David Kpelly

Le jean de l’Etranger

 

 

 

Le jean de l’Etranger (nouvelle)

Deuxième partie

 

Nouvelle inspirée de l’histoire d’un jeune diplômé togolais fuyant le chômage chez lui, arrivé au Mali en 2008.

 

Trois jours après mon retour à la maison, je me foutus de nouveau les deux pieds dans de la merde. J’étais cette nuit en train de lire Le Village de l’Allemand de Boualem Sansal que j’étais parti emprunter au Centre culturel français quand ma voisine frappa à ma porte, Monsieur l’Etranger, j’ai un problème, ma fille vient de piquer une crise cardiaque, je n’ai pas d’argent pour louer un taxi pour l’amener à l’hôpital, je n’ai pas non plus de force pour la prendre au dos, aidez-moi, s’il vous plaît. Cette femme avait été très zélée dans l’affaire du vol de la moto. J’avais pourtant dit au propriétaire de ne jamais accepter d’étranger dans cette maison, ils portent malheur. Imaginez que depuis que ce jeune homme est arrivé dans cette maison, je n’ai pas cessé de voir des hiboux en rêve toutes les nuits. J’étais partie chez le marabout et il m’avait dit que c’est un jeune étranger dans notre maison qui se transforme ainsi, et qu’il veut tous nous tuer. Ce marabout ne ment jamais, vous voyez vous-mêmes, non ? n’avait-elle pas cessé de crier quand, menottes aux mains, on m’amenait au commissariat. Mère Marthe, tu m’as appris à pardonner. J’étais à l’étranger et je devais tout accepter. Tout pardonner. L’aider. Je mis la fille de douze ans, une quarantaine de kilos, au dos et sortis presque en courant vers l’hôpital situé à presque un kilomètre de la maison, suivi de la mère. Il était presque minuit. Noir total. Comme chez moi à Soutacountry, les lampadaires ne bossent pas. A mi-chemin, à ma grande surprise, la jeune fille commença à crier, Non laisse-moi, je veux aller chez ma mère, laisse-moi. Je voulus la calmer quand trois torches, braquées sur mon visage, m’immobilisèrent. Des flics ! Faites rapidement descendre cette fille et mettez vos deux mains sur la tête. J’obéis sans cérémonies. La jeune fille demandait toujours à rejoindre sa mère que je ne voyais plus derrière moi. Monsieur, voulais-je expliquer, cette fille est malade et je…Quatre puissantes gifles me firent taire. La fille fit savoir aux policiers que je l’avais enlevée quand elle rentrait d’une commission. On lui tendit un téléphone portable pour appeler sa mère qui arriva tout en larmes. Mère Marthe, je suis trop éclairé pour ne pas comprendre que c’était un complot contre moi monté. Que vous ai-je fait de mal, madame, je… Je perdis connaissance sous les coups des six policiers qui me frappèrent partout sur le corps. Je me réveillai le jour suivant dans un commissariat. Je devais payer deux cent mille francs à la police ou être déféré en prison pour vingt-cinq ans pour tentative de détournement de mineur. Mes compatriotes, une fois de plus, me sauvèrent mais me mirent en garde, Gédéon, nous avons tous eu des problèmes à notre arrivée ici et nous continuons d’en avoir tous les jours, mais ce que tu es en train de nous faire voir est impensable, tu sais que nous sommes tous en train de nous débrouiller ici, et nous ne pouvons pas continuer à payer des sommes si importantes pour rien. Essaie de revoir ta vie. La prochaine fois, nous ne payerons plus. Je décidai de quitter cette maison à la fin du mois. Mère, et aujourd’hui, je viens de recevoir des gifles et des coups pour rien. Je retournerai chez moi quand les choses s’amélioreront. Mère Marthe, quand ?

Le bus arrive au point d’arrêt. Le monsieur qui m’a giflé me demande de me mettre à genoux devant la femme pour lui présenter des excuses. J’exécute sans broncher. Tu peux retourner chez toi en Côte d’Ivoire si tu veux, les frontières ne sont pas fermées, me fait-il.

Soleil au zénith ! Le soleil du Sahéli à midi ! Enfer, oui ! Je me dirige vers le centre commercial. Fasse Dieu que je tombe sur quelqu’un qui parle français. Sinon mon affaire est foutue. Un de ces transports en commun, sales comme ceux qui les conduisent, sales comme ceux qui les prennent, me dépasse en vitesse et manque me renverser. No choix pour l’aventurier, me montre-t-il sur son pare-chocs arrière. Tu n’as pas besoin de me tuer pour m’encourager, mon pote.

Beau temps après la pluie ? Le premier dealer qui m’aborde parle français. Il ne me cache quand même pas son indignation quand il remarque que je ne parle pas la langue nationale. Vous devez tout faire pour apprendre ça ! Ce n’est pas normal que vous viviez dans un pays sans comprendre sa langue, et pourtant vous parlez ça là-bas en Côte d’Ivoire non ? Je lui fais savoir que je ne suis pas ivoirien, mais de Soutacountry. Vous êtes pareils aux Ivoiriens, vous faites trop les grands, me fait-il savoir. Je ne réponds pas. Je suis loin. Très loin. Que ce deal marche pour que je t’envoie les vingt mille balles pour tes médicaments, Mère Marthe. Qu’il marche, au nom du Christ…

J’attends dans l’atelier de mon partenaire d’affaires qui est parti à la banque me chercher mes vingt-cinq mille balles. Mère Marthe, patience, tu auras bientôt tes sous pour t’acheter les médicaments. Je te jure que le deal a presque marché. Je vais, pour la première fois, remplir le rôle d’un vrai fils. Te sauver, ma mère. Je m’ennuie. Je commence à lire un agenda que j’ai essayé de remplir durant mes premiers jours au Sahéli.

23 Août 20..

J’arrive, enfin, au Sahéli après quatre jours de voyage. Parfait mon ami qui m’a fait venir est venu me chercher à la gare.

24 Août..

Je me réveille à quinze heures après plus de vingt heures de sommeil. Après avoir mangé, Parfait me fait asseoir. Il veut me parler. Gédéon, mon frère, comme il est de coutume chez nous, moi, ton grand frère, je dois te donner des conseils parce que tu viens d’arriver dans ce pays que tu ne connais pas. Tu connais ce proverbe de chez nous qui stipule que quand on va dans un pays, il faut savoir comment pissent les gens avant de faire sortir son pénis. Mais pour être bref, je veux insister sur un seul point, parce que je sais que tu es un vrai garçon de ta mère. Tu vois déjà ce que je veux dire, les paires de fesses. C’est notre drogue, nous les jeunes de Soutacountry, et ce n’est pas un péché, car c’est pour ça que Dieu a créé Eve pour Adam. Allez, faites la chose-là quand cela vous plaît, et multipliez-vous comme des grains de sable pour remplir la terre. Car, à quoi servira le sel s’il perd sa saveur ? C’est des paroles de la sainte Bible que je viens de te répéter. Mais, Gédéon, les femmes de ce pays ont sept caractéristiques principales que je dois t’énumérer. Tu découvriras les autres de toi-même. Je sais qu’elles vont te fatiguer à mort parce que tu vas travailler dans une banque, et pas n’importe laquelle. Ecoute donc, mon frère, les sages conseils de ton frère, sur les femmes du Sahéli.

