David Kpelly

Aicha Koné : frères ivoiriens, dites-lui M… !

Aicha Koné (Crédit image: www.independantexpress.com)
Aicha Koné (Crédit image: www.independantexpress.com)

J’ai reçu, ce matin, ce message d’une fidèle lectrice de mes blogs, une Ivoirienne installée à Paris. « Tu as dénoncé l’injustice, sur ton blog, de la chanson de la diva ivoirienne Aicha Koné. En revanche, face à ce déferlement de xénophobie ambiante de la part de tes compatriotes togolais, je ne t’ai pas vu réagir. Que le peuple togolais juge l’artiste sur ses actes et non sur ses origines et sa nationalité. Les togolais sont bien accueillis, intégrés et acceptés en Côte d’Ivoire. Dommage que ce ne soit pas réciproque. Les femmes et enfants réfugiés depuis 2 ans sur le camp d’Avepozo à Lomé sont malmenés par les forces de l’ordre togolaises. Elles manifestent pour avoir de quoi manger, boire et vivre. Elles affrontent cela dans la dignité. A cela, elles doivent ajouter le rejet de la population autochtone sur place, cela devient carrément invivable. Pourtant, je ne vois pas d’Ivoiriens s’en prendre aux Togolais. Au contraire, ils les remercient de leur hospitalité envers un pays voisin… »

J’ai tout simplement souri à la lecture du mail, car je connais très bien ce genre de messages et où ils peuvent mener. Je me rappelle encore cet épisode lors d’un passage, en novembre passé, à Abidjan pour une conférence. Une des hôtesses qui distribuaient les badges aux intervenants, voyant mon prénom « Yao », m’avait demandé si j’étais baoulé. Non, que je lui avais répondu, je suis togolais. « Ah, Togolais, mais vous n’êtes pas gentils avec nos réfugiés chez vous là-bas dèh ! », m’avait-elle murmuré en souriant. Je voulus me défendre et lui fis savoir que tous les réfugiés du monde ont toujours eu des problèmes dans tous les pays d’accueil, que les Togolais ne sont pas reconnus pour leur xénophobie jusqu’au point de maltraiter injustement de pauvres réfugiés ayant fui la persécution chez eux… que… Je fus interrompu par une voix derrière moi : « Mon frère, ce que vous les Togolais vous nous faites subir là-bas est inhumain, alors que nous on vous accepte chez nous ici comme nos frères et… », un collègue eut l’intelligence de me tirer gentiment par la main pour me sortir du traquenard. J’avais commencé à suer, pas du tout préparé à faire un débat de ce genre.

Je ne suis pas en mesure de trancher cette tension qui oppose les réfugiés ivoiriens au Togo et les autorités, autochtones et forces de l’ordre togolais. Connaissant les autorités et forces de l’ordre de mon pays, et comment ils nous traitent, nous Togolais, je sais de quoi ils peuvent être capables en matière de gestion de réfugiés vulnérables laissés-pour-compte. Mais je ne peux non plus totalement donner raison à ces réfugiés ivoiriens qualifiés par plusieurs rapports par leur intransigeance et leurs actes de mauvais voisinage vis-à-vis des autochtones togolais.

Mais le message de ma lectrice m’a confirmé une remarque que je fais depuis quelques jours sur les sites où se déroule la polémique liée à la chanson d’Aicha Koné : la virulence excessive et le caractère xénophobe de certains propos des internautes togolais. Hier, j’ai dû supprimer de mon blog deux commentaires d’internautes togolais, l’un appelant les Togolais à aller attaquer les Ivoiriens au Togo, et exiger qu’Aicha Koné rembourse aux Togolais ce qu’elle a pris avec Faure Gnassingbé pour faire son morceau, l’autre traitant les Ivoiriens d’opportunistes… Le genre de messages qui amènent à des violences gratuites et insensées.

Qu’on se le dise, chers compatriotes, cette chanson n’est pas une histoire entre Togolais et Ivoiriens. Aicha Koné n’a consulté aucun Ivoirien avant d’aller faire cette chanson, et c’est elle seule qui sait ce qu’elle y a gagné. C’est elle seule qui doit être attaquée, harcelée, huée… jusqu’à ce qu’elle monte au créneau et dise ce qu’elle y a gagné. Elle et son héros national, son dieu Faure Gnassingbé. Le chef d’Etat capable d’aller commanditer une chanson qui le loue, pendant que les fonctionnaires du pays qu’il prétend diriger sont dans les rues, plaidant pour une amélioration de leurs minables salaires, pendant que six mois après la rentrée les étudiants de son pays n’ont pas encore touché une seule tranche de leurs aides, pendant que chaque jour, chassés par la misère et le désespoir, des centaines de jeunes Togolais se lancent dans des aventures sans issue vers des destinations incertaines.

Chers frères ivoiriens, rassurez-vous, les Togolais ne sont pas xénophobes. Vous êtes chez vous au Togo, tout comme nous, Togolais, sommes chez nous en Côte d’Ivoire. Et s’il arrive à vos frères réfugiés d’être injustement maltraités durant leur exil sur le sol togolais, n’y voyez aucune trace de xénophobie des Togolais, mais de la mauvaise foi, l’incapacité et l’irresponsabilité de ceux-là qui dirigent leur pays d’accueil. Le Togo ne va pas bien. Le Togo d’Eyadema, de ses fils et de son clan est un cauchemar pour les Togolais. Voilà pourquoi, nous, milliers de jeunes Togolais, sommes en exil, incapables de retourner chez nous. Vos frères réfugiés ne sont que des victimes parmi les millions de victimes que nous sommes. Voilà en quoi le cantique d’Aicha Koné à son idole Faure Gnassingbé vous insulte, tout comme nous. Dites-lui donc Merde !


Aicha Koné, le panafricanisme lui dit Merde

 

Aicha Koné (Crédit image: www.abidjan360.wordpress.com

Il y a deux jours, lors d’une discussion sur Facebook, un internaute togolais m’a demandé ce que je pense de la chanson intitulée « Faure Gnassingbé » chantée par la star ivoirienne Aicha Koné en l’honneur du fils d’Eyadema, une chanson qui circule ces derniers jours sur Internet, et qui déclenche une vive révolte auprès des Togolais. Je lui ai répondu que je n’ai pas écouté la chanson, que cette affaire ne m’intéressait pas trop, parce que je ne la considérais pas plus qu’une broutille vis-à-vis de la crise que traverse actuellement le Togo. Je n’ai jamais compris pourquoi Faure Gnassingbé, qui se targue devant qui veut l’entendre d’être un jeune, se laisse tant séduire par le dithyrambe, cette très vieille méthode des dictateurs africains analphabètes – dont son père Eyadema, qui payaient grassement des artistes pour faire l’éloge de leur règne pourri.

