La fille de la femme des ordures (fin)

16 mai 2012 par Kpelly | 7 Commentaires | Classé dans Société

Nouvelle, dernière partie

Dado, ton pays, Soutacountry, est un royaume dirigé depuis les indépendances par un roi, le roi Baobab Senior, qui avait fait presque quarante ans sur le trône avant de s’en aller, vieux, fatigué et gorgé du sang innocent des centaines de milliers de citoyens qu’il avait fait butter dans l’ombre, un beau matin, par une très obscure mort. La version qui bénéficia de l’unanimité à Soutacountry avançait que Baobab Senior, comme une poule le jour de Noël, avait été brûlé par de l’eau chaude dans sa baignoire. A sa mort, le peuple de Soutacountry, agonisant après quarante ans de dictature et de tortures, voulut, enfin, respirer la liberté mais les institutions internationales africaines et l’abominable armée de Soutacountry tinrent à respecter les vœux du défunt. En effet, le roi Baobab Senior, de son vivant, malgré les contestations de ses autres enfants, avait choisi son successeur, son fils bien-aimé Baobab Junior Le Fort. Le petit prince de trente-cinq ans devait succéder à son père, que ce maudit peuple de Soutacountry, dix mille fois maudit au nom de cette démocratie qu’il réclamait, le voulût ou pas. On intronisa donc, dans les flots du sang des citoyens qui avaient osé se rebeller contre la volonté du tout-puissant défunt, le prince Baobab Junior Le Fort.

Les autres enfants du roi Baobab Senior, mal éduqués, rebelles, damnés comme leur père, se rebellèrent contre le nouveau roi de Soutacountry. Le plus zélé dans la rébellion était Le Gros. Comme l’indique son nom, Le Gros est une masse immonde de plus de cent cinquante kilogrammes. On raconte, à Soutacountry, que son petit déjeuner journalier se compose d’un porc entier et de quinze bouteilles de bière. Rebelle et bête depuis son enfance, son père ne le goba jamais et l’écarta de toutes ses activités. Comme on donne à un chien un os pour le calmer, le roi Baobab Senior lui confia la direction de toute l’armée du pays. Le Gros qui même en rêve n’avait jamais suivi une formation militaire était devenu chef d’état-major de Soutacountry et il occupait, déprimé, ce poste quand Le Fort, son aîné d’un an, fut intronisé à la place de leur père par les institutions internationales africaines et l’armée. La nuit de la prestation de serment du jeune président Le Fort, Le Gros partit chez lui, un pistolet en main. Le Fort, lui fit-il, je sais très bien que tu es le préféré de notre père et il t’a choisi pour gouverner après lui. Tous nos frères veulent ta mort et je peux t’assurer que tu ne pourras pas faire trois jours en vie sans mon soutien. Le Fort, sache très bien que je dirige toute l’armée de ce pays, et pour avoir la quiétude, tu n’as autre solution que de collaborer avec moi. Je te demande donc ce soir de me jurer qu’à part le fauteuil présidentiel, tu me donneras tout ce que je veux dans ce pays. Allez, tu as trois secondes pour répondre ou je te fais sauter la cervelle. Le Fort, qui avait déjà, sous la peur, mouillé son pantalon d’urine ne put que répondre avec l’affirmative. Il signait avec son frère, Le Gros, le pacte de donner à ce dernier tout ce qu’il voulait à part le fauteuil présidentiel.

Dado, fille Pouvoir, tu connais bien ce proverbe de chez toi qui stipule que le chevreau qui, sourd aux mises en garde de sa mère, s’aventure dans la cuisine des ménagères finit toujours par se retrouver avec une oreille coupée. Ce fut lors de la quatrième célébration sous le règne de Baobab Junior Le Fort de la fête dite de La Libération, cette fête instituée par le roi Baobab Senior, qui marquait son arrivée au pouvoir, coïncidant avec l’assassinat du premier président de Soutacountry, le père de l’Indépendance, qu’arriva l’heure de ton déclin. Ce jour, sur le plus grand boulevard de Soutacountry où se déroulait cette fête dont la préparation privait les fonctionnaires du pays de trois mois de salaire, tu arrivas, plus belle que jamais, aux côtés de ton mari, l’ex-mari de ta mère adoptive. Le jeune président Le Fort, qui ne t’avait jamais, depuis qu’il te connaissait, vue si belle et attirante t’admira. Et, pour Le Fort, comme son boiteux père, admirer une femme était l’avoir. Le Fort devait t’avoir, cette nuit même, dans son lit. Il ne suivit que d’un air ennuyé ce défilé militaire où des abrutis oisifs balançaient dans tous les sens leurs tripes de soudards. Il écourta cette démonstration d’insolence, et convia tous ses ministres, et leurs épouses, à un grand bal à la Présidence, le soir.

Dado, fille Honneur, ce soir, plus ravissante que le matin, au bal de la Présidence, tu te présentas dans les bras de ton mari. Le Fort isola ce dernier et lui parla. On le fit, entre quatre militaires, quitter le bal. Tu étais la cavalière du Président Le Fort, cette nuit, toi Dado. Pendant tout le bal, tu dansas avec le jeune président, sous les yeux jaloux de son petit frère, Le Gros, qui malgré sa forme de dinosaure, savait admirer et désirer les belles femmes. Ce dernier, complexé par sa forme, provocateur, se leva, sans autorisation, alla sur le podium, et lança ce défi à son frère, le président Le Fort, Je jure devant toute cette assistance que cette femme avec qui danse mon frère est prête à le quitter pour venir danser avec moi parce que je suis le plus élégant de cette soirée. Le Fort, à qui son père avait appris à ne pas accepter des défis, surtout quand ils viennent de masses de corps informes, riposta en riant, Le Gros, comment crois-tu pouvoir séduire une si belle créature, hein, toi qui ne peux même pas danser pendant deux secondes ? Le Gros, qui ne connaissait que les armes, aurait tiré sur son frère s’ils avaient été à huis clos, mais se maîtrisa devant la foule et demanda à la belle femme, toi Dado, de choisir son cavalier.