Un, elles n’aiment pas, parce qu’il faut savoir que c’est le clitoris qui produit ce qui permet à une femme d’aimer alors qu’elles n’en ont pas, on leur coupe ça depuis l’enfance malgré les mises en garde qui fusent de partout. Tu as fait de grandes études et tu dois en savoir plus que moi. Deux, elles sont très méchantes et n’ont pitié de personne, elles sont prêtes à tuer un homme entre leurs cuisses blotti. As-tu déjà entendu parler d’une femme qui a coupé le zizi de son mari avec ses dents juste parce que ce dernier ne voulait pas lui donner de l’argent pour s’acheter des parures, hein, eh bien, cela s’est passé dans ce pays. Trois, elles sont infidèles et changent de partenaires comme elles changent de basins pour aller dans leurs multiples mariages, elles ne peuvent pas rester une journée sans sentir un homme en elles parce que ça les gratte terriblement, on ne leur met pas de l’eau chaude dedans pendant leur enfance et ça les gratte, elles doivent toujours se frotter contre le phallus, plusieurs de nos frères ont déjà été déçus par ces putes sans coeur. Quatre, elles demandent trop d’argent et sont prêtes à tout pour l’avoir, et quand je te parle d’argent je ne veux pas dire cinq mille ou dix mille balles, mais quarante ou cinquante mille par semaine, c’est pourquoi leurs hommes ne grossissent jamais et ressemblent à des épouvantails dans un champ de riz. Il y en a même, parmi ces femmes-limes, qui volent, or tu sais qu’une femme qui vole est une femme maudite, elles sont donc maudites. Cinq, elles sentent très mauvais et n’essaie pas de mettre ta langue dedans quand tu es en train d’adorer leur vaudou parce que tu vas devenir fou si tu oses le faire, elles ne se lavent pas bien et ont des parfums qu’on dirait piochés dans l’anus d’un cadavre. Six, elles sont trop bêtes et ne peuvent jamais aider à trouver des solutions à un problème, alors qu’une femme, ça sert à trouver des solutions dans les moments difficiles, tout ce qu’elles savent dire quand tu leur parles c’est Donne-moi de l’argent pour acheter du basin parce que j’ai un mariage et un baptême cette semaine, et ce qui m’énerve c’est qu’elles se croient belles quand elles dessinent leurs saloperies-là partout sur le corps et qui leur font ressembler à des amulettes dans un marché de Cotonou. Sept, elles ne sont pas de notre religion et tout ce qu’elles font est diamétralement opposé à nos habitudes. Gédéon, mon frère, voilà les sept grandes caractéristiques des femmes de ce pays. C’est mon devoir de te le dire parce que tu viens d’arriver et tu ne connais rien de ce pays. Elles sont comme cela et personne ne peut les changer, leurs hommes les épousent comme cela, et elles ont causé des malheurs très graves, et même le décès de beaucoup de nos compatriotes qui ont essayé de faire d’elles leurs femmes. Si tu oses prendre une pour femme, bonjour ta mort, tu vas rentrer à Soutacountry nu, sans un seul slip. Tout ce que je peux te dire, mon frère, c’est que tu les prennes sans cœur, toujours avec des préservatifs parce qu’elles sont presque toutes séropositives, et les plaques sans pitié, elles ne sont même pas jalouses, c’est pourquoi les hommes les entassent par dizaines dans les foyers. Tu comprends, hein, c’est pas un péché, c’est ce qu’elles méritent. D’ailleurs, même si c’est un péché, tout le monde pêche maintenant ici-bas et personne n’est Jésus, encore moins Dieu. Fais-le pour venger nos frères qu’elles ont blessés. Je te souhaite donc, mon frère, beaucoup de plaisir. Gloire à ton bangala au plus profond des gouffres, et paix sur la terre aux chattes sans clitoris. Amen.

A suivre…

© 2011 – David Kpelly – Tous droits réservés

 


Le jean de l’Etranger (Nouvelle)

 

Le jean de l’Etranger (Nouvelle)

(Première partie)

Nouvelle inspirée de l’histoire d’un jeune diplômé togolais fuyant le chômage chez lui, arrivé au Mali en 2008.

Okitina kiti, akota bé nya yé !

Comment vous traduire ? Une petite nostalgie pour me rappeler ces temps où dans les coins de rue on jouait aux cartes, là-bas, chez moi ! Rien d’une incantation, mes chers ! Juste pour dire qu’il faut avoir une large poitrine pour supporter. C’est pas facile, vous dis-je !

Mais je suis encore debout ce matin. Pour toi, Mère Marthe. Je souris légèrement, comme un collégien sur une photo passeport. Une belle fille, comme le sont la plupart des filles de ce pays, me dépasse et croit qu’à elle mon sourire est adressé. Elle me regarde en plongée pour me dire, Crois-tu que toi-là aussi tu peux ? Pas gagné, ma sœur, je suis loin, très loin de toi. Trop loin.

Déjà quinze minutes à attendre ces sales bus ! Que faire ? A défaut d’une jeune fille, une veuve s’appelle mon amour, sagesse de chez moi. Même tout mon corps, chair, os et sang confondus, ne peut me valoir six mille balles pour prendre un taxi aller et retour. Attendre donc le bus, mon frère. Splaash… de l’eau sale sur mon pantalon. Le jeune conducteur ne me regarde même pas. Qu’ils peuvent être mal éduqués, les enfants de ce pays ! Surtout quand ils sont recroquevillés sur ces motos en plastique qui ne valent même pas la crotte d’un chien de cultivateur en Chine ! Je lui fais un signe du pouce qui chez moi signifie le con de ta mère, mais il ne me voit pas. Sa moto n’a pas de rétroviseurs. Les motos n’ont pas de rétroviseurs ici. Affaire de mode, va voir, mon vieux !

Le bus, le bus. Vite, rentre, idiot, au lieu de critiquer les autres. Quand on ne veut pas bouffer du caca, on ne va pas au Royaume des porcs.

Poussez un peu, monsieur, vous me serrez trop, je suis une femme mariée. Dans la langue du Sahéli que je ne comprends pas. Indifférent, fixant le vide, les idées très loin. Monsieur, vous me serrez trop, vous dis-je, vous devez pousser, c’est quoi ça, merde alors. Pièce jointe, un long juron. Je ne comprends toujours pas et je continue de fixer le vide. La femme s’énerve et commence à insulter, en français, Cela a toujours été comme cela avec vous les étrangers, aucune notion de morale. Après tout c’est pour aller raconter sous tous les cieux que les femmes de ce pays sont des putes, comme si les vôtres sont mieux. Vous rentrez dans un bus  pour vous coller contre une femme mariée comme un bébé à sa mère. Et je le dis, vous n’avez même pas la moindre politesse de vous pousser. C’est insupportable tout ceci. Je me demande ce qui vous pousse à quitter vos pays que vous louez ici comme étant des paradis sur terre. Un autre long juron. Elle s’adresse à moi donc ! Lui répondre. Impérativement ! En vrai fils de ma mère, Mère Marthe. Madame, vous reconnaissez au moins que je suis un étranger et vous me parlez dans votre langue, comment voulez-vous que je comprenne ? Elle se tourne vers moi, menaçante, Etranger, étranger, toujours la même chanson, est-ce obligatoire de ne pas comprendre la langue de ce pays quand on est étranger ? Vous ne comprenez pas la langue de ce pays mais vous savez au moins diffamer les femmes de ce pays. Vous ne comprenez pas la langue de ce pays mais vous savez faire rebeller ses filles contre leurs parents. Vous ne comprenez pas la langue de ce pays mais vous savez pousser ses jeunes garçons à se droguer comme vous. Etranger, étranger, mon cul.

Eh Mère Marthe, tu avais l’habitude de me le dire, quand tu ne vas pas chercher le malheur, c’est lui qui vient te chercher. Le malheur me cherche, ma mère. Madame, je ne crois pas vous avoir manqué de respect parce que quand vous parliez je ne comprenais pas. Je n’ai aucun intérêt à me coller contre vous parce que je vous respecte, vous avez l’âge de ma mère et… Elle se lève et me fait face, me dominant de sa grande taille. Encore un Ivoirien qui embête, ils vont nous tuer dans ce pays. Je pense que la guerre est terminée chez eux, ils font encore quoi ici, hein, lance une voix derrière moi. La femme, les yeux rouges baignés de rage, comme ceux d’un militaire ivre, me hurle en tapant des mains, Répète ce que tu viens de dire, idiot, tu me prends pour une vieille femme ou quoi, hein, tu oses me dire que moi je suis de l’âge de ta mère. Eh, Allah, je vais vraiment voir des choses dans ma vie, hein, ce vieux nain se croit petit et me dit que je peux être de l’âge de sa mère. Ecoute-moi très bien, drogué, je ne sais pas si c’est un esprit qui t’a envoyé contre moi ce matin mais sache que je ne vais pas hésiter à te gifler si tu bronches encore parce que… Là, c’est trop, même l’âne finit par se révolter quand on lui tire trop la queue. J’explose comme le Vésuve, Eh, madame, vous savez quoi, je suis un étranger mais j’ai un cœur, un cœur qui s’enflamme quand on me manque de respect, la gifle, c’est moi plutôt qui vais te la foutre si… Vlan… Une gifle m’atteint de derrière, je me retourne et me retrouve face-à-face avec un monsieur d’une quarantaine d’années, Cela t’apprendra à ne plus manquer de respect à une femme. Vous êtes trop impolis, vous les Ivoiriens. Et très inhospitaliers. J’ai fait plus de dix ans en Côte d’Ivoire et Dieu seul sait ce qu’ils m’ont fait subir. Nous continuons de vous accepter ici juste parce que nous avons bon cœur et nous sommes hospitaliers. Je vais te faire sortir tout de suite de ce bus si tu bronches encore. Ne me fais pas vomir sur toi toute la rancune que j’ai gardée contre ton pays.

