David Kpelly

… Et la libido tua l’homme

 

 

 

… Et la libido tua l’homme


Ruth avait donc été très prévoyante ! De toute façon, je n’ai plus aujourd’hui cette certitude, cette confiance en moi-même, cette surestimation de mon amour-propre qui m’avait, il y a presque un mois, poussé à lui crier, humilié et sur les nerfs « Ruth, tu me déçois vraiment en me réduisant à ce que tu penses de moi, je suis plus grand que cela, et tu dois savoir que tu te dévalorises toi-même, en me faisant ainsi tomber bas. » Elle avait tout simplement souri, en maintenant sa décision : « David, tu es un homme, et cette fille est une femme. Elle doit quitter cette maison cette nuit même. Je vais me charger moi-même de l’amener chez ses parents, elle ne restera plus ici. Du moins si tu ne veux pas que je te quitte. » Elle sait m’avoir, juste en me menaçant de me quitter. Je n’avais plus pipé, complètement ramolli comme une boule d’akassa du Ghana. Et elle mit en exécution sa décision, cette nuit.

Voici, donc, presque un mois que Ruth a chassé notre domestique, parce que la jeune fille de dix-huit ans, qui vivait chez moi depuis six mois, avait carrément décidé de changer de look pour s’habiller comme toutes les jeunes filles BCBG de notre génération. Et mini jupes, et mini décolletés, et mini strings, et mini chaînes autour des hanches et de la cheville, des boucles d’oreilles en anneaux et des bracelets qui rythment de leur tintamarre les déhanchements… Et cette mini voix savoureuse qui vous la chante un hymne à l’amour en bambara quand elle nettoie le salon et que vous êtes en train de suivre la télé, qui vous la miaule « Monsieur, votre plat est prêt, je vous le sers déjà, hein », qui vous répond avec une douceur d’enfant de cœur « Passez une bonne journée, Monsieur, et prenez soin de vous » quand vous lui lancez « Au revoir » en sortant, qui vous susurre decrescendo le soir quand vous rentrez « Bonne arrivée, Monsieur, avez-vous passé une belle journée, hein » … sous les yeux injectés de sang de Ruth, l’une des filles les plus jalouses que cette terre ait déjà connues. « Cesse d’être aussi tendre et gentil avec cette fille, c’est ta bonne et non ta sœur, tu dois savoir garder tes distances vis-à-vis d’elle », m’avait-elle toujours grommelé. Je lui répondais toujours par un bah d’indifférence et de dédain. Jusqu’à ce soir où la sombre rivale de ma fiancée décida de signer son propre cahier de retour dans son village natal, en poussant l’audace de me redresser le col froissé de ma chemise que venait de repasser Ruth avec un « Monsieur, votre chemise n’a pas été bien repassée », plantant son dard de jeune fille sur-zélée dans le cœur d’une Ruth déjà trop rongée par la jalousie… Une trentaine de minutes plus tard, je m’étais retrouvé sans domestique. Je n’en ai plus, ma fiancée ayant décidé de faire seule le ménage, malgré son emploi du temps chargé d’étudiante.

Ruth avait donc été très prévoyante ! Ce fut ce que je pensai lundi matin, quand arrivant en cours, je fus stoppé au portail par une voiture de la police. Je déteste cette voiture. En fait j’ai horreur de tout ce qui est corps habillé. Les militaires, policiers et gendarmes togolais, dans leur sinistre ahan pour défendre une dictature archaïque, bancale et analphabète que celle du Togo, nous ont fait détester l’uniforme. Et chaque fois que je vois un corps habillé, j’y vois la violence et la mort. Je m’étais, donc, arrêté net devant cette voiture de la mort qui n’avait normalement rien à faire devant notre école, et m’apprêtais à demander des explications à un de mes étudiants qui sortait de l’école en courant, quand je vis arriver de la cour, les mines fermes comme toujours et martelant le plancher de leurs bottes usées comme leurs coeurs, six policiers qui poussaient un homme qui avait de la peine à avancer avec ses mains menottées. Mon directeur.

Ce monsieur d’une soixantaine d’années, m’avait raconté un étudiant, marié à une Française et père de trois enfants, venait d’être révélé par sa jeune domestique trépassant sous les outils désuets d’un guérisseur traditionnel, comme étant le père de la grossesse dont elle voulait se débarrasser.

Mon directeur, avais-je pensé en soupirant, qui avait une si belle femme, tellement ronde de derrière et de devant qu’on aurait nié qu’elle est une Blanche, n’eût été sa peau, pas une de ces Blanches-là dont les séants sont tellement plats qu’on se demande, en les voyant de derrière marcher côte à côte avec leur mari, lequel des deux est la femme, un monsieur qui peut à satiété disposer de cette beauté a été capable d’aller se déshabiller devant sa domestique, rien que sa domestique, qui dort sûrement dans la cuisine, pour la caresser, peut-être, la pénétrer, bien sûr, jouir en elle… et la rendre enceinte ! Je compris du coup pourquoi chaque fois que je rentrais dans son bureau, je tombais sur un homme extrêmement tendu, suant à grosses eaux malgré la climatisation, évitant surtout de se lever, pour sûrement cacher son entrecuisse hyper dilaté, cherchant par tous les moyens à écourter les discussions pour vite se débarrasser de moi. Le malabar était toujours occupé à reluquer les profondeurs de ces petites pussy chaudes des films X, implorant Dieu de faire rapidement coucher le soleil, tomber la nuit, pour abandonner sa femme dormant à poings fermés dans le lit conjugal, et aller, sur la pointe des pieds, rejoindre sa domestique dans la cuisine, et la prendre dans les lavabos, et la défoncer dans les cuvettes, et la dézinguer dans les marmites, et la déchirer dans les tasses, et la déchiqueter sur la gazinière…  à la grande détresse des cafards et des souris, sombres spectateurs privés de leurs logis !

Jusqu’à quelle bassesse, quelle profondeur du gouffre, la libido peut-elle conduire un homme, Terre et Ciel !

Et la réponse, je la cherche toujours, assis ce soir devant mon bureau, écoutant l’actualité. A la une, une icône de la réussite, l’idole de toute une jeunesse qui rêve la grandeur, un dieu qui devait être en train d’attendre son imminente entrée au panthéon de l’histoire de la République française, toute une histoire se faisant humilier devant les yeux de toute la Terre, à la grande joie de ses innombrables adversaires, pour, peut-être, sa libido, pour, bien sûr, la libido !

 


Le roi Abdoulaye Wade à la chasse

Couverture de l'essai, Les Dérives du Sopi

Quelques aspects de l’aventure ambiguë d’Abdoulaye Wade à la tête du Sénégal, à travers ma note de lecture de l’essai, Les Dérives du Sopi, de l’ami écrivain-blogueur Momar Mbaye du Sénégal.

Rédigé sous forme d’une longue lettre où l’auteur s’adresse directement au fils du président de la République, Karim Wade, par tutoiements et vouvoiements entremêlés, cet essai nous trace tous les contours du règne de Me Abdoulaye Wade. Arrivé tambours battants à la tête du Sénégal le 19 mars 2000 après vingt-six années de lutte acharnée contre le parti socialiste, le candidat du Sopi (changement) veut coûte que coûte en finir avec une teigneuse presse qui a juré sur tous ses grands dieux de ne pas le laisser bazarder la République du Sénégal par sa gestion catastrophique de la res publica, ni imposer son fils Karim carrément rejeté par le peuple comme une vilaine musaraigne. On s’acharne des deux côtés, sur fond de menaces, d’injures grossières, d’intimidations, d’agressions, d’interpellations et d’emprisonnements sous les yeux d’un peuple sidéré par la brusque métamorphose de ce président qu’il avait accueilli comme un messie, l’ayant pris pour Sankara, selon les mots de l’auteur.

