Nouvelle, dernière partie
Dado, ton pays, Soutacountry, est un royaume dirigé depuis les indépendances par un roi, le roi Baobab Senior, qui avait fait presque quarante ans sur le trône avant de s’en aller, vieux, fatigué et gorgé du sang innocent des centaines de milliers de citoyens qu’il avait fait butter dans l’ombre, un beau matin, par une très obscure mort. La version qui bénéficia de l’unanimité à Soutacountry avançait que Baobab Senior, comme une poule le jour de Noël, avait été brûlé par de l’eau chaude dans sa baignoire. A sa mort, le peuple de Soutacountry, agonisant après quarante ans de dictature et de tortures, voulut, enfin, respirer la liberté mais les institutions internationales africaines et l’abominable armée de Soutacountry tinrent à respecter les vœux du défunt. En effet, le roi Baobab Senior, de son vivant, malgré les contestations de ses autres enfants, avait choisi son successeur, son fils bien-aimé Baobab Junior Le Fort. Le petit prince de trente-cinq ans devait succéder à son père, que ce maudit peuple de Soutacountry, dix mille fois maudit au nom de cette démocratie qu’il réclamait, le voulût ou pas. On intronisa donc, dans les flots du sang des citoyens qui avaient osé se rebeller contre la volonté du tout-puissant défunt, le prince Baobab Junior Le Fort.
Les autres enfants du roi Baobab Senior, mal éduqués, rebelles, damnés comme leur père, se rebellèrent contre le nouveau roi de Soutacountry. Le plus zélé dans la rébellion était Le Gros. Comme l’indique son nom, Le Gros est une masse immonde de plus de cent cinquante kilogrammes. On raconte, à Soutacountry, que son petit déjeuner journalier se compose d’un porc entier et de quinze bouteilles de bière. Rebelle et bête depuis son enfance, son père ne le goba jamais et l’écarta de toutes ses activités. Comme on donne à un chien un os pour le calmer, le roi Baobab Senior lui confia la direction de toute l’armée du pays. Le Gros qui même en rêve n’avait jamais suivi une formation militaire était devenu chef d’état-major de Soutacountry et il occupait, déprimé, ce poste quand Le Fort, son aîné d’un an, fut intronisé à la place de leur père par les institutions internationales africaines et l’armée. La nuit de la prestation de serment du jeune président Le Fort, Le Gros partit chez lui, un pistolet en main. Le Fort, lui fit-il, je sais très bien que tu es le préféré de notre père et il t’a choisi pour gouverner après lui. Tous nos frères veulent ta mort et je peux t’assurer que tu ne pourras pas faire trois jours en vie sans mon soutien. Le Fort, sache très bien que je dirige toute l’armée de ce pays, et pour avoir la quiétude, tu n’as autre solution que de collaborer avec moi. Je te demande donc ce soir de me jurer qu’à part le fauteuil présidentiel, tu me donneras tout ce que je veux dans ce pays. Allez, tu as trois secondes pour répondre ou je te fais sauter la cervelle. Le Fort, qui avait déjà, sous la peur, mouillé son pantalon d’urine ne put que répondre avec l’affirmative. Il signait avec son frère, Le Gros, le pacte de donner à ce dernier tout ce qu’il voulait à part le fauteuil présidentiel.
Dado, fille Pouvoir, tu connais bien ce proverbe de chez toi qui stipule que le chevreau qui, sourd aux mises en garde de sa mère, s’aventure dans la cuisine des ménagères finit toujours par se retrouver avec une oreille coupée. Ce fut lors de la quatrième célébration sous le règne de Baobab Junior Le Fort de la fête dite de La Libération, cette fête instituée par le roi Baobab Senior, qui marquait son arrivée au pouvoir, coïncidant avec l’assassinat du premier président de Soutacountry, le père de l’Indépendance, qu’arriva l’heure de ton déclin. Ce jour, sur le plus grand boulevard de Soutacountry où se déroulait cette fête dont la préparation privait les fonctionnaires du pays de trois mois de salaire, tu arrivas, plus belle que jamais, aux côtés de ton mari, l’ex-mari de ta mère adoptive. Le jeune président Le Fort, qui ne t’avait jamais, depuis qu’il te connaissait, vue si belle et attirante t’admira. Et, pour Le Fort, comme son boiteux père, admirer une femme était l’avoir. Le Fort devait t’avoir, cette nuit même, dans son lit. Il ne suivit que d’un air ennuyé ce défilé militaire où des abrutis oisifs balançaient dans tous les sens leurs tripes de soudards. Il écourta cette démonstration d’insolence, et convia tous ses ministres, et leurs épouses, à un grand bal à la Présidence, le soir.