J’ai les larmes aux yeux. Le malheur m’a cherché, le malheur m’a trouvé. Monsieur, c’est parce que vous avez été maltraité en Côte d’Ivoire que vous… Vlan, vlan, deux gifles. Pièce jointe, un coup de poing dans le dos par une main inconnue. Je pousse un long soupir et éclate en sanglots.

Trop lourde, la torture du cœur. Mère Marthe, tranquillement sortir de ce bus. Je paie combien, hein, je veux descendre, je demande à l’apprenti. Le double du tarif normal parce que tu vas nous faire arrêter avant le point d’arrêt. Je mets la main à la poche pour payer. Il ne va pas descendre, il a manqué de respect à une femme mariée et il doit lui présenter des excuses à la descente. Nous allons vous apprendre à être polis dans ce pays, comme on ne vous éduque pas chez vous. Je ne veux pas une autre gifle, je me calme et reprends ma place, toujours en pleurant.

Quel que soit ce qui t’arrivera, garde le silence et continue la lutte. Pense toujours à Christ dans les moments difficiles. Ces gens vont difficilement t’accepter, parce que tu es différent d’eux en tout. Nous ne sommes pas les mêmes. Mais supporte en te taisant. Tu es là pour quelque temps seulement, et quand les choses vont s’améliorer ici, tu reviendras, m’avais-tu dit, Mère Marthe.

Tout le bus a maintenant le regard fixé sur moi. Je regarde dans le vide, les yeux toujours en larmes. Quand les choses s’amélioreront chez moi, je retournerai. Mais quand ? Les choses s’amélioreront là-bas quand, Mère Marthe ? Trop de malheurs en si peu de temps, Mère. Il y a à peine un mois, j’ai été accusé d’avoir volé une moto. Elle était garée dans la cour la nuit, et on ne la retrouva pas au matin. Trois indices avaient servi au commissaire de conclure que c’était moi le voleur. D’abord, j’étais le dernier à renter cette nuit, car j’étais dehors, en train de lire quand tout le monde était rentré. Donc, je devais obligatoirement connaître le voleur qui n’était que mon complice si ce n’était moi-même. Ensuite, les motos avaient toujours été garées dans la cour et aucune n’avait été volée avant mon arrivée, il y avait seulement cinq jours. Enfin, il était connu de tous dans la maison que je ne travaillais pas, je passais toutes mes journées enfermé dans ma chambre quand tout le monde partait au travail, mais je mangeais. Où trouvais-je donc de l’argent, moi qui étais étranger et ne connaissais personne dans ce pays ? Eh bien, monsieur, vous voyez de vous-même que toutes ces preuves montrent que vous êtes le voleur de la moto. Vous serez détenu jusqu’à ce que vous n’ayez payé la totalité de la somme. Mais vous avez un délai de deux mois pour le faire sinon vous serez déféré vers la prison civile. D’ailleurs, qu’est-ce qui vous a amené dans ce pays, hein, votre pays, paraît-il, est un petit pays très riche, possédant même un port en eau profonde, l’un des plus importants en Afrique occidentale et même en Afrique. Vous n’avez donc pas de raison d’être ici au Sahéli où il n’y a rien à part le sable du désert et un soleil qui vous la cuit toute la tête à longueur de journée, sans oublier les rebelles du Nord. Vous n’êtes même pas étudiant, d’ailleurs il paraît que vous êtes des références en matière d’études en Afrique, même avant le Sénégal, et vos écoles sont les plus renommées du continent. Vous passez même, paraît-il, votre temps à critiquer notre système éducatif qui devant le vôtre ne vaut rien. Qu’êtes-vous donc venu chercher ici si vous n’êtes pas un délinquant sans vergogne poursuivi par votre police ? Comme toujours quand je suis fortement affligé, je pleurais, Monsieur le commissaire, je ne suis pas un voleur, je n’ai jamais volé de toute ma vie, je suis un étudiant en fin de formation et… Il sourit, ressemblant à la vache du fromage La vache qui rit, et se leva, Vous avez fait quelle formation, hein. Il m’observait de la tête aux pieds. Monsieur le commissaire, je suis titulaire d’une maîtrise en droit. Il riait toujours, Encore un nouvel opposant ! Et pourquoi ne pas rester chez vous, cher juriste, au lieu de venir traînailler ici pour voler les motos des pauvres gens ? On vous voit maintenant dans tous les coins de rue dans ce pays, glosant que vous êtes des diplômés étrangers cherchant du travail, comme si ce pays n’avait pas de diplômés. Vous fuyez la misère chez vous et au lieu de venir vous adonner à des métiers honnêtes, vous êtes là, orgueilleux que vous avez toujours été, à refuser les petits métiers, volant pour trouver de l’argent pour faire ripaille en boîte, violer et sodomiser nos filles. Tu en as déjà déchiré combien, nos petits culs, mon grand ? Vous croyez donc que le Sahéli est prêt à accueillir toutes les misères de la Terre ? Tu as été averti, deux mois sans payer et tu vas en prison, petit voleur. Il nous demanda de nous mettre à genoux, moi et ma misère que j’ai amenée de mon pays. Mon pote, tu as raison. Le Sahéli n’est pas prêt à accueillir toutes les misères de la Terre. De quoi te faire décerner la Légion d’honneur par Monsieur Sarkozy et son ministère de l’Immigration. Mais rappel, mon vieux, tes frères et sœurs qui pullulent partout où vivent des âmes humaines, qui ne peuvent rien faire à part vendre dans de sales boutiques remplies de gris-gris, tes frères qui n’hésitent pas à salir tous les quartiers dans lesquels ils s’installent à l’étranger, tes frères illettrés qui emmerdent tout le monde avec vos multiples coutumes et traditions rétrogrades, sont des plus-que-misères, des calamités, qu’acceptent les autres. Pardonnez-moi, honnêtes âmes du Sahéli… On m’enferma pendant deux semaines. Mes compatriotes, alertés par mon ami Parfait, cotisèrent pour rembourser la moto que je ne connaissais pas mais que j’avais volée. Je promis leur payer dans les meilleurs délais.

A suivre…

© 2011 – David Kpelly – Tous droits réservés


Les intellos togolais face à leurs ténèbres

L'écrivain togolais Théo Ananissoh

Réflexions sur le roman, Ténèbres à midi, de l’auteur togolais Théo Ananissoh (Gallimard, 2010).