Oh ! Dado, tu étais conviée, toi fille Beauté, à choisir entre les deux héritiers rivaux de Soutacountry. Tu avais vingt-et-un ans. Tu n’étais pas mûre ! Tu ne savais pas qu’il valait mieux offenser un homme intelligent qu’une brute. Tu croyais, immature, qu’en repoussant le Président, tu encourais des dangers graves, ignorant ce dont était capable l’animal féroce blessé qu’était Le Gros. Devant plus de trois mille invités, toute sourire, ô Dado, tu repoussas Le Gros, le tout-puissant Le Gros, le garçon Armes, et te jetas dans les bras de son frère Le Fort. Humilié, complexé, diminué, mortifié, vilipendé, raillé, Le Gros quitta sur-le-champ le bal. Tu rentras, Dado, plus tard, avec le jeune président. Trois coups de poings, à deux heures du matin, vous interrompirent, quand Le Fort, dans ta chair mordait avec passion. La porte s’ouvrit sur Le Gros, qui pouvait entrer chez son frère n’importe quand et sans audience, les yeux rouges, son éternel pistolet braqué sur son frère. Donne-moi cette femme sur-le-champ si tu ne veux pas mourir. D’ailleurs, tu avais promis de me donner tout ce dont j’ai besoin dans ce pays, tout sauf le fauteuil présidentiel. Tu as donc trois secondes pour me donner cette femme. Dado, fille perdue, tu n’étais pas dans ton champ. Ces hommes n’ont jamais eu besoin de personne. Le Pouvoir, l’Argent, leurs dieux. Le Fort, avili par l’argent, dénaturé par le pouvoir, déshumanisé par les honneurs n’avait pas besoin, ne pouvait pas avoir besoin de toi, une fille de mendiante folle et paralysée, une fille née dans la rue, dans la boue. Posément, il te poussa dans les bras de son frère qui te traîna jusqu’à sa voiture. Qui disparut dans le noir.

Les premiers passants, à l’aube, tournaient la tête, étonnés. Ceux qui l’avaient connue avaient la chair de poule, Elle est pourtant morte, se disaient-ils. Et leur étonnement était encore plus grand, quand ils apercevaient la fille Or, la fille Etoile, la grande dame, la femme de ministre que tu avais été, ô Dado, fille Regrets, fille Larmes, dans un fauteuil roulant, les deux pieds amputés, les yeux crevés, tout en larmes, chantant, avec la même voix, le même désespoir que cette mendiante surnommée Jésus le fera au même carrefour il y avait une vingtaine d’années, Jésus fera du nouveau dans ma vie, il le fera, oui, il le fera, Christ fera du nouveau dans ma vie.

Fin

Bamako, le 15 mai 2012

© 2012 – David Kpelly – Tous droits réservés

 

 

 

 

Mots-clés: , ,

La fille de la femme des ordures (III)

8 mai 2012 par Kpelly | 8 Commentaires | Classé dans Société

Nouvelle, troisième partie

Dado, ta mère adoptive qui jusque-là ne t’avait pas avoué qu’elle n’était pas ta vraie mère croyait pouvoir te changer en te révélant que tu étais née d’une mendiante malade et paralysée. Elle croyait tuer en toi l’orgueil qui t’animait en te montrant tes racines. Le résultat fut décevant et ta mère adoptive regretta son acte jusqu’à son dernier soupir. Quand te montrant une femme bavant dans un fauteuil roulant elle te dit, Voici ta mère, ta vraie mère, Dado, moi je ne suis que ta mère adoptive, tu laissas grande ouverte ta bouche d’étonnement et de rage, tu ne pouvais formuler un seul mot, tes lèvres tremblaient. Tu te crus dans un vilain cauchemar. La paralytique fit un effort, en larmes, pour pousser son fauteuil roulant vers toi et t’embrasser mais tu l’évitas, en lui criant la voix enrouée de haine et de dédain, Tu n’es pas ma mère, sale femme. Tu crachas par terre. Oh ! Dado ! Gasi, ta vraie mère, et ta mère adoptive éclatèrent en sanglots. Tu sortis de la chambre en courant et rejoignis la maison que tu croyais tienne, celle de ta mère adoptive.

Tu ne dormis pas cette nuit malgré les consolations de ta mère adoptive qui avait déjà commencé à regretter son acte. Quelle injure ! Comment pouvait-on commettre le crime de te présenter cette souillure comme étant ta mère ? Comment pouvait-on affirmer que tu étais sortie, toi Dado, des entrailles de cette ordure de femme ! Non, cette femme n’était pas ta mère, elle n’était rien pour toi, ta mère était la femme du ministre,  celle avec qui tu vivais, et la femme Ordure pour toi représentait un danger. Elle risquait de t’arracher à ta vraie mère, celle que tu avais acceptée. Tu fermas les yeux, à l’aube, sur une décision. Ferme !

