Mon rival est une femme de ménage

11 juin 2012

Mon rival est une femme de ménage

 

Elvis était vraiment sérieux. Il avait vu Andeye dans la salle d’embarquement de l’aéroport d’Accra, une grossesse de six ou sept mois dans le ventre, attendant son vol pour Bamako, dans les bras d’un jeune homme très beau et paraissant aisé. Andeye mariée. Enceinte. Elle aussi ! Je m’étais tourné, les yeux presque en larmes, vers la représentation du Christ à mon chevet, Seigneur, je sais que tu n’as jamais connu une aventure avec une fille ici-bas, mais sache qu’apprendre que son ex est mariée, enceinte, alors qu’on est toujours célibataire, apprendre que son ex vit les plus beaux moments de la vie d’une femme, ceux pendant lesquels elle attend un enfant, alors qu’on est toujours là à chercher son pain de chaque nuit dans les boîtes de nuit, dans les restaurants, parmi ses étudiantes, à chercher sa pitance incertaine parmi des filles dévaluées de Bamako qui sont tout sauf des femmes à épouser, est le pire cauchemar qui puisse arriver à un homme, que t’ai-je fait pour mériter ce si violent châtiment-là, hein, doux Jésus, toutes mes ex se marient, se la coulent douce dans leurs foyers, elles ne sont même pas malheureuses, maltraitées, elles sont au contraire choyées, et…

…car une ex qui se marie, qui est heureuse, alors qu’on est toujours seul, est un soufflet, un échec. C’est le chancelant brin d’espoir qu’on a de la retrouver qui se brise. Un signe qu’elle vous a carrément oublié, qu’elle ne passe pas ses nuits à rêver de vous et chercher à vous reconquérir comme vous le pensez, le rêvez. Elle a une autre vie, d’autres rêves, d’autres délires, d’autres désirs avec un autre homme. La déprime ! Dadjè, ce riche cultivateur impuissant béninois de mon village qui envoûtait toutes ses femmes qui le fuyaient une fois qu’elles découvraient que son moteur était aussi froid que le museau d’un chien, avait vraiment raison. Il les rendait soit folles, soit aussi puantes qu’une musaraigne avec ce gris-gris que l’on surnomme Le Parfum de la musaraigne, soit paralysées des membres supérieurs et inférieurs, soit stériles… Ce sacré Béninois ne laissait jamais les femmes le quitter dans l’état où il les avait épousées, Une femme qui te quitte et qui s’en va se remarier est une grave injure, son éternelle réponse à ceux qui lui reprochaient son sadisme.

Et c’était cette injure que je buvais il y avait plus de deux ans. Toutes les filles que j’ai failli épouser au Mali qui se marient, une fois qu’elles me quittent, font des enfants et vivent heureux, alors que je suis toujours condamné moi, comme durant mes années de collège et de lycée, comme toujours, à négocier dans des coins de rue mes compagnes de toutes les semaines, de tous les mois. Il y avait juste six mois, l’une d’entre elles, mon étudiante durant ma première année d’enseignement, m’avait envoyé une invitation pour assister à la sortie de son garçon. Bâtardise, ma vieille ! Honteux, j’avais prétexté un voyage pour décliner l’invitation. Deux mois après, à travers ce bordel de Facebook, une autre m’envoya des photos d’elle et de son mari sur une plage. Mon tour arrivera, Dieu ne peut pas m’oublier, que je m’étais dit pour me réconforter. Et ce soir…

…mon ami, durant son voyage retour de Libreville, avait vu Andeye cette fille qui même jusque l’année passée m’appartenait, qui était presque ma femme, contre tous ses parents qui n’acceptaient pas mes tares d’être un étranger, de surcroît chrétien, cette fille avec qui j’avais fait tant de projets,  une petite maison dans une banlieue de Lomé, nos trois enfants, deux filles et un garçon, une carrière juridique internationale pour le garçon qui traînera Faure Gnassingbé devant la justice internationale pour répondre de ses crimes commis au Togo en 2005, une carrière littéraire pour la fille aînée pour terminer le roman que je serai en train d’écrire avant de mourir dans ma robe d’académicien aussi vieux que Senghor, un roman intitulé avec la simplicité et la politesse qui caractérisent mes écrits, Faure Gnassingbé, je t’emmerde jusqu’à la mort, une carrière militaire pour la fille cadette pour me sauver quand on voudra me chercher des poux dans la tonsure pour mes éternelles et intempestives provocations, des vacances dans notre résidence secondaire au Mali… des rêves et des rêves avec cette fille, des rêves qui s’étaient, un beau matin, évanouis, suite à l’une de mes multiples conneries. Elle avait claqué la porte, fatiguée d’être tout le temps trompée.

