Notre Lampedusa s’appelle Togo, Mr Arthème

Arthème Ahoomey-Zunu
Arthème Ahoomey-Zunu

7e lettre ouverte au Premier ministre togolais Arthème Ahoomey-Zunu

Bamako, le 18 Octobre 2013

Monsieur le Premier ministre,

J’espère que vous allez bien, vous et votre famille. Nous nous portons à merveille, nous aussi. Gloire au Ciel.

Je crois, Monsieur le Premier ministre, que vous connaissez ce proverbe de notre peuple éwé qui stipule que tant que le pou circulera dans la tignasse, les doigts y circuleront aussi pour l’attraper. Eh bien, Monsieur le Premier ministre, notre pou circule toujours dans la tignasse, et il faut que nos doigts y circulent pour l’attraper. Notre pou, ce gendarme ou militaire ou policier togolais qui, en avril passé, a abattu un enfant togolais innocent de 12 ans, Anselme Sinandaré. Un assassinat que vous avez promis sur les ondes de la Radio France internationale, RFI, le 18 avril 2013, d’élucider à travers une enquête, une enquête dont nous n’avons aucune information depuis six mois maintenant. Le pou assassin circule dans nos têtes, circule au Togo, mais votre enquête pour le démasquer tarde, Monsieur le Ministre, et je me fais le devoir, en qualité de citoyen togolais, de frère d’Anselme, de vous le rappeler pour la septième fois.

Monsieur le Premier ministre, vous avez sûrement appris le drame qui a, il y a quelques jours, secoué le monde entier, celui de ces centaines d’Africains noyés aux larges de l’île de Lampedusa, dans leur traversée vers l’Europe. Vous l’avez appris, ce énième drame lié à l’immigration des Africains vers le rêve occidental, et vous avez soit poussé un soupir de compassion devant cette pitié, cette honte sans nom, soit murmuré que cela leur apprendra, à ces immigrés têtus, à ne plus vouloir quitter l’Afrique et vous exposer aux yeux de toute la Terre, comme si l’Afrique était devenu un enfer. De toute façon, ce drame vous a ému parce qu’une scène aussi inhumaine émeut toujours chaque humain qui a su garder au fond de lui une petite trace d’humanité, ou vous a laissé indifférent. Tout dépend de votre degré d’humanité.

Mais, Monsieur le Premier ministre, au-delà de votre indignation ou de votre indifférence, et avec un peu d’analyse, vous devez comprendre que ce drame ayant frappé ces infortunés Somaliens et Erythréens est aussi un drame togolais. Le drame de ces hommes sans espoir, ayant vécu dans la misère, les larmes, les humiliations… et qui sont morts dans la plus grande atrocité, les yeux rivés sur une pâle lueur d’espoir, est aussi celui de la majorité du peuple que vous dirigez, le peuple togolais.

Monsieur le Premier ministre, y-a-t-il finalement une différence entre ces Somaliens et Erythréens noyés à Lampedusa dans leur espoir de rejoindre l’Europe pour y trouver un peu de dignité et ce jeune Togolais de 12 ans abattu comme une bête durant une manifestation où il réclamait plus de dignité pour ses enseignants, ceux-là qui sont chargés de forger son avenir, sa dignité à lui ? Y-a-t-il une différence entre ces sinistrés de Lampedusa et tous ces Togolais tués par centaines, par milliers, depuis presque cinquante ans maintenant, parce qu’ils ont osé réclamer, espérer plus de dignité ? Y-a-t-il, Monsieur le Premier ministre, y-a-t-il une différence entre les naufragés de Lampedusa et ces centaines de Togolaises, les ventres gonflés de vie et d’espoir, décédées, tuées dans des centres de santé au Togo parce qu’elles n’y ont pas trouvé le minimum de soins pour les aider à donner la vie ?    

Monsieur le Premier ministre, Lampedusa n’est pas une île où des Africains entassés dans des bateaux de fortune vers l’Occident se noient. Lampedusa, c’est le symbole de cet abîme qui engloutit des hères sans espoir, cherchant une toute petite dignité, un semblant de joie de vivre, et qui n’ont trouvé que la mort, que l’indignité. Et des hommes ayant vécu et ayant rendu l’âme sans la moindre joie de vivre, sans la moindre dignité, sans avoir bénéficié de la moindre justice ici-bas, vous pouvez, si vous le voulez bien, en compter des dizaines, des centaines, des milliers, des millions au Togo.