L’introduction de l’essai rend, sans détours, un verdict goût jus de citron à Abdoulaye Wade. « Entré dans l’histoire par la grande porte, Abdoulaye Wade risque d’en sortir par la petite, humilié devant le monde entier », dit la première phrase. Et le curieux Pater Noster intitulé « Au nom du Père (Abdoulaye Wade), du Prince (Karim Wade) et de la Sainte Vert (Viviane Wade, la femme du Président) », n’arrange pas du tout les choses car tout au long de cette étrange prière récitée au « Grand-père qui est au Palais », ce sont les bassesses et les faiblesses du président sénégalais  – devenu, selon l’auteur, un Sans Domicile Fixe dans son propre pays à force de voyager – qui sont révélées, cet homme en qui le peuple avait placé toute sa confiance en le plébiscitant en 2000, mais qui est devenu une véritable machine à matraquer qui « tue tous ceux qui lorgnent le trône sur lequel il est assis ».

On assiste, dans la première partie de l’essai, à des agressions horribles de journalistes par des policiers ou des loubards des politiques, comme Boubacar Kambel et Kara Thioune, des interpellations, des emprisonnements… des horreurs qui n’ont jamais été punies, les victimes croisant même leurs agresseurs en liberté dans la rue, car le président Wade est clair « … les journalistes sont mal formés, beaucoup d’entre eux sont des politiciens déguisés. » Il faut donc les traquer, les matraquer, les humilier…, pour bien les former. Le comble de cette barbarie survient en Juillet 2008 à Chicago où, invité à une conférence pour parler du réchauffement climatique, le président Wade est interrompu en plein discours par le journaliste sénégalais Souleymane Jules Diop, son ennemi à abattre. Le journaliste est frappé, déshabillé, humilié par les gardes du président sénégalais devant les yeux du monde…

Les journalistes sénégalais n’ont pas pour seul ennemi leur président. Il y a aussi des individus cocasses, louches, grossiers, comme Farba Senghor surnommé le fou du Roi ou l’âne de la République. Ce lourdaud, dont le président Wade affirme qu’il n’est pas sain d’esprit, mais qui est chargé de propagande au sein du parti au pouvoir le PDS et qui entretient de bonnes relations avec la première dame, a un dada, un sport favori qui est de tourner en dérision la presse privée sénégalaise, et les studios de la RTS, la télé publique, lui sont largement ouverts chaque fois que l’envie le prend d’injurier un journaliste ou ses ascendants. Sur une saute d’humeur, il ordonne le saccage des locaux de deux organes de presse, l’AS et 24 h Chrono.

Des agressions, encore des agressions, toujours des agressions… Mais aussi des coups bas, des traîtrises de certains responsables de groupe de presse comme le directeur du groupe Walfadjri qui joue à l’hyène entre le pouvoir et la presse. Les lobbies des chefs religieux et des marabouts qui se comportent comme un pouvoir à part entière dans la République, faisant la propagande du pouvoir qui les protège.

Toute la cacophonie de la première partie de l’essai devient une pure partie de rigolade dans la seconde partie. Me Abdoulaye Wade, comme un pédophile incestueux sans vergogne, viole à satiété la jeune constitution qu’il avait lui-même instaurée, chasse des parlementaires qui tentent de s’opposer à ses intentions d’imposer son fils Karim au Sénégal, accuse son ex-Premier ministre Idrissa Seck de détournement de fonds puis le blanchit devant les caméras de la RTS, revient sur sa décision pour de nouveau accuser le ministre pour le reblanchir… De quoi ouvrir une « Blanchisserie Wade », ironise l’auteur.

Les témoignages des victimes des agressions ou de leurs proches, la précision des dates et des références, la vivacité et la sobriété du style porté par un humour caustique, rendent l’ouvrage très vivant, émouvant. On peut, certes, reprocher à l’auteur d’avoir trop mis son cœur de journaliste dans la rédaction, s’apitoyant tout au long de l’ouvrage sur le sort de ses confrères laissés pour compte entre le marteau et l’enclume d’un pouvoir politique chien méchant, d’un pouvoir religieux qui s’est trompé de  voie, et d’un groupe de journalistes corrompus achetés par le pouvoir. C’est ce qui justifie, sans aucun doute, le choix d’un essai, plutôt que d’un genre romanesque, le roman à clef par exemple, que l’auteur aurait complètement raté car il n’aurait pas pu tenir ses distances vis-à-vis de ses personnages, ces autres lui-même dans une ineffable détresse.

Les Dérives du Sopi se referme sur une interrogation du lecteur. Ce Sénégal complètement bousillé par Abdoulaye Wade, ce pays avec une constitution devenue un véritable paillasson selon l’auteur, des ministres corrompus, des parlementaires vils, des institutions instrumentalisées et modelées selon les humeurs du Président, pourra-t-il redorer son blason à travers le seul combat d’une presse privée courageuse mais matraquée et muselée à loisir ? Le Sénégal ne risque-t-il pas de perdre son titre de vitrine de la démocratie en Afrique et tomber bas comme certaines porcheries de pays de l’Afrique noire ? Que nenni, clame l’essayiste, le Sénégal n’est pas le Gabon, encore moins le Togo – ah, le Togo, toujours mauvais élève !

De toute façon, l’avenir tranchera. On peut déjà attendre un autre essai de Momar Mbaye après 2012, l’après Abdoulaye et Karim Wade… ou peut-être… l’ère Karim Wade ! C’est l’Afrique, qui sait ?

 

L’ouvrage a été présenté au public au cours d’une séance de dédicaces le 20 Février 2010 à la Fnac de Mulhouse.

 

Les Dérives du Sopi, Edilivre Aparis, Paris, 2010, ISBN 978-2-8121-2147-0, 230 pages, 18 euros

Momar Mbaye

 

Vivant à Mulhouse, en France, Momar Mbaye est correspondant aux Dernières Nouvelles de l’Alsace, un quotidien régional. Il est l’auteur d’un roman, La Sénégauloise à Matignon et d’une pièce de théâtre, Audience divine : trois prophètes à l’assaut du pouvoir d’achat aux Editions Edilivre Aparis.

Blog de Momar Mbaye : https://mbayemomar.over-blog.net/

 

 


Lettre ouverte à Mongo Beti

 

Mongo Beti


Cher aîné,

Je ne sais comment me présenter, comme jamais tu ne m’as connu. Tu quittais ce monde, en 2001, quand j’étais encore presque un petit garçon rêveur amant des lettres et des mots, construisant dans une imagination puérile une future vie d’écrivain aussi brillante que la tienne. Je ne peux donc pas facilement me présenter, comme je ne sais par où commencer, pour que tu aies une idée de qui je suis. Sache simplement, cher aîné, que je fais partie de ces âmes à qui tes mots, tes phrases, tes livres ont donné une véritable envie d’écrire, ces têtes laineuses qu’a lavées la force de ta verve. Une âme qui ce soir médite, médite devant ta mémoire, devant ton portrait, devant toi…

Je suis debout devant un portrait, un portrait de toi, cher aîné, un portrait accroché dans une librairie de Yaoundé, la Librairie des Peules Noirs. Ta librairie. Je te fixe dans ce portrait, qui comme presque tous tes portraits, montre un homme serein au regard perçant, un combattant se reposant sous une tente, une main posée sur son arme, l’autre soutenant son menton, pensant à l’issue du énième combat qu’il livrera bientôt. Je soutiens ton regard d’inlassable combattant posé sur moi. Un regard qui me déchire. Qui me pousse à parler, à te parler, à te parler de ce dont tu as parlé toute ta vie, à te parler de toi, de l’Afrique. Du cas africain.

Je suis debout à l’intérieur de la Librairie des Peuples Noirs, devant ton portrait qui me fixe, sous les yeux stupéfaits des vendeuses qui ne me comprennent pas. Pourquoi te fixé-je, comme quelqu’un qui se retrouve devant la représentation d’une divinité en qui il croit, et à qui il veut confier toutes ses peines ?

Ah, cher aîné, je te fixe car j’ai envie de te parler de toi, de te parler de toi après toi, de ce que tu es devenu après toi. Du cas africain. De l’Afrique face à l’Occident, de l’Occident face à l’Afrique, de l’Afrique face à l’Afrique. Car il est toujours, plus que jamais, d’actualité, le cas africain, celui-là dont tu as débattu durant toute ta vie. L’Afrique, celle qui a été présente dans toute ton œuvre, dans toute ta vie, dans tous tes combats, dans tous tes rêves, dans tous tes espoirs, dans tous tes désespoirs, dans toutes tes peines, est toujours au cœur de toutes les polémiques qui alimentent l’actualité mondiale. Cette Afrique-là ! eût soupiré l’autre.