Le jour suivant, tu repartis, à l’insu de ta mère adoptive, dans la maison où vivait la femme Ordure, la mendiante surnommée Jésus le fera, pas pour rencontrer cette dernière, mais pour parler avec l’une de ses trois domestiques. Le lendemain, la femme Ordure fut retrouvée raide morte dans son lit. L’autopsie révéla un empoisonnement. La domestique avec qui tu t’étais entretenue s’était enfuie. Mais les deux autres, qui avaient assisté aux ultimes moments de ta mère avaient révélé qu’elle avait pour toi laissé ce message, Dado, ma fille, il m’avait été prédit que tu serais la cause de tous mes malheurs, et j’ai eu tout le temps de le constater. Je suis ta mère et je t’aime, je t’aime en mourant d’une mort de ta main venue. Une mère peut tout pardonner à sa fille, et je te pardonne tout. Puisse la vie te combler de tout ce que désire ton cœur. Dado, tu étais ainsi maudite par ta mère, ta vraie mère que tu avais fait empoisonner. Tu avais quinze ans !

Ton obstacle était éliminé, et tu retrouvas la joie de vivre, sous les yeux de ta mère adoptive qui commença à te soupçonner et te craindre, n’arrivant pas à éclairer la subite et obscure mort de ta vraie mère. Elle ne laissa néanmoins rien paraître et t’entourait des mêmes soins que depuis le jour de ton adoption. Ta beauté, comme ton orgueil, s’accroissait au fil des jours et tu étais, à dix-sept ans, devenue une vraie étoile, éblouissant à ton passage toute la gent masculine. Tu végétais toujours au collège, comme tu étais un adorable spécimen de tarée. Malgré les conseils et les mises en garde de ta mère adoptive qui n’arrivait plus à te contrôler, tu commenças à prendre des amants. Et ta cible était bien précise. Tu n’acceptais entre tes belles cuisses que des hommes au moins deux fois plus âgés que toi et bourrés des pécules volés de la sueur des pauvres citoyens. Tu fus, à dix-sept ans, tour à tour, la maîtresse d’un douanier de trente-six ans, d’un maire de quarante-quatre ans, d’un avocat de trente-huit ans qui avait même voulu faire de toi sa femme mais que tu laissas tomber le jour où tu rencontras un administrateur de soixante-deux ans, d’un directeur de cabinet de cinquante ans. Tu devins une véritable star dans tout le pays, connue comme étant la fille la plus sollicitée par les plus grands hommes de Soutacountry. Certains te reconnaissaient et savaient que tu étais la fille de la mendiante célèbre, la femme Ordure surnommée Jésus le fera, mais ne le murmuraient qu’entre les dents depuis le jour où tu fis emprisonner à vie une vieille femme qui te l’avoua en public.

Ta mère adoptive que tu avais quittée pour louer ton propre appartement, t’aimant toujours comme sa propre fille, te rendit visite une nuit et te gronda comme le doit faire une bonne mère à sa fille. Attentat ! Cette femme ne pesait rien devant toi, fille Soleil. Rien ! Rien pour pousser le culot de te faire des reproches. Tu décidas de la punir. Sévèrement. Et la façon la plus sévère de punir une femme âgée mariée, c’est de lui ravir ce qu’elle a de plus cher, son mari. Tu fis semblant de retourner à la maison, vers ta mère adoptive, pour lui présenter des excuses. Cette dernière, croyant sa fille bien-aimée revenue à la raison, t’accueillit en larmes. Erreur ! Trois jours te suffirent, à toi Dado, fille Scorpion, d’enfoncer dans la chair de cette femme qui t’avait pêchée dans la boue, ton dard très venimeux. Elle rentra un soir pour te voir, écartée sous son mari, au salon ! Elle voulut parler mais le ministre, enivré par le miel de l’entrecuisse de la belle nymphe que tu étais, lui montra la porte de sortie. Elle pouvait s’en aller, sans cérémonies. Pièce jointe, elle pouvait aussi demander dans les plus brefs délais le divorce, c’était mieux pour elle. La pauvre femme fit ses valises, te souhaita bonne chance au foyer, et s’éclipsa. Tu devins ainsi la maîtresse du mari de ta mère adoptive. Pour punir cette dernière qui avait osé te gronder. Mais ta colère ne passa pas contre cette femme trop audacieuse. Son mari que tu avais arraché ne suffisait pas pour laver cet affront qu’elle t’avait fait subir. Trois jours après, ta victime se retrouva dans un hôpital de la capitale, blessée à mort par des brigands armés. Tu eus la magnanimité de lui rendre visite, lui faire l’honneur de voir ton joli visage envoûtant avant sa mort.

Fils Tortue aimait la compagnie des lièvres. Et du matin au soir, toute la forêt le voyait en leur compagnie. Mère Tortue fit tous les efforts pour conseiller à son fils la prudence, Mon fils, cette compagnie n’est pas la tienne, tu es lent et tu portes une carapace qui t’empêche de faire beaucoup de mouvements qui ne sont que des réflexes innés pour tes amis, fais la compagnie de l’escargot, du caméléon, et de tous les autres animaux comme toi lents. Eloigne-toi de ces lièvres, ils ne sont pas de ta taille. Fils Tortue, fier de sa jeunesse, ne pouvait pas écouter sa mère trop vieille. Il continua sa compagnie jusqu’au jour où, lors d’une promenade, la bande tomba dans une embuscade de moutards. Les lièvres, nés pour filer, sans souci, s’enfuirent en détalant. Fils Tortue, ployant sous sa carapace, ne put aller loin. Sa destination fut la gibecière des jeunes chasseurs… Ce furent les mots, les ultimes, de ta mère adoptive pour toi, dans cet hôpital, Dado. Et ces mots, ce récit, tu l’avais déjà à plusieurs reprises écouté de sa bouche. C’était le récit de Fils Tortue qui aimait la compagnie des lièvres qu’elle avait l’habitude de te raconter. Cette femme mourante ne voulait de toi qu’une chose, une seule chose qu’elle avait toujours voulue de toi. T’accepter. Ta mère adoptive, Dado, avant sa mort, voulait que tu reconnaisses ce que tu étais, et l’accepter. Tu avais dix-huit ans quand ta mère adoptive, que tu avais fait massacrer par des brigands, rendait l’âme. Tu te marias quelques jours après, malgré les mauvaises langues, avec le mari de ta victime. Et tu devins, en quelques mois, une habituée de l’élite de Soutacountry.

