Révérend, on n’enterre pas Satan vivant

 

Crédit image: salat.e-monsite.com

Hier, j’ai appris sur les ondes de la Radio France internationale que des cadavres disparaissaient de la morgue de Douala, un véritable réseau maffieux organisé en complicité avec les autorités de l’hôpital de cette ville, des cadavres qui servent de rituels et autres affaires louches. Les kamer sont cruels, ai-je eu le reflexe de m’écrier, avant de me rappeler qu’en fait, en matière de cadavres et de deals, nous ne sommes pas si mauvais que ça au Togo, et que contrairement au foot où nous ne pouvons pas oser défier les lions indomptables, même dans leur état de déconfiture totale actuelle, le créneau des deals de cadavres est un terrain sur lequel nous pouvons bien tenir en échec Paul Biya et sa bande.

Bof, les cadavres, c’est toute une culture chez nous, au Togo, tout le monde en fait un deal ou un autre. Le plus courant c’est celui des enfants qui profitent de la mort de leurs parents dont ils transforment les cadavres en fonds de commerce pour s’enrichir par les cotisations des amis et des proches durant les funérailles qui peuvent durer des semaines, voire des mois, et c’est d’ailleurs pourquoi des fois quand je me rappelle ce feignasse de père que j’ai eu, qui m’a quitté alors que je n’avais que seize ans, je me dis pourquoi l’imbécile ne pouvait pas avoir la gentillesse d’attendre que j’aie un peu de succès et de notoriété avant de défunter, hein, j’imagine qu’il vive jusqu’en 2035, quand j’aurai déjà remporté le Goncourt, le Renaudot, le Femina, le Médicis, le Nobel, quand j’aurai des centaines de millions de lecteurs qui chercheront tous à venir à ses funérailles et qui ne repartiront sûrement pas s’en m’avoir glissé quelque chose… mais, bah, cet homme que j’ai eu comme père, qui, malgré mon incroyable ressemblance avec lui, s’arrangeait toujours, sadique, à me niquer toutes mes bonnes choses, lui qui a même osé me piquer la seule femme dont j’ai toujours été vraiment amoureux de toute ma vie, ma mère, eh bien, mon paternel s’est arrangé à mourir quand j’étais trop jeune et trop inconnu, m’ayant empêché de m’enrichir sur son cadavre. Le gredin !

Bref, des histoires de cadavres au Togo, j’en connais des centaines et des centaines, à faire un bouquin aussi gros que le dictionnaire des copines de Faure Gnassingbé. Hop-là, celle-ci par exemple.

Tout a commencé, dans mon village natal, Mission Tové, dans les années quatre-vingt-dix. Un pasteur d’origine béninoise, dénommé Josué-le-bras-droit-de-Dieu, arriva un soir au village, et après trois jours construisit son temple baptisé Satan-t’es-foutu-maintenant-conasse. Josué-le-bras-droit-de-Dieu s’imposa très rapidement dans le village, car il guérissait presque toutes les maladies. Les femmes, elles toujours, lui firent une grande campagne de pub, et en quelques mois, le pasteur, dont tout le monde ignorait tout, sauf les miracles qu’il accomplissait, devint l’homme le plus puissant du village, même avant le chef qui ne pouvait pas le chasser, pour ne pas succomber devant des versets bibliques. Devant son temple Satan-t’es-foutu-maintenant-conasse, le pasteur Josué-le-bras-droit-de-Dieu fit verser une grande quantité de sable, et chaque soir, hissé dessus, il lisait des passages bibliques et les commentait. C’étaient, selon ses termes, les Enseignements de la Montagne. Il passait tout son temps à dénigrer les prêtres et les pasteurs des églises protestantes, les traitant d’idolâtres et de fornicateurs. Quant aux musulmans et animistes, il ne parlait même pas d’eux, il avait, disait-il, la nausée d’une grossesse de deux mois quand il pensait à eux.

Je détruirai la Basilique de Rome, avait-il dit un soir hissé sur sa montagne, oui, je la détruirai, cet édifice démonique renfermant des statues de Dagon, et je la reconstruirai le troisième jour.  Je tuerai, si je le veux bien, celui qui se baptise le Saint-Père et qui se fait chanter des louanges qui ne sont pas siennes. Car, en vérité, je vous le dis, le temps arrivera où vous me chercherez mais vous ne me trouverez point, vous appellerez mon nom mais je ne vous répondrai guère, et en ces temps-là, ce sont les fils des ténèbres qui gouverneront ici-bas, ce sont les catholiques, les protestants, les musulmans et les animistes qui vous gouverneront avec méchanceté, quand moi je serai loin, très loin de vous, à la droite du Père, mon Père. Quelques femmes, pleines de ferveur, faisaient couler des larmes, mais Josué-le-bras-droit-de-Dieu leur ouvrant les bras de sa montagne leur disait, Non, ne me pleurez pas, femmes de ce village, car si sur cette terre je souffre ainsi, qu’en sera-t-il de vous les fils des ténèbres, qu’en sera-t-il des catholiques, qu’en sera-t-il des protestants, qu’en sera-t-il surtout des animistes et des musulmans, hein, allez, bonnes âmes, allez moissonner vos champs et amenez vos récoltes dans la maison de Dieu, car il y a plus de bénédictions en donnant qu’en recevant, sachez-le, bande de mécréants, bande de catholiques, bande de protestants, bande de musulmans, bande d’animistes… Amen.

