Les petits-fils nègres de Molière

18 mars 2012

Les petits-fils nègres de Molière

A Emmanuel Dongala, pour ton Jazz et vin de palme

Le monde francophone dont une grande partie des pays africains s’apprête à célébrer, le 20 mars prochain, la journée internationale de la Francophonie, une fête qui est, avant tout, celle de la langue française.  Au-delà d’un simple outil de communication, la langue française représente aujourd’hui, plus d’un demi-siècle après l’arme idéale contre la colonisation qu’elle fut pour les intellectuels africains, un enjeu important dans la vie sociopolitique, économique et surtout littéraire des pays africains francophones.

La place de la langue française dans la création littéraire négro-africaine est aujourd’hui un débat aussi passionnant que ne le sont tous les débats qui opposent l’Afrique noire à son ancienne puissance colonisatrice, la France. Le Français est, pour certains, une menace, une grande menace pour la création littéraire des pays africains francophones car il tue les langues africaines jamais utilisées par les auteurs dans leurs ouvrages, alors qu’il est pour d’autres un moyen efficace, le plus efficace, pour les créateurs africains de partager leur art avec le reste du monde.

En Décembre 2009, lors d’une conférence dans un lycée de Bamako où je lisais le prologue de mon livre Le Fratricide de la réforme, prologue intitulé La Marseillaise où je rends hommage aux classiques français qui constituent mes plus grandes références littéraires et à la langue française, une jeune malienne de la terminale littéraire avait réagi en me demandant pourquoi je rendais hommage à la langue française et non ma langue maternelle, celle qui est réellement la mienne. J’avais commencé, pour lui répondre, à parler l’éwé, ma langue maternelle parlée au sud du Togo, du Bénin et du Ghana. Elle n’y comprenait, bien sûr, rien. Intelligente, elle avait souri. Elle avait eu la réponse à sa question. Je n’écris pas pour mes frères éwés, j’écris pour l’humanité, et je suis obligé d’utiliser un code linguistique que peut décoder la plus grande partie possible de cette humanité. J’écris donc en français, et je ne suis pas sûr que demain, après-demain, un jour, j’écrirai en éwé, ma langue maternelle, la langue mienne, que j’aime tellement, et que je parle chaque fois que je suis devant un récepteur capable de la comprendre.

J’aurais tant voulu écrire en éwé, et me faire traduire dans d’autres langues. C’est le rêve, je pense, de tous les écrivains africains francophones. C’aurait été plus simple, plus naturel, plus harmonieux. Mais un écrivain, ça se forme à partir de la lecture d’autres écrivains. Et ce sont ces lectures qui donnent envie d’écrire, qui forment peu à peu le style de celui qui deviendra plus tard un écrivain confirmé. Hélas, les premiers textes sur lesquels bute le futur écrivain africain francophone sont des textes en français. Pas parce que, comme l’affirment certaines thèses, des textes en français nous sont imposés dans nos écoles, mais parce que nous n’avons pas une bibliographie consistante dans nos langues maternelles.

Selon l’affirmation d’Eno Belinga dans son ouvrage La littérature orale africaine (Paris, Les classiques africains, 1985), la littérature écrite est apparue en Afrique noire vers 1900. Il y avait déjà une littérature écrite française très riche et presque complète dans tous les genres littéraires, poésie, théâtre, conte, nouvelle, roman… Il y avait déjà Ronsard, Voltaire, Corneille, Hugo, Zola, Baudelaire, Rimbaud… Et quand notre littérature écrite est apparue si tardivement, la plus grande partie n’était pas faite dans nos langues maternelles, mais en… français.

Vers la fin des années 90, au collège, j’avais un jour en fouillant la bibliothèque de mon père trouvé un roman en éwé de l’écrivain ghanéen Sam Obianim, Ne De Menye De, qui signifie Si je savais. Un roman en éwé ! Ce fut pour moi une très grande surprise. Je le lus avidement. Fasciné par la beauté du style et l’intrigue, je demandai à mon père de me chercher d’autres romans en éwé. Il me ramena, après un voyage au Ghana, deux autres romans du même auteur, Agbezuge ƒe ŋutinya, traduit en français sous le titre Les Aventures d’Agbezuge, et Amedzro etolia, Le troisième étranger. Mon Odyssée avec la littérature éwé s’arrêta à ces trois romans, comme mon père n’en avait plus trouvé d’autres. Trois romans de ma langue maternelle, contre la centaine en français que j’avais déjà lus. Et je ne m’étonne pas aujourd’hui de ne pas être en mesure de rédiger une nouvelle d’une seule page dans ma langue maternelle.