Toi, Dado, née dans la rue, dans la boue, d’une mendiante folle et paralysée, tu devins l’invitée d’honneur des grandes réceptions et des rendez-vous les plus luxueux de Soutacountry. Comme la plupart des femmes des ministres de ce petit pays ouest-africain, tu poussais ton mari à prendre des sanctions draconiennes contre les journalistes et écrivains qui osaient critiquer le gouvernement et le tout-puissant fils à papa qui servait de président au pays. On raconta que tu avais été à la base, toi Dado, de l’assassinat de ce jeune journaliste d’une radio privée du pays, parti sur le campus universitaire de la capitale couvrir une manifestation estudiantine. Tu avais même été accusée, dans les coulisses, d’avoir assassiné cette jeune étudiante dont s’était épris ton mari quelques mois après votre mariage… Dado, fille Etoile, tu avais été, pendant les trois ans que dura ton mariage avec le ministre, ex-mari de ta mère adoptive, la terreur de tout le pays. Tu étais tout, Dado, fille Eternité, tout était toi, à Soutacountry.

 

A suivre

© 2012 – David Kpelly – Tous droits réservés

 

 

Mots-clés: , ,

La fille de la femme des ordures (II)

26 avril 2012 par Kpelly | 12 Commentaires | Classé dans Société

 

 

 

Nouvelle, deuxième partie

Dado, ta mère ne pouvait pas retourner dans sa famille qu’elle avait rejetée pour épouser ton père, quand cette dernière voulait, comme on le fait au Sahel, la donner à un homme trois fois plus vieux qu’elle, et qu’elle n’aimait pas. Elle crut trouver refuge chez le pasteur de son église mais ce dernier, tout en lui lisant des passages dela Bible, lui fit savoir qu’il serait en infraction s’il l’acceptait, car le Saint Livre préconisait la soumission aux femmes et bannissait le divorce, qu’elle devait donc, en bonne chrétienne, aller demander pardon à son mari jusqu’à ce que ce dernier l’accepte de nouveau, même si cela devait durer jusqu’au retour du Christ, que même s’il arrivait que ce dernier ne l’accepte jamais elle devait accepter souffrir, car Dieu fait toujours souffrir ceux qu’Il veut aider, tout en n’oubliant pas, quelle que fût sa dèche, de donner la dîme chaque dimanche.

Ta mère, regrettant déjà sa fatale erreur de s’être querellée avec son cher vaudou pour adopter un Dieu qui, pour l’aider devait la traîner dans la boue, comprit sa nouvelle réalité. Elle n’avait nulle part où aller. Humiliée, délaissée, avec tes quatre frères et sœurs et ta grossesse, elle partit là où l’on va quand on n’a nulle part où aller. Nulle part. Avec son état-major d’enfants, elle se mit en marche, et quelques jours après, elle se retrouva dans les rues de Soutacity, la capitale de Soutacountry. Elle poussa un ouf de soulagement, croyant avoir trouvé un palliatif à sa dèche, car il lui fut conté, quand elle était petite, que les rues de la grande ville regorgeaient de bons Samaritains qui aidaient les mendiants. Elle décida donc de s’adonner à la mendicité pour récolter quelques sous, s’intégrer et trouver une occupation plus noble.

Ton fœtus, Dado, avait cinq mois quand ta mère était devenue une mendiante dans les rues de la capitale de Soutacountry, ses quatre enfants derrière. Elle avait une très belle voix, et  pour séduire les passants, elle chantait, Jésus fera du nouveau dans ma vie, oui, Jésus le fera, Christ fera du nouveau dans ma vie, cette chanson populaire d’une artiste du gospel très aimée dans le pays. Le business marcha à merveille pendant les premiers jours, car les passants ébahis et séduits par la belle voix de Gasi déboursaient leurs pièces de monnaie avant de se rendre compte que la situation économique du pays ne permettait pas de tels actes, que l’Etat fuyait ses responsabilités et ne payait plus salaire ni pension, que le fils allumé comme un bouc qui avait remplacé son père militaire à la tête du pays était plus préoccupé par les chutes de hanches des compagnes des stars de foot du pays et des vieilles veuves de feu son père que par le bien-être des citoyens. Ta mère fut même surnommée Jésus le fera et presque toute la ville la connaissait sous ce surnom.

Impitoyable et revanchard, comme tout dieu blessé dans son amour-propre, le vaudou Ga n’avait pas lâché d’un seul cheveu son ex-adepte. Trois mois après son arrivée en ville, un mois avant ta naissance, toi Dado, ta mère perdit successivement ses quatre enfants, tes frères et sœurs. Le premier mourut une nuit à la suite d’une violente tuberculose, le second piqua une crise cardiaque une semaine après et ne se réveilla plus, Assou, l’un des jumeaux fut renversé par un camion, et Assoupi, sa sœur, enlevée par une bande de brigands nigérians. Ta mère en fut tellement chagrinée qu’elle tomba dans une violente dépression pas loin de la démence.