Tu avais, à vingt-deux ans, commencé ta lutte pour la libération de l’Afrique à travers ton premier roman, Ville cruelle, que tu signas sous le pseudonyme Eza Boto. Dans ce livre, tu fustigeais la colonisation à travers ses valets et leurs mauvais traitements infligés aux indigènes. Tu avais, sans aucune retenue, peint un système colonial lâche, inhumain et louche, qui n’était jamais arrivé à cacher ses déboires, malgré ses beaux et grands discours. Tu venais, à travers ce coup d’essai, de révéler le guerrier qui en toi se cachait. Le temps te consacra, comme il le fait toujours aux champions. Deux ans après, à vingt-quatre ans, en 1956, tu créas un grand scandale avec Le pauvre Christ de Bomba, une véritable satire mordant dans la chair des colonisateurs et missionnaires et leurs honteuses pratiques dans les colonies. Ce livre, classique incontournable de la littérature africaine d’expression française, reste, sans aucun doute, l’un des livres les plus lus et appréciés des élèves et étudiants du monde africain francophone. Ce fut ton premier grand succès, selon plusieurs critiques de ton œuvre, même si tu n’y avais pas adhéré, prétendant que le livre, tiré à trois mille exemplaires, avait passé quinze ans avant d’être écoulé. Ce livre que tu disais « celui de la rancune et de l’animosité non seulement auprès des pouvoirs blancs comme de juste, coloniaux ou néocoloniaux, mais également parmi les compradores intellectuels africains, envoûtés par la magie sonnante et trébuchante de la « coopération… » Tu étais, à ce jeune âge, devenu un écrivain à succès. Mais censuré, fustigé, banni par tes compradores intellectuels, ancêtres de ceux qui tuent aujourd’hui les jeunes esprits en Afrique. Un succès que tu confirmas un an après par le roman Mission terminée, puis Le Roi miraculé. La lutte contre la colonisation était devenue ton obsession. Une obsession qui te poussa à t’attaquer à des écrivains de ta génération qui osaient parler d’autre chose dans leurs livres à part les insolences du colon blanc. Tu fustigeas ainsi le Guinéen Camara Laye qui dans son roman, L’Enfant noir, peignait une Afrique paisible et protectrice.

Dans la Librairie des Peuples Noirs (Yaoundé)

On peut imaginer que, comme tous les jeunes intellectuels africains de ton époque, tu fus enthousiasmé par les indépendances, en 1960. Tu avais, sans aucun doute, aussi  jubilé, fêté le départ des colons, tes cauchemars. Tu avais imaginé une Afrique prospère, tenant désormais entre ses mains sa destinée, son essor, son développement… Mais très tôt tu fus déçu. Rien n’avait changé, mais alors rien du tout. Le méchant colonisateur, le missionnaire louche, était là, dans les colonies. Il était omniprésent. On le sentait partout, n’importe où dans les colonies. Il avait juste joué à une très vilaine farce, peut-être pour vous endormir, toi et ta bande de turbulents qui ne cessaient de crier haro sur lui. Ton Afrique était toujours, malgré la pseudo décolonisation, malgré les grands airs, malgré les chorégraphies chantant les indépendances, malgré les slogans cossus dont on vous serinait… sous une domination étrangère, celle du colon blanc. Tu retournas à la plume, ton arme. Et signas, en 1972, douze ans après les indépendances, un autre ouvrage qui déclencha une vive polémique, Main basse sur le Cameroun : autopsie d’une décolonisation. Le livre, sulfureux comme tout ce qui sort de ta main, dont le titre résume largement le contenu, fut censuré, une censure qui ne sera levée qu’après deux ans, en 1976, après une longue procédure judiciaire. Tu avais retrouvé parmi ceux qui torturaient ton livre, Ferdinand Oyono, un écrivain de ta génération, ambassadeur du Cameroun à Paris, qui avait décidé de laisser la plume pour les dédales humiliantes et avilissantes de la politique.

L’autre face de ta lutte fut celle que tu tournas, à partir de 1974, contre les dirigeants noirs, ceux-là qui ont valablement remplacé le méchant, éhonté, cupide et louche colon, instaurant dans les nouveaux Etats indépendants une nouvelle version de la colonisation, le néocolonialisme. Qui est plus redoutable que la colonisation, comme il est fondé sur des systèmes plus pourris, des stratégies plus barbares, des pratiques plus horribles, des hommes plus sanguinaires. Les nouveaux colons s’appelaient Ahidjo, Mobutu, Bongo, Eyadema, Hissène Habré… ceux-là que tu surnommes dans le numéro 19 de Janvier Février 1981 de ta revue Peuples Noirs. Peuples Africains des « sanguinaires maquereaux ». Pour dénoncer leurs pratiques occultes en complicité avec le colon blanc devenu leur allié, tu créas, en 1978, avec ton épouse Odile Tobner, la revue bimestrielle Peuples Noirs. Peuples Africains qui paraîtra jusqu’en 1991. Tes livres Perpetue ou l’habitude du malheur, Remember Ruben, La Ruine presque cocasse d’un polichinelle, Les Deux Mères de Guillaume Ismaël Dzewatama, futur camionneur, La Revanche de Guillaume Ismael Dzewatama, Trop de soleil tue l’amour peignaient désormais une Afrique appauvrie,  misérable, malade, pourrie…

En 1991, après trente-deux ans d’exil en France, tu rentras chez toi, au Cameroun, où tu ouvris La Librairie des Peuples Noirs, d’où je te parle ce soir, un lieu que tu voulais un agora d’intellectuels et d’hommes des lettres soucieux de parler de l’Afrique. Tu continuais d’écrire, jusqu’à ce 7 Octobre 2001, où tu rendis l’âme à l’hôpital de Douala, chez toi au Cameroun.

Cher aîné, voici presque dix ans que tu dors du sommeil du juste. Dix ans que tu es loin, très loin des réalités, toujours affligeantes de l’Afrique. Du cas africain. Des tueurs sont toujours aux commandes, avec la bénédiction du colon blanc, la France en tête, comme toujours. Et ils continuent d’appauvrir, de dépouiller, d’humilier, d’assassiner l’Afrique. Les sanguinaires maquereaux, comme des oiseaux phénix, ont rebondi de leurs cendres, à leur mort, incarnés par leurs fils, toujours sous le contrôle de la France plus que jamais décidée à aider l’Afrique à s’autodétruire. Nous les nommons Ali Bongo, Faure Gnassingbé, Joseph Kabila… Véritables bébés-loups moulés dans les pratiques inhumaines de leurs géniteurs, ils entretiennent le chaos du continent noir aux côtés de vieux et éhontés potentats locaux, Paul Biya qui éternise son règne sur un Cameroun qu’il joue toutes les comédies possibles pour faire paraître démocratique, Blaise Compaoré qui manie horreur, matoiseries et loufoqueries pour ne pas laisser le Burkina Faso aux Burkinabé, le vieux Abdoulaye Wade qui hypothèque le Sénégal au profit de son fils, Kadhafi que tu qualifiais dans le numéro 19 de Janvier Février 1981 de ta revue Peuples Noirs. Peuples Africains de « condottiere, conducteur de mercenaires, gangster… » qui extermine son peuple qui ne veut plus de lui… Sous les yeux complices et presque admiratifs de l’Union africaine, cette pantalonnade inventée pour rassembler des potentats indigestes chez eux, qui laisse enflammer et bombarder l’Afrique par le colon blanc.