Mais devant la consistance de la polémique sur Internet, et l’indignation de plus en plus grande des internautes togolais, j’ai décidé de regarder le clip partagé sur un site togolais. Horreur ! Pas devant les paroles de la chanson qui vantent la paix, la prospérité, la joie, l’éducation primaire gratuite, la césarienne, l’assurance maladie… au Togo. Pas devant les multiples « Merci » scandés par l’Ivoirienne à Faure Gnassingbé – comme si les Togolais eux-mêmes sont si ingrats jusqu’au point de ne pas savoir remercier ceux qui leur font du bien. Pas même devant l’injure suprême au peuple togolais à travers laquelle elle demande à Faure Gnassingbé d’être fort parce qu’il est plus difficile de faire la paix que la guerre… Mais l’horreur de la déchéance d’une chanteuse de talent, reconnue par sa belle voix, sa beauté et son originalité, et qui se transforme, dans ce clip pourri, en une hideuse vieille femme irresponsable.

J’apprécie beaucoup le courage des artistes ivoiriens. C’est le premier pays de notre sous-région où l’on sent le plus l’engagement des artistes dans la vie sociopolitique de leur pays. De Tiken Jah Fakoly et Alpha Blondy à Magic System, en passant par Petit Yodé, Soum Bill… les artistes ivoiriens ont toujours défendu, malgré leurs différentes convictions, la Côte d’Ivoire contre la guerre allumée par les hommes politiques depuis les années 2000. Je partage cette conception de l’artiste qui doit être un porte-voix de son peuple, pour dénoncer et affronter les dérives des politiques. Je partage aussi l’idéal de ces artistes africains qui suppriment les frontières de leurs pays, et parlent, au nom de l’unité africaine, pour d’autres pays. Il est d’ailleurs anormal, aberrant qu’un artiste africain enferme sa voix et sa lutte dans son pays, insensible aux misères des peuples voisins. Mais que ces artistes prennent bien le soin de se renseigner sur les réalités, les vraies, des pays pour lesquels ils veulent jouer les porte-voix.

On se rappelle cette chanson de Petit Yodé, un chanteur ivoirien très écouté au Togo, qui s’égosillait « Togolais, laissez-le gouverner, c’est lui l’avenir du pays… », parlant de Faure Gnassingbé, quand ce dernier se faisait introniser en 2005 par les barbares de l’armée togolaise dans le sang des Togolais, à la mort de son boiteux dictateur de père Eyadema. « On ne donne pas un nom gratuit… si son père l’a nommé Faure, c’est parce qu’il est vraiment fort… » chantait-il avec un cynique humour, au moment où Faure Gnassingbé et ses frères envoyaient les militaires et les milices drogués de leur défunt père décapiter les Togolais révoltés dans les rues.

Aujourd’hui, c’est une mémé-has-been, courant derrière un come-back difficile, qui vient chanter aux Togolais les louanges d’un président dont elle ignore tout jusqu’au nom, comme elle l’appelle dans la chanson « Faure Eyadema ». Qu’Aicha Koné dise combien d’écoles primaires gratuites elle a visitées au Togo et les conditions dans lesquelles travaillent les élèves et les enseignants – au moment où de petits enfants sont en train de se faire assassiner par les militaires et gendarmes togolais pour avoir manifesté contre les mauvais traitements dont sont victimes leurs enseignants, combien de femmes elle a vues accoucher par césarienne et les conditions dans lesquelles elles ont été traitées, combien de Togolais lui ont affirmé qu’ils vivent en paix au Togo, combien lui ont déclaré qu’ils prospèrent au Togo… Peut-être que Faure Gnassingbé a fait loger la diva au palais de la Présidence pendant un bout de temps, et son début de vieillesse lui a fait confondre la Présidence et le Togo.

Le comble de la loufoquerie, c’est quand, pour se justifier sur sa page Facebook, mémé Aicha se définit comme une panafricaniste, une africaine de cœur… qui chante pour unir les Togolais. Ah oui, le panafricanisme ! Encore ce mot. Il nous en fera voir de toutes les couleurs ici, ce mot. Quelle grande bouillabaisse que ce panafricanisme-là ! Tout le monde y met son ingrédient et s’y retrouve. Au nom du panafricanisme, Aicha Koné, gâteuse, chante des louanges à ce Faure Gnassingbé-là qui est aujourd’hui l’un des présidents les plus mal élus, les plus détestés du continent noir. C’est sûrement son cadeau de grande panafricaniste aux Togolais pour la commémoration, ce 27 avril, du cinquante-troisième anniversaire de l’indépendance de leur pays. Pauvre du panafricanisme. Pauvre de nous Togolais !

 


Vous ahurissez si bien, Monsieur Arthème

Arthème Ahoomey-Zunu (Crédit image: www.togoportail.net
Arthème Ahoomey-Zunu (Crédit image: www.togoportail.net

 Lettre ouverte au Premier ministre togolais Arthème Ahoomey-Zunu

 Bamako, le 18 avril 2013

Monsieur le Premier ministre,

Hum ! Comment commencer ? Je sais que vous connaissez bien cette interjection, hum, et sa signification chez nous. Hum, vous le savez, est ce soupir sourd que l’on pousse quand on n’a pas la force de parler devant une situation trop désagréable, trop inimaginable pour être traduite par des mots. Hum ! Que soupire celui-ci. Et à celui-là de répondre «  énya lé ado mé ». Il y a des choses, beaucoup de choses à dire dans le ventre.

Monsieur le Premier ministre, j’ai tant de choses, trop de choses à vous dire, à vous expliquer – comme vous feignez de ne pas comprendre -, à vous rappeler. Mais je ne vais pas faire long. Vous connaissez bien ce proverbe de chez nous « ce n’est pas une rivière de mots qui fait une bonne sentence ». Je vais donc faire court.

