Les Miettes de l’Occident

 

 

Momar Mbaye

 

 

Fiche de lecture du roman Les Miettes de l’Occident de Momar Mbaye

 

Ecrire, aujourd’hui, sur les affres de l’immigration de la jeunesse du continent noir vers l’Occident, la France surtout, peut paraître une vraie banalité, si on considère la consistance de la bibliographie déjà consacrée à ce thème. Sujet récurrent chez l’écrivaine d’origine sénégalaise Fatou Diome qui en a débattu de son premier livre, La Préférence nationale, au dernier, Celles qui attendent, en passant par le très remarqué Le Ventre de l’Atlantique, l’immigration de la jeunesse africaine a aussi été peinte par le Prix Renaudot 2006, Alain Mabanckou, dans son roman Bleu Blanc Rouge, Grand Prix littéraire d’Afrique noire 1999. Mais c’est ce sujet tant débattu mais toujours d’actualité, vu le nombre incomptable de bateaux de fortune qu’engloutit tous les jours La Méditerranée, que traite le nouvel opus de l’écrivain, essayiste et blogueur sénégalais Momar Mbaye, Les Miettes de l’Occident.

Dans une longue lettre adressée à une amie intime, une jeune Sénégalaise, Magui, partie en France main dans la main avec François, un Toubab (Blanc) « venu chercher soleil au Sénégal », raconte son aventure au sein de sa belle-famille, la famille Haas habitant Bartenheim, village situé à une vingtaine de kilomètres de Mulhouse (Alsace). Accueillie à son arrivée par le froid, une poignée de main dépourvue de toute chaleur de sa belle-mère, et surtout les morsures d’un chien de la famille, la jeune Sénégalaise commence très tôt à sentir le regret, pensant au soleil caniculaire de son Afrique natale. Un sacré avant-goût de sa nouvelle vie qu’elle dévoilera le long de sa lettre, partagée entre le dépaysement, le rejet, le questionnement de soi…et, toujours, le regret.

Chacun des personnages formant la famille Haas joue une partition dans la vie de l’immigrée. François, le mari, chômeur à la recherche d’un travail, aux petits soins mais fondu dans la morose atmosphère de sa famille. La belle-mère, surnommée Bishmol par la Sénégalaise, qui, dans l’impossibilité de rejeter le choix de son fils, est contraint d’accepter sa belle-fille mais sans lui épargner reproches et injures. Son attitude, incompréhensible pour sa belle-fille, n’est que l’éxutoire d’une vie passée trouble, qui ne sortira au grand jour qu’à la fin de la lettre. Le couple Campini, baroque, transformé par ses malheurs passés, avec un mari catholique converti tout fraîchement à l’islam, avec tout le zèle que cela peut entraîner, et une femme, Danielle, zoophile, passant tout son temps à embêter son nouveau musulman de mari avec son chien-amant. Jean-Marie, néonazi juré, lecteur assidu de Mein Kampf, son livre de chevet, puant le racisme qu’il souffle tout autour de lui, détestant à mort les Noirs et les Arabes qui font des trous dans la Sécu, qui piquent les allocations aux Français, piquent leurs boulots, piquent leur espace public, leur audiovisuel… même leurs femmes ! Pire, ils sont dans l’administration, « ces vautours », dans les finances, dans la politique… partout. De quoi mettre tous les moyens en œuvre pour sauvegarder l’héritage du Führer. Sa haine contre les Noirs et les Arabes entrainera une tragédie dans la famille Haas et lui coûtera ses membres. Mais aussi Florence, bonne belle-sœur, toujours là à consoler la Négresse.

Magui revient, dans sa lettre, de temps en temps, sur sa terre natale, le Sénégal, où l’immigration vers la France pour aller ramasser les miettes de l’Occident fait des ravages parmi la jeunesse qui est prête à tout pour fuir le pays où rien ne donne la force de rêver, avec un président atteint du « syndrome de la Montgolfière », passant tout son temps à voyager… Le rêve de l’Occident est aussi, et surtout, miroité auprès de la jeunesse sénégalaise par des modou-modou, ces Africains partis chercher fortune en Occident, à l’instar de Bassirou surnommé Bass Contrat qui prenant pour preuve la vie pompeuse qu’il mène à travers ses multiples et fréquents mariages d’où son surnom, demande aux jeunes, les pousse à immigrer en Occident pour aller ramasser des miettes, « Allez, proclame-t-il aux jeunes, mariez-vous aux communautaires et profitez du système au maximum ». Alors que l’immigration, Magui a eu tout le temps de le remarquer, ne garantit toujours pas le sésame qu’ont la dit détentrice. Même pour ceux qui sont partis dès les premières heures, juste après les indépendances, comme le vieux Gora, et surtout le Malien Soumaré butté lors d’une descente de la police, elle peut s’avérer au mieux infructueuse au pire tragique. La terre sénégalaise, c’est aussi ces Blancs venus profiter des jeunes Sénégalaises, les filles à dix francs, à qui ils distribuent, entre deux bagatelles, le virus du Sida, c’est aussi des jeunes à la quête de la fortune qu’ils n’ont pas la chance d’aller ramasser en Occident qui se prostituent à l’instar du jeune homosexuel Mady.

Magui a souffert de sa couleur dans le pays de l’égalité et de la fraternité, que ce soit dans sa belle-famille, dans la rue, à l’école, dans ses multiples tentatives de recherche d’emploi. Elle s’est étonnée devant l’abandon des vieilles personnes dans des maisons de retraite et même des centres psychiatriques. Et il lui est plusieurs fois arrivé de se demander si la France est réellement le pays des droits de l’homme.

Le message qu’envoie Momar Mbaye à travers son deuxième roman est clair, l’immigration est loin d’être le cliché qu’on en a en Afrique, la voie vers l’eldorado. Mais, on peut surtout y lire, en filigrane, à travers la réconciliation de l’héroïne avec sa belle-mère, son ex-ennemie, à la suite d’un évènement malheureux, le refrain : « Partout, chaque homme peut se sentir chez soi, écouté, respecté et aimé, si chacun essaie de briser, comme à Berlin, le mur de la race, de la civilisation, de l’ethnie, qu’il croit le séparer des autres. » C’est d’ailleurs là, dans le quasi heureux dénouement de l’histoire, que réside tout l’intérêt de ce roman de deux cents pages qui en parlant d’immigration, clame la fraternité.

 

David Kpelly

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6 réflexions au sujet de « Les Miettes de l’Occident »

    1. Salut Myriam (Joli nom)! Tous ces compliments s’adressent à moi ou à Momar? Bon, de toute façon, on mène la même lutte, et on se les partage, tes compliments (rires).
      Amitiés

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