L’Afrique se retrouve, toujours, aujourd’hui, dix ans après ta mort, dans la terrible situation d’un combattant perdant honteux qui ne peut même pas supporter son propre regard, plus que jamais humiliée, plus que jamais déchirée, plus que jamais raillée, et matraquée, et écartelée, et avilie. Les nouveaux intellectuels, ceux-là qui ont désormais la destinée du continent en main, hypocrites et vils, font du noble combat pour la défense de l’Afrique un fonds de commerce pour rassembler et tromper des masses, jouant aux antioccidentaux devant les tourbes, tendant la main à la France et à l’Occident dans l’ombre. Equilibristes avérés bourrés de contradictions, ils dénoncent l’Occident qui bombarde la Libye, et applaudissent la France qui enflamme la Côte d’Ivoire et humilie Laurent Gbagbo, pour introniser une bande de rebelles. Car C’est comme toujours la France qui fait et défait les rois ici, sur fond de bombardements et d’humiliations, s’il le faut, comme l’Union africaine somnole… Les écrivains et artistes, invoquant un no man’s land imaginaire entre leur œuvre et leurs activités politiques, monnaient leur art contre des titres, des honneurs et des pécules…

Qu’aurais-tu dit, écrit, fait, cher aîné, si aujourd’hui, où je suis dans ta librairie, debout devant ton portrait qui me fixe, tu étais toujours vivant, voyant cette Afrique, la tienne, délaissée par l’Union africaine censée la défendre, vendue à l’Occident par ceux qui nous serinent par leurs fallacieuses théories antioccidentales, trahie par ses écrivains et journalistes cupides, piétinée par l’Occident et ses valets locaux ?

Qu’aurais-tu dit, cher regretté Mongo Beti, toi le modèle du militantisme et de l’intégrité, devant cette Afrique du cinquantenaire qui ne se retrouve, toujours, pas ?


Confessions d’un visionnaire fessologue

 

Eh Dieu, tu as été témoin, hein ! Tout a commencé ce matin de septembre 2006, mes jours sombres de chômage, où plus d’un an après l’obtention de mon Brevet de Technicien supérieur en Marketing et Communication mes multiples demandes d’emploi n’avaient réussi à séduire même pas une seule entreprise togolaise. Ma mère, Mère Marthe, fatiguée de me nourrir après s’être totalement endettée pour m’inscrire dans une de ces prestigieuses écoles supérieures privées qui coûtaient une fortune en ces temps au Togo, avait fait une violente irruption dans ma chambre, ce matin, quand j’étais toujours en train de prendre mon plaisir de chômeur oisif entre les bras de sire Morphée : « Crois-tu que tu pourras réussir quelque chose ici-bas sans Dieu, hein, n’as-tu pas honte de traîner tous les jours à la maison comme une tortue, hein, crois-tu que moi, la pauvre, je vais passer toute ma vie à te nourrir, hein, regarde autour de toi, des garçons moins âgés que toi ont des femmes, ils ont des enfants et s’occupent de leurs parents alors que toi tu ne peux rien faire, rien à part sucer mon sang, moi une vieille veuve, rien à part t’enfermer dans ta chambre et te masturber parce que malgré ton chômage tu penses à ces choses, crois-tu que je ne vois pas tes vieux habits dans lesquels tu fais ces cochonneries-là et que tu caches sous ton lit, hein. Ecoute-moi bien, si ce soir tu ne vas pas à la veillée de prière te faire délivrer pour toujours de ces esprits maléfiques que tu as dans le corps et que tu as hérités de ta maudite famille paternelle, je ne vais plus te faire manger et tu  mourras de faim, espèce d’animiste sans vergogne.»

Hum ! Comment réagit un chômeur oisif même quand il se sent blessé jusqu’aux confins de son amour-propre ? Se soumettre. Tout simplement. J’acceptai d’aller à la veillée de prière.

Et le soir, à vingt-deux heures, j’étais dans le temple de l’une de ces églises qui naissent n’importe quand et n’importe comment au Togo, comme pour traduire l’image du pays où n’importe qui se retrouve n’importe où et n’importe quand, et dont la plus grande passion est de fustiger les églises catholique et protestante, les accusant d’être des assemblées d’animistes et d’idolâtres, d’églises mortes non visitées par le Saint Esprit, d’églises où l’on ne reçoit pas de visions, de révélations… Un temple plein à craquer où le pasteur, l’entrecuisse gonflé comme un ballon de foot devant les déhanchements de ces femmes cherchant soit un mari, soit un enfant, soit la paix avec leur belle-famille qui ne les aime pas, soit la mort de leur coépouse… récitait en anglais des prières et des prières en s’égosillant, noyant le jeune chômeur qui lui servait d’interprète sous un déluge de salive fétide.

Ce fut à la fin de la veillée, autour de quatre heures, que le pasteur interpella ma mère quand on s’apprêtait à rentrer. J’avais les yeux lourds de sommeil. «Marthe, fit-il à ma mère, remercie le ciel ce soir parce qu’il vient de te sauver. Sœur Marthe, je te dis que le ciel a répondu ce soir à tes prières. Je viens de trouver la solution au chômage de ton fils, il a enfin trouvé du travail, et un bon travail. Je te dis que Dieu me charge de te dire qu’Il va élever ton fils, très  haut, comme Il le fit à Joseph en Egypte. Remercie-Le ». Mère Marthe, sautant comme un ballon de tennis de Raphaël Nadal, répondait par des milliers de Dieu soit loué pour des siècles et des siècles, Amen. Le pasteur, excité, caressait la croix qu’il avait au cou. Qu’ils peuvent être de grands comédiens, ces pasteurs dont la formation se résume à trois mois passés à la frontière du Togo et du Ghana pour apprendre un anglais mal cuit à faire remuer sans cesse Shakespeare dans sa tombe ! Fatigué, je ne regardais que d’un air indifférent ces deux comédiens qui s’étaient trompé de profession. Ils auraient pu rivaliser avec Louis de Funès. Le comédien continua : «Dieu veut exploiter ton fils, comme Il a dans le passé exploité Gédéon. Dieu a placé en ton fils un don de vision, et il va, sur la demande de Dieu, devenir visionnaire dans cette église jusqu’à la fin de ses jours, il viendra vivre ici avec moi au temple, et servira le Dieu d’Israël. Dieu soit loué pour des siècles et des siècles. Amen.» La comédienne, ma mère, qui sautait toujours, cria un Amen à crever les tympans d’un vieux varan. Elle se tourna vers moi « Gédéon mon fils, quelle grâce pour moi ! Tu es ma fierté, mon bien-aimé fils. Je savais, depuis que je portais ta grossesse, que Dieu avait en moi mis un de Ses serviteurs. Moi Marthe, mère d’un visionnaire dans la maison du Seigneur ! Ô, servante de Dieu je suis, qu’il me soit arrivé comme le veut le Seigneur. Mon fils Gédéon, ta bénédiction est infinie. » Je faillis éclater en sanglots sous la vive déception. Rien à faire, Mère Marthe avait demandé au pasteur de me garder, par cette ruse, dans le temple, pour servir comme visionnaire dans l’église, comme l’ancien visionnaire avait gagné à la loterie visa et était parti aux States il y avait deux semaines. Elle préférait, Mère Marthe,  me sacrifier à ce filou de pasteur, que me voir passer toute ma vie comme chômeur. Moi qui avais toute ma vie rêvé devenir un cadre de banque !

Je me retrouvai le lendemain, avec toutes mes affaires, dans la maison du pasteur qui vivait seul, sans femme, sans enfants.

Le dimanche suivant, je fus présenté, sous un tonnerre d’applaudissements, au temple comme le nouveau visionnaire. Révélation de Dieu Lui-même, sur la tête du pasteur descendue. J’étais chargé de transmettre les volontés du Seigneur au temple. Et ma première mission était de révéler la fiancée d’un jeune cadre de l’église nommé Marc, qui souhaitait se marier. Car les mariages se déroulaient ainsi dans cette église, les jeunes désireux de se marier exprimaient leur désir au pasteur qui chargeait le visionnaire de leur révéler le choix de Dieu. Et c’était moi qui devais révéler le nom de la future épouse du jeune Marc.

