Notre féticheur et l’hernie d’Eyadema

 

Nous, vous savez, nous sommes tous des chrétiens dans notre village. Mission Tové. Les deux preuves, notre village a été le tout premier à accepter l’Evangile au Togo, d’où le mot Mission ajouté à son nom original Tové, et nous avons une grande paroisse évangélique juste à l’entrée du village. Ah, oui, une troisième preuve, notre village n’a pas un nom dévergondé, un nom gâté comme le nom de certains villages togolais, des noms comme Kolokopé, pour dire, euh pour dire, le village de, euh le village de, hein, aïe, Kolokopé pour dire le village de… du… euh… le village du truc-là des femmes, ou Vokoutimé, le coin des tes… Vokoutimé qui signifie le coin des tes… des tes… taments, euh non, ticules ! Kolokopé, village de la chose-là des femmes, Vokoutimé, coin des testicules ! Sacrés villages togolais ! Bon Dieu, comment peut-on avoir des villages de ce nom dans un pays et avoir un président chaste et sérieux hein ! Tu diriges un pays où les villages, à travers leurs noms, invitent à la fornication, et on te demande de te marier, de cesser de te taper les copines des footballeurs du pays, de cesser de renifler le cul des femmes de tes collaborateurs, de cesser d’envoyer des textos aux veuves de ton paternel… Des sornettes, oui ! Moi je dis que notre jeunot de président Faure Gnassingbé a raison d’être un Tout Trou est Trou, spécialiste en remplissage de tous les trous du pays, parce que certains villages togolais ont des noms trop gâtés.

Euh, ouais, nous sommes, donc, que je disais, dans notre village Mission Tové, tous des chrétiens. Des chrétiens authentiques, comme nous avons gardé nos liens avec nos sources. C’est pourquoi très fréquemment, quand certaines affaires sortant de la compétence du Christ et de l’Evangile nous tracassent, nous partons à nos racines pour rapidement les régler. Si, par exemple, un fidèle de l’église veut nous arracher notre femme, parce qu’il la fixe trop à l’église, nous l’expédions six pieds sous terre en sollicitant les services du féticheur du village, Hounon Gonti Gonti Sakplatoké qui a installé son sanctuaire juste à quelques mètres de la paroisse évangélique, et dont on perçoit les dimanches les roulements des tambours durant la messe, certains fidèles esquissant même des pas de danse sur les morceaux endiablés, tout en suivant la prêche du pasteur, d’autres sortant sommairement de la chapelle aller avaler une ou deux gorgées de sodabi, notre alcool local, chez lui, caresser la tête de deux ou trois fétiches légbas, avant de revenir à la messe prendre la sainte Cène. Il arrive même des fois qu’on assiste à des scènes d’envoûtement en pleine messe, un vieillard fervent chrétien s’étant senti embêté par un jeune homme provocateur qui a porté un nouveau complet pour venir à la messe, envoyant un paquet d’aiguilles, d’hameçons, de lames et autres objets tranchants dans le corps du provocateur. Le pasteur suspend donc la messe pour quelques minutes, laissant le temps à des experts d’ôter tout ce cadeau aussi encombrant qu’un sac de porc-épic du corps de la victime. Parce que si Jésus a été célèbre en multiplication de pains et de poissons, personne ne l’a jamais vu ôter des objets tranchants qu’un vieillard africain aigri envoie dans le corps d’un jeune homme zélé.

Nous savons, donc, à Mission Tové, fervents chrétiens que nous sommes, que nous avons toujours été, enlever notre foi chrétienne et l’accrocher à un arbre, selon l’expression populaire, et aller rapidement amputer le bras gauche ou droit qui nous dérange dans le sanctuaire du féticheur Gonti Gonti Sakplatoké. Une femme trop bling bling qui refuse nos avances à rendre aussi puante qu’une musaraigne par l’envoûtement qu’on surnomme Le Parfum de la musaraigne, un enfant trop propre de la chorale des enfants à rendre aveugle, une jeune fille trop intelligente à l’école à paralyser des membres supérieurs et inférieurs parce qu’il ne faut pas confondre les choses, fille c’est fille, et pas autre chose, pas plus, quel droit a-t-elle d’être intelligente à l’école, une fille, hein… Tout le monde connaît la formule dans le village, Jésus, c’est pour les affaires à régler dans l’avenir, le féticheur, c’est pour les affaires à régler sur-le-champ.