Andeye mariée et enceinte ! Bon Dieu des célibataires, je suis humilié. J’enfilai une courte culotte et un tee-shirt froissé et sortis faire un tour dans les ruelles du quartier. Réfléchir.

Un phare perçant tout droit dans mes yeux, juste à la sortie d’une ruelle. Crissements de freins. Monsieur, vos pièces d’identité. Je n’en avais pas. Ni les pièces d’identité en nature, ma carte consulaire ou mon passeport, ni les pièces d’identité en espèces, deux mille francs. Pas de protocole, je montai dans le pick-up. Ces policiers des nuits de Bamako sont devenus très méchants avec les étrangers depuis que les rumeurs du capitaine Sanogo et ses griots avaient répandu dans la ville que des mercenaires venus du Togo, du Bénin et du Burkina Faso s’étaient infiltrés dans Bamako pour tuer les putschistes. J’allais dormir au commissariat de police, comme je n’avais même pas mon téléphone portable pour appeler mes hautes relations bamakoises ou mon voisin d’appartement qui s’était depuis son retour de voyage enfermé chez lui avec une étudiante togolaise aussi nymphomane qu’une truie en chaleur, et qui n’allait sûrement pas remarquer mon absence. Dormir au commissariat parmi des délinquants, des voleurs et des tueurs, me faire dévorer toute ma chair par ces moustiques de Bamako aussi gros que des nouveau-nés peuls, me réveiller à cinq heures du matin pour laver des toilettes du commissariat avant de retourner chez moi. La peste !

Après un tour de plus de deux heures dans les ruelles, nos magnanimes policiers décidèrent de nous libérer, moi et mes quatre compagnons d’infortune, après une corvée dans la maison d’un de leurs supérieurs hiérarchiques, un commissaire, revenu de voyage. Nous allions nettoyer toute la maison du commissaire. Un commissaire plutôt jeune, trop jeune pour être aussi méchant et lourd comme le doit être un commissaire ici, bien habillé, grand, beau. Il nous toisa avec un grand dédain, me reprocha ma culotte trop courte pour sortir la nuit à Bamako, me demanda si j’étais ivoirien à cause de mon accent, ce que je faisais comme boulot, me traita de délinquant menteur quand je lui fis savoir que j’étais un professeur de l’enseignement supérieur, je ressemblais plutôt à un petit gardien chauffeur de thé sorti la nuit aller forniquer avec une sale petite boniche de coin, le Mali devenait n’importe quoi avec ces étrangers sans grande éducation qui venaient les emmerder, si je continuais de me défendre il allait me gifler parce que la moutarde commençait à lui monter sur la tête devant mon obstination à lui répéter que j’étais un professeur et non un gardien… d’ailleurs je devais lui laver ses trois toilettes et douches et trois chambres plus le salon avant de bouger. Ecoute, va au salon demander à ma femme de te montrer les toilettes, tu me nettoies tout proprement ou je te fais enfermer pendant deux semaines, espèce de vaurien menteur, tu frappes avant d’entrer.