Marc était un de ces jeunes hommes-là qui donnent la force à tous les jeunes d’étudier, gagner un boulot, réussir et s’enrichir jeunes. Agé à peine d’une trentaine d’années, il était responsable informatique à Air France Togo. Il était le jeune homme le plus riche, le plus propre et le plus respecté de l’église. Véritable fantasme de toutes les minettes de l’église. Ma première mission, donc, moi le nouveau visionnaire, était de révéler au temple la fille que Dieu choisissait pour ce play-boy. Quelle gloire, Terre et Ciel !

Ah, la belle vie ! Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et paix sur la Terre aux chômeurs devenus visionnaires ! J’en avais vu ! Mais alors j’en avais goûté ! Consommé !

« Monsieur le visionnaire, il faut vraiment que tu me le fasses. Je te promets que tu auras tout, tout, tu comprends, hein, cette fois-ci je veux être l’heureuse élue, l’ancien visionnaire n’était pas sérieux, il prenait les sous, faisait même ça mais c’était toujours une autre qu’il désignait. Tu ne vas pas aussi me tromper je pense bien, tu auras tout, tu pourras même continuer à me faire ça après mon mariage avec Marc, ça va rester entre toi et moi. Fais-le-moi, au nom de Jésus, Monsieur le visionnaire, fais-moi épouser Marc, je t’en serai reconnaissante toute ma vie…»

Et, l’air sérieux, le nouveau visionnaire que j’étais, vautré entre les cuisses de ces filles qui voulaient être désignées comme étant la future épouse du jeune Marc, promettait de les révéler. J’en avais vu, touché, consommé ! Des claires, des café, des foncées, des noires, des multicolores, des rasées, des touffues, des larges, des moins larges, des pas-si-larges-que-ça, des profondes, des très profondes, des trop profondes, des sèches, des humides… ! De quoi compenser toutes mes années de masturbation !

Et, embarrassé, je me demandais encore ce matin, à quelques heures de la grande révélation que je devais faire devant tous les fidèles dans le temple, laquelle de ces filles, que j’avais labourées et relabourées, révéler quand le pasteur dans ma chambre rentra et s’assit à côté de moi sur mon lit : « Euh… mon enfant, tu viens de commencer ton métier de visionnaire et Dieu ne va pas te révéler des choses directement, Il va pour le moment passer par moi, voici le nom que tu dois révéler, la future épouse de Marc. » Je pris le bout de papier qu’il me tendait. Madeleine ! Cette jeune fille avec qui, la nuit passée, à son insu, je l’ai surpris rentrer dans sa chambre, sur la pointe des pieds !

 


Christine, pauvre de moi!

Pas trop inspiré ces temps-ci. Je vous fais lire un extrait de la nouvelle « Christine, pauvre de moi », tirée de mon recueil de nouvelles, Le Gigolo de la réforme. Allez, bonne lecture.

Je connus Christine en classe de seconde, quand je débarquai avec ma sale tête remplie des cauris, de perles et d’amulettes en ville. Ayant passé plus de quinze ans au village depuis ma naissance jusqu’à l’obtention de mon brevet du premier cycle, j’étais une vraie cabane en paille et en argile entre ces citadins bien polis, raffinés et surtout très civilisés et qui connaissaient presque tout. Ils parlaient des films français et américains et des artistes de la chanson internationale, avaient des appareils électroniques qui leur permettaient d’écouter la musique et jouer à des jeux qui ne me disaient pratiquement rien juste parce que c’était ma première fois de les voir, et avaient des manières de se comporter très différentes de celle que j’emmenai de mon petit pauvre village. Pour se saluer par exemple, ils avaient des manières très courtoises de se serrer la main, et les filles et les garçons se donnaient de petits baisers sur la joue et des fois sur les lèvres. Ils se familiarisaient vite avec les profs et les désignaient par leurs prénoms alors que moi j’avais la trouille quand ces enseignants rentraient dans la classe. Quant à leurs nourritures, c’était le comble : biscuits, chocolats, crème, yaourt, bonbons, toutes ces choses dont la consommation nous était carrément interdite au village parce qu’elles risquaient selon nos parents de nous gâter les dents, nous donner des maux de ventre et nous rendre impolis. Quand je me rappelle ce que me fit ma mère le jour où elle découvrit dans ma poche un sachet de bonbon ! Elle me passa du piment écrasé dans les yeux et sur le sexe et je fus privé de nourriture pendant toute la journée… Donc, tout sur moi était diamétralement opposé à ces petits marmots gâtés de la ville.

Cependant, quand je remarquai Christine pour la première fois, j’oubliai du coup ce grand gouffre qui nous séparait et décidai de lui faire la cour, croyant que comme au village, Cupidon se promenait toujours avec ses flèches et que pour séduire une fille, il fallait simplement lui écrire une lettre d’amour. Spécialiste en la matière et encouragé par un feuilleton mexicain qui passait en ces moments sur la chaîne de télévision nationale, je lui écrivis un acrostiche dont le premier vers était : « Chaque jour se lèvera avec ses joies et peines » et le dernier : « Et comme le soleil et les roses, éternel sera notre amour ». Mes potes, sincèrement entre nous, essayez d’admirer ce style qui n’avait rien à envier à Ronsard ; contemplez je vous en prie pour quelques minutes, la beauté du dernier vers, où le soleil, symbole de la lumière, et la rose, symbole de la beauté se fusionnent pour produire cette image qu’on donne à Adonis : la lumière rayonnante qui fait apparaître la beauté. Qui est cette fille-là qui ne frémirait devant cette belle composition ? Dites, quelle fille ? Je remis le poème à Christine sous pli fermé mais elle déchira l’enveloppe devant moi, lut le poème et pouffa de rire avant de me lancer à la figure : « Je suis née en ville et je sais voir ». « Christine, essayai-je de lui dire en souriant, écoute-moi, je… » « Mon père est colonel et ne t’accepterait même pas pour un gardien dans sa maison », me murmura-t-elle en me jetant à la figure mon beau poème, celui-là qui aurait battu le record de tous les poèmes romantiques, même ceux de Victor Hugo et de Lamartine, si j’avais vécu au dix-neuvième siècle… «  Christine, je suis… » «  Salopard, villageois, vociféra-t-elle, tu chercheras une copine ici pendant un million d’années et tu n’en trouveras point, imbécile ». Elle s’éloigna de moi en se balançant comme Marimar, cette star exceptionnelle de ce feuilleton mexicain qui fit pendant plus de deux ans la pluie et le beau temps dans le pays. Ah ! les filles africaines, malgré leurs hanches lourdes qui leur causent tous les problèmes du monde pour marcher, elle se punissent à imiter ces sveltes stars ayant adapté leurs corps depuis leur enfance à ces mouvements acrobatiques.

Humilié mais décidé, je pris la décision d’avoir Christine par tous les moyens. J’optai donc pour la première solution que trouvent toujours les Africains à leurs problèmes, la magie noire. Je partis ainsi consulter un charlatan célibataire au village. Bizarre, la cécité africaine. Un célibataire de soixante ans qui devait me faire gagner Christine ! « Mon fils, me fit-il après m’avoir fait boire un verre de liqueur locale et une poudre noire, tu as déjà la fille que tu désires. Elle t’aime follement mais elle ne peut pas le manifester parce qu’il y a des esprits malfaisants qui l’y empêchent. Reviens ici dans trois jours avec une somme de cinq mille francs, un parfum, et un de ses slips. » « Un quoi, papa ? » fis-je étonné, croyant avoir mal entendu, « un quoi de qui » ? « Un slip de la fille que tu désires. Passe par tous les moyens pour l’avoir. Sans cela et cela seul, je ne puis rien te faire. » Je sortis du couvent le coeur gros, prêt à exploser de colère. Où irais-je trouver le slip de Christine ?

