Kpelly

« Ah Zidane ! » ou l’ininterrompue danse de Faure Gnassingbé

Zinedine Zidane (Crédit photo: Oleg Dubyna)

Depuis hier, suite à l’inattendue démission de Zinedine Zidane à la tête de l’équipe du Real de Madrid, on lit beaucoup de Togolais faire un rapprochement entre le geste de la star du foot français et le président togolais Faure Gnassingbé. Ils demandent au second de prendre exemple sur le premier en quittant les choses à temps. Cette comparaison paraît tirée par les cheveux.

Zidane, à qui tout ou presque réussit, fait partie de ces humains que les victoires ont poussés à avoir un sens très élevé de l’honneur. Malgré toutes les raisons qui peuvent se cacher derrière sa démission, les humains que nous sommes savons que Zidane a décidé de quitter cette équipe sur la gloire qu’il y a laissée au lieu d’y rester pour finir par affronter d’inévitables défaites. Car la vie a toujours eu ce poisseux caprice de finir par nous humilier sur les lieux des victoires que nous persistons à ne pas quitter assez vite.

Interrogeons l’Histoire et nous verrons que les hommes qui ont tranquillement quitté  au moment où on ne s’y attendait pas sont généralement des héros préférant s’en aller avec l’auréole qu’ils ont autour de la tête plutôt que de finir par la perdre en restant. Nelson Mandela s’est contenté d’un mandat présidentiel en Afrique du Sud après avoir convaincu le monde de son combat contre l’apartheid. Au Ghana, tout près du Togo, J.J Rawlings a, sans tapages, laissé le pouvoir, déifié par les Ghanéens, après avoir démocratisé le pays.

« A force de vouloir continuer à danser, même le meilleur danseur finit par se retrouver sans acclamateur », dit le proverbe éwé-mina. Oui, mais si le danseur est mauvais et n’a pas d’acclamateur, que perd-t-il en s’entêtant de rester ? Rien. Si ce n’est, au contraire, l’espoir qu’il a qu’en continuant de danser, il finira par avoir un, deux, quelques acclamateurs pour le féliciter et, qui sait, l’admirer.

Faure Gnassingbé, arrivé au pouvoir dans un festin de félins, dans le sang d’un millier de Togolais, défendant ce pouvoir depuis 15 ans tel une hyène, sur les charognes des Togolais, n’a jamais eu aucun honneur à défendre, aucune auréole qu’il met en jeu en s’entêtant de rester. Le mauvais danseur, sans acclamateur, continuera plutôt de danser avec l’humain espoir de finir par être accepté, en oubliant, hélas, que le régime qu’il représente porte en lui-même les graines de la haine que lui vouent les Togolais, et que plus il restera plus l’adversité des Togolais montera contre lui.

Non, le mauvais danseur togolais ne mettra pas fin de son plein gré à son tango de la mort, comme nous voulons le rêver.  Il a déjà subi toutes nos humiliations, nos haines, nos injures… notre désaveu. Il danse maintenant avec le rêve de devenir ordinaire, trivial à nos yeux, pour que nous finissions par le laisser. C’est à nous, Togolais, de le faire sortir de la piste de danse par tous les moyens. Tous.


De cet outrage au chef de l’État dont on accuse Patrice Nganang

L’écrivain et universitaire camerounais Patrice Nganang

On lit, ici et là sur Internet, des textes soutenant l’arrestation de l’écrivain et universitaire camerounais Patrice Nganang, il y a six jours à Douala. Il serait accusé d’outrage et de menaces de mort contre le chef de l’Etat.  Patrice Nganang a en effet publié un texte sur sa page Facebook dans lequel il menace de donner une balle « exactement dans le front » de Paul Biya s’il se retrouve un jour en face de lui avec un fusil.

Sortons de nos lâches mensonges ! L’outrage au chef de l’Etat et aux institutions de la République ne tient la route que dans des pays où ces institutions en valent la peine. Le respect dû à ces institutions est lié au fait qu’elles émanent, dans les Républiques démocratiques, de la volonté du peuple souverain.

Mais dans des républiques bananières, ordurières et démissionnaires comme le Cameroun, le Togo, les deux Congo, le Gabon, le Tchad… où ces institutions ont été usurpées depuis des décennies par des gangs sanguinaires contre la volonté des peuples, leurs représentants ne méritent aucun respect, et doivent, au contraire, être vilipendés et combattus par tous les moyens.