Mars 2003. Urgence. Affaire sortant carrément de la compétence du Christ à régler immédiatement. Les fois à accrocher aux arbres, toutes ! On devait tuer Eyadema notre président de la République, l’ancien, le père du petit morveux, euh du petit nouveau. Tuer le père de la nation ! Parce que si Mission Tové est reconnu comme le coin des fervents chrétiens sachant mixer le christianisme et le fétichisme, il ne l’est pas moins pour sa farouche hostilité, comme d’ailleurs toutes les villes et tous les villages environnants, comme toute la région maritime du Togo, à Eyadema et son parti unique le Rassemblement du Peuple togolais, rebaptisé depuis peu Unir par Faure Gnassingbé – drôle de nom pour un parti politique, Unir, on dirait le nom d’un syndicat de jeunes apprentis-menuisiers affamés ! Mission Tové, village d’irréductibles chrétiens-féticheurs résistant toujours à l’envahisseur avait, donc, quelques jours avant les élections présidentielles de 2003, décidé d’éliminer le président sortant, Eyadema, au pouvoir depuis trente-six ans ! C’était le seul moyen d’empêcher le boiteux dictateur de remporter une fois de plus les élections dans un pays où personne à part sa famille et quelques membres de son clan ne votait pour lui. Eyadema ne pouvait jamais ne pas gagner une fois qu’il y avait élection. Il fallait donc l’empêcher de se présenter. Le tuer. Et comme Jésus ne sait pas, ne peut pas tuer, il fallait recourir au féticheur Hounon Gonti-Gonti Sakplatoké spécialiste en fabrication de mort précipitée.

Hounon Gonti-Gonti Sakplatoké consulta son vaudou, le zombi kpanko, ce cadavre qu’il était parti déterrer dans un cimetière de Ouidah au Bénin il y avait vingt ans, et qu’il consultait avant chaque opération funeste. Il faisait fumer trois mèches de cigarette Marlboro au cadavre vaudou – le vaudou kpanko exigeait cette marque de cigarette, crachait sur lui un litre de sodabi et un litre de vin de palme, lui enfilait un préservatif autour de son membre viril toujours en érection, et lui hurlait, en transe, Fiotoooééé, Ecoute, vaudou kpanko, si tu es vraiment mon ancêtre, si vraiment je suis parti te déterrer à Ouidah où tu n’avais pas été bien enterré, si je te tue chaque matin un poulet et chaque fin d’année trois enfants, eh bien, fume ces cigarettes, bois ce vin de palme, bois ce sodabi, et tue-moi X ou Y, tu m’entends, hein, tue-le-moi aujourd’hui même, tu écoutes bien son nom, hein, tue-le, je t’ai déjà enfilé un préservatif comme tu le vois, si tu veux une femme avant d’agir, rentre dans ce village, nique la femme que tu veux, satisfais-toi, et tue-moi X ou Y, tue-le, tue-le, tue-le… Et le zombi lubrique entrait, invisible, dans le village et niquait une fille de son choix. La malheureuse se retrouvait quelques jours après avec un ventre aussi gros que celui d’une femme enceinte, mais elle n’accouchait jamais, et devenait jusqu’à sa mort une terreur dans tout le village, chacun sachant qu’elle avait été violée par le zombi.

Trois mèches de cigarette Marlboro, un litre de vin de palme, un litre de sodabi, un préservatif Protector Plus bien enfilé. Fiotoooééé, écoute, vaudou kpanko, si tu es vraiment mon ancêtre, si vraiment je suis parti te déterrer à Ouidah, si je te tue chaque matin un poulet et chaque fin d’année trois enfants, eh bien, fume ces cigarettes, bois ce vin de palme, bois ce sodabi, et tue-moi dès demain Gnassingbé Eyadema, tu m’entends, hein, tue-le-moi, tu écoutes bien son nom, hein, Gnassingbé Eyadema, tue-le, je t’ai déjà enfilé un préservatif comme tu le vois, si tu veux une femme avant d’agir, rentre dans ce village, nique la femme que tu veux, satisfais-toi, et tue-moi Eyadema, tue-le, tue-le, tue-le…

Le lendemain, Mission Tové apprit qu’Eyadema était gravement tombé malade, presque étranglé par une subite crise d’hernie. Le zombi allait tuer le dictateur. Fiesta dans tout le village, sauf dans la maison du féticheur qui s’était levé ce matin pour buter sur son unique fille avec un ventre aussi gros que les couilles malades d’Eyadema. Homme averti, il fonça droit sur son vaudou. Lui demanda quelle fille il avait niquée la veille. Bah, ta fille, voyons, une vraie clitoridienne, celle-là, et dire que je la dépassais pour aller me la foutre dans d’autres pouffiasses de merde dans ce village, tu me passes une cigarette Marlboro là, hein, répondit d’une voix rauque le zombi.

Au lieu d’une cigarette Marlboro à offrir à son fétiche, le féticheur découpa ce dernier en morceaux, le calcina avec tous ses autres fétiches, et devint chrétien protestant. Deux mois après, Eyadema, éternel vainqueur des élections au Togo, remporta pour la énième fois le scrutin, mais avec une santé défaillante. Deux ans après, il mourut, peut-être de la crise d’hernie que lui avait lancée le zombi, le même jour où fut retrouvée morte, le ventre toujours gonflé, la fille du féticheur niquée par le fétiche kpanko.

 

 

 

 

11 réflexions au sujet de « Notre féticheur et l’hernie d’Eyadema »

  1. Je pense que le jour où Faure Gnassingbé et le fantôme de son père découvriront ce blog (s’ils ne l’ont pas encore fait), ils laisseront enfin le Togo tranquille. Ce qui est extraordinaire, c’est cette manière d’utiliser l’humour pour parler de choses tellement sérieuses. Je ne sais comment on peut appeler cela, si ce n’est du talent. Du courage, et ne baisse surtout pas les bras, cher frère.

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