Trois jours après, je consultai un autre charlatan qui me réclama le soutien-gorge de ma dulcinée et une petite quantité de son urine. Mais, entre nous, ces charlatans aiment se foutre de nous ou quoi ? Une quantité de l’urine de la fille convoitée pour faire des sacrifices et se faire aimer d’elle ! C’était un peu comme demander un oeil de la mort pour préparer une potion d’immortalité. Allais-je partir me camoufler dans les toilettes de Christine et recueillir son urine dans ma bouche ? Je décidai donc d’oublier ces menteurs, ennemis de l’essor du continent noir et aller du côté opposé, c’est-à-dire vers Dieu. Je choisis donc cette église que je ne sais pas trop où elle situe sa frontière avec l’animisme, vraiment elle n’en diffère en rien. On me fit acheter un litre de miel, un paquet de sucre, de l’ananas et du parfum. La cérémonie se déroula sur la plage à minuit et j’étais mis à genoux sur le sable de la plage, entouré d’une vingtaine de femmes habillées en blanc qui criaient mon nom et celui de Christine. On me frappa très bien pendant une trentaine de minutes avec des rameaux de palmier dans le but de faire sortir de mon corps les mauvais esprits qui étaient cachés en moi et qui éloignaient Christine de moi. Pour terminer, la bouteille de miel me fut remise. Je devais en prendre une cuillerée à soupe chaque matin en invoquant le nom de Christine. Deux mois passèrent mais le miel ne fit même pas courir une mouche derrière moi. Quant à Christine, elle ne me remarquait même pas et ne me répondait pas quand je la saluais.

Je décidai de nouveau de l’aborder, et oublier toutes ces viles superstitions, réconforté par un roman-photo que je lus et qui parlait d’une fille qui accepta un gars qu’elle avait passé plus de cinq ans à rejeter et humilier. Un mardi, après le premier cours, je la suivis quand elle se dirigeait vers la bibliothèque du lycée et l’abordai : « Bonjour Christine », saluai-je calme et cérémonieux.  «Va d’abord apprendre à garder ton sang-froid devant une fille, petit villageois, me lança-t-elle sans même me regarder, je sors avec des stars et non des ânes. » « N’essaie pas de lutter contre toi-même, Christine », récitai-je en imitant un acteur de feuilleton qui avait l’habitude de dire cela à une fille qu’il convoitait. « Dis-moi, quel est ton problème, hein, fit-elle en riant, je vais te montrer mon gars et tu cesseras de m’emmerder. Je n’aime pas du tout me faire voir avec des types comme toi, peux-tu retourner ? J’ai honte de t’adresser la parole. » « Mon seul problème est… » « Impoli, cria-t-elle en battant des deux mains, démon, monstre, villageois, laisse-moi tranquille. »

 

Le Gigolo De La Réforme, Edilivre Aparis, Paris 2009, 256 pages, 18.5 euros


Saint Bouazizi et les mille imbéciles

– David, non, cette fois-ci, rien ne peut plus m’arrêter, ma décision est prise, et je dois impérativement la mettre en exécution. David, si dans trois jours tu apprends qu’un jeune s’est immolé au Togo devant le palais de la Présidence, eh bien, ne te pose pas de questions, c’est moi.

Déconcentré et dégoûté, je lève la tête et le regarde, debout, droit comme une sentinelle de dessin animé, attendant ma réponse.

– Souley, que je lui murmure après un soupir de rage, c’est quoi cette histoire d’immolation avec laquelle tu viens me déconcentrer en plein travail, hein ?

– Tu sais que Mariam me trompait avec un de ses collègues étudiants ? Et tu sais tout ce que j’ai dépensé pour cette fille. J’ai même entre-temps failli perdre mon boulot pour elle, mais elle osait me tromper, cette petite pute. Non, je suis désespéré, je retourne au Togo pour m’immoler devant le palais présidentiel de Faure Gnassingbé.

Je me baisse de nouveau sur mon clavier, après un long juron de dédain. C’est ma première fois d’écouter un Togolais vouloir se tuer pour avoir perdu une femme. Presque tout le monde connaît cette chanson chez nous : « Ma femme m’a quitté mais j’ai ma bouteille et mon petit verre, remplissez-le moi pour que je l’avale… » Souley, un pauvre sale cuisinier qui ose sortir avec une étudiante malienne, peut-il s’attendre à autre chose ? Plus doubleuse que ces petites étudiantes maliennes tu crèves, mon vieux, wallahi !

Son projet d’immolation devant le palais présidentiel au Togo ? Bah ! Le seul conseil que je puis lui donner, c’est d’attendre que les forces républicaines mettent la main sur Laurent Gbagbo et que la coalition internationale déloge Kadhafi de son terrier, car aucun journal, pas même un seul, n’a actuellement le temps de parler d’un crasseux cuisinier de merde s’étant immolé devant le palais présidentiel d’un petit crasseux pays de merde comme le Togo. De toute façon, il faut qu’il oublie la Radio France internationale, elle préférerait aller en grève que de parler de cette histoire de moindre importance.

Les deux cas d’immolation au Togo qu’a rapportés la rumeur presque toujours mensongère n’ont pas du tout été moroses pour les victimes. Le premier immolé s’étant fait traiter de voleur par les journaux de Faure Gnassingbé puis par l’opinion, car il est de notoriété publique au Togo que les voleurs sont généralement brûlés vifs. Notre cher immolé fut donc simplement considéré comme un voleur enflammé ayant réussi à s’enfuir sous les flammes avant de chuter, complètement grillé, devant le palais de la Présidence. Le second Bouazizi togolais a eu un sort plus dégueulasse, il fut carrément rejeté par sa famille qui l’avait considéré comme une véritable perte. S’il est connu qu’un enfant, surtout chrétien, qui meurt au Togo peut enrichir ses parents avec les enveloppes reçues lors des funérailles, personne n’y ignore que les morts par accident, par noyade, par incendie… ne sont pas honorés, donc ne rapportent rien à la famille…

C’est pourquoi avec cette histoire d’immolation, ce geste téméraire, symbolique et inoubliable qu’avait posé un jeune homme au bout du désespoir, qui devient maintenant une mode – qui sait si cela ne va devenir un style ?- à tous les jeunes Africains, je ne fais que sourire. Les jeunes Togolais n’ont que cette rengaine à la bouche ces derniers temps dans les restaurants togolais ici à Bamako. « Il va falloir qu’on aille s’immoler devant lui – Faure Gnassingbé -, pour qu’il comprenne que nous souffrons », glosent-ils quand ils se font complètement dépouiller par ces limes de Maliennes qui vous la sucent le sang à longueur de journée, comme si c’était Faure Gnassingbé qui leur avait demandé de ne pas s’abstenir et chercher de petites bonnes pour s’en taper une de temps en temps… Un jeune Tchadien a menacé cette semaine sur les ondes de la Radio France internationale de s’immoler devant le palais d’Idris Debi au Tchad ! Il paraît même qu’il y a deux semaines, un jeune Malien s’étant fait tabasser à mort par des putes car n’ayant pas suffisamment de sous pour payer une au fin fond de laquelle il venait de disparaître avait décidé de s’immoler devant la Présidence du Mali, pour montrer son indignation contre la hausse démesurée des tarifs des péripatéticiennes. Un autre Malien, avait raconté la rumeur, était à deux pas de poser le même acte la semaine passée, juste parce que la nuit sa femme l’avait rejeté par des coups de pieds, se plaignant de fatigue, quand le malabar voulait la transpercer.

Nous ne savons qu’imiter ici, aussi pauvres en créativité que nous sommes doués en hypocrisie ! Ne pouvons-nous pas inventer d’autres méthodes, à part celle de ce pauvre Bouazizi que nous devons laisser dormir en paix, pour exprimer notre désespoir ? Moi j’en propose une, se couper la bite en deux avec un couteau et faire éclater ses testicules devant le palais présidentiel.