Nous feignons de nous indigner. En réalité nous avons été conditionnés par nos dictatures de feindre de nous indigner devant une injure ou une menace lancée contre nos chefs d’Etat. Nous faisons semblant de ne pas comprendre que la présence même de ces individus à la tête de nos Etats est une injure séculaire lancée à nous en plein visage. Nous critiquons un écrivain qui menace de mort un chef d’Etat ayant hypothéqué toute perspective de développement de son pays depuis plus de trente ans, sans comprendre que le fait que ce vieux tyran s’accroche au pouvoir est une mise à mort de millions de jeunes, d’adultes et de vieux de son pays.

Nous nous indignons, nous pleurons devant les images de nos frères vendus en Libye comme esclaves, sans oser nous avouer que c’est la calamiteuse gestion de nos pays, orchestrée par Paul Biya, Sassou Nguesso, Joseph Kabila, Faure Gnassingbé, Ali Bongo, Idriss Deby… qui a conduit les jeunes de leurs pays à ce suicide et que ces gens-là ne méritent que notre mépris et notre haine.

Ma position personnelle sur ce sujet est tranchée depuis longtemps. Faure Gnassingbé – celui qui se dit président de mon pays, le Togo, depuis 12 ans – ,qui a fait tuer un millier de Togolais pour accéder au pouvoir en 2005 et qui en tue chaque jour pour se maintenir au pouvoir, ne mérite et ne méritera jamais aucun respect de moi. Et le jour où j’apprendrai qu’il a crevé (à défaut d’avoir l’occasion de me retrouver devant lui avec une arme pour lui loger une balle « exactement dans le front»), le jour où j’apprendrai que ce tyran ne sera plus qu’un défunt, je ne verserai même pas une brindille de larme sur sa dépouille, au contraire, je lèverai une coupe en signe de respect pour la mort.


Faure Gnassingbé, autopsie d’un corps à la présidence togolaise

Aujourd’hui, notre Président est mort. Ou peut-être hier ou avant-hier ou il y a une semaine, je ne sais pas*. Ce qui est sûr, depuis le 7 septembre 2017, les Togolais ont décidé, après douze ans de cris de douleurs, de lamentations, de supplications, de marches de protestation, les Togolais ont, fatigués de crier à l’aide à une communauté internationale qui les ignore, de débrancher la dernière poche d’oxygène qui permettait encore au fils du sanguinaire Eyadema de respirer sur son fauteuil hérité faire régner la terreur sur le peuple.

Il est fréquent, récurent qu’en Afrique, sanctuaire des présidents mal élus, les peuples marchent pour protester et faire respecter leurs voix. Il est banal qu’on y marche pour les mêmes raisons qui poussent dans les rues les peuples ailleurs dans le monde : dénonciation de la vie chère, augmentation des salaires, amélioration du service public, rejet de la corruption, du népotisme, de l’injustice, de l’insécurité.

Mais qu’un million de citoyens sur un peuple de six millions sortent dans la rue dans toutes les grandes villes du pays, un jour ouvrable et ouvré, malgré l’impressionnant dispositif policier et militaire déployé pour les intimider, dans un pays où la police, la gendarmerie et l’armée ont pris le goût de tirer sur les manifestants à chaque manifestation, que tous les citoyens vivant hors du pays, notamment en Europe, aux États-Unis et dans d’autres pays d’Afrique manifestent simultanément pour scander comme unique slogan la démission de celui qui leur a servi de Président depuis 2005, les Togolais ont réussi à franchir le cap où un dirigeant, aussi cynique soit-il, cesse réellement de vivre.

Faure Gnassingbé

Ces Togolais humiliés depuis cinquante ans par ce qui est devenu ce que l’on peut appeler, sans hyperbole, une dynastie, bravant la coupure d’Internet, des réseaux sociaux et des SMS dans le pays par le gouvernement, ont fait l’impossible pour envoyer au monde entier les images de leur bravoure, eux qui pendant deux jours consécutifs ont marché sous le soleil durant toute une journée, et se sont couchés sous la pluie sur les voies publiques la nuit, décidés à y rester jusqu’à la démission de leur pestiféré président, avant que la barbarie faite policiers, gendarmes et militaires ne vienne les disperser à coups de gaz lacrymogènes, les poursuivant et les frappant jusque dans leurs chambres.

Les débuts sanglants de Faure Gnassingbé

Faure Gnassingbé qui, depuis 2005 lorsque son armée l’avait intronisé dans le sang d’un millier de Togolais à la mort de son père après 38 ans de règne sans partage, Faure Gnassingbé qui depuis sa lugubre intrusion dans la vie des Togolais n’a jamais bénéficié ni de l’amour ni du respect de ce peuple, a perdu l’auréole de peur dont ses militaires, gendarmes et policiers l’avaient entouré. Les lambeaux d’autorité que continuait de lui conférer sa soldatesque se sont envolés.

