Tiens, ma vendeuse d’enfants est une philanthrope

4 juin 2013

Tiens, ma vendeuse d’enfants est une philanthrope

Enfants de rue à Bamako
Enfants de rue à Bamako

Je m’étais réveillé un matin de 2011 avec une décision, adopter une petite fille malienne. La fille, âgée de sept ou huit ans, je la croisais chaque matin dans une station d’essence où je m’arrêtais pour chercher du carburant. Elle était très belle, avec beaucoup de cheveux, et chantait en bambara aux passants qui lui glissaient des pièces de dix ou vingt-cinq francs Cfa. Elle était, m’avait-on dit, orpheline de mère, et comme sa mère, une domestique, n’avait jamais connu le père de sa grossesse avant sa mort, elle était donc aussi orpheline de père. Mon projet avait été de l’adopter légalement, si c’était possible, et la mettre dans un internat. Conscient de l’impact que cette décision pourrait avoir sur ma future vie familiale, j’en parlai au téléphone à ma famille au Togo. Elle s’y opposa catégoriquement. Je renonçai donc à la décision, limitant mes relations avec la jeune fille aux pièces de monnaie quotidiennes que je lui donnais.

Bref, l’adoption et moi, j’en avais ma petite idée, du moins en attendant. Ce fut pourquoi hier, quand Safiatou – cette ex-étudiante, devenue une ex-amie, puis une ex tout court, affaire d’ex, faut pas faire, mon frère, quand Safiatou, qui m’avait depuis une semaine harcelé au téléphone, me disant qu’elle avait un projet très important à me soumettre commença une histoire d’adoption et d’enfants de rue du Mali, je lui fis savoir que je ne pouvais pas adopter un enfant.

– Mais Bon Dieu, qui te dit d’adopter un enfant, hein, je te parle de commerce, d’achat et vente, le mot adoption n’est qu’une couverture, on achète ces enfants en gros, on les cache quelque part pour deux ou trois mois, et on les revend en détail aux…

– Safiatou, fis-je en élevant un peu la voix, c’est terrifiant ce que tu es en train de planifier là, tu parles des enfants comme si c’étaient des marchandises et…

– Bien sûr que c’est des marchandises, qu’est-ce-que tu crois, hein, en fait ton problème est que quand on te parle d’affaires juteuses, d’affaires sérieuses, d’affaires qui peuvent t’enrichir et te permettre de cesser enfin d’aller bavarder à longueur de journée comme un idiot devant des étudiants qui ne te suivent même pas, tu es toujours là à philosopher, alors que la philosophie n’a jamais aidé personne à s’enrichir, qu’est-ce-que tu crois, hein, qu’on s’enrichie en allant réciter et chanter Ave Maria à l’église tous les dimanches, hein, ouvre les yeux et…

Je pris une gorgée de mon verre et la fixai. Des plans louches, cette fille m’en avait déjà proposé des centaines, mais ce qu’elle m’exposait là était très terrifiant. Négocier avec des marabouts et des tuteurs qui avaient la garde de ces enfants de rue qui pullulent dans tous les coins et recoins du Mali, les parquer quelques temps dans une maison, et les revendre à des réseaux maffieux occidentaux de détournement d’enfants, sous la couverture de l’adoption.  

– Safiatou, écoute-moi très bien, tu n’as que vingt-quatre ans, et ce que tu es train de me dire là est trop horrible, parce que…

– Oui, parce quoi, hein, parce que ce que font ces pauvres-là qui fabriquent à longueur de journée ces enfants de rue n’est pas horrible, hein ! C’est un carnage, ce qui se passe maintenant ici, un véritable crime contre l’humanité, ce que les pauvres sont en train de faire. Ça accouche partout, parce que ça s’accouple partout. Les pauvres s’accouplent n’importe où et n’importe quand. Les pauvres, ça s’accouple dans des maisons en paille sur des nattes remplies de punaises, dans des maisons inachevées, dans des égouts, sur des dépotoirs… Partout ! Et sans honte. Et bizarrement ils très fertiles, et la plupart font même des jumeaux. Tu me parles de morale, qui t’a dit qu’il y a encore une morale dans ce pays, hein, il y a quelle morale dans ce pays où les pauvres peuvent s’accoupler de leur plein gré, faire des enfants avec pour seul projet de les envoyer mendier dans les rues, hein ! Et le pire dans tout ça est qu’on ne les punit pas, on les encourage plutôt, au nom de l’islam et des traditions africaines. « C’est Dieu qui donne les enfants », leur dit-on. Et qui nourrit donc ces enfants que donne Dieu hein ?

– Je te comprends, ma chérie, mais ce n’est pas en vendant ces enfants à des réseaux maffieux de Blancs que…

– Ces enfants ne peuvent rien devenir dans ce pays où de vrais enfants, c’est-à-dire des enfants de bonnes familles peinent à devenir quelque chose. Vendre ces enfants de rue à des Blancs, c’est les aider. C’est vrai qu’ils ne pourront pas tous atterrir entre les mains d’Angelina Jolie et de Brad Pitt, mais c’est déjà quelque chose pour eux d’arriver en Europe, même s’ils tombent sur des Roms. Et puis dis-moi, tu crois que c’est moi la première à vouloir faire ça, hein. T’es toujours perdu dans tes livres bizarres-là et ne suis rien autour de toi. Des musiciens, des cinéastes, des footballeurs, des personnalités politiques de ce pays sont impliqués dans ça, tu me comprends, hein. On les présente à la télé comme des leaders d’opinion, des philanthropes, avec leurs fondations de mon cul et des mes tétons, c’est des vendeurs d’enfants de rues et…

Elle fut interrompue par une dizaine de talibés qui firent irruption dans le restaurant, faisant chanter leurs mielleuses voix, des boîtes de tomate en main. Les talibés, ces enfants dits des écoles coraniques, sales, rachitiques et sentant mauvais que des marabouts véreux envoient mendier dans les rues selon des préceptes du Coran, qui vous envahissent, vous harcèlent à tous les coins de rue à Bamako – c’est à croire que c’est seuls les enfants des pauvres qui doivent adorer Dieu, hein !