«Je suis rentré de France pour me mettre sous les ordres de quelqu’un qui aurait dû être mon domestique. Voilà le résumé de ma situation. »

La situation ? Celle d’un jeune intellectuel africain, togolais, Eric Bamezon, qui retourne chez lui, au Togo, après des études en France, et qui se voit catapulté comme conseiller à la Présidence, au service d’un régime pourri par la corruption, la prévarication, le meurtre… Sous l’apparente opulence dans laquelle vit le jeune conseiller à la Présidence, belle voiture, belles femmes, beaux costumes, gronde la voix du regret. Le regret de ne pas avoir été prudent, d’avoir accepté ce « poste juteux » qui cache en lui toute une flopée de dégradations. Car le régime qui l’utilise, avec lequel il travaille, est une assemblée de hyènes, de primitifs, des « êtres frustres qui n’ont aucun sens de l’horreur ». Eric Bamezon assiste, impuissant, non seulement à l’appauvrissement, la torture, la déshumanisation de son peuple par ce régime militaire conduit par le dictateur Bestia, mais aussi à l’infidélité de sa femme, Evelyne, devenue une conquête du Lieutenant N’Gassa, directeur du Port autonome, neveu du président Bestia. Une infidélité connue de toute la capitale, mais contre laquelle le cocu ne peut rien. «C’est institutionnel, le Président part en voyage avec la femme du Premier ministre ou tel ministre, le neveu a choisi la mienne », confesse-t-il, désemparé. La fuite non plus n’est possible, comme interdiction lui est faite de sortir du pays. Tout est préparé pour tuer dans le jeune intellectuel tout orgueil, amour-propre, et toute trace de morale. Pire, il a dû subir le « rite présidentiel », ce rite que le président Bestia impose à tout son entourage, et qui consiste à empoisonner, ou assister à l’empoisonnement d’un citoyen. Moraliste juré et auteur durant son séjour en France, homme d’esprit donc, Eric Bamezon, contrairement à presque tous les ténors du régime de Bestia, n’est pas prêt à fondre son orgueil, son humanité dans ces eaux troubles de l’animosité. Il se suicidera, avec un pistolet,  après une nuit de confidences passée en compagnie d’un écrivain du pays revenu d’Allemagne pour se ressourcer, convaincu que la place d’un homme d’esprit n’est pas dans cette bouillabaisse de meurtres et d’assassinats. Le choix est simple, c’est soit l’humiliation au quotidien, soit la mort. « Tu ne peux pas exprimer ta force avec un pays comme celui-ci. Il t’oblige à y renoncer, à retourner à la vie orale stupide », affirme-t-il à l’écrivain, quelques heures avant sa mort.

Ce petit roman de cent quarante pages, troisième de l’auteur, togolais vivant depuis longtemps en Allemagne, pose l’un des plus grands problèmes auxquels sont aujourd’hui confrontés les intellectuels africains en général, togolais en particulier. Faut-il retourner, après les études en Occident, dans cette dictature bancale, rampante, militaire, archaïque, éhontée, le Togo, servir un régime qui a depuis trop longtemps perdu toute notion d’humanité, et qui s’autorise tous les coups louches et lâches pour au jour le jour sauver un pouvoir qu’il ne mérite pas, et qui, comme tout bien volé, peut un jour ou l’autre être récupéré par le propriétaire, ou rester loin, en Occident, et voir la barbarie se plaire à écraser ceux que Césaire nommait dans Cahier d’un retour au pays natal « les malheurs qui n’ont point de bouche » ? La réponse, la plupart des intellectuels togolais, du moins ceux-là qui ont le souci de garder leur dignité, leur humanité, l’ont déjà trouvée, comme ils ont depuis longtemps, et peut-être sans hésiter, choisi leur camp. Demeurer loin, très loin de cette boucherie où on assassine, selon les mots du héros du roman « même ceux qui sont prudents… ». « Tu rentres, et tu restes avec ta capacité intellectuelle et ton sens moral si chèrement amenés à maturité sous le bras, comme un paquet encombrant que tu ne sais où poser.»  Mais alors, où poser et la capacité intellectuelle et le sens moral dans un pays où rien à part la force, la violence et la barbarie, garanties par les militaires, et les mensonges et matoiseries, servis par les machines à mentir constamment huilées par la richesse nationale, ne peut avoir droit de cité ? Ils connaissent, ces intellectuels togolais ayant décidé d’observer l’agonie de leur pays depuis l’Occident, des exemples, beaucoup d’exemples, de ces esprits étouffés, puis déshumanisés, et assassinés par la dictature togolaise, dans leur souci, leur noble mais naïf souci, de contribuer à changer quelque chose, juste quelque chose dans ce pays qui a, qui aura, toujours tant besoin d’eux.

Le problème particulier de l’écrivain y est aussi posé, le héros du roman étant un auteur durant ses années passées en France. Quelle posture doit-il adopter, l’écrivain africain en général, togolais en particulier, vis-à-vis du régime militaire, barbare, assassin, cinquantenaire de son pays ? Rester en Occident, et garder sa liberté de création, de représentation, le cas des écrivains africains baptisés ceux de la « migritude », ou s’associer aux noces des barbares, chanter le cantique des cannibales, et cesser d’écrire, comme le héros du roman, ou mal écrire – écrire sans son cœur, écrire sans son style -, comme on le voit, aujourd’hui, avec certains auteurs africains, togolais, devenus ou des chantres ou des collaborateurs, fussent-ils lointains, de la dictature de leurs pays ? Là aussi, la réponse, la plupart de nos écrivains la connaissent. Ils ont choisi. Les plus célèbres, à l’instar de l’auteur de Ténèbres à midi, Théo Ananissoh, à l’instar de Zinsou Agbota, de Sami Tchak, de Kossi Efoui… ceux à travers qui on retrouve, dans le monde entier, le Togo, ceux-là qui portent réellement le Togo, sont loin, très loin de leur Togo, et n’y retournent, généralement, que par saisons, juste pour sentir le pays, se sentir. Car ils le savent bien, le cas d’Eric Bamezon les avertit, le retour dans les ténèbres de la dictature, leurs ténèbres, c’est le suicide. Suicide !


Ces dealers et Cie des bas-fonds de Cotonou

Florent Couao-Zotti

Fiche de lecture du roman Si la cour du mouton est sale, ce n’est pas au porc de le dire de l’écrivain béninois Florent Couao-Zotti.

 

« Smaïn courait comme un diarrhéique. Il courait, valisette au vent, sans savoir vers où s’orienter, dans quel endroit échouer. Ses yeux, des boules de grillons excités, scrutèrent l’enceinte de l’établissement. A gauche, les entrepôts s’alignaient, grands, immenses avec leurs lots de grues, comme figés dans l’éternité. Devant, des camions, avec leurs remorques positionnées pour des chargements. Plus loin, des pyramides de marchandises, avec à côté, des conteneurs installés les uns sur les autres tels des cartons ou des boîtes d’allumettes… »

Cotonou, capitale de la République du Bénin, en Afrique de l’Ouest. Smaïn, un Arabe louche et lubrique, star de foot avorté, aimant croquer les minettes bien arrondies pour son « dîner sexuel ». Trois jolies demoiselles, des putes de luxe, des « banques poilues où l’on met de l’argent sans en retirer ». Deux policiers entreprenants de la brigade des stupéfiants. Un ancien policier reconverti en détective privé. Et une valisette de cocaïne estimée à quatre-vingt millions de francs. Florent Couao-Zotti entraîne, comme d’habitude, ses lecteurs dans les bas-fonds de la capitale béninoise où les personnages nous font vivre les souffles d’une ville où chacun essaie de tirer son propre diable par la queue.

Ce polar de deux cents pages de l’écrivain béninois de 47 ans, l’un des plus doués et originaux de la nouvelle génération d’écrivains africains, s’ouvre sur un Arabe, Smaïn, torturant une jeune belle fille, réclamant d’elle un secret que refuse de révéler cette dernière. L’Arabe, pour accentuer la pression sur la martyrisée, demande à Mathias, son homme de main, de la violer, mais la rusée arrive à détourner l’attention du jeune violeur pour se sauver, juste pour quelques fractions de seconde, comme elle sera très vite rattrapée. On la retrouvera morte, mutilée, sur la berge de Cotonou. Et pendant que la police mène des enquêtes sur ce meurtre commis sur la jeune fille, une ancienne Miss Bénin enrôlée de force dans un réseau de narcotrafiquants, une autre belle jeune fille, Sylvana, « aux hanches qui explosent en une espèce d’entonnoir », débarque chez l’Arabe et lui propose de lui échanger une valisette de cocaïne contre de l’argent, la même valisette que propose une troisième jeune fille, Rockya, à un ancien policier reconverti en détective privé fauché en manque de clientèle. L’échange de la valisette de cocaïne contre vingt millions de francs aura lieu entre l’Arabe et Sylvana. A la grande joie des deux parties. Une joie aussi éphémère qu’un feu de paille, comme l’Arabe se rendra vite compte qu’il a la police à ses trousses, et Sylvana que les billets de l’Arabe sont faux. Elle qui avait volé la valisette de cocaïne à son amie Rockya à qui l’avait confiée la Miss assassinée. S’ensuivent alors une course poursuite et une série de cache-cache entre l’Arabe et la police, et des règlements de comptes entre Sylvana et Rockya. Smaïn fuit à grands pas devant la police, défiant balles et menaces, assassinant tout ce qui peut lui barrer le passage, quand les deux amies se règlent de vieux comptes entre rivales… Jusqu’à la fin où tous ces sinistres acteurs de ce feuilleton cocasse se retrouvent encerclés dans un coin de quartier, dans le noir, par quelques caïds de quartier prêts à les expédier six pieds sous terre après les avoir atrocement fait souffrir.

