Cocu nickel

Souley, mon meilleur ami, s’est foutu les deux pieds dans une merde sans nom et je ne sais pas si je dois en rire ou en pleurer, parce que, wallahi, je l’avais bel et bien averti.

Les jeunes Togolais et Ivoiriens ont trouvé un dada ici à Bamako, taper dans le dos des Maliens, c’est-à-dire aller au pays des merveilles des femmes mariées en l’absence de leurs maris. Et Dieu seul sait le nombre de foyers que ces play-boys brisent tous les jours dans cette capitale si ouverte aux étrangers. Allez savoir pourquoi ces femmes, qui sont pourtant très choyées au foyer et à qui leurs maris n’hésiteront pas à aller décrocher les dents du Loch Ness si seulement elles en expriment le désir, se comportent de la sorte.

Personnellement, j’avoue que mes compatriotes togolais s’adonnent à ce jeu juste pour fuir leur responsabilité d’homme, payer avant de tirer un bon coup, parce que, faut pas faire, même les cadavres des Togolais ne sont pas prêts à donner un seul centime à une femme avant de monter aux septième et huitième cieux. Et à Bamako, comme d’ailleurs dans toutes les capitales africaines aujourd’hui, vaut mieux couper son monsieur-d’en-bas si on n’est pas prêt à débourser. Ah, ces gonzesses de la nouvelle génération ! La preuve ? Voici plus de deux ans que je suis ici, désoeuvré comme un fils mal-aimé ayant succédé à son père dictateur à la Présidence, sans jamais avoir eu l’occasion de câliner la plus crasseuse des minettes d’ici.

Mes frères togolais, disais-je donc, ont trouvé pour échappatoire de laisser les jeunes nanas et déverser leur insatiable libido sur de vieilles femmes mariées en quête de plaisir, qui ne demandent rien, et qui sont au contraire prêtes à tout leur donner jusqu’à la dernière fibre de leur petite culotte.

Tout commença avec un costume que m’amena Souley un soir, alors que j’étais occupé, comme toujours, à taper sur ma machine comme une secrétaire voulant être promue.

– Hé, grand écrivain, voilà un beau costume, tous les écrivains que moi je connais portent des costumes alors que toi je ne t’ai jamais vu avec un. Tu passes ton temps à porter ces trucs de coupé-décalé qui te font ressembler à une marionnette dans un marché de Cotonou. Tiens, je te vends ceci à dix mille balles.

– Souley, répondis-je en me redressant, ne me dis pas que tu commences maintenant à voler, hein, fais beaucoup attention parce que les gens d’ici tuent sur-le-champ les voleurs et…

– Je n’ai pas besoin de tes conseils, écrivain sans costume, garde tes conseils pour toi et donne-moi les dix mille balles. C’est un Hugo Boss original et c’est une mamito toute fraîche que je viens de décrocher qui me l’a offert. T’en dis quoi ?

– Quoi, Souley, m’étais-je indigné, veux-tu me dire que toi aussi tu vas commencer à sortir avec des femmes mariées, briser les foyers des pauvres Maliens et…

– Assez, monsieur le moraliste, coupa-t-il en riant, si tu veux donner des leçons de morale, va le faire chez toi là-bas à ces idiots qui se sont emparés de cette dictature militaire, analphabète et quarantenaire que vous appelez Togo. Tu n’as pas honte de laisser ton pays dans cette merde et venir dispenser tes foutus conseils à des honnêtes citoyens comme moi, hein. Donne les dix kolos. Je pris le costume qui était trop ample pour moi et lui donnai un billet de cinq mille.

– Souley, lui lançai-je quand-il sortait, fais attention à ce que tu fais, le jour où son mari t’attrapera, on te coupera en morceaux avant de t’expédier vers ta boucherie de pays.

Souley s’était effectivement accroché comme un pou à la femme d’un officier qui le bourrait tous les jours de billets de banque et de cadeaux. Il mit fin à son travail de cuisinier et passait ses journées devant la télévision que lui avait offerte sa maîtresse. Le soir, quand il arrivait chez moi sur sa moto que lui avait achetée la mamito, il m’amenait manger de la viande de mouton et boire de la bière. Il prit plus de dix kilos en moins de six mois et je finis par l’envier.