Dado, fille Honneur, ce soir, plus ravissante que le matin, au bal de la Présidence, tu te présentas dans les bras de ton mari. Le Fort isola ce dernier et lui parla. On le fit, entre quatre militaires, quitter le bal. Tu étais la cavalière du Président Le Fort, cette nuit, toi Dado. Pendant tout le bal, tu dansas avec le jeune président, sous les yeux jaloux de son petit frère, Le Gros, qui malgré sa forme de dinosaure, savait admirer et désirer les belles femmes. Ce dernier, complexé par sa forme, provocateur, se leva, sans autorisation, alla sur le podium, et lança ce défi à son frère, le président Le Fort, Je jure devant toute cette assistance que cette femme avec qui danse mon frère est prête à le quitter pour venir danser avec moi parce que je suis le plus élégant de cette soirée. Le Fort, à qui son père avait appris à ne pas accepter des défis, surtout quand ils viennent de masses de corps informes, riposta en riant, Le Gros, comment crois-tu pouvoir séduire une si belle créature, hein, toi qui ne peux même pas danser pendant deux secondes ? Le Gros, qui ne connaissait que les armes, aurait tiré sur son frère s’ils avaient été à huis clos, mais se maîtrisa devant la foule et demanda à la belle femme, toi Dado, de choisir son cavalier.
Oh ! Dado, tu étais conviée, toi fille Beauté, à choisir entre les deux héritiers rivaux de Soutacountry. Tu avais vingt-et-un ans. Tu n’étais pas mûre ! Tu ne savais pas qu’il valait mieux offenser un homme intelligent qu’une brute. Tu croyais, immature, qu’en repoussant le Président, tu encourais des dangers graves, ignorant ce dont était capable l’animal féroce blessé qu’était Le Gros. Devant plus de trois mille invités, toute sourire, ô Dado, tu repoussas Le Gros, le tout-puissant Le Gros, le garçon Armes, et te jetas dans les bras de son frère Le Fort. Humilié, complexé, diminué, mortifié, vilipendé, raillé, Le Gros quitta sur-le-champ le bal. Tu rentras, Dado, plus tard, avec le jeune président. Trois coups de poings, à deux heures du matin, vous interrompirent, quand Le Fort, dans ta chair mordait avec passion. La porte s’ouvrit sur Le Gros, qui pouvait entrer chez son frère n’importe quand et sans audience, les yeux rouges, son éternel pistolet braqué sur son frère. Donne-moi cette femme sur-le-champ si tu ne veux pas mourir. D’ailleurs, tu avais promis de me donner tout ce dont j’ai besoin dans ce pays, tout sauf le fauteuil présidentiel. Tu as donc trois secondes pour me donner cette femme. Dado, fille perdue, tu n’étais pas dans ton champ. Ces hommes n’ont jamais eu besoin de personne. Le Pouvoir, l’Argent, leurs dieux. Le Fort, avili par l’argent, dénaturé par le pouvoir, déshumanisé par les honneurs n’avait pas besoin, ne pouvait pas avoir besoin de toi, une fille de mendiante folle et paralysée, une fille née dans la rue, dans la boue. Posément, il te poussa dans les bras de son frère qui te traîna jusqu’à sa voiture. Qui disparut dans le noir.
Les premiers passants, à l’aube, tournaient la tête, étonnés. Ceux qui l’avaient connue avaient la chair de poule, Elle est pourtant morte, se disaient-ils. Et leur étonnement était encore plus grand, quand ils apercevaient la fille Or, la fille Etoile, la grande dame, la femme de ministre que tu avais été, ô Dado, fille Regrets, fille Larmes, dans un fauteuil roulant, les deux pieds amputés, les yeux crevés, tout en larmes, chantant, avec la même voix, le même désespoir que cette mendiante surnommée Jésus le fera au même carrefour il y avait une vingtaine d’années, Jésus fera du nouveau dans ma vie, il le fera, oui, il le fera, Christ fera du nouveau dans ma vie.
Fin
Bamako, le 15 mai 2012
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