Dans ce roman récompensé par le prix Ahmadou-Kourouma 2010, Florent Couao-Zotti reste lui-même avec son style particulier qui produit un enchantement sur le lecteur qui n’est pas prêt à interrompre sa lecture avant la dernière page. Car Florent Couao-Zotti, c’est d’abord du style, un style qui sait épouser le cadre du récit et les personnages, qui n’hésite pas à intercaler entre les mots français des mots tirés du fon, langue nationale du Bénin, ou d’autres dialectes parlés dans les rues du Bénin, comme dans la phrase « Allonge le chia (argent, en argot fon), mec, on va pas y passer la journée. »

Comme dans la plupart de ses précédents livres, l’écrivain, qui réside à Cotonou, nous fait vibrer au rythme de ces petites gens oubliés dans leurs coins, des hommes sans aveu, qui cherchent à se construire une vie, un destin, généralement dans le louche, les matoiseries et la roublardise. Comme Danger, le héros du premier roman de l’auteur, Notre Pain de chaque nuit, ce jeune champion de boxe obsédé par l’amour d’une jeune belle demoiselle à la moralité pas tout à fait propre, ce Danger qui avait tout tenté pour conquérir cette fille qui le rendait fou mais qui était occupée à voir ailleurs, dans des portefeuilles cossus, nous retrouvons ici un Smaïn jusqu’au-boutiste  prêt à aller à bout de toutes ses forces pour atteindre son objectif, sauver sa valisette de cocaïne. Et ce personnage, Smaïn, ne fait que rappeler d’autres personnages qui jonchent les recueils de nouvelles L’Homme dit fou et la mauvaise foi des hommes et Poulet-bicyclette et Cie de l’auteur béninois, comme ce jeune garçon prêt à affronter tous les dangers pour sauver un métal précieux volé, ces femmes qui, les pagnes retroussés, sont prêtes à se battre ou contre leurs maris pour protéger leurs enfants, ou contre des policiers corrompus pour protéger leurs marchandises. Comme l’Arabe Smaïn, les personnages de Couao-Zotti, à l’instar de tous ces laissés-pour-compte que l’on croise dans tous les coins et recoins des villes africaines, savent que leur survie ne peut dépendre que d’eux-mêmes. Et ils se battent, avec toutes les armes, pour la bonne ou la mauvaise cause, pourvu qu’ils y trouvent une petite lueur pour illuminer le sombre dédale de leur vie. Ils sont, surtout, sans lois. Leur philosophie est claire, personne ne peut empêcher personne de s’accomplir, car, des donneurs de leçons, il ne doit pas y en avoir dans ces coins où chacun semble avoir signé un pacte avec le dieu Roublardise. Chacun doit essayer d’ôter la poutre de son oeil, avant de s’attarder sur la paille dans celui de son voisin. Car ce dicton populaire si bien connu au Togo et au Bénin le dit si bien, Si la cour du mouton est sale, ce n’est pas au porc (roi de la saleté) de le dire !

David Kpelly


L’ultimatum

 

 


Une pensée à toutes les femmes, nos mères, sœurs, filles, femmes, amantes… violées ou violentées en Afrique et ailleurs, à travers cette nouvelle tirée de mon recueil de nouvelles, Le Gigolo de la réforme (Edilivre, Paris, 2009).

La vieille Yobo pleura pendant tout l’après-midi et s’enferma chez elle avant le coucher du soleil, refusant d’ouvrir à ses voisins qui frappaient à sa porte, la suppliant. Elle n’avait pas du tout cru que le jugement se déroulerait ainsi. Quitter cette maison qu’elle avait contribué à bâtir ! Quitter cette maison où elle avait vécu pendant plus de cinquante ans avec son cher mari, hélas ! Retourner dans son village où elle n’avait plus personne. Ses parents étaient morts depuis et toutes ses amies d’enfance avaient vieilli ; ses cousines, nièces, oncles, tantes, etc. personne ne pouvait l’abriter car elle était une vraie honte pour sa famille, une charge, et elle le savait bien. Pourquoi avait-elle osé être ce qu’elle était ? Où allait-elle partir ? Où pourrait-elle se diriger, vieille, fatiguée et surtout stérile qu’elle était ! Comment peut-on être stérile en Afrique ? Que faire ?

Oh ! si la mort pourrait venir l’arracher, l’emmener dormir entre les bras de son cher mari ! Si cette mort-là qui semblait l’avoir oubliée et qui s’acharnait contre de pauvres jeunes qui avaient à peine souri devant la beauté des fleurs et la clarté des étoiles pourrait venir lui fermer à jamais les paupières sur toutes ces atrocités ! Était-ce sa faute si elle n’avait pas eu d’enfant ? Elle avait tout fait, tout essayé pour donner un seul héritier à son mari, mais jamais le Ciel n’eut pitié d’elle. Et elle avait vieilli stérile sous les moqueries, les injures et les menaces de toute sa belle-famille. On l’avait traitée de tout : sorcière, prostituée, sirène, mangeuse d’âmes etc. Les plus méchants étaient allés jusqu’à venir la frapper et l’humilier dans sa maison en l’absence de son mari. Les mauvaises langues avaient raconté l’avoir vue une nuit à minuit au bord du fleuve du village en train de faire des sacrifices. D’autres soutenaient l’avoir surprise en train de prendre la forme d’un hibou, et elle était la risée du village, rejetée par tous sauf son pauvre mari qui la soutenait et la réconfortait dans le malheur. Mais voici que son seul consolateur aussi avait décidé, il y avait trois mois, de s’en aller. Son mari avait définitivement fermé les yeux à la vie suite à une crise cardiaque qui l’avait attaqué, il y avait trois mois. Et le calice lui devint encore plus amer à boire. Elle devait sortir de la maison. Elle devait le faire parce qu’elle était stérile et donc inutile. Elle essaya d’aller plaider sa cause devant le chef du village qui donna raison à ses adversaires. On n’avait plus besoin d’elle, elle ne servait plus à rien. Une femme stérile n’a jamais servi en Afrique ! Elle n’est rien à part un tonneau vide qui occupe de la place pour rien. Elle était stérile et c’était une malédiction ! Elle devait sortir sans délai de cette maison qui était tout ce qui lui restait dans la vie. Mais où aller ? Elle était bel et bien dans son pays, sa région, parmi son peuple, ses frères et sœurs, mais où aller donc ? Ah ! si la mort pourrait l’écouter et avoir pitié d’elle ! Elle sombra dans un profond sommeil.

Il était vingt et trois heures et demie et tout le village dormait. Elle se réveilla pour la prière, chercha sa bible et commença par lire l’Apocalypse : « Et je vis un nouveau ciel et une nouvelle terre… »

On cognait à sa porte.

– Qui est-ce ? demanda-t-elle la voix tremblante.

– Toulan et Houno, grognèrent des voix masculines.

– Ah ! soyez les bienvenus, mes beaux-frères, fit la vieille Yobo en s’empressant de leur ouvrir.

Les deux hommes ne répondirent pas et la dépassèrent pour s’asseoir sur le lit.

– Yobo, fit Toulan, d’abord, laisse-nous te rappeler que nous ne sommes plus tes beaux-frères, d’ailleurs nous n’avons jamais été tes beaux-frères comme tu n’as pas fait d’enfant pour notre cher frère. Votre mariage n’a donc jamais existé. Notre frère ne serait pas mort si seulement il avait écouté nos mises en garde. Nous lui avions à plusieurs reprises défendu de t’épouser parce que vous êtes tous des sorciers dans votre village mais il ne nous a pas écoutés, et il a eu les conséquences. Mais ce soir, nous sommes là pour te demander ce que tu penses du jugement du chef qui te donne trois jours pour quitter cette maison…

– Nous ne sommes pas là pour demander son avis, coupa Houno, mais pour lui rappeler que dans trois jours, elle doit sortir de cette maison. Nous ne l’accepterons plus dans cette maison après trois jours. Elle est inutile et n’a pas de place chez nous.

