérer à travers du verbiage oiseux quelques reliquats de crédibilité. Mais je referme ce livre ému, oui, très ému. Et j’ai noté le passage suivant :

« Vérité profonde, indéniable, toujours vérifiée et avérée au long des âges, au long des temps, et qui s’impose aujourd’hui à toi, chère Mère-Afrique! Tes enfants sont ta matière première et ta première richesse, mais je veux parler d’enfants debout, droits comme des baobabs, prêts pour la lutte et la souffrance, ne redoutant ni épreuves ni tourments, des enfants éduqués, conscients et consciencieux, torrentueux, tournés vers l’action, ayant comme idéal ton destin et pour objectif  ton avenir. Oui, de solides enfants, de corps, de coeur et d’âme; non pas des crapules qui arpentent les chaussées de tes cités à la recherche du gain facile et de l’arnaque aisée; non pas ceux qui bayent aux corneilles, mollusques avachis et qui prétendent faire du commerce, non ! De vrais hommes et de vraies femmes qui savent ce qu’effort veut dire… qui sont convaincus qu’ils ont entre leurs mains leur propre sort et que leur destin ne se forge pas ailleurs, qui ne perdent pas leur temps à s’en prendre à d’autres, lorsque l’horizon s’assombrit et que le quotidien se complexifie. »

Que dire ?

Que nous devons nous indigner devant l’émouvante indignation de cet homme de pouvoir, cet homme qui s’est déjà accompli, qui a déjà, avec ou sans l’Afrique, montré aux yeux de toute la Terre toutes ses potentialités, ses incommensurables potentialités.

Que nous devons écouter les cris de cet homme qui connaît tant l’Afrique, et qui lui montre – comme si elle ne les connaissait pas, ses maux, ses éternels maux. Qui lui dit, à cette Afrique qui ne pousse pas, qui ne veut pas pousser, les vérités, toutes les vérités que nous devons tous connaître aujourd’hui. Nos vérités.

Que nous devons sangloter, comme le fait Edem Kodzo dans cette lettre de soixante-dix pages, pas devant l’Occident mais devant notre Afrique, et la prier de se voir enfin en face. D’avoir la force, le courage de se voir. De se supporter.

Que nous devons comprendre, enfin, que la victimisation et la haine contre l’Occident ne sont pas les solutions à notre éternel malaise. En ces temps où nos tristement célèbres pantins d’antioccidentaux, bourrés de contradictions et d’incohérences, prêts à dénoncer la France qui bombarde la Libye mais à l’applaudir quand elle met la Côte d’Ivoire en feu, nous font leurs sinistres lois.

Que notre destin, ne se forge pas ailleurs, en Occident, comme nous le martelons, éhontés, du fond des eaux troubles de notre ignorance et hypocrisie, mais ici, en Afrique, entre nos mains.

Que le monde a trop écouté nos pleurs, supporté nos lamentations sur l’esclavage, la colonisation, le néocolonialisme… et tous les autres mots vides que nous inventons pour justifier nos maux. Et qu’il y aura des Discours de Dakar après des Discours de Dakar tant que nous n’aurons pas compris que personne, mais alors personne ne viendra nous sauver ici, pas même cette Chine opportuniste devenue aujourd’hui notre messie.

« La rigueur , encore la rigueur, toujours la rigueur et nos nations seront sauvées ! La rigueur personnelle, dans la pensée, dans le comportement, dans le mode de vie, est la pierre philosophale contemporaine. »

Oui, Edem Kodzo, la rigueur, et cette Afrique que tu as si bien pleurée dans ce livre, que tu as mise à nue dans cette lettre, cette Afrique à qui tu as mal, sera sauvée. La rigueur au sein de l’Union africaine, dans nos gouvernements, parlements, dans nos oppositions, dans nos écoles et universités, dans nos maisons, nos familles… la rigueur avec nous-mêmes, la rigueur personnelle, que tu l’appelles, et nous serons, enfin, Nous. Nous-mêmes.

Edem Kodjo, Lettre ouverte à l’Afrique cinquantenaire