Monsieur le Premier ministre, j’ai suivi, comme des centaines de milliers de Togolais, votre interview ce matin sur la Radio France internationale. On vous avait interrogé sur les tensions nées au Togo ces derniers jours avec la grève des travailleurs du secteur public qui réclament une augmentation de salaire. Il est de notoriété publique que le Togo fait partie des pays qui paient très mal, trop mal ses travailleurs dans la sous-région. Vous ne serez pas nécessairement d’accord avec moi, comme vous avez défendu bec et ongles durant l’interview que vous n’avez cessé d’augmenter le salaire de vos travailleurs depuis 2007. Que diable cherchent-ils donc encore dans les rues, ces bâtards de fonctionnaires, à vous tempêter dans les oreilles comme des garnements sans éducation, hein !

Monsieur le Premier ministre, la partie de votre interview qui m’a le plus marqué est celle où lorsque le journaliste vous posait une question sur le petit garçon de douze ans tué par un gendarme à Dapaong, au Nord du pays, lors d’une manifestation, le lundi passé, vous déclarez que vous n’avez pas compris pourquoi il n’y avait pas d’abord eu une sommation par gaz lacrymogène, pourquoi il y a eu un tir tendu qui a atteint l’élève et qui l’a tué… Croyez-moi, hein, monsieur, j’ai failli me faire avoir, et un moment j’avais cru que j’étais en train d’écouter un ministre normal, avant de me rendre compte que c’était vous que j’écoutais. Parce que cette question aurait été logique, fondée, si elle avait été posée par un ministre normal, c’est-à-dire pas vous.

Monsieur le Premier ministre, vous qui à la face du monde jouez aujourd’hui à l’indigné, en vous demandant, plutôt en faisant croire que vous vous demandez pourquoi il n’y avait pas eu de sommation par gaz lacrymogène avant les balles réelles qui ont assassiné le petit Anselme, dites si vous vous êtes déjà demandé pourquoi il n’y a jamais eu de sommation avant ces centaines de milliers de balles réelles qui ont tué des centaines de Togolais en 2005, quand cette hideuse armée togolaise intronisait votre actuel patron Faure Gnassingbé. Vous êtes-vous déjà demandé pourquoi il n’y a jamais eu de sommation par gaz lacrymogène avant les coups de feu qui ont exterminé tous les martyrs togolais, devant la face du monde, depuis les années quatre-vingt-dix ?

Monsieur le Premier ministre, entre 2002 et 2004, j’ai fait mon premier cycle universitaire, à Lomé, dans la même école supérieure avec un garçon qu’on disait le vôtre. Vous étiez, en ces temps, ministre du Commerce, ou quelque chose de ce genre – tout se confond tellement dans votre monde-là, et je ne sais plus vraiment ce que vous étiez à l’époque. On disait, donc, que ce camarade était votre fils. J’espère qu’il l’est vraiment. Et s’il ne l’est pas, j’espère que vous avez un fils, ou une fille. Vous imaginez le jour où, resté chez vous à la maison, l’attendant comme tout bon parent, de funestes messagers viendront vous dire qu’il vient d’être abattu par un gendarme ? Que direz-vous donc, entre deux sanglots ? « Je n’ai pas compris pourquoi il n’y a pas d’abord eu de sommation par gaz lacrymogène. Ensuite pourquoi il y a eu un tir tendu qui a atteint mon fils, hein ? » Et votre douleur de père qui a perdu son fils se sera dissipée.

Monsieur le Premier ministre, disons que j’ai franchement rigolé vers la fin de votre interview, quand vous avez déclaré que vous êtes certain d’une chose au gouvernement, la lumière sera faite sur ce meurtre, et que le gouvernement togolais n’approuvera aucun crime. J’ai rigolé, hein, monsieur. Et je sais que Christophe Boisbouvier qui vous interviewait aussi avait rigolé au fond de lui, lui qui connaît si bien le Togo. Depuis quand avez-vous commencé à faire la lumière sur les assassinats commis au Togo, et punir les auteurs ? Un pays où un gendarme, un militaire ou un policier peut charger son fusil, devant des témoins, tirer en riant presque sur une foule dont le seul crime est d’avoir osé réclamer sa liberté, et rester éternellement en liberté parce qu’il est d’une famille, d’un clan, d’une ethnie intouchable, que son oncle ou le mari de la nièce de sa tante est chef d’Etat-major ou ministre, un pays où on peut retrouver d’illustres intellectuels assassinés et noyés en mer sans qu’aucune enquête sérieuse ne soit menée par l’Etat parce que la victime est un opposant à la dictature… dites, monsieur le ministre, c’est dans ce pays-là que vous ferez la lumière sur la mort d’un enfant de douze ans tué par un gendarme ?

Monsieur le Premier ministre, avant de faire la lumière sur la mort de cet enfant, faites la lumière sur la mort de Tavio Amorin assassiné depuis vingt ans, faites la lumière sur la mort d’Atsoutsè Agbobli tué puis noyé en mer depuis cinq ans, faites la lumière sur la mort de ces centaines de Togolais que vos policiers, gendarmes, militaires et milices tuent tous les jours. Et au lieu de vous demander, sacré comédien, pourquoi avant de tuer Anselme, votre gendarme n’avait pas tiré un gaz lacrymogène, demandez-vous plutôt pourquoi depuis huit ans que votre gourou s’est emparé du pouvoir, vous êtes tous les jours obligés d’utiliser du gaz lacrymogène pour calmer, gouverner le peuple. Voilà la question. Pourquoi le pays que vous prétendez diriger ne s’est jamais calmé une seconde, malgré vos emberlificotages pour montrer au monde que tout y va bien ?

Monsieur le Premier ministre, je ne vais pas faire long, je vous l’avais promis. Et je m’arrête là. Mais je vous mets au défi, tant que vous ne ferez pas la lumière sur la mort du jeune Anselme, tant que vous ne mettrez pas son assassin en prison, comme vous l’avez promis à toutes les oreilles qui vous ont ce matin écouté sur RFI, je vous enverrai fréquemment des lettres ouvertes pour vous le rappeler.

Euh, je ne me suis pas présenté ! Vous voyez, monsieur, que j’avais trop de choses à vous dire, jusqu’au point d’oublier de me présenter. Je le ferai prochainement. Sûrement dans la lettre suivante que je vous enverrai pour vous rappeler votre promesse publique : punir l’assassin du jeune Anselme que sa mère pleure encore, pleurera toujours. Tout comme vous l’aurez fait, si c’était votre fils qui avait été assassiné.