– Mes beaux-frères, fit Yobo la vieille en pleurant, je ne suis pas de votre village mais je suis votre sœur. Je n’ai nulle part où aller, mes frères. S’il vous plaît, laissez-moi rester ici. Vous pouvez occuper les autres chambres comme vous voulez mais laissez-moi cette petite pièce, je vous en prie.

– Nous ne sommes pas ici pour négocier, avec toi,Yobo, nous sommes là pour te dire que nous te chasserons à coups de gourdin et de hache si tu ne disparais pas de cette maison après les trois jours qui te sont accordés. Mais si tu veux oser, tu verras. Tu as tué notre frère et on ne pourra pas t’accepter ici.

– Et puis, qu’elle le sache bien, hurla Houno, Yobo, sache-le bien, en partant, tu ne prendras que tes affaires. Tu n’as pas le droit de toucher aux meubles et aux ustensiles de notre frère. Tu as été bien avertie. Tu as encore soixante-douze heures.

Les deux hommes se levèrent et se dirigèrent vers la porte en grinçant des dents. Ô Afrique ! Si tu rejettes tes propres fils, où veux-tu qu’ils trouvent refuge ? La vieille Yobo fit un effort pour se lever et sortit de la chambre, suivant les deux hommes qui disparaissaient dans le noir. Elle s’arrêta au milieu de la cour et leur cria en sanglots :

– Je suis votre sœur et vous me chassez de chez vous, où dois-je aller ?

 

Le Gigolo de la réforme, Edilivre, Paris, 2009, 256 pages, nouvelles


24 heures porno

Cette fille ! Ah cette fille ! Elle était donc tout ce que m’avait raconté sur elle le gardien. Une avaleuse d’eaux de ruissellement ! Toutes ! Chez moi là-bas, dans la dictature cinquantenaire, on l’eût surnommée Manavi (que je donne), ce surnom plaqué à toutes ces minettes si généreuses qu’elles ne peuvent passer une minute sans s’étaler ou se recroqueviller, s’écarter, et avaler, avaler… avaler tout ce qui leur passe sous le nez. « Ouuuuuuiiiii, oh, nooooonnnnnnnnn », avec un grand bruit, peut-être un coup de poing excité donné à la table sur laquelle elle était en train d’être déchirée. Le genre de femelle qui ne peut être consommée dans ces maisons qu’on appelle chez moi les soldier lines, où l’intimité des colocataires n’est protégée que par le mince mur qui les sépare, où le bruit des ailes d’une mouche peut être entendu dans la pièce voisine. Toute la maison comptera avec précision le nombre de fois qu’elle se fait culbuter.

« Iiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii, eeeeeeeeeeh, uuuuuummmmmm… » Et pourtant, son mari, un vert-galant d’une soixante d’années, magistrat retraité, qui la comblait comme on comble un nouveau fétiche, l’avait laissée juste la veille pour un voyage en France. Mais l’avaleuse, la p… n’arriva pas à résister à ce ver qui la chatouillait, lui mangeait l’entrecuisse, la grattait au fin fond. Elle était partie, pour se faire labourer et relabourer, dans l’un des ghettos de Bamako chercher un de ces jeunes rastas, qui ne se lavent pas, ne se brossent pas, se droguent à longueur de journée, et qui sillonnent le centre culturel français et les ambassades occidentales, guettant de vieilles Blanches dépiécées mais allumées comme des poules, à catapulter, au bout de quelques coups de reins, sous la barbe de Dieu. « Cette fille est une pute, une vraie péripatéticienne, pour elle c’est comme une malédiction, elle ne peut pas fermer les cuisses juste pour une seule nuit, elle trompe son mari tout le temps et avec n’importe qui, moi-même je suis déjà passé par là, wallahi, de la vraie profondeur, celle-là, tu peux aussi essayer si tu veux, elle ne refuse personne », m’avait toujours soufflé le gardien de la maison.

Et la voilà encore en action cette nuit, la profondeur, cette nuit où elle était partie chercher un de ces tontons-baiseurs des bas-fonds de Bamako, pour suppléer son mari qui venait à peine de tourner le dos. Cris, gémissements, soupirs, battements de mains, bruits… juste au-dessus de ma tête. Très compétent, ce rasta. Avis aux prochaines mémères blanches qui descendront bientôt à Bamako, à la quête de la queue rare.

Et moi j’étais là, allongé sur mon lit, à ne pas pouvoir dormir, à écouter cette petite gâterie gémir ou hurler, ou battre des mains, ou cogner un meuble, à chaque plongée et sortie du rasta. Depuis maintenant deux heures. Moi qui avais décidé de vite dormir pour me réveiller tôt.

J’allumai mon lecteur de CD et mis un morceau de John Star, cet artiste de gospel togolais qui essaie de concilier la musique de Bob Marley et l’Evangile, appelant Dieu dans ses morceaux gospel sous le nom de Jah. Volume au top, pour, peut-être, rappeler aux baiseurs d’en haut de ne pas oublier Dieu, le pauvre, même dans les plus délicieuses profondeurs. « O Jah, ô Jah, montre-moi ce que je dois faire, pour mieux vivre… » Mais c’était vraiment méconnaître les machines de la société Energie du Mali communément appelée Energie du Mal, ces vieilles machines aussi capricieuses qu’une nouvelle veuve, réputées pour leurs panes nocturnes, surtout durant les périodes de canicule. Délestage. Noir. Silence. Je poussai un soupir de rage, aussitôt étouffé par un grand bruit venant d’en haut. Le rasta avait peut-être, pour une énième fois, balancé la petite profondeur contre un meuble, pour la transpercer encore plus à fond. « Aaaaaaaaaaaaaaaaooooooooooouuuuuuuuuuu, noooooooooooonnnnnn, uuuuuuuuuuuummmmmmm… » Il avait dû prendre toute une boîte de viagra, ce crasseux rasta. Qu’il ne la tue pas, Dieu des pauvres profondeurs, que ce rasta ne tue pas cette petite profondeur cette nuit, Amen.

Je ne pouvais pas dormir cette nuit, du moins avant que ce sale vigoureux rasta n’ait fini de tuer cette petite dévergondée de plaisir, de douleur, et de ses eaux infectées. Sortir pour un cent pas dans la rue. Vingt-trois heures et quart. J’enfilai un pantalon et une chemise et sortis presque en courant de la maison. La pleine lune, telle une amoureuse zélée mais ignorée de l’amant, s’efforçait à éclairer de ses rayons timides une terre enveloppée de ténèbres. Pénombre. Deux Ivoiriennes, de la taille d’une marmite de célibataire, me dépassèrent, l’une jurant contre une rivale. « Fille-là je vais la tuer, je vais tuer fille-là cette nuit même pour qu’elle comprenne qu’on ne me cherche pas palabre… » Une amie qui lui avait volé un tonton friqueur, peut-être. On les dit très jalouses, très accrochées à leurs petits de soixante ans aux portefeuilles lourds. Une colonne d’air presque fraîche me chatouilla la poitrine. Je sentis l’envie de fredonner. « Quand Margot dégrafait son corsaaaaaaage… » Le corsage, la petite profondeur l’avait déjà dégrafé au sale rasta, cher Brassens. Deux phares, à quelques centaines de mètres, filant, sur la route, droit sur moi. Un réflexe de noctambule certifié. La police. Oui, la patrouille. Je n’avais pas ma carte d’identité, ni un billet de banque, l’autre carte d’identité. Et si ces policiers m’arrêtaient, surtout que je ne parlais pas bambara, étant étranger, un potentiel malfrat donc, je risquais de dormir au commissariat, parmi des brigands et des criminels. Me cacher. N’importe où. Celui qui a la diarrhée n’a pas peur de l’obscurité, proverbe fétiche de mon vieux père Eyadema. En un bond, j’étais dans une maison inachevée au bord de la route. Un gémissement étouffé me vint d’un coin de la chambre non couverte à moitié éclairée par la pleine lune…

– Euh, je…

J’eus la chair de poule, ébahi par le spectacle. Pétrifié comme la statue de sel de la femme de Lot.