Mais cette incapacité des auteurs africains francophones à écrire dans leurs langues maternelles n’exclut pas de leurs œuvres ces langues. Un lecteur avisé de la plupart de ces auteurs remarquera très facilement l’influence plus ou moins grande de ces langues et peut même se demander si ces auteurs écrivent vraiment en français ou traduisent leurs langues avec des mots français. Le Prix Renaudot ivoirien Ahmadou Kourouma est généralement reconnu comme l’initiateur de cette démarche qui consiste à « écrire le français dans les langues africaines » à travers son succès Les Soleils des Indépendances, mais aussi ses autres ouvrages dont Monnè, Outages et Défis, En attendant le vote des bêtes sauvages, Allah n’est pas obligé. Mais la démarche lui est bien antérieure car elle remonte au Sénégalais Birago Diop notamment dans ses Contes et Nouveaux Contes d’Amadou Coumba. On remarque dans ces contes des expressions et surtout des proverbes qui sont de pures traductions du wolof qu’un lecteur français ne comprendrait pas, contrairement à un lecteur sénégalais. Le proverbe « Quand la mémoire va chercher du bois mort, elle rapporte le fagot qui lui plaît », ou l’expression « Les vieilles femmes s’étaient retournées une deuxième fois dans leur lit » ne sont que de pures images africaines que ne peuvent exprimer que les langues africaines. « Birago Diop les – les contes- rénove en les traduisant en français avec un art qui, respectueux du génie de la langue française, conserve en même temps toutes les vertus des langues négro-africaines », écrivait Léopold Sédar Senghor dans la préface des Nouveaux Contes d’Ahmadou Coumba. L’expression « parler avec le sérieux de celui qui creuse la tombe de sa belle-mère » d’Ahmadou Kourouma dans En attendant le vote des bêtes sauvages, a-t-elle vraiment un sens en français ? Quel éwé du Togo, du Bénin ou du Ghana ne se retrouverait-il pas facilement dans la chanson « Le malheur ne provoque pas l’homme, c’est l’homme qui provoque le malheur », cette célèbre chanson de la tortue du conte éwé repris par le doyen des dramaturges togolais Sénouvo Agbota Zinsou dans sa pièce La Tortue qui chante, ou dans les procédés onomastiques du dramaturge éwé à travers les noms éwés des personnages Nyomadu, Podogan…? Et le titre du dernier livre de l’écrivain béninois Florent Couao-Zotti, Si la cour du mouton est sale, ce n’est pas au porc de le dire, une succulente cuisine de deux cents pages du français et des langues nationales béninoises, n’est-t-il pas un adage éwé et mina pour traduire la formule biblique de la poutre à enlever de son œil avant de se soucier de la paille dans celui du prochain ? Quel écrivain réussirait mieux à traduire le lingala et les expressions en vogue au Congo en français si ce ne sont les pittoresques Alain Mabanckou, Emmanuel Dongala et Henri Lopes dont le dernier roman Une Enfant de Poto-Poto est un véritable glossaire de termes lingalo-français ?

Certains auteurs noirs francophones poussent des fois l’audace, dans des romans écrits en français, de faire exprimer leurs personnages dans leur langue maternelle. C’est le cas, par exemple, de Tante Rose du dernier roman du jeune écrivain togolais Edem Awumey, Rose Déluge (Le Seuil, 2011), qui chante le refrain poétique d’un tube à succès des années 80 au Togo « Dodzi anyo na wo, Heyiyiwo li, Novi dodzi anyo na wo, Heyiyiwo li… »

La langue française n’est pas une menace pour nos langues maternelles. Elle est, au contraire, un outil nous permettant de les écrire, les révéler, et partager leur indéniable beauté avec tout le vaste monde francophone. Elle nous permet de nous dire au monde, affirmer notre présence dans la grande marche. Nous sommes des créateurs éwés, minas, fons, bambaras, peuhls, wolofs, swahilis, haoussas, mossis… mais francophones. Et fiers de l’être.

 

Titre inspiré du titre, Les petits-fils nègres de Vercingétorix, de l’écrivain français d’origine congolaise, Alain Mabanckou.


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Commentaires

Nelson
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au prime abord permettez que je vous felicite pour ce papier. felicitation! maintenant une question: est ce que les pays Africains qui connaissent un niveau de developpement ne sont pas ceux qui conservent leur langue maternelle comme langue nationale?

Kpelly
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Mon cher Nelson, je ne suis pas très sur que votre affirmation soit vraie. Les pays africains ayant connu un niveau de développement et ayant gardé leur langue maternelle comme langue nationale ou officielle? Nous avons beaucoup de langues nationales, les maternelles, dans nos pays africains francophones, mais l'officielle est le français.
Amitiés

SARR
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Tout au début en lisant ""Les petits-fils nègres de Molière"", je suis dit que c'était une insulte. Mais par simple curiosité, par mon amour envers la lecture, j'ai décidé de poursuivre ma lecture et arrivé à la fin je me suis dit que tout les jeunes africains doivent lire cette explication très claire sur l'influence et la nécessité de la langue française pour nous s'affirmer dans le monde. OUI A LA FRANCOPHONIE

Kpelly
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Merci, SARR, disons vraiment oui à la francophonie, le français est pour nous une grande chance, elle nous permet de discuter avec le grand monde francophone.
Amitiés

jeogo
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Super billet!
Même si l'anglais ne connait plus de frontière et qu'il est aujourd'hui une langue incontournable; il est primordial de ne pas renier le français, peu importe qu'il soit hérité de l'ex colonisateur.Ceux qui dénigrent le français savent -ils qu'au Québec (Canada) par exemple, les gens se battent pour le garder ?
(confère lomezoom.mondoblog.org)

Kpelly
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Voilà l'enjeu, mon cher Joego, nous francophones de tous les pays, devons nous battre pour défendre la langue française. Le français est un héritage, notre héritage.
Amitiés

Yvan Rheault
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Oui, excellent article, la langue est un héritage, elle fait partie de ce que nous sommes, elle en est l'expression. Vous avez reconnu que parler français ou une autre langue n'est pas une négation de notre langue maternelle, mais plutôt une opportunité de communiquer à un plus grand auditoire et vous faire apprécier pour ce que vous êtes.

Et la communication c'est le propre des vivants, seuls les morts ne parlent pas.

Kpelly
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Le Français est pour nous une chance, jusqu'à preuve de nos langues nationales, comme le dirait l'autre.
Amitiés