– Tu vois, hein, fit Safiatou, en leur tendant son plat inachevé de riz, alors que moi je chassais de mon verre les mouches qui les avaient suivis, tu vois ce que fabriquent les pauvres de ce pays au nom de l’islam et des traditions africaines, hein ! Quand on leur parle de planning familial, de produits contraceptifs, ils disent que Dieu et les traditions sont contre, mais ils dépensent leurs pécules mendiés à acheter des aphrodisiaques chinois. On dirait qu’ils sont atteints d’un syndrome de l’accouplement. Donne une statuette en bois à un pauvre, il te l’engrosse en quelques secondes.

– Ils font pitié, Safiatou, mais les vendre est un crime, on ne sait jamais ce qu’ils ont font, ceux qui les achètent.

– Même s’ils s’en vont se faire tuer en Occident c’est mieux pour ces enfants que de vivre cet enfer ici. Tout le monde y gagnera. Ces enfants, leurs parents qui seront débarrassés d’eux et auront du temps pour en faire d’autres, et nous qui nous enrichirons. Me dis pas que c’est pas super tout ça ! Allez, dis oui, j’ai déjà des réseaux, tu sais que tous les coins de ce pays m’appartiennent, et si tout va bien d’ici deux mois on aura notre premier stock de cent à deux cents enfants. Et trois mois après, on les livre et on se tape des dizaines de millions. Tu pourras enfin te payer une voiture et abandonner ton vieux scooter rouillé là, et me cocufier avec toutes les jolies filles instruites dont tu as toujours rêvé et que tu n’as jamais pu avoir à cause de la minceur de ton chéquier. Allez, zou, olleeeeezzzzzzzzzz, viens dans mes bras, mon prof chéri, viens faire des câlins à ta moooomyyyyyyyyyyyyyyyyyy.

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Commentaires

Serge
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je ne vois pas pourquoi il faut généraliser l'adoption en la définissant comme un commerce parce que certaines personnes pratiquent cela. C'est bien triste de voir des africains s'engager dans des pratiques peu honnorables comme celle-là

Kpelly
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Eh oui, que veux-tu hein, mon cher Serge! C'est l'Afrique! Mais on fait quoi? On gère!
Amitiés!

Ednancy
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Elle ne dit que la triste réalité malheureusement malgré son enthousiasme à suivre ce chemin peu catholique. Mais j'adore la façon dont vous avez narré l'histoire. J'attends la suite.

Kpelly
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Tout un plaisir, chère Nancy! Moi J'adore ton blog et sa présentation. Très coll. Keep it!
Amitiés

Hervé Edorh
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Salut
J'espère qu'après le calin,tu l'as bien récompensé dans ton lit pour son histoire debile mais ingénieuse lol

Kpelly
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Hé hé, Hervé! J'ai dit que c'est mon ex! Bon il y a ce proverbe qui dit que les braises éteintes peuvent facilement se ralumer mais... Hum! Wait and see!
Amitiés toi!

Marek Lloyd
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Hervé Edorh m'a devancé... Hmmm, c'est quand même triste hein tout ça. Pire, c'est que, ce qui parait être un crime au départ peut se transformer en issue salvatrice pour un enfant dans une situation pareille..........

Kpelly
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Oui, très triste, cher Marek! Mais c'est l'Afrique, tu crois qu'on va faire comment hein! La pauvreté aidant, tous les plus gros crimes deviennent des banalités! Hum!
Amitiés

Antonio
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Je suis mort de rire! La réaliste décrite est très horrible, mais l'humour et la qualité stylistique la rendent très amusante. Tu as une plume toi, David!
Courage...

Kpelly
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Tout un plaisir, mon cher Antonio! On se marre après tout! C'est l'Afrique, le temple du pleurer-rire!

Antonio
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"La réalité décrite" et non "la réaliste décrite". Je suis toujours sous le coup du rire.

josianekouagheu
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Je ne sais quoi dire David. Heureusement que ton humour m'a encouragé à tout lire. C'est horrible, humiliant. Mais David, n'entre jamais dans ce réseau. Sois toujours ce prof "conseilleur". Ce billet donne envie de pleurer...Triste réalité!

Kpelly
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Merci maman Josiane, pour le conseil, je ne la suivrai donc pas, cette vendeuse d'enfants philanthrope!
Amitiés

nathyk
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Tu sais manier les histoires les plus délicates avec humour comme d'habitude ! Beau billet et je vois que le blog a pris un coup de peinture. Cooolllll ;p

Kpelly
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La chaleur de Nathyk! Oui, le blog a fait beau garçon! Ca bouge chez toi?
Amitiés

Saliou
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Vraiment, très triste réalité des enfants de rue. On rit en lisant le texte, mais c'est grave. Merci.