Les réalités de la rue étaient devenues très dures, car à Soutacity, tout comme à Lomé, à Cotonou, à Alger, à Bamako, à Dakar, à Tunis… dans toutes les capitales africaines, personne ne veut plus aider personne. La mythologique fraternité africaine s’en est allée depuis. Les passants magnanimes avaient fini par s’habituer à la voix mielleuse de Jésus le fera, car, comme le dit la tourterelle à la cigale, une même chanson tous les jours finit par avoir un mauvais son, celui de l’injure. La sébile de la mendiante avait commencé à éprouver d’énormes difficultés pour se remplir malgré la voix qui devenait de plus en plus pleureuse, insistante et suppliante. Et le vaudou Ga, déterminé, n’avait pas lâché prise malgré les malheurs de sa victime. Quelques jours avant ta naissance, toi Dado, ta mère fut miraculeusement frappée d’une paralysie totale des membres inférieurs. Elle ne pouvait plus faire un pas, urinait et faisait ses besoins sur elle. Elle devint une masse immonde et une souillure que les passants évitaient de voir. Quelques-uns crachaient sur elle et préconisaient qu’on la fît disparaître de là car elle salissait la ville. L’Etat doit, au moins pour une seule fois, prendre ses responsabilités et nous priver de tels spectacles, on ne peut pas exposer de tels déchets en pleine capitale !

Dado ! Ton fœtus arriva à terme dans les entrailles d’une femme fatiguée, affamée, souillée, paralysée et presque folle. Et dans la rue, une nuit, sous la pluie, dans la boue, tu naquis. Oui, Dado, tu naquis dans la boue dans la rue de Soutacity ! Tu poussas ton premier cri dans les langes sales et déchirés, dans la merde, l’urine et la morve d’une mendiante paralysée, une femme Ordure ! Les premiers passants de l’aube virent l’insolite, car, chose étrange, personne n’avait remarqué que la crasseuse mendiante était enceinte. On alerta la municipalité. Une mendiante invalide et presque folle ne pouvait prendre soin d’un bébé. Et ce même jour, malgré les pleurs et les supplications de ta mère qui ne voulait pas se séparer de toi, on t’amena dans un orphelinat. Nommez-la Dado, car elle est née après des jumeaux, avait crié ta mère en larmes quand on t’éloignait d’elle. On respecta sa décision, car, consigne fut donnée à celle qui vint t’adopter un mois après, la femme d’un ministre du glorieux gouvernement du glorieux fils du feu glorieux père de la nation, de te donner le nom Dado. On lui rappela aussi que tu étais la fille de Jésus le fera, la mendiante la plus célèbre des rues de Soutacity.

Dado, ta mère adoptive était une très bonne femme. Contrairement à ces petites nymphos qui après des décennies de dévergondage arrivent, finies, à se coller comme des poux à la peau d’un filou de ministre, oublient leurs pauvres origines et se prennent pour des reines, crachant sur la bonne foi des honnêtes citoyens, ta mère adoptive avait un très bon cœur. Deux jours après ton adoption, elle engagea trois ménagères, loua un appartement et y logea ta mère. Elle s’attribua les services des plus adroits docteurs de la capitale pour soigner cette dernière mais aucun d’eux n’arriva à la sortir de sa démence et lui rendre l’usage de ses membres. La sanction du vaudou était sans concession, ta mère devait mourir démente et paralysée. Ta mère adoptive prit quand même bien soin d’elle, la comblant de tout.

Tu grandis très rapidement, Dado, comme tu avais tout. Et tu étais très belle. Ta mère adoptive t’avait élevée dans une opulence ineffable sans oublier de t’inculquer une valeur qu’elle ne remarquait pas en toi malgré ton bas-âge, l’humilité. Un proverbe de chez toi le dit si bien, une terre qui produira de mauvais fruits se remarque dès le défrichage. Dès ton enfance, tu avais à peine six ans, ta mère adoptive avait remarqué que tu n’étais pas humble. Tu criais, à cet âge de l’amour, de la candeur, sur les domestiques et tu ne te laissais pas toucher par elles, les traitant de sales filles. Tu arrosas de ton café chaud, un matin à table, l’une d’entre elles qui essayait de te caresser les cheveux. Ta mère adoptive eut les larmes aux yeux. Tu n’étais pas celle qu’elle aurait voulu que tu fusses. Elle commença donc à te raconter des histoires, des fables et des contes pour te faire voir les dangers que recouvrent l’orgueil et l’arrogance, et les bénédictions que peut engendrer l’humilité. Parmi ces récits, elle aimait toujours te conter celui de Fils Tortue qui aimait faire la compagnie des lièvres malgré les mises en garde de Mère Tortue et qui trouva un jour la conséquence, capturé par les chasseurs, car incapable de détaler pour se sauver comme les lièvres. Mais, fille Diamant, tu ne changeas pas. Tu avais quinze ans quand ta mère adoptive, toujours soucieuse de ton comportement, et croyant que son acte te ferait revenir à la raison, décida de te présenter ta vraie mère, ta mère Gasi, la mendiante surnommée Jésus le fera.

A suivre

© 2012 – David Kpelly – Tous droits réservés

 


La fille de la femme des ordures

20 avril 2012 par Kpelly | 17 Commentaires | Classé dans Société

 

Portrait d’une femme noire par Marie-Guillemine

Nouvelle, première partie

Maudite, la poule qui de son poulailler a honte ! Sagesse de chez toi, fille parée de diamant. Fils Tortue ne se rappelle les conseils de Mère Tortue que quand il se retrouve dans la marmite des chasseurs.