Bien Cordialement

Yao David Kpelly 

PS : Ah, Monsieur le Premier ministre, je viens d’apprendre la mort d’un deuxième enfant tabassé par les forces de l’ordre. On dit quoi ? « Pourquoi n’y avait-il pas eu des coups de sommation avant les coups mortels, hein ! »

 


Des fourmis dans la bouche de Sœur Khadi

Khadi Hane, crédit image: www.gangoueus.blogspot.com
Khadi Hane, crédit image: www.gangoueus.blogspot.com

Je l’ai immédiatement reconnue une fois entré dans la salle. C’était elle, en plus jeune, en plus belle. Elle est très jeune, très belle, avais-je pensé. C’était donc elle qui allait animer notre atelier d’écriture ! J’avais jusque-là vu ses photos sur des sites internet et dans wikipédia. Mais la femme qui était devant moi ne portait pas ses cinquante ans. Très belle. « Normal, elle est peule », m’aurait répondu un habitué de la beauté légendaire qui caractérise ce peuple nomade présent dans la plupart des pays africains subsahariens.

J’ai connu l’écrivaine sénégalaise Khadi Hane durant la rentrée littéraire 2011. L’écrivain congolais Alain Mabanckou l’avait annoncée dans son blog comme l’un des auteurs à suivre de près durant cette rentrée littéraire. Elle sortait « Des Fourmis dans la bouche » chez l’éditeur français Denoël. Un de ces titres qui vous font pavlover sur les livres avant même d’avoir lu le résumé et les critiques. Je découvrirai plus tard qu’elle a l’art des titres accrocheurs, comme « Il y en a trop dans les rues de Paris »…

Des fourmis dans la bouche. C’est l’histoire d’une Malienne immigrée en France, Khâdidja, qui habite le quartier très africain de Château Rouge, et qui subit les railleries de sa communauté, la noire, à cause d’une relation qu’elle entretient avec un Blanc. Khâdjidja est mère de quatre enfants qu’elle élève dans des conditions très difficiles, avec l’aîné qui la déteste. Tout un périple pour la Malienne !

Au-delà de l’arrière-goût provocateur qui se cache derrière ce genre d’ouvrages – et Dieu seul sait comment la provocation peut aider à faire passer les messages les plus complexes -, il y a toujours quelque chose que j’aime chez ces écrivains africains, surtout ceux de la nouvelle génération, qui ont l’audace de parler de ces maux, nos maux, dont nous n’aimons pas qu’on parle. L’honnêteté.

Oui, j’aime l’honnêteté de nos auteurs qui arrivent, bravant les injures et mépris de nos communautés – nos communautés d’Africains !, à voir nos réalités les plus hideuses en face, et les peindre avec les mots les plus justes, fussent-ils méchants et méprisants. La rage du personnage Khâdjidja dans Des fourmis dans la bouche ne traduit-elle pas parfaitement la rage de ces centaines de milliers d’Africains qui, devant les affres de l’immigration, leur immigration, finissent par se révolter contre eux-mêmes ? « Des Cissé, il y en a combien à Château-Rouge? Paris se fichait de ce nom que je portais. Personne ne se retournait sur mon passage. La noblesse d’une pauvre négresse de la rue de l’Inconnu dans le dix-huitième arrondissement de Paris importait peu à ceux qui, comme moi, mourraient de faim dans leur appartement délabré. »

Le livre m’a surtout fait penser à Place des Fêtes de l’écrivain togolais Sami Tchak, un livre qui porte aussi sur l’immigration, les conditions de certains immigrés africains en France, les dessous de ce que nous nous efforçons d’appeler « nos communautés »… L’écrivaine avait d’ailleurs souri quand j’ai évoqué le livre de Sami Tchak durant l’atelier d’écriture. J’avais aussi pensé au roman Black Bazar du Congolais Alain Mabanckou – auteur dont Khadi Hane nous avait fait lire un extrait durant l’atelier – une autre histoire d’immigrés africains, d’échecs et de désillusions, de communautés…

Deux heures d’atelier d’écriture avec Khadi Hane, et j’ai découvert encore plus cette femme dont j’avais tant apprécié le courage dans son roman « Le Collier de Paille », un livre que j’ai lu en 2012, après ma fascination devant « Des fourmis dans la bouche ». L’écrivaine y parle d’une femme noire mariée, stable dans sa vie professionnelle, et qui entretient une relation amoureuse avec un paysan polygame, dans un environnement très hostile. Des intrigues difficilement abordées par nos écrivains, et que cette femme a su conduire avec une audace au seuil de la provocation. « On m’a fait un procès pour ce livre, m’accusant de faire l’apologie de l’infidélité… », avait-elle déclaré en souriant devant la vingtaine de blogueurs francophones qui la suivaient, ébahis par sa verve.

Elle assume l’autocritique, déteste la victimisation à outrance devenue la marque de fabrique de certains maestros de l’intelligentsia africaine. Et dans une interview accordée au blogueur GANGOUEUS, elle lance : « A un moment, il faut arrêter de jouer les victimes. Pointer du doigt ce qui ne va pas est un point de départ pour cheminer vers une solution aux maux (et mots) dont nous souffrons. Il ne s’agit pas de dire : c’est la faute aux autres, mais bien d’accepter notre critique… » Elle a vraiment des fourmis dans la bouche, la grande sœur Khadi !

Khadi Hane aime ses origines d’Africaine, de peule, et elle encourage, en « vraie fille d’Ahmadou Kourouma », l’utilisation de nos langues maternelles dans nos écrits. Elle n’aime pas qu’on parle d’un français des Français, ne comprend d’ailleurs pas cette expression. Le français n’appartient pas aux Français, mais à tous ceux qui ont en partage cette langue. A nous tous francophones, écrivains, journalistes, blogueurs… de nous l’approprier, de la rendre plus belle, plus répandue, plus fédératrice de nos différentes cultures…

Djardjeff, grande sœur Khadi. Merci, et surtout gardez vos fourmis dans la bouche. Pour que notre littérature soit plus utile. Plus belle.


Bien sûr que j’aime toujours le Togo, frère

Sourire du Togo (crédit image: www.enterretogolaise.com
Sourire du Togo (crédit image: www.enterretogolaise.com

C’est depuis Dakar, où je suis actuellement  avec une équipe de blogueurs de la plateforme Mondoblog RFI, que j’ai été informé, ce matin, par un de mes lecteurs, de la publication de l’article ci-dessous dans le site togolais www.togocity.com. L’auteur se présente comme un Togolais étudiant à Conakry, et m’accuse de ne plus m’intéresser au Togo, concentré à écrire sur le Mali.