– Souley, lui fis-je un soir où on était au restaurant, faut que tu me cherches une.

– Quoi ? fit-il en me regardant souriant. – Tu sais ce dont je veux parler. Il explosa de rire.

– Monsieur le moraliste veut aussi bouffer cul de mamito. Pourquoi ne lances-tu pas un appel dans ces foutus bouquins que tu écris ?

Hier soir, j’étais toujours devant l’écran de mon PC quand mon sacré gigolo rentra, désespéré comme l’est actuellement Laurent Gbagbo hué et matraqué par le monde entier. Je ne l’avais plus vu depuis une semaine et je voulus lui poser des questions quand il explosa comme le Vésuve :

– Sais-tu qu’il vient de confisquer tout ce qu’elle m’a offert hein, sais-tu qu’il menace de m’emprisonner si je maintiens ma décision, hein ? Sais-tu qu’il a confisqué mon passeport et toutes mes pièces et que je ne peux plus voyager, hein ? Sais-tu qu’il me…

– Tu parles de qui ? Prends place, calme-toi et raconte-moi tout posément. Il ne se calma pas et continua en hurlant :

– Il peut me tuer s’il veut, je ne vais plus le faire et…

– Qui ? ai-je coupé, inquiet.

– Le mari de ma mamito.

– Il vient de te surprendre, n’est-ce pas ? fis-je en me redressant.

– Toi tu souhaites toujours ce qui est négatif, comment peut-il me surprendre ? C’est la mamito qui lui en a parlé. Ils m’ont eu, tu vois, hein, c’était un complot et…

– Quel complot, fis-je complètement perdu.

– Eh bien, l’officier s’était entendu avec sa femme pour que cette dernière se cherche un pointeur en forme parce que sa houe n’arrive plus à labourer. Tu vois hein, il ne démarre plus et sa femme était obligée d’aller se débrouiller dans le Hors Activité Ordinaire, HAO. Tu me saisis ? Elle faisait ça avec tout le monde et son mari en avait honte. Finalement, il lui a demandé de chercher un seul et vigoureux bouc qui pourra la satisfaire. Voilà comment elle était tombée sur moi avec la complicité de son mari. C’était lui qui lui donnait tout ce qu’elle m’offrait. Maintenant qu’elle devient trop exigeante et que je veux la laisser, elle en a parlé à son mari qui a débarqué chez moi ce soir avec deux policiers et a tout confisqué. Je ne peux plus continuer avec elle. Tu vois, hein ? Au début, elle était raisonnable et on faisait la chose simplement. Maintenant, elle commence par demander des accessoires que je ne peux pas lui offrir. Elle veut que je fourre ma langue dans son pays des merveilles, un pays qui a déjà vu sortir six gosses. Tu crois que je peux faire ça, moi ? Je suis garçon unique à ma mère et je vais devenir con si je fais ça. Elle veut tant de trucs que je ne peux pas faire et qu’elle et son mari me forcent de faire. Je suis musulman, après tout ! Wallahi, ils peuvent me tuer, mais je ne vais jamais le faire.

– Donc si je comprends bien, fis-je en souriant, le mari de ta maîtresse, ton rival, te force à coucher et faire des conneries avec sa femme.

– Je n’ai plus besoin de te le répéter, espèce d’idiot, fit-il en poussant un juron amer.

J’éclatai de rire comme une adolescente gâtée à qui on raconte des histoires défendues. Eh Allah, si tous les cocus de la Terre pouvaient être comme cet homme !

15 réflexions au sujet de « Cocu nickel »

  1. Bjr. Excellent blog! Je l’ai découvert par l’intermédiaire d’un collègue et depuis j’y reviens. J’ai aussi suivi l’interview de l’auteur du blog sur RFI dans le soirée du dimanche 5 décembre dernier. Good job! Et courage!

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