Ecoute, fille Etoile, ta geste ! Ecoute les bruits de tes pas ici-bas, fille Eclair ! Ecoute tes joies, écoute tes peines, fille Or ! Ecoute ta vie, Dado !

Dado ! Tu es originaire du sud d’un tout petit pays d’Afrique occidentale, Soutacountry, l’un des pays les plus vilipendés du continent de Soundiata Keita. Ton nom, Dado, dans ta région, est porté par les filles nées directement après des jumeaux. Tu es née après des jumeaux, Assou et Assoupi. Ton père est cultivateur, comme presque tous les hommes dans les villages africains. Ta mère ménagère. Elle est possédée d’un vaudou, Ga, ce qui signifie chez toi Argent qui l’a, depuis sa naissance, comblée de richesses. A six ans, on lui fit des cérémonies et elle était devenue l’adepte de ce vaudou. Gasi, l’avait-on nommée, ce qui signifie adepte du vaudou Ga. Elle devait, où qu’elle fût, porter sur elle une représentation de ce vaudou, qu’elle et toute sa famille devaient vénérer. La perte de cette amulette signifiait la perte de toutes ses richesses et l’exposait à des dangers très graves.

Quand elle eut treize ans, ses parents, comme il se fait au Sahel pas loin de Soutacountry, voulurent l’attraper comme une poule et l’offrir à un homme trois fois plus âgé qu’elle. Dado, ta mère Gasi, en vraie fille de la nouvelle génération, celle-là qui est prête à extirper sans frisson toutes les traditions africaines, se révolta contre ses parents et s’enfuit du village. Elle s’installa dans un village voisin, et, après trois ans, tomba amoureuse de ton père qu’elle épousa.  Ta mère, il était de notoriété publique dans tout ton village, fut l’une des femmes les plus riches de toute la région, bien qu’elle n’eût aucune activité génératrice de revenus. Son vaudou la comblait de tout. Sa générosité était ineffable, comme le lui avait conseillé son vaudou, et tout le monde dans le village, même le chef, lui devait.

Dado, le ciel de Gasi, ta mère, commença par s’assombrir depuis la nuit de ta conception. Cette nuit, comme Jacob, comme Pharaon, ta mère fit un rêve. Pour la première fois, elle vit son dieu, le dieu Ga s’adresser à elle en ces termes, Gasi, tu es mon adepte et je t’ai toujours protégée depuis ta naissance. Tu me sers bien et je suis très content de toi. Je dois donc t’avertir de tous les dangers qui te guettent. Gasi, en toi, vient de se former un caillot de sang qui sera la source de ta chute, ta mort. Débarrasse-toi sans hésiter de lui. Ta mère se réveilla en sursaut et raconta le rêve à ton père. Ce dernier lui fit savoir que c’était juste un cauchemar. Ils se rendormirent, mais, sept fois de suite, cette même nuit, Gasi fit le même rêve, et sept fois de suite, son mari, ton père, la rassura, c’était juste un cauchemar. Gasi fit le même rêve, un cauchemar selon ton père, pendant toute une semaine depuis la nuit de ta conception, mais n’y attacha aucune importance. Elle ne voulait pas éliminer ton fœtus comme l’exigeait son dieu protecteur.

Les malheurs de ta mère, Dado, commencèrent quand ton fœtus faisait un mois. Un matin, alors qu’elle était au marigot, cette femme qui, quatre fois déjà, avait porté une grossesse, comme une jeune adolescente, s’évanouit et tomba dans le courant. Elle fut repêchée par de bonnes âmes qui la ramenèrent à la maison. A son réveil, quatre heures plus tard, elle ne retrouva pas la représentation de son vaudou protecteur. On la lui avait volée. Un trésor, cette amulette. Sacrilège ! Ta mère était censée garder jalousement la représentation de son vaudou jusqu’à la fin de sa vie. Elle l’avait, comme une bagatelle, perdue. Les divinités noires, comme toutes les divinités qui se respectent, ne supportent pas l’humiliation. Jamais.

Ta mère, avait révélé le féticheur du village, s’était moquée du vaudou en perdant sa représentation, et était donc devenue son ennemie. Le vaudou allait la combattre toute sa vie. Echappatoire, elle devait avec ton fœtus faire des cérémonies pour calmer le vaudou. Nenni, mille fois nenni, avait dit ta mère. Jamais se débarrasser de ton embryon, même si elle devait affronter toutes les divinités dela Terre, des mers, des airs et des enfers.

Un combat fut donc engagé entre elle et son ex-maître. Quelques jours suffirent au vodou Ga humilié de ruiner son adepte fautive en lui arrachant tout ce qu’il lui avait donné. Gasi, l’ex-riche femme, le temps d’un éclair, était devenue une mendiante, quémandant sa pitance de maison en maison, les maigres récoltes des champs de ton père ne pouvant pas nourrir la famille. Dado, ta grossesse sonna ainsi le glas de l’opulence de ta mère.