Je n’ai jamais, alors jamais, regretté d’être togolais, et si c’est une croix que de l’être, j’accepte de la porter, aujourd’hui, demain, toujours. Il peut arriver des fois, qu’ahuri par la barbarie de la dictature qui humilie et avilit ce pays depuis cinquante ans maintenant, je sois contraint d’user de mots très durs pour décrire ce bout de terre si magnifique, et dont le seul malheur a été d’avoir croisé un militaire analphabète en manque de repères. J’aime le Togo, mon pays, je l’aime plus que tous les pays au monde. Et s’il arrive des fois que mon engagement pour la cause de ce merveilleux pays chancelle, ce n’est pas à cause d’un désintérêt. C’est juste parce que j’observe toutes les horreurs qui s’y passent si fréquemment, pour mieux en parler.

Je viens de découvrir Dakar, la capitale sénégalaise, et comme toutes les capitales des pays africains, comme Lomé la capitale du Togo, Dakar a ses merveilles et ses horreurs, ses joies et ses peines, ses regrets et ses réussites. Une raison supplémentaire pour que j’aime mon pays, le Togo.

C’est pourquoi je réponds à mon cher frère qui m’interpelle sur mon engagement au Togo, que je suis toujours togolais, et toujours je me battrai pour la bonne cause dans ce pays. Comme le dirait l’autre, je suis togolais, et très fier de l’être. Aujourd’hui, demain, toujours.

Lettre ouverte à David Kpelly et aux activistes du net au Togo 

Mon frère David Yao Kpelly, Je suis un Togolais originaire de la préfecture du Zio comme vous. Mon prénom est Agbéko, et je préfère garder mon nom, pour ma sécurité. J’habite à Conakry, en Guinée, depuis 3 ans, et je suis étudiant à l’université de Conakry. C’est avec un grand regret que je vous adresse cette lettre publique que j’aurai voulu vous adresser en privé. Malheureusement, je n’ai pas eu votre adresse électronique, et je pense aussi que c’est bon que je vous adresse cette lettre en public, sur les sites où vous écrivez vos articles, pour que vous compreniez l’urgence de la situation.

Cette lettre est aussi adressée à tous les activistes d’Internet togolais, vous qui vous battez à travers vos articles pour que le pays le Togo devienne un pays démocratique. Je vous ai spécialement choisi pour vous envoyer cette lettre parce que vous êtes sans doute l’un des jeunes internautes togolais les plus talentueux, pour ne pas dire le plus talentueux.

L’objet de ma lettre est votre désintérêt vis-à-vis de ce qui se passe aujourd’hui dans notre pays le Togo, dans le monde des journalistes. En quelques semaines, beaucoup de journalistes togolais ont été menacés et muselés par des hommes identifiés ou pas, et qui ne sont que des bras du parti au pouvoir, ces vampires qui dirigent le Togo, et qui sont prêts à terroriser tout le peuple pour s’éterniser au pouvoir et spolier les richesses du pays. A l’approche des élections législatives organisées dans de très mauvaises conditions, ce pouvoir diabolique cherche encore à faire taire les journalistes et à créer un état de terreur dans le pays, pour contraindre tout le monde au silence, et favoriser un hold-up électoral. Cela a toujours été la stratégie de ce pouvoir dictatorial et familial des Gnassingbé appuyé par l’armée corrompu de notre pays.

Monsieur David Kpelly, malheureusement, c’est cette période que vous avez choisi pour garder le silence, vous qui écrivez si bien sur nos problèmes et qui faites passer les messages de manière très claire. J’ai fait un tour sur vos blogs et je vois que vous n’êtes maintenant préoccupé que par le Mali et la Guerre au Nord, parce que vous vivez dans ce pays. Est-ce pour cette raison que vous ne devez plus écrire sur votre pays, même quand des assassins agressent et maltraitent vos frères et confrères ? Si vous qui savez écrire et pouvez faire bouger les choses vous vous taisez devant le malheur de vos frères, que voulez-vous que notre pays devienne ? Seriez-vous devenus malien parce que vous habitez au Mali ? Les problèmes du Togo ne vous concernent plus ? N’avez-vous pas votre famille au Togo ? Ces journalistes frappés ne sont-ils pas vos frères ? Est-ce que vous ne retournerez plus jamais au Togo ? Serez-vous prêt à revenir vivre et écrire dans un pays où on écrase les gens pour avoir dénoncé des choses qui ne vont pas bien ?

Monsieur Kpelly, je ne suis qu’un jeune Togolais épris de justice et qui aime son pays. Mais je me sens en droit de vous interpeller pour que vous mettiez votre talent au service de vos frères. Cette lettre porte votre nom, mais elle est aussi adressé à tous les Togolais de la diaspora qui peuvent écrire et faire changer les choses dans notre pays, l’or de l’humanité sali par des vampires.

J’espère que vous la lirez, et que vous ne m’en voudrez pas. Je veux juste que notre pays se porte mieux, pour le bien de nous tous. De la part d’un de vos compatriotes et  fidèles admirateurs qui vous apprécient énormément.

Merci. Que vive notre beau pays.

Agbeko

PS: L’article a été publié dans le site www.togocity.com sous le lien: https://www.togocity.com/spip.php?article7952


Une année déjà, ci-gît le fusil du Capitaine

Le capitaine Sanogo
Le capitaine Sanogo

21 mars 2012. Bamako. Notre attente avait duré toute la nuit. Anxieux, confus devant nos postes de télévision, nous attendions le message des militaires qu’on nous promettait dans quelques instants sur la chaîne nationale. La rumeur nous avait déjà informés que le président Amadou Toumani Touré venait d’être renversé, suite à un échange de tirs à la Présidence, par un groupe de militaires venus du camp militaire de Kati situé à une vingtaine de kilomètres de Bamako. Nous attendions, donc, pour vérifier l’information, et savoir ce que les putschistes avaient à dire. Comment ils allaient pouvoir se justifier… Puis, vers les premières lueurs du jour, apparut à l’écran une image. Des militaires armés, la mine en rage, cherchant tous à regarder sur un bout de papier que tenait l’un d’eux, le porte-parole du groupe chargé de lire le communiqué.

