Les trois martyrs du sanctuaire

A toi, Ahmed D., victime de l’amour impossible de tes parents. Mais qui y crois. Toujours.

Il avait la tête sale. Les cheveux en désordre. Son teint clair avait bronzé sous la poussière et les rayons solaires. Ses pieds enflés. Ses jambes et ses bras tremblants. Un petit colis en main. Epuisé. Il inspirait pitié. Il était pitié.

Bonsoir, monsieur, s’il vous plaît, je suis originaire du Bénin et je… Ton cœur en un bond chuta dans ton ventre. Le simple nom de ce pays pouvait te faire ouvrir les entrailles de tous les humains, rien qu’avec tes mains nues. Tu ouvris la bouche mais aucun son n’en sortit, et tes mains s’étaient chargées de parler. Il comprit et se mit devant toi à genoux. Epuisé. Complètement épuisé, monsieur. Il ne pouvait plus faire un seul pas. De nouveau, ta main parla. De nouveau il insista. Il avait aussi faim. Soif. Plus de cent vingt kilomètres à pied, depuis la ville du Nord où il avait été dépouillé de tout son argent et frappé. Plus d’une semaine à pied, monsieur, ayez pitié. Il avait à peine quinze ans et…

Tu n’avais pas besoin d’explications et tu donnas l’ordre à tes domestiques de le faire sortir. Sur-le-champ ! Dehors, petit ! Tout ce qui portait une trace de ce pays te répugnait, t’incitait au meurtre. Ce pays, c’était toute la douleur de ta vie. Ce pays, c’était ton échec ! Eternel !

……………………………

La jeune femme avait passé toute la nuit à t’avertir, les yeux en larmes, devant toi à genoux. Tu devais fuir sur-le-champ. Tu ne la perdrais pas. Juste un peu de temps pour tromper la vigilance des prêtres et te rejoindre. Entre le Bénin et le Sahéli, il y avait à peine deux mille cinq cents kilomètres, et elle te rejoindrait facilement. Avec la grossesse. Votre trésor. Comme tu lui avais assuré que tes parents seraient heureux de les accueillir, elle et son enfant. Vous continueriez ensemble vos études et votre amour et vous vous marieriez après. Simple ! Il fallait que tu partes, avait-elle supplié. C’était la meilleure solution. L’unique solution. Elle connaissait très bien ces prêtres. Ils ne te pardonneraient jamais ! Ils n’allaient pas contre ton acte défendre les divinités mais allaient sur toi faire pleuvoir la violente pluie de leur jalousie. Leur vengeance. Ils lui avaient tous à plusieurs reprises fait la cour mais elle les avait tous rejetés. Ils avaient même trois fois osé la violer mais elle s’était défendue en les mordant. Elle avait même commencé à douter de leur sincérité. Si vraiment elle était l’adepte des sirènes et n’avait le droit d’entretenir des relations amoureuses avec aucun humain, pourquoi lui faisaient-ils donc la cour ? Ne serait-ce pas eux-mêmes qui de cette mystérieuse maladie l’avaient frappée, quand elle avait à peine cinq ans, et avaient exigé à ses parents qu’ils l’emmenassent dans le sanctuaire vivre parce qu’elle était destinée aux sirènes ? Mais tout cela elle y verrait plus clair après. Toi tu étais étranger, et il fallait impérativement  que tu partes. Un étranger a toujours tort.  Pars, mon amour, tu ne me perdras jamais, je te rejoindrai avec la grossesse. Je suis une femme et je serai prête à tout pour suivre mon amour.

Mais toi tu étais trop galant et amoureux pour écouter et croire les propos de cette petite fille poltronne. Tu avais posé un acte et tu allais assumer toutes les conséquences. Tu étais prêt à défendre ton amour devant toutes les forces de la Terre. Tu n’avais pas, toutes les nuits, depuis trois mois, escaladé les murs du sanctuaire pour la laisser souffrir seule avec une grossesse…

