Votre carte, monsieur, c’est la patrouille !

 Votre carte, monsieur, c’est la patrouille !

Dans certaines capitales africaines, le plus grand malheur qui puisse arriver à un homme est d’être arrêté la nuit par des flics. Les patrouilles, qui ont pour seul objectif le maintien de la sécurité dans les villes durant une heure avancée de la nuit, sont désormais devenues pour nos policiers un moyen par excellence, un exutoire pour déverser sur de pauvres citoyens imprudents leur trop grande frustration due généralement à des salaires médiocres, des traitements humiliants, des railleries de partout, et même à la marginalisation.

Tout le monde connaît la formule au Togo, « Si tu veux avoir un avant-goût de l’enfer, fais-toi arrêter la nuit par les patrouillards ».

Les policiers des nuits africaines sont prêts à tout pour martyriser tous ceux qui ne leur glissent pas des braises. Eh oui, les braises, voilà tout le nœud du problème. Elles remplacent les cartes nationales d’identité. Etre en infraction devant la patrouille des nuits africaines, ce n’est pas sortir sans carte d’identité mais sans billets de banque, les vraies cartes d’identité, comme on les appelle à Lomé. On peut circuler sans carte d’identité dans tous les coins et recoins des villes africaines, porter en bandoulière toutes les armes les plus sophistiquées qu’a pu produire la technologie, sans être le moins du monde inquiété par la patrouille une fois qu’on a des billets de banque pour se justifier.

Les noctambules connaissent la scène par cœur. Une torche braquée sur vous, vous stipulant de vous arrêter, des hommes en noir – noircis jusqu’à la cervelle par leur uniforme et leur misère notoire – qui vous entourent, vous demandant de présenter votre carte nationale d’identité. Malheur à vous, crime de lèse-flic quand vous osez sortir une vulgaire carte qui vous a été délivrée par un vulgaire commissaire de police dans un vulgaire commissariat de police relatant toutes vos coordonnées ! Les patrouillards s’en moquent comme de l’an quarante. Le bidasse ne vit pas d’amour et de carte d’identité, vous devez noter cette formule et la garder par cœur, messieurs et dames. Votre carte nationale d’identité, c’est-à-dire celle qui vous a été délivrée par le commissariat, est le dernier document que vous devez présenter quand les patrouillards réclament votre carte d’identité. Au cas contraire, c’est des pièces bizarres qu’on vous demandera de présenter : votre certificat de résidence, votre casier judiciaire, votre carte d’électeur… pourquoi pas votre acte de décès ! Sortez tranquillement un billet de mille francs ou de deux mille francs – parce qu’avec les nouveaux formats de l’Uemoa il n’y a plus de billet de cinq cents francs alors que le bidasse de nuit, ça ne prend pas de pièce – et dites doucement en le glissant dans une main qui vous caresse presque la cuisse « Excusez-moi, monsieur, mais c’est juste pour faire un tour, j’ai oublié ma carte à la maison. » En fait, tout cela vous le dites juste par courtoisie et par respect pour le képi parce que le billet glissé dans la main obscure qui vous caresse la cuisse vous a déjà libéré. C’est votre carte d’identité, la vraie, avec laquelle vous devez circuler la nuit.

Le cauchemar, c’est quand vous n’avez rien à glisser dans la main rugueuse et obscure qui vous caresse la cuisse. Vous êtes grondé, torturé, humilié, matraqué, vilipendé, bazardé… Que voulez-vous, espèces d’ingrats, que le bidasse bouffe quand l’Etat ne paie pas bien, hein ! Vous êtes immédiatement embarqué et emmené dans un commissariat de police où vous êtes détenu jusqu’au petit matin parmi des brigands, des pédophiles, des criminels, des détenus politiques, des drogués… On vous libère après vous avoir fait labourer une parcelle ou nettoyer toutes les toilettes du commissariat.

Pour les filles, le supplice est des fois moins pénible – bon, c’est selon. Une petite partie de jambe en l’air, des fois en debout-tiré à la va-vite, histoire de permettre au flic de tester sa virilité. C’est pas du viol, tas de diffamateurs ! Que voulez-vous donc que fasse le patrouillard quand il est contraint d’errer la nuit comme un chien galeux quand tous les maris, les vrais, sont en train de visiter à satiété les septième et huitième cieux en compagnie de leurs femmes, hein !  

Et loin, des fois même près, quand nos chers patrouillards sont en train de se livrer à ces ignobles bassesses sur d’imprudents citoyens, les brigands, oubliés, vaquent tout tranquillement à leurs sombres occupations nocturnes. Au petit matin, on remarque une banque braquée ou un citoyen lâchement assassiné. La police s’y présente, en prenant ses grands airs devant les spectateurs horrifiés. Elle fait des constats, la police, prend des photos, retourne au commissariat pour des enquêtes… futures. Mais attendant, le temps presse, il y a de petits taximen à arrêter dans les rues et à dépouiller de leur pénible pécule, avant d’aller se saouler dans les cabarets ou aller miser sur des chevaux dans des kiosques de tiercé.

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