Une lecture pénible, minable, où on nous confirmait que le président Amadou Toumani Touré venait d’être renversé, parce qu’il ne pouvait plus continuer d’être le président du Mali, qu’il avait durant son règne précipité le pays dans la corruption, le vol, la gabegie, l’impunité… qu’il n’avait pas la volonté de lutter contre la rébellion touarègue qui venait d’éclater au Nord, parce qu’il avait refusé de donner des armes aux militaires pour se battre au front. Les militaires avaient donc décidé de prendre le pouvoir, pour immédiatement sortir de tous les dépôts d’armes du Mali tout l’arsenal guerrier du pays, aller au Nord bousiller en quelques secondes la rébellion, redresser la démocratie malienne tordue par ATT, et restaurer l’Etat malien… Ils étaient des saveurs de l’Etat malien, nous avaient-ils dit, et leur intention n’était pas de confisquer le pouvoir.

Le Capitaine Sanogo, qui deviendra le chef de la junte, lui qu’on voyait ce matin du 22 mars, très tendu, aux côtés du porte-parole du groupe, venait de naître. Une légende.

Une légende qui s’écrit pendant un an maintenant, et qui va sûrement continuer de s’écrire. Parce que désormais, l’histoire malienne retiendra le nom du capitaine Sanogo. L’homme qui a accepté d’endosser un putsch qui a précipité le Mali dans une guerre dont la fin ne se dessine pas, une inquiétante instabilité politique dont le Mali peinera à se débarrasser, un gouffre dont on ignore jusqu’ici le fond. L’homme qui devant Terre et Ciel avait promis aux Maliens qu’il avait pris le pouvoir pour les délivrer de la rébellion qui minait le pays, mais qui a vu, sans broncher, en trois jours consécutifs les trois grandes villes du Nord tomber sous le joug des assaillants, qui a assisté indifférent à l’occupation de ces villes par des terroristes pendant dix mois, qui a passé son temps à négocier des grades et des honneurs, pendant qu’on coupait les bras, fouettait, torturait, violait ceux qu’il avait promis de libérer.

Bienheureux, le devin qui aurait pu prévoir, ce 22 mars 2012, que le capitaine Sanogo, un an après tout son zèle pour justifier son coup d’Etat, sera à Bamako, vautré dans des honneurs, pendant que des militaires étrangers et quelques infortunés militaires maliens qui n’ont pas eu la sublime chance de faire partie des putschistes sont en train de se sacrifier au Nord pour libérer le Mali. Bienheureux, le voyant qui aurait pu avertir ces Maliens qui avaient placé tout leur espoir en ce capitaine, qui s’étaient mis dans les rues pour le soutenir, lui et son groupe, les traitant de dignes patriotes, de vrais fils du pays, de nobles descendants de Soundiata Keita… bienheureux donc, ce voyant qui aurait pu faire comprendre à ces Maliens qui avaient soutenu ce coup d’Etat, que le capitaine putschiste et son groupe avaient juste profité de la fragilité de l’Etat malien, du laxisme sans nom de son président ATT, et de cette rébellion touarègue pour s’emparer du pouvoir et chercher leur part dans ce qu’ils considèrent comme un gâteau national dont chaque citoyen malien doit profiter. Ces militaires putschistes auraient même pu s’arracher de hautes fonctions politiques, si de vaillants Maliens ne s’y étaient pas opposés, exposant leur vie dans des marches de protestation.

Rien de tout ce que ce monsieur avait promis aux Maliens pour libérer leur pays ne s’est réalisé. Il avait assuré que l’armée malienne seule pouvait libérer le Nord-Mali, que le Mali avait l’armement nécessaire pour exterminer en un clin d’œil les rebelles touaregs et leurs acolytes. Mais toute la Terre a été témoin que l’armée malienne n’avait ni les moyens, ni les compétences, ni la motivation pour tenir devant les assaillants. Il avait martelé que le Mali n’avait besoin ni de la Cedeao, ni de l’Onu, ni de l’Union africaine pour régler la crise. Ce furent ces institutions qui ont fini par trouver une solution au chaos. Il avait hurlé, le capitaine zélé, qu’il n’allait voir le pied d’un seul militaire étranger sur le sol malien. Ce sont aujourd’hui des militaires tchadiens et français qui sont en train de libérer le Mali. Quel mauvais stratège ! Combien de Maliens aurait-on pu épargner de la mort et des tortures, si ce monsieur et son groupe étaient restés dans leur caserne !

On revoit sa mine déformée par la honte, il y a quelques semaines, disant merci à l’armée française et la France.

Mais comme la honte qui précipite le caïman dans le fleuve ne le tue pas, le capitaine honteux se terre dans son camp de fortune, ayant trouvé pour souffre-douleur de pauvres journalistes s’adonnant avec honnêteté à leur travail d’information. A défaut de combattre les terroristes, il se contente de combattre les journalistes. En un an, une dizaine de journalistes maliens ont déjà été sauvagement agressés, et des centaines gratuitement menacés et intimidés. D’ailleurs, pour fêter le premier anniversaire de sa prise du pouvoir, qu’est-ce que le honteux et tous ses charlatans qu’il a placés aux postes stratégiques de l’Etat nous offrent ? L’emprisonnement d’un journaliste ayant commis le crime d’avoir publié une lettre dans laquelle les militaires maliens au front, les vrais, critiquent les lâches d’être restés à Bamako pour quémander des titres, des honneurs et des émoluments. Un an de légende Sanogo. Un an de calamité. Une vraie !


Barrez-vous, Tchadiens, le Mali va très bien

Soldat tchadien au Nord-Mali
Soldat tchadien au Nord-Mali

 L’image est triste. Très triste. Et elle suscite la révolte. Les cercueils des 26 militaires tchadiens tués au Nord-Mali alignés, recouverts du drapeau tchadien. Dans ces circonstances, on pense au mort allongé dans le cercueil, mais plus aux éplorés qu’il laisse derrière. Des ascendants inconsolables, pour avoir abattu, pendant de longues années, un travail devenu inutile, des frères et sœurs perdus, des amis esseulés, et, surtout, des enfants et une femme à jamais amputés… Un peu de réalisme – et aussi de cynisme, qu’on le reconnaisse, peut faire dire qu’il ne sert à rien de s’apitoyer et de trop pleurer sur le cadavre d’un militaire mort à la guerre. Comme c’est le plus grand honneur d’un militaire, mourir à la guerre. Et les vingt-six militaires tchadiens morts jusqu’ici dans la guerre contre les islamistes au Nord-Mali sont tombés avec les plus grands honneurs, les armes à la main. Mais ils méritent des larmes, des larmes et des larmes, parce qu’ils sont tombés, non seulement pour une cause qui n’est pas forcément la leur, mais aussi trop gratuitement.

