Verre Cassé, ôte-nous de ce piège sans fin

Article : Verre Cassé, ôte-nous de ce piège sans fin
22 décembre 2012

Verre Cassé, ôte-nous de ce piège sans fin

alain

Alain Mabanckou, auteur de Verre Cassé (Le Seuil, 2005)

J’aborde le sujet sachant que ceux qui connaissent mon style et mes goûts diront que je joue au juge et à la partie, comme l’ouvrage que je vais défendre fait partie de mes plus grandes références littéraires – et de mes livres de chevet, et son auteur l’une de mes idoles en littérature.

L’inscription du roman Verre Cassé de l’écrivain franco-congolais Alain Mabanckou en classe de terminale dans les lycées béninois, à la place des Bouts de Bois de Dieu de l’écrivain sénégalais Sembène Ousmane, est en train de créer une polémique dans le monde littéraire et pédagogique béninois, mettant aux prises deux camps : d’un côté le camp de ceux qui trouvent le roman-monument du Prix Renaudot 2006 inadapté à l’enseignement au lycée à cause de ses audaces littéraires et sa transgression des règles de la grammaire – le roman ne respectant pas la ponctuation classique, et de l’autre le camp de ceux qui approuvent ce choix, expliquant qu’il est de bon aloi d’enseigner aux élèves de la terminale ce roman qui représente la création littéraire de la nouvelle vague des écrivains africains francophones, une création caractérisée par une appropriation de la langue par les écrivains, le rejet des formalismes stylistiques, la licence, la scatologie…

Verre Cassé reste, avec Place des Fêtes de l’écrivain togolais Sami Tchak, l’un des romans les plus osés, les plus subversifs, les plus réussis produits par les écrivains francophones africains des dernières décennies. Le premier sur la forme, le second sur le fond. Et comme tout grand livre, le livre a été atypique même avant sa parution, l’auteur rappelant, chaque fois qu’il en parle, les difficultés autour de sa publication, le manuscrit ayant été refusé par plusieurs maisons d’édition, avant d’être accepté par Le Seuil. Mais le succès que Verre Cassé a eu dès sa parution auprès de la critique, de la presse et du public, le livre ayant été l’un des évènements de la rentrée littéraire  de 2005, raflant de très prestigieux prix littéraires dont le Prix des Cinq Continents de la Francophonie, ayant raté de très près le Renaudot, faisant de son auteur l’un des plus incontournables de sa génération, a confirmé que l’accouchement de toutes les grandes œuvres a toujours eu un côté cauchemardesque pour leurs auteurs.

Cette polémique autour de l’introduction de Verre Cassé dans le milieu scolaire béninois rappelle bien une autre rapportée en 2009 par l’écrivain togolais Kangni Alem dans son blog sur la réception de l’œuvre de Sami Tchak par certains universitaires togolais, un professeur reprochant même à un de ses étudiants de faire son mémoire de maîtrise sur un livre de cet auteur, certains l’ayant même traité d’ « écrivain amoral ». « Il y a des jours où je ne cache pas mon impuissance devant la bêtise universitaire ! », s’insurgeait Kangni Alem.

« Vulgaire, provocateur et injurieux », c’est ainsi que certains justifient également la pesante absence du Devoir de Violence du Malien Yambo Ouologueum dans les programmes des écoles francophones africaines, alors que ce livre, couronné par le prix Renaudot en 1968, est largement étudié dans les écoles aux Etats-Unis. On pense aussi aux controverses liées à l’inscription dans les milieux scolaires africains des Soleils des Indépendances d’Ahmadou Kourouma, énorme monument des lettres africaines francophones, à qui on reprochait à l’époque les mêmes « défauts » qu’on reproche aujourd’hui à l’œuvre d’Alain Mabanckou. Mais quand on considère aujourd’hui tous ces jeunes auteurs africains si doués, si créatifs, si originaux, de la quarantaine et la cinquantaine, qui se réclament tous d’Ahmadou Kourouma qu’ils ont tous sans doute lu au lycée, on se rend compte, pour reprendre les propos de l’académicien Erik Orsenna, que « dans l’histoire de la littérature africaine, Les Soleils des Indépendances brillera longtemps, avec une lumière sombre. »