Le roi est désormais nu, ensanglanté, transpercé de partout par les injures, les menaces, la rage et la haine de son peuple, hué dans les monde entier par les médias et les grandes voix de la politique africaine dont l’emblématique ancien président ghanéen J.J. Rawlings. Mort, le roi. Que fait un leader censé, gardant au fond de lui la moindre trace de dignité, quand il se sent ainsi détesté, rejeté et renié par ses administrés ? Il jette l’éponge, disparaît sur la pointe des pieds, la queue entre les jambes, tel un chien indésirable chassé d’un coup de pied par son maître. Les plus fiers se logent une balle dans la tête pour ne plus jamais ouvrir les yeux sur leur cauchemar.

Mais que fera Faure Gnassingbé ?

Il restera, digne fils de son père, accroché à ce fauteuil qui lui a été donné comme un cadeau d’anniversaire, et sans lequel il ne lui est pas possible d’imaginer une autre vie, jusqu’à ce que le peuple, qui ne veut plus baisser la tête, qui ne baissera plus la tête, mette la main sur lui et se rende compte, médusé, que le tyran était mort depuis le 7 septembre 2017. Mort de sa suffisance, mort de son arrogance, mort de son cynisme, mort de son jusqu’auboutisme.

*  Inspiré de l’incipit du roman « L’Etranger » d’Albert Camus : « Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. »


Le devoir de dissidence au Togo

Des centaines de milliers d’hommes, de femmes, d’enfants manifestant le ventre vide et les gorges asséchées, la tête en feu, défiant les jets d’eau chaude, de gaz lacrymogène, les balles, les coups, même la mort. Des pères et mères, des vieillards, des femmes enceintes, des handicapés, des malades, battant le pavé sous le soleil et la pluie durant toute une journée, plusieurs jours consécutifs des fois, prêts à passer la nuit couchés à même le sol, à la belle étoile, sur les voies publiques.

Peuple Togolais, voilà tes exploits. Tes travaux. Voilà, peuple togolais, ta routine, le rocher que tu roules depuis plus de 25 ans, depuis que tu t’es réveillé de la léthargie dans laquelle t’a plongé l’ogre qui, depuis 1967, se nourrit de ton sang, de ta chair, de tes os, de ton sourire, de ta paix, de ton bonheur. 25 ans, peuple togolais, qu’on te fait jouer Sisyphe, que tu ahanes pour pousser le rocher de ta servitude jusqu’au sommet de la colline, avant qu’on ne le repousse, t’intimant l’ordre d’aller le remonter.Mais, peuple togolais, contrairement au mythologique Sisyphe figé dans le temps, transcendant les siècles, les générations et les mémoires avec son rocher qu’il roule indéfiniment, tu es, toi, assujetti aux cruelles lois de la réalité, avec un temps qui passe et qui te vieillit, t’use, t’affaiblit et t’humilie. Contrairement à Sisyphe fait mythe par son échec de ne jamais avoir réussi à pousser son rocher à bon port, l’histoire ne te retiendra pas, toi, pour ton échec. Au mieux elle t’oubliera, au pire elle te gardera pour te donner en mauvais exemple.

Et, contrairement à Sisyphe puni par les dieux, tes bourreaux, toi, peuple togolais, qui t’ont depuis 25 ans condamné au perpétuel recommencement, ne sont pas des dieux. Ils sont des hommes, comme toi.

Manifestants au Togo (Août 2017)

 

Armés de toutes les formes de pouvoir, de violence et de répression contre toi, mais toujours des humains, avec leur part de peur, de fragilité et de faiblesses. Ils ont tué tes enfants, ton père, ta mère, tes frères et sœurs, envoyé tes amis en exil, ils t’ont mutilé, mais ils restent des humains, même parés de toutes leurs armes.

Peuple togolais, tu es, aujourd’hui, dans la situation d’un animal ligoté avec un couteau sur la gorge. Tu n’as donc rien à offrir dans cette bataille que l’énergie de ton désespoir. Et c’est cette énergie du désespoir qui pousse la bête ligotée à se débattre même en sentant le couteau de son bourreau sur sa gorge qui doit te pousser aujourd’hui à rentrer en dissidence.

