Ce n’est pas par l’odeur du pet qu’on reconnaît un vieux (douzième partie)

Femme de teint clair (Crédit image: https://www.youtube.com/watch?v=KpSlVXdtcMY)
Femme de teint clair (Crédit image: https://www.youtube.com/watch?v=KpSlVXdtcMY)

Dis-moi ton teint, je te dirai le montant de ta dot

Il sonnait seize heures trente et les premiers ouvriers chinois de Bamako avaient commencé à rentrer chez eux, pressés d’aller se changer et traîner leurs gringalets corps et leurs costaudes libidos chinoises vers des bars à putes libanais, quand, devant cette réunion de sourds qui ne finissait pas de s’allonger, Madou Sylla, frère cadet d’Aladji Sylla, se leva et demanda la parole en introduisant son discours par un dicton populaire : « Ce n’est pas par l’odeur du pet qu’on reconnaît un homme âgé, mais par la blancheur de la tête. »

Madou Sylla, tout comme son frère pèlerin, s’était spécialisé, depuis son premier mariage à seize ans, dans la fabrication d’enfants, des garçons destinés à mendier dans la rue puis faire le pickpocket dans les marchés, des filles à marier contre une dot de cinq cent mille à deux millions. Agé de soixante-deux ans et à la tête d’une entreprise employant quatre femmes lui ayant chacune produit en moyenne neuf enfants, Madou Sylla ne voulait, ne pouvait plus continuer d’accepter cette humiliation qu’était en train de leur faire avaler Kader Konaté.

Calmement, il exposa sa décision à l’assistance. Sa dix-neuvième fille, Alimata, dix-sept ans, était en chômage matrimonial chez lui à la maison. Voici cinq ans qu’il l’avait fiancée à un de ses petits neveux, Daouda Dembelé, parti, comme tout Sarakolé qui se respecte, chercher fortune en Europe –il ne connaissait pas le pays où il était parti. Si les deux premières années après son départ Daouda, devenu, selon ce qu’il disait au téléphone, technicien de surface dans une grande banque là-bas, avait de temps en temps appelé sa fiancée, promettant de l’amener le rejoindre en Europe le plus vite possible, voici trois ans qu’on n’avait plus aucune nouvelle de lui, des rumeurs étant même arrivées à Bamako qu’il avait été déporté parce qu’en situation irrégulière, mais ne voulant pas retourner à Bamako subir mépris et humiliations, il avait préféré faire demi-tour et rejoindre la Libye par le désert.

Bref, oui, il avait perçu six cent mille francs pour la dot d’Alimata, mais depuis six mois déjà, il avait décidé, devant le silence et la disparition du fiancé, de libérer sa fille de tout engagement, et de la remettre en cession sur le marché du mariage. Alors, ce soir, comme « amenez le mouton pour qu’on lui attache une corde » et « amenez une corde à attacher au mouton » donnent le même résultat, eh bien, ce soir, Kader Konaté n’allait pas repartir chez lui ni avec « Espace Schengen » dont il ne voulait plus, ni avec son million et demi que sa belle-famille n’avait pas à lui rembourser, mais il allait repartir avec une promesse : on lui donnerait la jeune cousine d’«Espace Schengen » Alimata qui irait faire le boulot que sa cousine n’avait pas pu faire.

Un tonnerre d’applaudissements accueillit l’intervention de Madou Sylla, certains lui serrant la main, d’autres lui tapant sur l’épaule, d’autres encore lui ouvrant les bras pour l’embrasser. Le griot Kouyaté, sûr maintenant que la scène allait connaître un dénouement heureux, donc qu’on ferait un plat copieux pour fêter tout cela, donc qu’il rentrerait ce soir le ventre plein, inch Allah, courait au milieu du cercle que formait l’assistance en hurlant : « Alhamdoulila, Madou Sylla, digne fils de Boubacar Sylla, petit-fils de Koro Abou Sylla, arrière-petit-fils de Tidiane Sylla a bien parlé, la sagesse des Sylla est légendaire, alhamdoulila, mangeons et buvons à la sagesse des Sylla… »

Madou Sylla, dans les nues, sachant que c’est dans une assemblée de musaraignes qu’on pète sans se faire prendre, profita pour introduire un bémol. Ce qu’il était en train de faire n’était nullement ni du chantage ni un acte de mauvaise foi encore moins de l’escroquerie, mais il fallait qu’il précise certaines conditions : Kader Konaté, devait, pour pouvoir épouser Alimata, restituer les six cent mille de dot payés par Daouda Dembelé pour que ce dernier soit remboursé au cas où il reviendrait. Il devait aussi, K2, payer une rallonge de cinq cent mille parce qu’il fallait préciser qu’Alimata n’avait que dix-sept ans, fraîche de chez fraîche donc, et, surtout, elle était de teint clair, et tout le monde savait que la dot d’une femme de teint clair et celle d’une femme de teint noir n’ont jamais été les mêmes, la femme de teint clair étant beaucoup plus proche d’une femme blanche, donc mieux, dix fois mieux, cent fois mieux qu’une femme noire.

L’assistance approuva par des « Amina» huilés, et le griot Kouyaté, plus zélé qu’une dent cariée en saison froide, demanda à Kader Konaté ce qu’il pensait de la proposition, de la décision de Madou Sylla. Il fallait, lui fit-il, qu’il donne son accord pour qu’on envoie chercher sur-le-champ Alimata pour les présentations.

A suivre…

4 réflexions au sujet de « Ce n’est pas par l’odeur du pet qu’on reconnaît un vieux (douzième partie) »

  1. Ah sacré K2, sacré marriage aux allures de négociations à couteau tiré! (Sérieux, faut faire commerce international et marketing pour y comprendre quelque chose, avec ces « denrées » rares et périssables que sont les potentielles épouses….)

    J’attends la partie 13!

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