Verre Cassé est un grand, un très grand livre. Son auteur a depuis longtemps acquis un statut de référence incontestable dans le monde littéraire francophone, reconnu par les plus grandes instances réglementant la langue française, dont l’Académie française qui vient de lui décerner le Prix Henri Gal pour l’ensemble de son œuvre. Il mérite d’être enseigné au lycée, dans tous les lycées francophones d’Afrique. La seule inquiétude, loin de la forme de ce chef-d’œuvre que lui reprochent à tort ses détracteurs, est la qualité des enseignants qui l’enseigneront aux élèves. L’œuvre des jeunes auteurs africains francophones, pour être bien enseignée, a besoin d’enseignants plus en phase avec les mutations stylistiques et syntaxiques intervenues dans notre création littéraire depuis Les Soleils des Indépendances, et la liberté thématique introduite par Yambo Ouologueum avec Le Devoir de violence. Se cacher derrière les règles classiques de la langue et continuer à enseigner des classiques qui, même s’ils restent très indispensables dans la formation des élèves, deviennent au fil du temps trop loin des réalités de la création littéraire contemporaine, c’est tendre un piège sans fin à cette génération d’où doivent sortir les Mabanckou, Sami Tchak, Wabeiri, Couao-Zotti, Kangni Alem, Kossi Efoui, Bessora… de demain. Un véritable piège sans fin.

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Commentaires

Kpelly
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It's on!

rotko
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bonjour
tout-à-fait d'accord, il faut une littérature vivante qui secoue la langue et les habitudes
>https://bit.ly/WwYNx5

Au fait qu'est devenu Ouologem dont Mabanckou parlait dans un de ses derniers livres ?

Kpelly
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Merci, cher Rokto
Hum, Ouologuem est caché quelque part au Mali, loin du monde des lettres. Les éternels détracteurs et censeurs adeptes du conformisme aveugle ont tué en lui le grand écrivain qu'il portait si jeune à l'époque.
Triste. Mais les Mabanckou, Tchak... essaient au jour le jour de le refaire vivre à travers leurs textes. La postérité assurée pour lui.
Amitiés

bouba68
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Vrai de vrai!!!

Nany
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Ahan...now, je comprends mieux....quand j'ai commencé à te lire, j'avais du mal avec ta ponctuation que je trouvais saccadée hors de la "norme", du "classique".....je ne connais certes pas le livre que tu cites, mais je dis qu'il faut aller au-delà de la forme et prendre l'essentiel du message véhiculé...Je reste tout de même convaincu que si chacun à un style d'écriture,cela peut aller avec ce qui l'entoure...mais nous avons en face des puristes de la langue française. Il me souvient que pendant ma formation, j'avais un prof un peu trop puriste, à la limite carré, nos styles d'écriture divergeaient, il me reprochait de m'éloigner de la norme, et moi je lui disais qu'il est de la vielle école, et que la langue tout comme le monde évolue. Rien ne nous oblige plus à écrire :" S+V+C"...Moralité, j'avais jamais la moyenne en sa matière, ce à quoi j'ai répondu :"vous aurez beau me donner la sous moyenne, je n'adopterai jamais votre style, j'ai pas envie de vivre sous couvert de vous, car j'existe en tant que moi et tout ce qui va avec...Rebelle tu vas dire....oui, mais je crois que le temps de l’esclavage est passé!

Kpelly
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Oui, je me rappelle, chère Nany, le premier message que tu m'avais envoyé sur Facebook sur ma ponctuation. Mais là je vois que tu t'y es habituée. Merci donc.
Amitiés.

Bandiougou
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Merveilleux comme article. Verre Cassé mérite bel et bien d'être enseigné dans les lycées. Ce livre est incontournable.

Kpelly
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Tout un plaisir, cher Bandiougou.

K.A.
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David, ton papier est... hum... ici on parle d'enseigner, pas de lire... tu devrais affiner ta réflexion. On en parle en privé?