Un matin de dimanche, une effroyable nouvelle secoua tout le village. Aziza était décédé. Hein, Aziza ! L’homme était un magicien, le plus célèbre et redoutable magicien du village et de toute la région. Adepte et ami intime de Gonti-Gonti Sakplatoké, le féticheur du village, Aziza, dont le nom signifiait dans notre langue djinn, était reconnu pour sa parfaite maîtrise de la magie noire. Il avait déjà, juste par quelques mots, envoyé beaucoup de villageois qui osaient l’embêter six pied sous terre, et paralysé ou rendu stériles toutes les filles et femmes qui le rejetaient. Et cette terreur faite homme venait de défunter. Branlebas. La nouvelle atteint rapidement le temple Satan-t’es-foutu-maintenant-conasse et le pasteur Josué-le-bras-droit-de-Dieu créa un nouveau buzz en ordonnant à la famille éplorée d’amener le cadavre d’Aziza dans son temple, il allait le faire revenir à la vie, c’était le miracle suprême qu’il devait faire pour faire comprendre aux villageois que, côté puissance, il n’enviait rien, mais alors rien au Christ.

Une heure après, le cadavre d’Aziza était allongé sur une natte, sur l’autel du temple Satan-t’es-foutu-maintenant-conasse, devant des centaines de villageois curieux qui avaient pris le temple d’assaut. Le pasteur Josué-le-bras-droit-de-Dieu, en sueur, après avoir récité quelques versets bibliques et eu des révélations, déclara à l’assistance qui le suivait avec attention, Très chers frères en Christ, cet homme a perdu son âme depuis longtemps, cet homme, Dieu vient de me le révéler, a vendu, il y a quinze ans, son âme au diable qui l’a bouffée, et il ne pourra donc plus être ressuscité, je vous jure que même Jésus viendra devant ce cadavre mais il ne pourra le réanimer, bonnes âmes, amenez-moi le cercueil dans lequel vous venez d’ôter son corps, et qu’on enterre ce méchant homme, que son âme aille à tout jamais en enfer, au nom de Jésus… Aaaaaaaaaaaammmeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeennnnn.

– C’est ton âme qui ira en enfer, imbécile, tu es un grand, un très grand traître, tu crois pouvoir te débarrasser aussi facilement de moi hein, tu…

… Le temple s’était vidé en quelques secondes. Aziza, le cadavre, venait de se réveiller, et avait pris le pasteur par le collet, lui assénant de violents coups de poings en hurlant, Je vais te tuer, sale traître… Trois jours après, les villageois, sur les aveux d’Aziza, comprirent la scène. Il y avait un complot entre lui et le pasteur. C’était lui qui lui avait fabriqué des gris-gris pour guérir les malades que lui-même, Aziza, avait envoûtés, et en contrepartie le pasteur s’était engagé à lui payer des redevances mensuelles. Ils avaient, il y avait quelques jours, monté ce nouveau coup où il devait utiliser sa magie pour mourir, et se faire ressusciter par le pasteur, pour bluffer les villageois et augmenter les fidèles de l’église Satan-t’es-foutu-maintenant-conasse. Mais le pasteur, avare, avait trouvé un bon moyen pour se débarrasser définitivement de son créancier trop dangereux. Il voulait le faire enterrer au lieu de le ressusciter. L’imbécile avait oublié qu’Aziza était magicien. Josué-le-bras-droit-de-Dieu s’était volatilisé avant les révélations d’Aziza, mais chaque fois que les villageois passaient devant son ancien temple, ils hurlaient, en riant, Chers frères et sœurs en Christ, allez dire au pasteur Josué-le-bras-droit-de-Dieu qu’on n’enterre pas Aziza vivant, Amen.

 

14 réflexions au sujet de « Révérend, on n’enterre pas Satan vivant »

  1. Chaque fois que je viens sur ce blog, je repars toujours en me demandant comment tu as pu trouver ce si grand talent. Mais j’aimerias que tu quittes l’Afrique, ce continent tue les talents.
    Merci.

    1. Oh, mon cher Joe, quel talent restera finalement en AFrique si nous tous nous désertons. Il faut certains pour garder la maison quand d’autres sont à la chasse. J’y suis et j’y reste… bon, pour le moment.
      Amitiés

  2. Oh David,parler de cadavres et de mort en ce jour de la Toussaint,ça fait quant meme peur,oh.Toi,je sens que tu vas encore te faire des amis chez les cathos.Ah mes chers frères togolais après courrir les jupons des femmes,ce sont les morts aussi.Papa Kpelly doit se retourner et se marrer dans sa tombe s’il voyait tout ce que tu as dans la tete.La vérité,j’ai une peur bleue des cadavres.Rien que les observer…oh là là là.Tu parles beaucoup de morts en ce moment,bon t’a le droit oh. Bonne Fete de la Toussaint à toi,cher David en ce jour de premier novembre…

    1. Je n’ai rien contre les musulmans, mon cher. Tu as commencé à bloguer, faudra que tu sois assez courageux pour ouvrir les yeux sur certaines choses. Sinon, je crains que tu ne deviennes jamais un grand blogueur. Le blogueur est avant tout quelqu’un qui arrive à imposer sa manière de voir les choses, et à l’expliquer.
      Amitiés et courage.

  3. Hum David,entre repproches et encouragements à ton confrère blogueur. C’est pas mal du tout ce que fait Aphtal. Tout le monde ne peut pas etre un Kpelly. Je te trouve un peu dur avec lui,perso. T’es fort quant meme,en si peu de mots t’a deviné la pensée d’Aphtal.Peut-etre qu’il n’a rien voulu dire de mal.Bref…sacrés blogueurs togolais vous me faites rires…

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