Des soldats tchadiens, camerounais, congolais, centrafricains, algériens, tunisiens, français, américains… peuvent, certes, mourir pour le Mali. Car la cause malienne, la cause des Maliens, tout comme celle de tous les peuples de la Terre, est une cause universelle. Le terrorisme et l’islamisme aujourd’hui combattus au Mali sont une gangrène mondiale, et tous les pays peuvent, doivent contribuer à son éradication. Mais ce proverbe africain le stipule si bien, « se faire calciner en voulant éteindre la case en feu de son voisin quand ce dernier est tranquillement allongé sous un arbre n’est pas de la gentillesse, mais de la sottise ». Le Mali et ses pays voisins de la Cedeao ne veulent pas faire la guerre au Nord-Mali. Soldats tchadiens, arrêtez de vous donner en holocauste et retournez chez vous !

Voici des mois maintenant qu’on nous serine avec le déploiement d’une force en attente de la Cedeao au Mali. Tout le monde se rappelle le scénario en janvier passé. On avait dit qu’elle arrivait à Bamako dans quelques heures, puis le lendemain, puis le surlendemain, puis dans trois jours, puis dans quelques jours, puis très prochainement, puis rien… Voici deux mois que l’armée française est intervenue au Mali, pour stopper l’avancée des islamistes sur Bamako, et stabiliser la situation avant l’arrivée de cette force en attente de la Cedeao promise depuis Mathusalem. Mais à part quelques centaines d’hommes envoyés par le Burkina Faso, le Togo et le Nigéria, la force en attente de la Cedeao, composée de milliers d’hommes, comme on l’avait chanté dans toutes les oreilles, n’est toujours pas là.

Voici des semaines maintenant que le président tchadien Idriss Débi, inquiet devant les lourdes pertes de ses hommes au front, exhorte les pays de la Cedeao à presser l’envoi de leur force en attente. Mais, pour le moment, les chefs d’Etat et les ministres de la défense de nos pays sont en réunions et en conférences. C’est ce qu’ils savent faire, ce qu’ils ont fait, depuis le début de la crise malienne, il y a maintenant un an. Des réunions, des rencontres et des conférences dans toutes les capitales de la Cedeao. Des réunions, des conférences, des assises, des colloques, des séminaires, des forums, des… des… qui n’ont encore rien donné de concret. Ils attendent, bien sûr, les fonds qu’ils ont quémandés à la terre entière à Addis-Abeba en janvier passé, et qu’on ne leur a pas encore donnés. Ou qu’on leur a donnés, et qu’ils ont pour le moment investis dans des affaires plus importantes, comme l’achat de quelques villas depuis longtemps convoitées… Si le Mali et la Cedeao ne sont pas disposés à se libérer de l’islamisme et du terrorisme, on comprend mal pourquoi le Tchad fait tuer ses hommes pour le faire.

Le Mali, dit-on, à lui seul, compte 108 généraux, toutes pacotilles comprises. Un record ! Des généraux volatilisés dans la nature, et qu’on cherche avec des loupes depuis le déclenchement de la guerre. Cloîtrés à Bamako, ils suivent, de loin, de très loin, la guerre, comme tous les civils. La blessure au front du fils d’Idriss Débi, un général, un vrai, doit vraiment les étonner. « Il a osé envoyer son propre fils dans ce carnage, mais il est fou ou quoi, hein ! ». Cette guerre est trop dangereuse, doivent-ils se dire, et il n’est pas raisonnable d’y aller, surtout quand les Français et les Tchadiens y sont déjà. Ça doit vraiment les étonner et les amuser, la plupart de ces officiers maliens terrés à Bamako, ce zèle dont font preuve les soldats tchadiens. « Décidément, ils ont la mort et la guerre dans le sang, ces sacrés Tchadiens » murmurent-ils sûrement, en rotant entre deux gorgées de vin blanc. La vie est belle, très belle à Bamako. Meurt en guerre qui veut.

Il y a un mois, en pleine guerre, dans une ambiance festive des plus beaux jours, devant les caméras, sous les sunlights, le Capitaine Sanogo, celui-là même qui avait, le 22 mars 2012, créé la cacophonie totale en destituant, en pleine rébellion, le président Amadou Toumani Touré, promettant qu’il avait pris le pouvoir pour aller lutter contre les rebelles au Nord, et qui, en trois jours, avait assisté, impuissant, indifférent, à la prise des trois grandes villes du Nord, l’éminent capitaine Sanogo donc, formateur parmi les formateurs, réformateur parmi les réformateurs, avait été nommé à la tête du comité de réforme de l’armée malienne. A défaut du titre d’ancien chef d’Etat qu’il avait exigé pour être récompensé de sa brillante et intelligente prouesse d’avoir fait un coup d’Etat, il a trouvé un autre titre – moins glamour que celui d’ancien chef d’Etat, certes, mais plus ou moins confortable et juteux, qui lui permet de rester à Bamako, loin de la guerre, et percevoir, selon la presse, quatre millions de francs Cfa chaque mois comme salaire. Silence surtout, les enfants. Parce que « la sécurité d’Etat » est là pour traquer tous les petits militaires et interpeller les journalistes étourdis qui osent en parler.

Tout baigne, comme vous le voyez si bien, chers frères tchadiens, le Mali n’a pas de problème. Et si vous vous obstinez à rester dans ces montagnes du Nord à vous faire massacrer par ces maudits islamistes et terroristes drogués, ne venez dire à personne que c’est pour le Mali que vous le faites.