Kpelly
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Ah oui, grand. Les difficultés liées à l'enseignement du livre ou l'effet que l'enseignement de ce livre aura sur les étudiants? En fait sur l'ensemble des textes que j'ai lus sur la polémique, ceux qui s'opposent à son enseignement avancent plus l'argument selon lequel son enseignement fausserait le niveau des élèves. Et c'est là où je dis qu'il est vrai que c'est difficile aux élèves de découvrir cette forme de syntaxe à laquelle ils ne sont pas habitués, et qu'il serait bon qu'on se penche surtout sur la qualité des profs qui doivent l'enseigner.
Mais là professeur, en la matière, y a pas photo entre vous et moi, et j'attends notre discussion en privé. Mais si vous avez a

Kpelly
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Mais si vous avez un petit bout de temps ( que je disais), vous pouvez laisser un petit commentaire là pour éclairer les lecteurs du blog sur le vrai fond de la polémique.
Je révèle aux lecteurs que vous êtes écrivain, docteur en littérature et prof d'université.
Merci grand et à très bientôt pour vos cours, professeur.

Ankou M
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Très juste. On a besoin dans nos programmes de nouveaux livres, et surtout de bons professeurs pour les enseigner suivant leur complexité.
Merci

Kpelly
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Tout est dit, mon cher Ankou, de nouveaux livres et de bons profs pour les enseigner.
Amitiés

RitaFlower
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La polémique est quelquefois nécessaire pour doper les ventes d'un livre et ainsi susciter l'intéret du public.Un professeur doit etre capable de reconnaitre une oeuvre littéraire de qualité et l'enseigner à ses étudiants.L'Afrique a tant besoin d'écrivains non-conventionnels qui ont cette faculté d'utiliser la langue de MOLIERE comme bon leur semble en y ajoutant cette touche personnelle africaine qui est originale.

Kpelly
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Oui, vraiment, chère Rita, la langue de Molière c'est aussi notre langue après tout!
Amitiés

François Adjimahé
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je vais jouer peut-être le critique littéraire tout en étant bien loin d'en être un. Cette opinion peut ne pas donc compter à vos yeux, mais je tenais à l'exprimer comme ça pour le plaisir de vous suggérer mes humbles visions.
Verre cassé est le seul roman africain que j'ai lu depuis plus d'un an! une chance formidable qu'un oncle, professeur à l'université de littérature africaine à l'université de bourgogne, l'ai ramené dans ses bagages à Lomé.
Au fil des pages, des sentiments contracditoires en moi m'ont poussé à jeter le livre et à aller le rechercher quelques jours après pour continuer la lecture. Peut-être est-ce une opinion de conservateur qui croit encore en la ponctuation, en la vraie, en la grammaire, la seule, et qui devient réfractaire au néologisme ambiant de ces nouveaux écrivains que vous décrivez, surtout quand ceux-ci se répandent en de longues phrases troublant l'esprit lisant qui doit revenir en arrière avant de repartir.
Je me suis attaché au personnage principal, l'instituteur qui s'attarde au bar et qui en noie son existence pitoyable dans le verre. Mais il y a eu fondamentalement un trop plein de mots alignés sans fin, de phrases retorses, c'est là le piège que nous pose l'auteur. Quand on a du mal à finir un livre qui était pourtant parti pour être simple à lire, je crois qu'on en veut un peu à l'auteur;
enfin, je ne suis pas un grand lecteur, je n'ai pas lu d'autres mabanckou, et donc cette opinion peut ne pas être la meilleure en soi! mais c'est ma petite mienne (histoire de défier aussi une règle de la langue? lol)

Kpelly
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Mon cher Adjimahé, c'est une très belle expérience de lecteur que tu partages ainsi avec nous. C'est vrai que Verre Cassé est un roman est un peu très atypique, surtout quand on n'est pas un grand habitué de la lecture comme tu te définis. Mais juste avec un peu d'effort comme tu l'as fait, on se rend compte que ce roman est une perle. Mais c'est la difficulté liée à son enseignement aux lycéens qui pose problème. C'est pourquoi j'insiste sur la qualité des enseignants qui doivent l'enseigner.
Amitiés

Angèle Nyewou
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Je pense que je vais me lancer dans le Mabanckou en 2013. Il doit être vraiment bon.