– Toi-là que fais-tu là, hein ?

Le monsieur, un nabot musclé, complètement noirci par la pénombre, brillant sous le cristal de sueur recouvrant son corps, une queue tendue et aussi droite que la barre de fer contre laquelle s’était levé Soundiata Keita, fit quelques pas pour se rapprocher de moi, libérant sa proie qui se redressa contre le mur, me fixant avec étonnement.

Quelle horreur, mon Dieu !

– Euh, excusez-moi de vous avoir dérangé, monsieur, mais je fuyais les policiers, ils sont en patrouille et je n’ai pas de pièce.

Le rabougri, rassuré, massant sa queue comme pour lui demander de patienter pour quelques secondes avant de reprendre ses exploits, fit tracer un semblant de sourire sur ses lèvres avant de me grogner :

– Là tu risques de passer la nuit ici, parce que les policiers viennent s’installer là, juste devant la maison. Ils ne quittent pas avant quatre heures.

D’un geste de la tête, il me montra la route. La voiture de la police s’était effectivement immobilisée juste devant mon refuge, et quatre policiers mirent pied à terre, attendant de pied ferme le premier petit étourdi noctambule à arnaquer, ou à amener souffrir pour quelques heures au commissariat.

– De toute façon, tu peux rester ici jusqu’au départ des policiers, mets-toi à l’aise, tu ne nous déranges pas, fit mon interlocuteur, se dirigeant vers sa profondeur qui s’était déjà remise en position, les deux mains collées au mur, le derrière repoussé pour libérer le passage aux passagers enculeurs.

Comme pour me montrer que je ne les dérangeais aucunement pas, il donna un grand coup de main sur les deux calebasses charnues de l’avaleuse qui miaula un « Aaaaaaaaaoooooooooooooouuuuuuuuiiiiii » excité, avant de s’écarter un peu plus, pour que les longueurs remplissent mieux les profondeurs, dans la meilleure des pénombres possibles.

Entre étonnement et dégoût devant ce spectacle inattendu, je consultai ma montre pour connaître l’heure qui me séparait du départ des policiers. Vingt-quatre heures. Quatre heures donc à rester là, dans cette pénombre, dans cette chaleur, sous ce concert de moustiques, à suivre toutes les saisons de cette série d’enculage, à apprécier le savoir-enfoncer et le savoir-avaler de mes deux acteurs. Quatre heures de pornographie en direct. A moins que mon hôte ne décide de me passer la main de temps en temps, pour m’empêcher de trop baver. Faut pas faire, l’hospitalité, elle est africaine, hein !


Les Miettes de l’Occident

 

 

Momar Mbaye

 

 

Fiche de lecture du roman Les Miettes de l’Occident de Momar Mbaye

 

Ecrire, aujourd’hui, sur les affres de l’immigration de la jeunesse du continent noir vers l’Occident, la France surtout, peut paraître une vraie banalité, si on considère la consistance de la bibliographie déjà consacrée à ce thème. Sujet récurrent chez l’écrivaine d’origine sénégalaise Fatou Diome qui en a débattu de son premier livre, La Préférence nationale, au dernier, Celles qui attendent, en passant par le très remarqué Le Ventre de l’Atlantique, l’immigration de la jeunesse africaine a aussi été peinte par le Prix Renaudot 2006, Alain Mabanckou, dans son roman Bleu Blanc Rouge, Grand Prix littéraire d’Afrique noire 1999. Mais c’est ce sujet tant débattu mais toujours d’actualité, vu le nombre incomptable de bateaux de fortune qu’engloutit tous les jours La Méditerranée, que traite le nouvel opus de l’écrivain, essayiste et blogueur sénégalais Momar Mbaye, Les Miettes de l’Occident.

Dans une longue lettre adressée à une amie intime, une jeune Sénégalaise, Magui, partie en France main dans la main avec François, un Toubab (Blanc) « venu chercher soleil au Sénégal », raconte son aventure au sein de sa belle-famille, la famille Haas habitant Bartenheim, village situé à une vingtaine de kilomètres de Mulhouse (Alsace). Accueillie à son arrivée par le froid, une poignée de main dépourvue de toute chaleur de sa belle-mère, et surtout les morsures d’un chien de la famille, la jeune Sénégalaise commence très tôt à sentir le regret, pensant au soleil caniculaire de son Afrique natale. Un sacré avant-goût de sa nouvelle vie qu’elle dévoilera le long de sa lettre, partagée entre le dépaysement, le rejet, le questionnement de soi…et, toujours, le regret.

Chacun des personnages formant la famille Haas joue une partition dans la vie de l’immigrée. François, le mari, chômeur à la recherche d’un travail, aux petits soins mais fondu dans la morose atmosphère de sa famille. La belle-mère, surnommée Bishmol par la Sénégalaise, qui, dans l’impossibilité de rejeter le choix de son fils, est contraint d’accepter sa belle-fille mais sans lui épargner reproches et injures. Son attitude, incompréhensible pour sa belle-fille, n’est que l’éxutoire d’une vie passée trouble, qui ne sortira au grand jour qu’à la fin de la lettre. Le couple Campini, baroque, transformé par ses malheurs passés, avec un mari catholique converti tout fraîchement à l’islam, avec tout le zèle que cela peut entraîner, et une femme, Danielle, zoophile, passant tout son temps à embêter son nouveau musulman de mari avec son chien-amant. Jean-Marie, néonazi juré, lecteur assidu de Mein Kampf, son livre de chevet, puant le racisme qu’il souffle tout autour de lui, détestant à mort les Noirs et les Arabes qui font des trous dans la Sécu, qui piquent les allocations aux Français, piquent leurs boulots, piquent leur espace public, leur audiovisuel… même leurs femmes ! Pire, ils sont dans l’administration, « ces vautours », dans les finances, dans la politique… partout. De quoi mettre tous les moyens en œuvre pour sauvegarder l’héritage du Führer. Sa haine contre les Noirs et les Arabes entrainera une tragédie dans la famille Haas et lui coûtera ses membres. Mais aussi Florence, bonne belle-sœur, toujours là à consoler la Négresse.

Magui revient, dans sa lettre, de temps en temps, sur sa terre natale, le Sénégal, où l’immigration vers la France pour aller ramasser les miettes de l’Occident fait des ravages parmi la jeunesse qui est prête à tout pour fuir le pays où rien ne donne la force de rêver, avec un président atteint du « syndrome de la Montgolfière », passant tout son temps à voyager… Le rêve de l’Occident est aussi, et surtout, miroité auprès de la jeunesse sénégalaise par des modou-modou, ces Africains partis chercher fortune en Occident, à l’instar de Bassirou surnommé Bass Contrat qui prenant pour preuve la vie pompeuse qu’il mène à travers ses multiples et fréquents mariages d’où son surnom, demande aux jeunes, les pousse à immigrer en Occident pour aller ramasser des miettes, « Allez, proclame-t-il aux jeunes, mariez-vous aux communautaires et profitez du système au maximum ». Alors que l’immigration, Magui a eu tout le temps de le remarquer, ne garantit toujours pas le sésame qu’ont la dit détentrice. Même pour ceux qui sont partis dès les premières heures, juste après les indépendances, comme le vieux Gora, et surtout le Malien Soumaré butté lors d’une descente de la police, elle peut s’avérer au mieux infructueuse au pire tragique. La terre sénégalaise, c’est aussi ces Blancs venus profiter des jeunes Sénégalaises, les filles à dix francs, à qui ils distribuent, entre deux bagatelles, le virus du Sida, c’est aussi des jeunes à la quête de la fortune qu’ils n’ont pas la chance d’aller ramasser en Occident qui se prostituent à l’instar du jeune homosexuel Mady.

Magui a souffert de sa couleur dans le pays de l’égalité et de la fraternité, que ce soit dans sa belle-famille, dans la rue, à l’école, dans ses multiples tentatives de recherche d’emploi. Elle s’est étonnée devant l’abandon des vieilles personnes dans des maisons de retraite et même des centres psychiatriques. Et il lui est plusieurs fois arrivé de se demander si la France est réellement le pays des droits de l’homme.