Ben, je l’avoue, adepte incontestable de la mode, il y a une semaine que moi aussi je me suis laissé presque aller. De retour d’une émission radio où je fus insulté, menacé, humilié par des journalistes maliens parce que je soutenais l’intervention de la coalition internationale en Libye, le découragement et le désespoir m’avaient fait prendre la décision d’aller m’immoler devant le palais présidentiel de Bamako, pour montrer que je suis contre cet antioccidentalisme saugrenu, honteux et indigne devenu notre drogue ici. Mais juste au moment où je sortais de ma chambre pour aller me tuer par le feu, mes yeux, comme par miracle, tombèrent sur une photo de Ruth posée à mon chevet, où dans une petite robe fleurie, elle souriait de ce sourire charmeur qui fait creuser deux petites fossettes sur ses pommettes. Je l’ai du coup imaginée en train de pleurer sur mon corps calciné devant le palais de la Présidence, se faisant consoler par un de ses amis qui va l’amener à la maison, une main posée sur son épaule et l’autre sur ses hanches pour la faire marcher, continuer de la consoler en lui passant la main dans les cheveux, lui demandant de m’oublier parce que je n’existais plus, de voir l’avenir, de le voir, lui… quand moi je serai, rôti, en train de me faire grignoter dans une sinistre fosse par des termites ! J’ai posé la boîte d’allumette et le bidon d’essence par terre, en pouffant de rire : « Moi m’immoler et laisser Ruth, ma Ruth à moi, se faire prendre par un imbécile ! Je ne m’immole pas aujourd’hui, ni demain, ni après-demain… Jamais ! »


Lamento d’un jeune exilé

A tous les Libyens et Ivoiriens qui ont quitté leur patrie

La douleur nous précède et nous enfante au jour

La douleur à la mort nous enfante à son tour

Et le matin n’a plus de voix qui me réveille

Et mon âme est déjà triste comme la mort.

 

Oui, Lamartine, mon âme, ce soir, est triste… comme la mort. Oh, jeunesse togolaise !  Jeunesse sans histoire, sans espoir, sacrifiée sur l’autel des suffisances et des insuffisances ! Jeunesse-larmes, jeunesse-regrets, jeunesse-gémissements, qu’ont-ils fait de toi ?

Depuis mon arrivée ici à Bamako, je me suis toujours posé des questions sur le sens réel de la vie que mènent ces jeunes Togolais, dans la plupart des cas des ouvriers sans grande qualification, des cuisiniers qui se sont formés dans des restaurants ici à Bamako, des enseignants au cours primaire… qui se sont donnés corps et âme à l’alcool. Un tour dans les restaurants togolais où se vendent nos plats et vous les voyez devant des verres de notre bière locale, le sodabi, complètement soûls, les yeux rouges, cherchant à discuter avec qui voudrait leur parler. Ils ont tous entre trente et quarante ans, toujours célibataires, sans économie solide. Pourquoi boivent-ils ? Qu’attendent-ils de cette vie sans fondation dans ce monde devenu si compliqué pour ceux qui n’ont rien ou n’en ont pas assez ? Quels sont leurs rêves, leurs espoirs ? Pensent-ils s’en sortir un jour ? De quelle manière ? Tant et tant de questions auxquelles je ne suis jamais arrivé à trouver une réponse. Les amis que j’interroge très souvent sur la situation non plus n’ont jamais réussi à me donner satisfaction, se contentant de me dire que même le plus démuni de la Terre rêve, a des projets, des espoirs. Des espoirs pour un jeune de presque quarante ans, sans réelle qualification, et buvant tous les jours ? Mais alors pourquoi boivent-ils donc, Bon Dieu ?

Hier soir, ayant décidé de briser l’omerta, je me résolus d’interroger un, comme moi nommé David, et qui chaque fois qu’il me voit m’appelle « mon second ». David, depuis que je l’ai rencontré dans ce restaurant il y a presque deux ans, est toujours ivre mort, et raconte des fadaises qui emmerdent des fois certaines de ses cibles qui ne se lassent de lui distribuer, en retour, injures et malédictions. Une fille, à qui il essaya un jour de toucher les seins, lui avait donné deux puissantes gifles sous les éclats de rire des autres clients.

– David, dis-moi, pourquoi bois-tu tant ? Sais-tu, c’est nuisible pour la santé, et nous qui sommes si loin de nos familles, il faut prendre des précautions pour ne pas tomber malade. Ne pourrais-tu pas arrêter de boire ainsi ?

Mon interlocuteur, les membres tremblants, vida son verre qu’il remplit de nouveau.

– Mon second, veux-tu savoir pourquoi je bois ? me demanda-t-il en portant le verre plein à la bouche.

Pourquoi, diantre, n’avais-je pas dit non ! Oui, j’aurais dit non, et aurais gardé ma quiétude, dans mon innocence, qui des fois peut être salutaire. Oui, il y a de ces situations, de ces cas, de ces histoires qui sont à ignorer, à ne pas connaître, pour vivre tranquille. Ah, pourquoi avais-je insisté pour écouter l’histoire de David ?

Ce matin du 02 décembre 2005, il avait dit adieu, les larmes aux yeux, à sa mère. Il fuyait et le chômage qui lui était devenu insupportable, et les répressions des milices de Faure Gnassingbé qui tuaient les jeunes qui avaient voulu l’empêcher de remplacer son père sur le fauteuil présidentiel après trente-huit ans de dictature. Il partait hors du Togo. Il partit hors du Togo. Pour le Mali. Dieu était vraiment d’accord avec son voyage, se dit-il, et Il le bénit. Il trouva du travail comme cuisinier dans un hôtel bamakois, et était payé à 75 000 Fcfa le mois, une véritable manne pour un chômeur tout droit descendu du Togo. Mais… Oui, il faut toujours ce « mais », pour que se joue la tragi-comédie de la vie ! Il perdit son travail juste après onze mois, accusé, à tort, selon ses termes, d’avoir volé des bouteilles de liqueur. Chômeur, il était devenu. Un chômeur hors de son pays ! Bon Dieu, Toi seul sais ce que c’est ! Un soir, alors qu’il n’avait que six cents francs en poche, on l’appela du Togo. Sa mère avait fait une crise. On devait l’amener à l’hôpital. Il devait envoyer de l’argent, comme il était le fils unique de cette dernière. Il promit d’envoyer les sous le lendemain, comptant sur des prêts chez ses amis. Mais – le « mais » du drame – aucun de ses amis ne voulut lui prêter de l’argent. Il était sans boulot, donc insolvable. Deux jours après, la même voix qui lui avait annoncé la maladie de sa mère, lui annonça la mort de cette dernière. «  Comme tu n’as pas voulu envoyer de l’argent pour la soigner, elle est morte », avait dit la voix. Le jour suivant, ayant réussi à avoir des prêts pour faire le voyage retour au pays, quand il était à la gare, attendant le départ du bus, la voix qui avait annoncé la mort de sa mère lui annonça l’enterrement de cette dernière. On avait décidé, sur les conseils des membres de sa paroisse, de très vite l’enterrer, comme elle n’avait pas de famille, et que son fils unique ne voulait pas la prendre en charge, lui avait expliqué la voix. David descendit du car, et retourna chez lui. Il n’allait plus partir au Togo. Il n’y partira plus jamais. « Je n’ai plus aucun rêve dans la vie. Je vais vivre et mourir soûlard. Si je meurs, on m’enterrera ici, comme on y enterre beaucoup de compatriotes. Je suis maudit. »

Pas un signe de tristesse ni dans la voix, ni sur le visage, sauf cette profonde angoisse qui se lit dans la voix de ceux qui ne vivent que pour attendre la mort. Il vida d’un trait le petit verre de sodabi, le remplit de nouveau et commença, comme toujours, à raconter des fadaises aux autres clients qui, avant de s’en aller, le gratifieront qui d’une injure grossière, qui d’un juron, qui d’une malédiction… L’humiliation au quotidien, pour attendre l’enfer… ou, peut-être, le paradis…

Il est deux heures du matin, je fais semblant d’écouter Keny Jean, mais je suis loin, très loin. Il est également deux heures dans cette chambre du quartier Dzidzolé à Lomé, à plus de deux mille kilomètres de moi, où dorment deux jeunes filles qui rêvent de leur frère, sous les yeux mi-clos d’une veuve qui pense à son fils unique. Je suis seul. Si seul pour ces femmes, mes amours ! Qu’est-ce que je fais ici, si loin de chez elles ? Quelle horreur quand votre patrie vous vomit… à la terre ! L’exil, quelle horreur !


Prenez la Libye, chers amis occidentaux !