Qui se moque de l’éléphant, dit un proverbe de chez toi, Soutacountry, sait compter sur la force du lion. Ta mère était entrée en guerre avec les forces du noir, et elle ne pouvait, pensa-t-elle, trouver refuge que du côté opposé. Gasi était convaincue que seule Dieu Mawu, celui des chrétiens, et Son Fils pouvaient la protéger contre les attaques et la revanche de son ancien maître. Elle se tourna vers l’une de ces églises qui ne manquent pas dans les coins de rue à Soutacountry. Ces églises dont les membres, pour lutter contre l’oisiveté et la monotonie que leur a offertes un régime pourri et cherchant sans jamais y parvenir depuis presque cinquante ans à se faire un nom, crient dix fois cent millions de fois le nom de Dieu et de Son Fils chaque jour, ne mangent et ne boivent presque pas, ne commettent, dit-on, jamais le péché de la chair. Et du matin au soir, chaque jour, malgré les répressions de ton père qui remarquait de plus en plus de retard dans la préparation de ses repas, qui se heurtait à des refus catégoriques presque toutes les nuits où il voulait accomplir son devoir d’époux, le seul qu’il reconnaissait et tenait à respecter, on voyait ta mère chanter, ployant sous ta grossesse qui mûrissait de jour en jour, Yesu awo nou yéyé lé agbé nyé mé, awoè, awoè lo, Yesu awoè, pour dire Jésus fera de nouvelles choses dans ma vie. Il le fera, il le fera, Christ fera du nouveau dans ma vie.

Une nuit, sur les conseils du pasteur qui lui demanda de prier toute la nuit dans le temple pour rencontrer le Dieu d’Israël en chair et en os, elle ne rentra pas. L’épervier qui veut voler un pintadeau l’accuse de ressembler à un poussin. Ton père était fatigué des caprices de sa religieuse de femme, trop vieille de surcroît, et avait décrété qu’il était temps d’aller retirer sa dot et prendre une nouvelle pucelle plus disponible. Dehors, il y avait toute une ribambelle de petites merveilles allumées qui n’attendaient que preneur. Il n’attendait, avec impatience, que cette légère brise qui pouvait renverser cet arbre qui barrait le chemin à son rêve. Et cette nuit où ta mère, comme Moïse sur le Mont Sinaï, devait voir la face de l’Eternel, était une aubaine pour ton père. Que cette vieille vache tarde à lui faire la cuisine laissant le sodabi creuser ses entrailles, qu’elle lui ferme ses cuisses aussi ratatinées que des tubercules du Mali pendant les nuits, qu’elle déplace et même brise des fois ses amulettes, il était prêt à digérer. Mais quela Gasi se fût permise de dormir dehors, dans un temple, sous les yeux de ces pasteurs qui avaient leurs sexes dans les paumes ! Dans un village où les mauvaises langues, oisives comme tout dans ce pays, cherchaient les moindres bribes de nouvelles pour en faire des encyclopédies ! Terre et Ciel, vous avez été témoins. Cette femme avait poussé trop loin les limites de la magnanimité de son mari. Grand-père python était fâché et devait mordre, même si la chanson populaire stipule que Grand-père python ne mord pas. Le marteau frappa la table. Et la sanction tomba, lourde comme la tête d’un sourd-muet. Dehors, madame !

Dado, ta grossesse de trois mois dans les entrailles, ta mère rentra de l’église le matin pour retrouver ses affaires dehors, dans la cour. Elle était renvoyée. Avec ses enfants, bien sûr. Elle pleura pendant plus de six heures, roulant dans la poussière. Pour rien. Ton Zeus de père, le visage huilé de rage comme celui d’un cadavre calciné, se fit impitoyable et maintint sa décision. Le mariage s’arrêtait là. Divorce prononcé par l’époux aux torts exclusifs de l’épouse, pour faute très lourde.

A suivre

© 2012 – David Kpelly – Tous droits réservés

Mots-clés: , , ,

L’avant-goût d’une mort en exil

13 avril 2012 par Kpelly | 25 Commentaires | Classé dans Société

 

Partout où l’on est bien, là est la patrie. Cicéron, Tusculanes

Je ne suis toujours pas parti. Retourné. Pas parce que je ne suis pas inquiété, terrifié par ces actes des violence des brigands de Bamako qui profitent de l’instabilité pour monter en force, dépouillant tout ce qui leur passe sous le nez et semant la mort dans des maisons qu’ils envahissent presque toutes les nuits dans les quartiers les plus exposés, sous la barbe de policiers démotivés et déroutés. Pas parce que je n’ai pas peur de toutes ces rumeurs grandissantes et désormais insistantes qui circulent dans tous les coins et recoins de Bamako. Les terroristes islamistes qui se seraient, qui se sont déjà infiltrés dans Bamako, et qui commenceront bientôt à commettre des attentats un peu partout dans la ville. Ils sont nombreux, terrifiants, et répartis en plusieurs groupes aussi sanguinaires les uns que les autres, Al-Qaïda au Maghreb islamique, le Mouvement uni pour le Djihad en Afrique de l’Ouest, An Sardine, et, le cauchemar du Nigeria, Boko Haram. Les Touaregs sécessionnistes qui menacent de descendre à Bamako si la Cedeao intervient pour les contraindre à libérer l’Azawad, déclenchant une guerre civile…

L’atmosphère quotidienne de Bamako et la rumeur annoncent l’Apocalypse, très prochaine, dans la capitale malienne. Tout gronde en sourdine. L’inquiétude. Partout. Des écoles clairsemées, d’autres déjà fermées. Les marchés quasi-vides. La circulation fluide. Cette circulation naguère si bouillante. Les banques toujours pleines, chacun cherchant à avoir son pécule sur soi avant un plausible effondrement. Les rues, même les plus animées, désertes dès dix-neuf heures. Bamako frémit, impuissante, tel un condamné à mort qui attend son bourreau. On sent que ça peut exploser n’importe quand, le danger étant tellement si proche de nous. Une mauvaise négociation, un plan raté, une résolution pas mûrement réfléchie, un coup d’orgueil trop poussé… Et le feu.