Comme un automate, je me dirigeai vers le salon, diminué, humilié, bazardé. Moi, un fils du pays, c’est-à-dire du Togo même, me faire ainsi berner par rien qu’un policier ! Mon vieux, chez moi on t’offre la police gratos ajoutée à un visa Schengen et une jeune belle fille et tu te barres, les fils du pays de chez moi n’aiment pas ton uniforme, tout le monde connaît la formule, Un Fils du pays ne conduit pas des bœufs, et toi tu es un conducteur de bœufs avec ton uniforme-là. Je frappai à la porte. C’est qui ? Belle voix. Je suis chargé de vous nettoyer vos toilettes et douches. Entrez. J’entrai.  Héééééé, Euh… Euh… Hein… C’est… toi, hein ! Euh… Je… Elle se leva, le ventre effectivement gros, six ou sept mois de grossesse – ce ventre qui aurait dû être le mien, aïe, alerte, le visage inexpressif, et me montra les douches et toilettes. Beaucoup plus belle qu’avant ! Je me retournai pour la regarder, lui dire que mon ami Elvis venait juste de me dire qu’il l’avait vue… Tu lui as montré les toilettes, hein, chérie, c’est un petit délinquant qui a essayé de me rouler dans la poussière, un Ivoirien délinquant de plus dans ce pays. Eclats de rire des deux époux. Aïe, Andeye était enceinte et heureuse. Vraiment heureuse, Bon Dieu des ex heureuses !

 

Titre inspiré du titre Mon père est une femme de ménage de l’écrivaine marocaine Saphia Azzeddine

 

 

 

 

Partagez

Commentaires

Kpelly
Répondre

It"s on!

Nany
Répondre

hahahahahahaha, Dave, pardon on fait comment pour "like" mille fois en même temps.....alors là, je suis mdrrrrrrr.....
Il 'y a un artiste de chez moi, mon pays hein, qui chantait : "tu as négligé, on a protégé...la femme que tu maltraites, un autre caresse, celle que tu méprises, un autre respecte...."
Et c'est ça le problème avec vous les mecs, tu as une nana, mais tu en fais un souffre douleur et tout le contenu...Comme j'aime à dire :"le bonheur est semblable à un coup de vent, on le reconnaît au bruit qu'il fait en claquant la porte"...
Le présent billet, purée comme je le kiffe!!!
Bonne suite...

Kpelly
Répondre

Oh ma Nanyette, ne te réjouis pas tout de suite de ma chute, crois-moi, je vais rebondir. Euh, si si, je vais rebondir après avoir lavé les douches et toilettes, je vais rebondir, quoi, aïeeeee! Il a pris ma femme, ce sale commissaire a pris ma femme, aïeeeeeeeeeee!

Nany
Répondre

Faut rebondir mon cher, mais faudra plus faire une autre chute hein?? parce ke là, ça risk être la cata...
Je compatis, même si j'en suis très amusée...Vivement le rebond !!!!!

Nany
Répondre

Au fait un p'tit rectificatif pas "TA FEMME" mais, ton "EX FEMME".....:))
Aieee, j'adore!!!!!

Kpelly
Répondre

C'est ma femme, Nany, c'est-à-dire ma femme à moi-même, aïeeeeeeeeee!

Edwige Apevon
Répondre

Ou la la! Si ca pouvait vous arriver, à vous les mecs qui nous négligez, tout le temps! Allez, va laver les toilettes de ton rival, paresseux! Ah, que j'ai ri! Je vais l'imprimer pour le distribuer partout à Lomé comme des tracts. Ca fait vraiment rire et prendre conscience à la fois.

Kpelly
Répondre

Hein, Edwige, si cela pouvait nous arriver tout le temps, hein! Aller nettoyer les douches et toilettes dans les maisons de nos rivaux qui nous ont piqué nos nanas? Quelle injustice, Edwige!

Celia
Répondre

Ah, que j'ai ri! Cela t'apprendra à ne plus tromper les filles, sinon la prochaine fois, c'est une démonstration de partie de jambe en l'air qu'un de tes rivaux te forcera à suivre sur ton ex. Et là tu piqueras une crise cardiaque avant la fin du match. Bien fait!

Kpelly
Répondre

S'il me le fait je le tue, crois-moi, Celia, je peux être dangereux quand on touche à ma femme, hein! Ce commissaire me connaîtra bientôt, je n'ai pas encore dit mon dernier mot, je serai très terrible après avoir toiletté les toilettes!
Amitiés

sonia
Répondre

vraiment désolée, je compatis beaucoup à ton humiliation, mais c'est ce qui arrive quand on néglige une femme

Kpelly
Répondre

Message reçu, chère Sonia! Hum! Amitiés.