Le message qu’envoie Momar Mbaye à travers son deuxième roman est clair, l’immigration est loin d’être le cliché qu’on en a en Afrique, la voie vers l’eldorado. Mais, on peut surtout y lire, en filigrane, à travers la réconciliation de l’héroïne avec sa belle-mère, son ex-ennemie, à la suite d’un évènement malheureux, le refrain : « Partout, chaque homme peut se sentir chez soi, écouté, respecté et aimé, si chacun essaie de briser, comme à Berlin, le mur de la race, de la civilisation, de l’ethnie, qu’il croit le séparer des autres. » C’est d’ailleurs là, dans le quasi heureux dénouement de l’histoire, que réside tout l’intérêt de ce roman de deux cents pages qui en parlant d’immigration, clame la fraternité.

 

David Kpelly


Le cadavre fumeur de la chapelle

 

« Fume, cadavre, fume, et aide cette femme stérile à concevoir sur-le-champ, au nom de Jésus, Amen ! »

Ah, mon petit Togo et ses innombrables et énormes bobards ! Vous les ramassez à la pelle à chaque coin de rue, aussi cocasses les uns que les autres !

Tout commença, racontait l’histoire il y a seulement quelques mois au Togo, avec un pasteur d’origine nigériane, surnommé Satisfait ou Remboursé, qui avait dans le quartier Il-y-a-la-joie, l’un des quartiers populaires de la capitale togolaise, implanté son église, l’Eglise du fouet de Jésus.

C’est notoire, aujourd’hui, l’un des business les plus faciles et rentables au Togo, après celui d’appartenir au parti au pouvoir, le Rassemblement du Peuple togolais, est de créer et diriger une église. Allez faire quelques jours au Ghana voisin pour apprendre à réciter le Pater Noster en anglais, faites-vous coudre une soutane blanche, construisez un hangar dans un coin de rue, attribuez-vous les services d’un des multiples chômeurs du pays comme interprète, cherchez une revendeuse d’eau glacée ou une bonne pour en faire votre femme, car c’est important, un pasteur célibataire n’étant pas bien vu… et le dimanche, emballé comme du hamburger dans votre soutane, hurlez en faisant de grands signe de main « Chers frères et sœurs en Christ, bienvenue dans la maison du Seigneur, la vraie maison du Seigneur, car c’est ici seul où vous pouvez trouver la face du Seigneur, l’église protestante est une association de féticheurs, de charlatans et d’idolâtres, l’église catholique est une secte, c’est une grâce pour vous aujourd’hui d’être dans cette église, loin de ces fausses associations, le Saint Esprit a commencé à agir, chers frères et sœurs en Christ, oui, je vois, je vois cette femme dont le ventre n’a jamais porté un gosse mais qui va concevoir tout de suite au nom de Jésus car le Saint-Esprit est en train de lui remettre son col de l’utérus depuis longtemps dévoré par les sorciers, je vois cette mariée qui ne s’entend jamais avec sa belle-mère et qui a des problèmes dans son foyer mais qui va être délivrée tout de suite, je vois, je vous le dis, chers frères et sœurs en Christ, je vois un jeune garçon qui va gagner à la loterie visa, aller en Amérique et épouser cette fille avec laquelle il est venu ici ce matin, je vois ce jeune homme qui va devenir dans quelques années président de la République, euh… non, député dans ce pays… Je vois ceci, je vois cela… Et, en quelques mois, vous vous surprenez en train de vivre dans une opulence sans nom, dix fois plus vénéré qu’un bouddha. Même moi j’en avais créé une, l’Eglise de la seconde vie, pour survivre durant mes années de chômage, mais je dus l’abandonner quelques mois après pour fuir le pays, les maris de trois femmes mariées à qui j’avais distribué des grossesses ayant juré de m’assassiner.

Le pasteur Satisfait ou Remboursé, dont le nom traduit déjà la confiance que le mec avait en lui-même, arrivait, racontait-on, à guérir toutes les maladies et résoudre tous les problèmes. Toutes les femmes stériles qui partaient chez lui tombaient enceintes, comme la Vierge Marie, sur-le-champ, sans avoir niqué, les paralytiques se levaient et commençaient à marcher, les hommes dont les allumettes étaient mouillées s’enflammaient sur-le-champ et devenaient aussi raides que des barres de fer et le pasteur leur faisait tester leur nouveau moteur sur place sur des filles spécialement embauchées pour ce boulot et qu’on l’on surnommait les testeuses, les chômeurs trouvaient du travail quelques minutes après avoir été délivrés par ce pasteur miraculeux…

Mis sur les nerfs par la popularité trop grandissante de ce fameux pasteur, le féticheur Gonti Gonti alias Sakplatoké, le plus célèbre adepte de la magie noire de tout le pays, décida d’aller se mesurer à lui. Il se présenta chez lui un matin, les yeux rouges « Eh bien, pasteur, tu prétends faire des miracles, hein, je te jure que tu ne vaux rien devant moi, et je vais te le prouver tout de suite ici. Je vais te lancer un défi et si tu arrives à le relever, je deviendrai ton serviteur. » Le pasteur, imperturbable, accepta la provocation. « Eh bien, fit le féticheur, tu descends ton pantalon, et je compte jusqu’à trois, on va voir lequel d’entre nous aura le plus fait allonger son zizi ». Avant même que le féticheur n’eût terminé son défi, il fut emballé de la tête aux pieds par une énorme corde noire, et c’était le bangala du pasteur qui s’était ainsi allongé. Le féticheur Gonti Gonti alias Sakplatoké, le pape de l’animisme du pays, battu, devint ainsi un serviteur de ce pasteur désormais devenu l’homme le plus populaire du pays.

Les autorités togolaises, affirmait l’histoire, Contrairement à ce que l’on peut imaginer, ne se soucièrent guère de la popularité grandissante de Satisfait ou Remboursé. Toute popularité qui s’inscrit hors du champ de la politique, qui ne peut ravir au petit vodou local le cadeau qu’il a hérité de son bien-aimé papa, le pouvoir, n’inquiète pas la dictature togolaise. Mais ce furent les pasteurs des autres églises dites charismatiques, qui avaient presque perdu tous leurs fidèles, et qui commençaient à avoir faim, car il n’y avait plus ni dîme ni offrandes ni quêtes dans leurs églises, qui se mobilisèrent pour éliminer ce concurrent importun et ruineux. Ils se rassemblèrent une nuit, armés de milliers d’armes blanches, et se dirigèrent vers le temple de Satisfait ou Remboursé. Ce dernier, cueilli à  froid, ne put utiliser ses forces pour contrer l’attaque. Il eut juste le temps de disparaître. Les envahisseurs se ruèrent dans le temple et commencèrent par le fouiller. On trouva, confirmait l’histoire, sous l’autel du pasteur, un cadavre fumé, allongé sur le dos, les deux mains croisées sur la poitrine, fumant une cigarette Marlboro qui ne se consumait pas. De quoi penser au buisson ardent de Moïse !

Au lieu de crier l’insolite, ces louches pasteurs retournèrent chez eux, en chantant Gloire soit rendue au Seigneur Jésus, Amen, obsédés par la joie d’avoir découvert le secret qui pouvait faire d’eux des pasteurs aussi puissants et populaires que Satisfait ou Remboursé.

Le lendemain, des cadavres avaient commencé par disparaître des cimetières. Mais, à la grande désolation de ces maffieux de pasteurs, leurs cadavres ne leur permettaient pas de faire les miracles du pasteur nigérian, car refusant de fumer. Un féticheur béninois leur fit savoir que n’importe quel cadavre ne pouvait réussir le coup, que c’étaient seulement les cadavres des hommes décédés par brûlure qui pouvaient accepter de fumer et les aider à accomplir des miracles. Tout était donc devenu une question de chance. Il fallait tomber sur un cadavre respectant le profil.

Et ces sombres pasteurs, déchaînés, avaient commencé, la nuit, à envoyer dans tous les cimetières du pays des centaines de brigands, qui enfonçaient, au fur et à mesure qu’ils les déterraient, des Marlboro allumées dans les bouches pourries des cadavres pour dénicher ceux qui acceptaient de fumer, ceux qui pouvaient accomplir des miracles dans la maison du Seigneur… au nom de Jésus.