Mais, malgré les mises en garde des amis bienveillants, malgré les insistances des compatriotes qui s’en sont allés, malgré toutes les voix suppliantes qui me harcèlent depuis le pays, je ne suis pas encore retourné. J’hésitais. Puis cette phrase, ce soir, lancée sur un air ordinaire et presque goguenard par un ami agent de banque à Ecobank Mali, à qui j’ai demandé s’il comptait rentrer : Vous agissez comme si vous aviez un pays, tu es prêt toi à aller revivre ce qui t’a fait quitter ce cauchemar, hein, je suis désormais d’ici, et je peux mourir ici.

Retourner ! Le drame. Le mien, et celui de tous mes compatriotes togolais qui sont toujours là, le cœur battant.  Beaucoup s’en vont chaque jour, en groupes, désespérés mais avec une ferme conviction, une foi, ils reviendront quand les choses s’amélioreront ici. Là-bas où ils s’en vont, ils ne comptent pas rester pendant longtemps. Juste quelques temps, pour que les choses s’améliorent ici. Là-bas, ils ne voient pas de vie, leur vie. Ils pensent, sont convaincus, que leur vie est ici. Nous qui sommes toujours là ne voulant pas retourner, nous ne voulons même pas croire que nous pouvons tenir quelques temps là-bas, en attendant que les choses s’améliorent ici. Nous ne pouvons pas quitter nos postes si chèrement acquis, cette vie que nous avons pierre sur pierre construite ici, ces espoirs que nous avons recommencé à nourrir ici, après les avoir perdus là-bas, nous ne pouvons pas tracer sur ces rêves que nous avons ici écrits, pour retourner là-bas, où l’on n’a jamais pu rêver. Là-bas où rien n’est sûr, où rien n’a jamais été sincère.

Là-bas ! C’est pourtant chez nous. C’est nous. Là où nous sommes nés. Avons grandi. Avons commencé à aimer. Là-bas, c’est pourtant nos racines, c’est ceux-là que nous avons de plus chers ici-bas, nos parents, nos aïeuls, nos amours, nos sœurs, nos belles, nos plus belles amours. Là-bas, c’est pourtant notre vie. C’aurait été notre vie. Là-bas, le Togo. La patrie. Cette patrie qui nous fait aujourd’hui si peur. Qui semble ne pas avoir besoin de nous. Cette patrie qui nous a vomis, sans hésiter. On pense à toutes ces pénibles années de chômage. A toutes ces journées fades passées à ne rien faire.  A toutes ces demandes d’emploi distribuées un peu partout avec le même résultat, le silence. A ces petits boulots sans salaire, juste pour tuer le temps. A tous ces regards dédaigneux et railleurs des détracteurs. Aux soupirs de nos pères à qui nous étions devenus des charges, presque des échecs. Aux larmes de nos mères qui ne voyaient pas en nous les fils qu’elles rêvaient voir. A tous ces projets que nous montions toutes les nuits, mais qui s’écroulaient au matin, une fois au contact de la réalité, un système séculaire érigé pour étouffer les jeunes. Aucune politique de l’emploi, aucune allocation de chômage, aucun fonds de soutien aux initiatives privées et microprojets… Rien qui puisse aider les jeunes diplômés à rêver ! Le chômage est une déchéance, le poison le plus mortel pour un jeune diplômé. Il avilit son corps, affaiblit son âme et humilie son esprit.

Puis l’exil, les larmes aux yeux. Et l’espoir qui renaît avec un travail plus ou moins rassurant. Le sourire, le rire, et la joie… Et retourner aujourd’hui, si subitement, les mains vides, la tête incertaine, l’âme troublée, après avoir commencé à rebâtir une vie qu’on a failli perdre là-bas ! Retourner alors que nos petits-frères étudiants sont tous les jours dans les rues, réclamant leurs droits les plus élémentaires, retourner alors que nos frères diplômés se sont tous reconvertis en conducteurs de mototaxis pour les plus chanceux et en drogués oisifs pour les malchanceux, retourner alors que Faure Gnassingbé, l’Homme-Etat, refusant toujours d’être sincère avec lui-même, falsifie un rapport qui le met à nu le matin, fait torturer ses ennemis le soir, demande pardon la nuit et condamne arbitrairement un journaliste innocent le jour suivant ! Retourner si subitement au Togo pour recommencer à espérer son avenir de la mauvaise foi de Faure Gnassingbé et de toute sa bande, de la fourberie de nos politiques, des horreurs de notre armée !

Ce sont les premières gouttes de pluie qui indiquent à la poule égarée le chemin de son poulailler, que dit le proverbe de mon peuple éwé. Mais comment retourne-t-on si subitement dans sa patrie quand cette dernière se résume à une loque de terre remise comme un cadeau d’anniversaire par un boiteux dictateur sanguinaire à un fils cocaïné, Terre et Ciel !

Mère-patrie, il nous faut aujourd’hui plus que toi pour nous faire revenir à toi. Nous ne savons pas si c’est nous qui t’avons trahie ou c’est toi qui nous as trahis. Peut-être n’aurions-nous jamais dû partir. Demeurer chez toi malgré l’échec, l’humiliation, espérer, espérer, et espérer comme beaucoup de nos frères qui ont espéré jusqu’à la mort. Cette mort que nous, des centaines de tes fils, sommes prêts à attendre aujourd’hui ici, loin de toi. Car nous préférons mourir des mains des autres, que des tiennes. Car nous voulons bien t’épargner de nouveaux crimes, les nôtres, bien-aimée Mère-patrie.

Mots-clés: , , ,