Le lendemain, tu t’étais au sanctuaire présenté. Tu avais tout révélé aux vieux prêtres. Jeune homme, vous avez été envoyé ici pour étudier, mais vous vous êtes permis de toucher à l’intouchable. Vous avez rendu enceinte une adepte des sirènes des eaux et vous devez payer. Même les hommes de ce pays ne sont pas autorisés à toucher à cette fille, à plus forte raison vous un étranger, venu de très loin. Vous avez commis un grand sacrilège. Vous devez choisir entre l’organe à perdre pour calmer la colère de toutes les eaux contre vous et votre maîtresse levée. Vous avez le choix entre vos membres inférieurs, une paralysie à vie, votre vue, une cécité à vie, ou votre ouïe, une surdité à vie. Ils ne présentaient pas une mine sévère. Tu crus même sur leurs lèvres détecter un petit sourire narquois. Une simple plaisanterie de la part de ces vieux comédiens, avais-tu pensé. Ils voulaient juste tester ton amour pour la jeune fille. Tu l’aimais réellement et tu allais le prouver. Sans réfléchir, tu leur demandas de te faire perdre tes membres inférieurs. C’était trop mal connaître les forces du mal, vieux ! Tu n’avais même pas encore refermé ta bouche que dans la poussière tu t’étais retrouvé. Tu avais effectivement perdu l’usage de tes membres inférieurs. Noir.

Tu te retrouvas le lendemain dans une chambre de l’ambassade de la République du Sahéli au Bénin. Tu étais paralysé et allais être vers ton pays transféré. Tu décidas de ne révéler à personne le mystère, mais insistas qu’on te laissât, avant de te déplacer, rencontrer un être à toi très cher, mais on ne t’accorda pas cette chance. Le Sahéli exigeait que tu sois très rapidement ramené.

Tu perdis ainsi ton amante dont tu étais fol amoureux et ta grossesse de deux mois… On fit tout au Sahéli pour te guérir. Sans succès. Vieux, les divinités du noir n’ont pas d’égal en destruction. Tu terminas tes études et grandis dans un fauteuil roulant.

Voici quinze ans que tu es dans cet état et tu refuses de parler à qui que ce soit de la cause de ta maladie. Tu passes tout ton temps à penser et des fois à pleurer et ne veux ouvrir ton cœur à personne. Tu refuses aussi de prendre une compagne qui pourra te consoler et te faire oublier ce qui depuis quinze ans te fait si mal. Mon fils, pourquoi as-tu décidé de rendre ta vie invivable ? te harcelait chaque jour ta mère à qui tu ne répondais même pas. Non, à personne, tu ne révélerais le secret de ton cœur. Et jamais, plus jamais, ta bouche ne prononcerait le nom de ce pays ! Le Bénin. Jamais ! Tu ferais même tout pour que tes oreilles n’entendent plus jamais ce nom ! Plus jamais !

……………………………

Tes domestiques le jetèrent dans la rue. Et, la tête et les cheveux sales, les pieds enflés, les membres tremblants, son colis en main, il s’éloigna en claudiquant.

Il n’avait pas encore, depuis son arrivée dans la capitale du Sahéli, il y avait trois jours, trouvé un seul toit où poser la tête et son colis qui contenait tout son trésor. Une enveloppe dans laquelle sa mère mourante dans le sanctuaire des sirènes lui avait glissé une note portant le nom, le prénom et une photo de son père, cet étranger du Sahéli venu au Bénin étudier, qui l’avait, il y avait quinze ans, aimée et qu’elle avait aimé.

© 2011 – David Kpelly – Tous droits réservés

10 réflexions au sujet de « Les trois martyrs du sanctuaire »

    1. Mais beauf je te comprends plus. Je suis ton beauf et c’est encore quoi ce qualificatif ‘futur-ex’ là hein? Oh cher actuel et éternel beauf, attention ou j’envoie des bandits de la trempe de Charles le Bon Vodounon te jeter dans la Seine. Hi hi hi.
      Amitiés

    1. Charles Le Bon Vodounon, c’est ces viles tâches, comme pousser mon beau frère dans la Seine, qui t’intéressent. Je sais même pas pourquoi Faure ne t’a pas engagé pour son Agence nationale de renseignement! Tueur va!
      Amitiés

  1. j’aime bien ta plume!
    Mais je n’ai pas vraiment été séduit par ce mélange d’un pays réel que tout le monde connait (le Bénin) et celui irréel (le sahéli).

    1. Salut Armel au joli nom -bien sûr qu’Armel et très joli.
      Merci pour les compliments et surtout la remarque. Les Muses peuvent avoir mauvais goût des fois. Hummm. Mais on gère non?
      Allez, amitiés!

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