Les cauchemars africains d’Alain Mabanckou

Alain Mabanckou
Alain Mabanckou

Mountaga Fané Kantéka. Le nom ne dira sûrement pas grand-chose à plusieurs personnes. Il ne me disait non plus rien avant ce lundi matin, où je suis tombé sur le post Facebook d’une journaliste togolaise qui accusait le monsieur de mauvaise foi. Le lien du post renvoyait au blog du sieur Mountaga, qui, dans un long article intitulé, L’Énigme Mabanckou ou comment devenir un « auteur » célèbre sans être un accuse l’écrivain franco-congolais Alain Mabanckou, Prix Renaudot 2006, de plagiat. Mountaga Fané Kantéka, d’origine malienne, et qui se définit dans son blog comme un « Ecrivain-poète prolifique, ayant dans sa besace plusieurs œuvres inédites et protégées par le Bureau Malien de Droits d’Auteur… », accuse Alain Mabanckou de l’avoir plagié dans ses deux ouvrages majeurs Verre Cassé (Le Seuil 2005) et Mémoires de Porc-épic (Le Seuil 2006). Alain Mabanckou plagiaire, en voilà une qui peut retenir la curiosité !

Je n’ai pas lu l’ouvrage de Mountaga Fané Kantéka, « Odyssées noires/ Amours et mémoire d’Outre-monde/ La main de Soumahoro et la mort d’un mythe », qu’aurait recopié Alain Mabanckou, et je ne suis pas en mesure d’infirmer ou de confirmer la plainte du Malien. Mais ce qui frappe est la hargne et la haine avec lesquelles la présumée victime de plagiat traite Alain Mabanckou. « L’histoire de ce jeune Africain issu de parents analphabètes qui, pour triompher de sa difficile naissance dans la ville côtière de Pointe noire au Congo Brazzaville, rêvait, au bord de la mer, de devenir un jour grand écrivain. Sans en avoir, hélas, les moyens… Se retrouvant ainsi dans un engrenage diabolique qui l’amena à accumuler sur sa tête de graves infractions, allant de la contrefaçon à l’usurpation d’identité. Un destructeur et un voleur de cervelle en puissance ! Un récidiviste de la contrefaçon ! Si bien qu’au lieu de grand écrivain, Alain Mabanckou risque purement et simplement d’être marqué du sceau indélébile de grand criminel de droit commun, condamné à ressasser en prison ses rêves de mégalomane… »

Il est difficile, avec de telles attaques, de déterminer où s’arrête la rage d’un créateur dont l’œuvre intellectuelle a été volée, et où commence la jalousie et l’aigreur d’un écrivain resté inconnu, et qui ne pardonne pas à son collègue d’avoir réussi là où lui il a échoué. Monsieur Mountaga, comme tout autre écrivain, a le droit de porter plainte contre Alain Mabanckou ou tout autre écrivain, s’il sent son ouvrage copié. La création littéraire est l’un des exercices les plus compliqués de l’activité humaine, et voir un autre recopier sans peine ce qu’on a passé des nuits blanches à concevoir peut mettre tout créateur dans un mauvais état. Mais quand les revendications du plagié se changent en injures graves et injustifiées, menaces, diffamations gratuites… contre le présumé plagiaire, ça sent plutôt la frustration et l’aigreur.

La méthode utilisée dans la plainte pour accuser Alain Mabanckou est d’une étrangeté indescriptible. Il s’agit de lui attribuer les propos de son célèbre personnage loufoque, le soulard Verre Cassé du roman éponyme. Ainsi, Verre Cassé qui déclare : « …Tout cela c’est que du rêve, mais le rêve nous permet de nous raccrocher à cette vie scélérate, moi je rêve encore la vie même si je la vis désormais en rêve, je n’ai jamais été aussi lucide dans mon existence… », c’est Alain Mabanckou qui se sent triste et pleure sur sa vie de scélérat et de plagiaire. Verre Cassé qui affirme : « Si j’étais écrivainj’écrirais comme les mots me viendraient, je commencerais maladroitement et je finirais maladroitement, comme j’avais commencé… » devient Alain Mabanckou qui affirme son incapacité à être un bon écrivain… A un moment, on se pose des questions sur les vraies capacités littéraires et intellectuelles de Monsieur Kantéka.

Il faut avouer que la bêtise qui a toujours rongé notre monde intellectuel est des fois très révoltante. Quel hideux spectacle que de voir des intellectuels africains, ceux-là qui disent parler pour l’Afrique, défendre l’Afrique, faire respecter l’Afrique, se donner entre eux des coups si louches ! Chaque fois qu’un écrivain africain commence à émerger, à s’imposer devant la face du monde, ce sont d’autres écrivains africains, jaloux, aigris, et étouffés par leur médiocrité qui cherchent à le discréditer aux yeux du monde. On a écouté des écrivains africains traiter Ahmadou Kourouma, l’un des écrivains africains les plus illustres, d’ « écrivain inculte et analphabète », on a vu des complots d’écrivains africains montés contre le très jeune écrivain malien Yambo Ouologueum quand il recevait le Prix Renaudot pour son monument « Le Devoir de Violence », on a vu des écrivains et intellectuels africains accuser le Congolais Sony Labou Tansi de ne pas être l’auteur de ses textes, et d’avoir, dans son grand roman « La Vie et Demie », plagié « Cent ans de Solitude » de Gabriel Garcia Maquez, des critiques africains s’associer à une vaine polémique qui accusait Camara Laye de ne pas être le vrai auteur de son roman « Le Regard du Roi »…

Il y a deux semaines, c’était un écrivain congolais,  Aimé Eyengué, qui, fabriquant de toutes pièces une critique contre le concept de littérature-monde que promouvrait Alain Mabanckou au Festival Etonnants Voyageurs de Brazzaville, vomissait tout son fiel contre le Prix Renaudot. Il lui reprochait tout et rien : son mépris vis-à-vis des jeunes auteurs congolais, son côté bling-bling, son refus de reconnaître qu’il y a une communauté noire en France, son délit d’avoir délocalisé à Brazzaville la radio France Inter dans le cadre du festival, son crime d’être publié dans les grandes maisons d’édition françaises… et, pendant qu’on y est, pourquoi pas sa casquette et ses chemises à col italien ?

C’est ainsi que nous démolissons nous-mêmes, par nos suffisances et nos insuffisances, nos monuments – puisque Mabanckou en est un. Et on s’étonne après que les autres ne nous vendent pas au prix que nous méritons, que nos intellectuels ne sont pas écoutés, que nos écrivains ne sont pas lus et reconnus en Occident… On s’étonne que jusqu’ici il n’y a toujours pas de voix assez fortes pour défendre l’Afrique… Heureusement que la juste formule, Mabanckou l’a trouvée, et il rira bien à toutes ces attaques de ce cruel monde intellectuel africain où son succès va le contraindre à se sentir si seul, car il sait que c’est ainsi que va notre monde, à nous Africains, et nos bassesses avec.