Bah, elle n’existe pas, votre Afrique-là

Article : Bah, elle n’existe pas, votre Afrique-là
16 septembre 2012

Bah, elle n’existe pas, votre Afrique-là

 


Ce samedi, j’ai rendu visite à un bébé. Un bébé spécial. L’un de ces malheureux enfants-là qui perdent une très grande partie d’eux avant de naître. Un bébé né des mois après la mort de son père tué à la guerre, ou ce qu’on peut appeler ainsi pour faire honneur à sa mémoire. Parce que le père, absent éternel, n’avait pas été tué à la guerre, comme il ne combattait pas, mais dans une attaque de barbares drogués, prétendant réclamer une indépendance qu’ils ne méritent pas, eux qui sont d’éternels prisonniers de la haine et de la barbarie.

Je revois ce matin de janvier 2012, où arrivant à l’école, je butai sur un grand attroupement aussi bruyant que consterné. Une étudiante venait d’être transférée, en coma, vers un centre hospitalier. Elle venait d’apprendre, par un site internet, la mort de son mari exécuté, avec un grand nombre de militaires maliens, dans une attaque d’un camp militaire au Nord du Mali par les rebelles touaregs. Elle était enceinte du défunt. Pour la jeune fille de vingt-deux ans qu’elle était, apprendre la mort de son mari qu’elle venait d’épouser, et dont elle portait la grossesse, était déjà un très grand cauchemar, mais l’apprendre juste par hasard, sur un site internet où elle s’était connecté pour avoir des informations de son pays… son cœur avait presque lâché.

Quelques mois après, naquit le bébé sans père, le demi-bébé. J’avais été tellement marqué par cet enfant pas comme les autres que je lui avais composé, le jour de son baptême auquel j’avais assisté, un texte, … Mais toi, tu t’appelleras Azawad… Aujourd’hui il a trois mois. Il grandit normalement. Souriant sous les caresses comme tout bébé. Il lui reste encore quelques années, pour comprendre qu’il n’avait pas été un bébé comme tous les autres bébés, qu’il n’est pas un petit garçon comme tous ses camarades qui l’entourent, qu’il ne sera pas un homme pareil aux hommes parmi lesquels il vivra. Parce qu’il y aura toujours quelque part en lui ce vide de ce père qu’il n’a jamais connu, ce père qu’il n’a jamais eu. Curieux, j’ai demandé à sa mère ce qu’elle lui dira quand il grandira et demandera son père. Elle m’a regardé, a soupiré, a baissé les yeux, a hoché les épaules. J’ai compris, elle ne sait pas.  Elle ne saura jamais, comme il n’y a rien à dire à un homme qui n’a jamais connu son père, et qui ne le connaîtra jamais, rien à lui dire pour le consoler, surtout quand son père est mort dans des conditions si atroces.

Des fois, devant certaines banalités, celles-là que nous croisons tous les jours dans nos rues, nos maisons, nos marchés, nos églises, nos mosquées, nos bars… devant ces banalités qui rythment notre quotidien et que nous ne semblons même plus remarquer, je pense à cette phrase du célèbre écrivain togolais Kossi Efoui, une phrase prononcée dans une circonstance particulière, une phrase à laquelle il donnait un sens précis dans un contexte précis, mais qui semble traduire si bien notre drame, L’Afrique n’existe pas. Loin de tout orgueil vide, de tout nationalisme de façade, de toute devise toute faite, de tout cliché, remarquons, Africains, que ce que nous avons toujours appelé Afrique, du moins le sens que nous lui donnons depuis plus de cinquante ans maintenant, n’existe pas. Ce n’est quand même pas un groupe de portions de terres confisqués à coup de violences, de balles, de gaz lacrymogènes par des maquisards, des bouts de terres peuplés d’hères amorphes et désespérés, sans aucune autorité et pouvoir, que nous allons appeler Afrique.

Voici presque un an que la rébellion touarègue a éclaté au Nord du Mali, que le Mali est devenu un pays anormal, six mois maintenant que ce pays est coupé en deux, le Nord pris en otage par des terroristes et des voleurs aussi accrocs de drogue que de barbarie, plus de la moitié du pays devenu le fief de violeurs, de voleurs, de tueurs, de narcotrafiquants… mais le Mali et toutes les institutions africaines réunies n’ont encore rien pu faire, pas même un seul petit geste, pour mettre fin à cette plaie, malgré les marches, les revendications, les supplications, les larmes et le sang des populations de la zone sinistrée. En six mois, les terroristes ont amputé une dizaine d’hommes, violé des centaines de femmes, endoctriné des milliers de jeunes, transformé des milliers d’enfants innocents en enfants-soldats, cassé des dizaines de monuments par caméras interposées, fermé toutes les représentations de l’Etat dans les zones occupées… mais il n’y a encore aucune force dans cette vaste et multiple étendue de terre que nous appelons Afrique pour mettre fin à ce désordre, malgré les conférences qui ont succédé aux conférences, les réunions qui ont succédé aux réunions, les visites qui ont succédé aux visites, les voyages diplomatiques qui ont succédé aux voyages diplomatiques, les déclarations qui ont succédé aux déclarations, les discours qui ont succédé aux discours…