Monsieur le Premier ministre, à défaut d’une vie digne, d’une vie vivante, vivable, ce que désirent, réclament désormais les Togolais est une mort digne. On ne peut vivre indigne et mourir indigne chez soi. La mort d’un enfant de 12 ans abattu, sans raison, comme un chien errant, une mort dont les motifs, tout comme le nom de l’auteur sont restés flous, obscurs, cachés depuis six mois maintenant, est une mort indigne. La mort d’Anselme Sinandaré est une mort indigne. Tous ces Togolais assassinés directement ou indirectement par ce régime que vous servez avec une si grande passion sont morts d’une mort indigne, parce que trop gratuite. Aucun humain, alors pas même un seul, n’accepterait de mourir si tragiquement comme le fut Anselme, sur la terre sienne, et que six mois après, rien ne soit entrepris par ses frères pour punir son assassin.

Monsieur le Premier ministre, le petit Anselme aurait préféré mourir à Lampedusa, être repêché et enterré sur une terre étrangère, ou même finir dans les entrailles d’un monstre marin, au lieu d’être tué par son propre frère, chez lui, sans que la moindre justice ne lui soit rendue. Tous ces Togolais engloutis par votre clan depuis cinquante ans auraient préféré mourir à Lampedusa et être pleurés par des étrangers, au lieu d’être fauchés, si injustement, si gratuitement, sur le sol de leur patrie, et ne même pas avoir droit aux honneurs que méritent tous les morts.

Monsieur le Premier ministre, ce drame de Lampedusa n’est pas le premier, et il ne sera pas le dernier. Demain, après-demain, aussi longtemps que l’Afrique restera ce qu’elle est aujourd’hui pour ses fils, une horreur, des bateaux, des dizaines de bateaux, des centaines de bateaux transportant des Africains à la quête d’une trace de dignité se dirigeront vers Lampedusa. Certains arriveront à bon port, d’autres n’y arriveront pas. Et chaque fois que vous verrez un homme mourir à Lampedusa, Monsieur le Premier ministre, chaque fois que vous verrez des groupes d’Africains engloutis dans les abysses de Lampedusa, pensez à Anselme et à tous les Togolais dont votre régime porte la mort sur la conscience, pensez à tous ces Togolais que votre régime tuera tant qu’il continuera de s’imposer aux Togolais. Oui, pensez à Anselme, et interrogez votre humanité.

Très Cordialement

Yao David Kpelly

 

                                                                                                         

9 réflexions au sujet de « Notre Lampedusa s’appelle Togo, Mr Arthème »

  1. C’est tout à la fois: éloquent, émouvant, et vrai. C’est le désespoir suite aux frustrations et humiliations, comme vous le dites si bien, qui est à l’origine de cette tragédie cyclique devenue, malheureusement, symptomatique de la vie au quotidien de notre beau et riche continent. Pauvres d’esprits, ils nous soumettent à la pire des diètes, et laissent le(s) pou (x) nous empêcher de vivre sans nous gratter. Nos calvities avancent -elles au moins- et vont mettre le pou à découvert. Les générations futures seront strictes, quant aux règles de propre Gouvernance.
    Chapeau David! Ne vous lassez pas à la 7 ème fois.

  2. Du fond de son ténèbre, Anselme doit être absolument fier de toi David. Ton combat est noble et sans prix. Tu portes au plus loin la voix de ce qui ne peuvent parler ni agir . « Aux âmes bien nées la valeur n’attend point le nombre des années ». Et bien oui t’as juste pas compris que les valeurs que tu incarnes sont à l’antipode de la cruauté et l »ininteligente megalomanie qui caracterisent ce scribe d’Ahumey-Zunu, son Prince heritier Faure et tout ce sanguinaire baronnat du RPT…

    Merci de ton combat pour la liberté au Togo et n’abdique point….

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