« … L’Afrique n’a pas d’histoire, une sorte de légende vaste et obscure l’enveloppe… Cette Afrique farouche n’a que deux aspects : peuplée, c’est la barbarie, déserte, c’est la sauvagerie… Au dix-neuvième siècle, le Blanc a fait du Noir un homme, au vingtième siècle, l’Europe fera de l’Afrique un monde… Allez, peuples ! Emparez-vous de cette terre. Prenez-la. A qui ? A personne. Prenez cette terre à Dieu. Dieu donne la terre aux hommes. Dieu donne l’Afrique à l’Europe. Prenez-la… »

Ces « phrases terribles, ahurissantes » – je reprends les mots de l’éminent historien congolais Elikia M’Bokolo dans la préface de l’ouvrage collectif Petit précis de remise à niveau sur l’histoire africaine à l’usage du président Sarkozy -, ont été prononcées à Paris par le grand écrivain français Victor Hugo, réputé pour être un « ami des peuples noirs », le 18 mai 1879 lors d’une cérémonie de commémoration de l’abolition de l’esclavage en France.

Le 26 juillet 2007, un autre ami de l’Afrique, qui a sans doute lu cet appel lancé il y avait plus de cent ans, par son grand-père ami des peuples noirs, était venu à Dakar, à l’université Cheik Anta Diop, affirmer que « La réalité de l’Afrique, c’est un continent qui a tout pour réussir mais qui ne réussit pas… »

Ce message délivré le 26 juillet 2007 par cet ami de l’Afrique, Nicolas Sarkozy, le président de la république française, présente le même fond que celui de l’ancêtre des amis d’Afrique, Victor Hugo. L’Afrique est un continent sans histoire, sans morale, sans propriétaire, mais qui bizarrement a tout pour réussir. Il faut donc l’aider à réussir.

Ce qui est frappant dans le rapprochement des déclarations de ces deux amis des Noirs, des Africains, c’est le nombre d’années qui les sépare. Plus de cent vingt-cinq ans ! L’Afrique est donc restée, durant plus de cent vingt-cinq ans, le même handicapé, la même forme immonde, incapable du moindre geste, que ses amis sont toujours obligés de plaindre !

Le même appel pour sauver l’Afrique a été lancé, il y a quelques jours seulement, par des amis des Africains, dirigés par le plus sincère et intime à l’Afrique, Nicolas Sarkozy, aux Nations unis, pour voler au secours, une fois de plus, à cette Afrique à qui la barbarie colle, toujours, à la peau. « Allez, prenez le peuple libyen, prenez la Libye. A qui ? A personne. »

Interviewée tout récemment dans le cadre de la crise libyenne sur les ondes de la Radio France internationale, l’historienne malienne Adame Ba Konaré, épouse de l’ancien chef d’Etat malien Alpha Oumar Konaré, affirmait qu’étant historienne, elle pouvait affirmer que l’intervention de la coalition internationale en Libye était purement et simplement une occupation, du néocolonialisme, dans la mesure où les mêmes arguments avancés aujourd’hui par les Occidentaux étaient ceux qu’ils avaient avancés il y a plus de cent ans, quand ils débarquaient en Afrique avec leurs idées coloniales. Et elle n’a pas tort, l’historienne. Mais ce qu’elle a oublié de faire – son émotion était peut-être trop grande devant ce énième coup porté à son Afrique -, c’est de se demander pourquoi après plus de cent ans, son continent est toujours celui-là qui doit être à la portée des impérialistes qui peuvent s’y aventurer, pour leurs intérêts, quand et comme ils veulent ? Pourquoi l’Afrique est-elle demeurée, malgré toutes ces années qui se sont écoulées depuis l’appel de Victor Hugo à la prendre, le même continent, la même masse de terre, la même tourbe, la même plèbe qu’on peut si facilement prendre ? Pourquoi des peuples, comme ceux de l’Asie, qui auraient pu faire prononcer à Victor Hugo les mêmes phrases en 1879, ne peuvent plus être envahis, aujourd’hui, de manière anarchique, par les impérialistes ?

Suite au fameux discours du 26 Juillet 2007, beaucoup de théoriciens africains, ayant trouvé un bon moyen pour sortir de leur désœuvrement, avaient sorti des livres et des livres, pour montrer à Nicolas Sarkozy que leur Afrique était entrée dans l’histoire, qu’elle n’était pas un paillasson sur lequel n’importe quel énergumène pourra s’essuyer sa crasseuse bouche remplie d’injures… Mais, curieusement, c’est le même Nicolas Sarkozy, narguant tous ses tomes dont certains lui avaient même été dédiés, qui, quatre ans seulement après son discours si contesté, ordonne que cette Afrique qui ne réussit toujours pas soit aidée… par ses amis dont lui.

Il est temps que ces intellectuels hypocrites, presque tous ayant fui l’Afrique et s’étant naturalisés Français, qui n’ont trouvé aucun moyen de jouer à la star que tromper des masses par leurs viles théories anti-impérialistes, leurs litanies antifrançaises blasphématoires, leurs logiques antioccidentales qui ne tiennent pas… comprennent, enfin, ou plutôt aient l’honnêteté d’affirmer – comme ils le savent très bien -, que personne ne sauvera personne dans ce continent par des discours émouvants. Car il est très facile, trop facile aujourd’hui d’émouvoir les masses africaines aveuglées par trop de frustrations. Voici des années et des années que nous sommes là, inertes, répétant la même chanson, transformant des mots en des maux pour justifier notre incapacité : néocolonialisme, françafrique… et bientôt, chinafrique, indafrique, brésilafrique… La soif de domination n’est pas spécifique à l’Occident. Tout peuple, toute ethnie, tout groupe puissant cherche toujours à dominer. Les multiples guerres tribales et conquêtes qui jalonnent l’histoire des tribus africaines le prouvent très bien. Toujours là, à la même place, à chercher les causes de notre échec dans les autres, oubliant que nous-mêmes, entre os et cuir, nous portons trop de paresse, trop d’hypocrisie, trop de méchanceté, trop de haine, trop de mesquinerie, trop d’irresponsabilité, trop de lâcheté, trop de traitrise…

Victor Hugo n’aurait jamais demandé à ses compatriotes d’aller prendre l’Afrique à personne, s’il n’y avait pas senti un vide. Nicolas Sarkozy n’aurait pas prononcé le discours de Dakar s’il n’était pas convaincu qu’il s’adressait à des incapables qui ne savent que s’émouvoir. Il n’aurait pas donné l’ordre d’aller bombarder la Libye, si ces polichinelles qui forment ce que nous appelons Union africaine avaient eu la force de conseiller leur mécène, leur tuteur, leur bon Samaritain Mouammar Kadhafi de quitter, de manière pacifique, un pouvoir qu’il a obtenu par un coup d’Etat.

Il y a deux ans, aux Nations unis, Mouammar Kadhafi, dans ses jours de gloire, pour émouvoir la plèbe africaine, demandait aux Occidentaux de payer une dette coloniale à l’Afrique ou les Africains iront eux-mêmes la chercher. S’ils savent, bigre, où elle se trouve, cette dette coloniale, pourquoi ne sont-ils pas encore partis la chercher ? De retour chez lui, heurté à la contestation de son peuple fatigué de sa dictature, il crée une nouvelle raison pour faire coloniser son pays, s’autoproclame antioccidental, joue à la victime, lui qui juste hier sillonnait la France et toute l’Europe, encensé. En on s’indigne dans nos petits coins invisibles, pauvres miséreux ! Indignez-vous, mes chers, Stéphane Hessel1 vous en donne le plein droit, indignons-nous, nous sommes nés pour nous indigner en Afrique… quand nos amis occidentaux viennent nous… sauver.

Prenez la Libye, chers amis occidentaux ! Prenez cette Libye orpheline de l’Union africaine ! Pillez-la, volez-la ! Finissez-la ! Notre émotion passera bientôt. Elle passe très vite, l’émotion nègre. Prenez la Libye, impérialistes, colonisateurs, néocolonisateurs, françafricains… A qui ? A personne ! Euh… à Dieu.

1-     Le Français Stéphane Hessel a publié en 2010 un petit livre à succès, Indignez-vous.