Quand je vois toutes ces jeunes filles violées en public par des barbus drogués et violents, ces victimes éternellement dépossédées de leur fierté de femmes, tous ces jeunes hommes fouettés, violentés et amputés, toutes ces femmes obligées de se voiler et empêchées de voir leurs fils, tous ces enfants privés de jeux et forcés à prendre des armes pour terroriser leurs propres parents, tous ces bébés qui naissent orphelins parce que leurs pères ont été attaqués et assassinés les mains vides par les assaillants, toutes ces veuves qui ne connaîtront plus jamais le sourire le restant de leur vie, tous ces monuments et mausolées vieux de centaines et de centaines d’années brisés comme de vulgaires objets de sable construits par des badauds, tous ces bureaux de l’administration fermés, les fonctionnaires renvoyés au chômage, quand je vois toute cette barbarie-là que ces drogués commettent au Nord du Mali depuis six mois, sans que l’Etat malien, la Cedeao, l’Union africaine, n’arrivent à trouver la moindre solution concrète pour au moins stopper ces fous qui continuent sans la moindre résistance leur avancée triomphale vers Bamako, déclarant, suprême soufflet, qu’ils peuvent s’ils le veulent marcher sur la capitale malienne en vingt-quatre heures, je me dis que sincèrement, ce que nous avons toujours appelé Afrique n’existe pas.

Le Mali est l’un des plus vieux, des plus grands et des plus importants pays d’Afrique, un pays chargé de centaines d’années d’histoire, un pays qui a donné à l’Afrique ses tout premiers grands hommes, un pays qui fait parler de l’Afrique partout dans le monde par la richesse de sa culture et la capacité de création de ses artistes, un des pays les plus cosmopolites d’Afrique avec toutes les nationalités d’Afrique noire présentes dans tous les secteurs d’activité… le Mali est à l’Afrique ce que la France, l’Allemagne, le Royaume Uni sont à l’Europe, ce que la Chine, le Japon et l’Inde sont à l’Asie, le pays qu’on voit avant de voir les autres, mais tous les pays africains, toutes nos institutions internationales réunies sont incapables, depuis six mois, de sauver ce pays de cette grande honte qui l’avilit jour après jour, confiant, comme depuis leur pseudo-indépendances, comme toujours, leur destin à l’Occident. Cinquante ans après leurs indépendances, des dizaines d’années après leur création, les pays africains et les institutions internationales africaines attendent l’Union européenne et les Nations-Unis pour venir sauver le Mali de l’attaque d’une centaine de bandits armés.

A Bamako, le centre du pouvoir, en attendant les sauveurs occidentaux, on fait ce que nous savons faire, ce que nous avons toujours fait, bien fait, parler et profiter. Quand le capitaine Sanogo, le sous-officier effacé et perdu, porté par les ailes de son ineffable chance, devenu à la suite du coup d’Etat du 22 mars l’un des plus grands décideurs du pays, fait son one-man-show dans son quartier général, entouré d’une horde de militaires aussi poltrons que voleurs, jouant depuis six mois le grand champion catapulté du ciel pour libérer le Nord, le président par intérim et son premier ministre multiplient les visites officielles et les discours télévisés, histoire de bien asseoir leur notoriété… Les policiers, pour sécuriser la ville, racolent et volent de paisibles passants en pleine journée. Oui, Monsieur, veuillez descendre de votre engin et montrez-nous vos pièces, si vous n’en avez pas, veuillez nous suivre au commissariat, ou si vous voulez un arrangement à l’amiable allez voir notre chef dans la fourgonnette. Les quatre femmes recommandées par le Prophète et les dix maîtresses recommandées par la libido doivent manger et s’habiller. Tout baigne, après tout.

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Commentaires

Kpelly
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It's on!

Rene Mouna
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Cela fait bien longtemps que cette "Afrique des fiers guerriers" a disparu aux profits d´interêts égoiistes! Il faudrait songer à donner un autre nom à l´UA.

Kpelly
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Il n'y a même pas d'UA, ma chère Mouna, c'est des coquilles vides, des noms creux, rien de plus.
Amitiés

Nany
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Dave, bizarre de chez bizarre...on n'en parle même plus...un silence que je qualifie de complice, car je commence à penser que la situation les arrangent, sinon comment justifier cela?? c'est dommage et très dommage même. Une autre rencontre se tient aujourd'hui pour la soit-disant libération du Nord....une autre mascarade...ils sont plus préoccupés à assurer leur propre sécurité que celle de toute une population...il ya des jours où j'ai honte hein!!!
Peace à toi!

Kpelly
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Ils font du n'importe quoi, chère Nany, comme ils en profitent.

Eliane Apédo
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Très sévère, mais très vrai, cher David. L'Afrique humilie trop des fois. Merci pour ta lucidité et ton courage, comme toujours.

Kpelly
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Tout un plaisir, chère Eliane. Faure vous frappe bien, hein? Hi hi hi!

RitaFlower
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S'il existe un pays d'Afrique ou il fait bon vivre,ou je peux parler,débattre,discuter sans etre pour autant inquiéter,faites-moi signe.A l'amour,à la paix,à la gloire éternelle,cher David.

Kpelly
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Il n'y en a pas un seul, chère Rita, y a en fait pas d'Afrique.

Tony
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Elle n'existe vraiment pas notre Afrique! Tous des lâches et des profiteurs!

Kpelly
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T'inquiète, je vais les gérer, cher Tony, tu peux me croire.
Amitiés

Gerard
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Great. Thank you. May muslims understand you.