Dissidence contre ce régime qui de père en fils t’a exploité, pillé, avili et humilié depuis cinquante ans. Dissidence, de près ou de loin, contre tous les symboles, toutes les représentations, toutes les manifestations de ce régime, à commencer par celui qui le dirige. Dissidence physique et verbale, dissidence démesurée, outrée et ininterrompue contre tout ce qui te reflète ce régime et qui, au fond, ne te reflète que ton sang dont il s’est nourri depuis un demi-siècle. Dissidence contre toute personne, toute institution, tout pays, tout média qui soutient, même avec des mots voilés, ce régime.

Dissidence contre ces militaires, policiers et gendarmes affamés mais déshumanisés qui tirent sur toi quand tu cherches à leur expliquer qu’ils ne méritent pas le bagne dans lequel ils sont traînés. Dissidence contre ces députés qu’on dit te représenter mais dans lesquels tu ne t’es jamais retrouvé. Dissidence contre ces ministres que tu paies mais qui passent par tous les moyens pour te déposséder de ton pécule. Dissidence contre tous les journalistes qui d’une main écrivent et de l’autre encaissent la somme à laquelle ils t’ont vendu.

Dissidence contre la France qui pleure toutes les larmes de son corps quand un de ses citoyens est tué mais reçoit avec les honneurs dignes d’un héros le potentat qui a assassiné des centaines de tes fils en 2005 après les milliers assassinés par son père. Dissidence contre la CEDEAO et ses faux négociateurs qui prétendent essuyer tes larmes avec une main par laquelle ils ont mangé ta chair.

Peuple togolais, tu n’as jamais voulu la désobéissance, la révolte, mais on t’y a poussé. Tu dois désormais désobéir, te révolter, pour survivre. Tu ne peux plus faire semblant de ne pas voir que tu dois entrer dans une dissidence perpétuelle jusqu’à la chute de ce régime, feindre de ne pas voir que tu es en train d’entrer dans l’histoire avec un poisseux sceau de l’échec à jamais gravé sur ton front. Tu connais désormais le seul mot, le seul mantra pour ta survie : dissidence ! Absolument !


Monsieur Ouattara, votre sécurité ne vaut pas la vie de cent personnes

Alassane Ouattara

Monsieur Ouattara, je suis un citoyen togolais, voisin et frère de la Côte d’Ivoire, le pays que vous dirigez depuis six ans. Permettez-moi, tout d’abord, de vous souhaiter beaucoup de courage dans la gestion de toutes ces mutineries qui embrasent votre pays depuis un certain temps. Vous êtes, aujourd’hui, dans la posture d’un père de famille condamné à vivre sous le même toit avec des enfants ayant sombré dans le grand banditisme et pouvant prendre les armes contre lui n’importe quand. Mais passons, vous auriez dû y penser quand vous faisiez appel à des bandits, des drogués, des gangsters et des rebelles pour vous aider à prendre le pouvoir.

Monsieur Ouattara, je vous écris par rapport à une situation vécue le dimanche 25 juin 2017 dans un avion de la compagnie Air Côte d’Ivoire en partance de Lomé pour Abidjan. Il sonnait 09H25 minutes. Nous étions une centaine de passagers installés dans un bombardier de la compagnie aérienne ivoirienne, quand on nous informa que notre décollage allait prendre une vingtaine de minutes de retard, l’aéroport d’Abidjan étant fermé pour raisons de sécurité à cause d’un voyage présidentiel.

Je ne vous reporterai pas ici toutes les injures, les menaces, les malédictions et mauvais sorts dégainés contre vous par les passagers, des Togolais, des Ivoiriens, des Congolais, des Ghanéens, des Nigérians, des Camerounais… mais je peux juste vous confirmer une chose : vous êtes, Monsieur Ouattara, un président très détesté. Sans doute l’un des plus détesté du continent noir.

Nous avons fini par décoller après une vingtaine de minutes de retard et, sur fond de commentaires désobligeants, de railleries et de quolibets sur vous, nous arrivâmes à Abidjan. Mais au moment de la descente, on nous informa une fois de plus qu’à cause d’un retard de votre vol, l’aéroport était toujours fermé et que nous étions obligés, tout comme d’autres avions, de tournoyer dans les airs pendant une vingtaine de minutes, le temps que vous décolliez.

Branlebas. La colère des passagers contre vous, Monsieur Ouattara, devint hystérie. Une sexagénaire congolaise derrière moi sortit sa Bible et récita un chapelet de malédictions contre vous, votre famille et votre descendance. Notre petit avion à la dérive tanguait dans une zone de turbulence, certains passagers réclamant qu’on nous amène atterrir à Yamoussoukro, une autre ville de la Côte d’Ivoire, ou bien à Conakry ou Accra, des capitales africaines proches d’Abidjan. Les vingt minutes de retard devinrent trente, quarante puis cinquante. Et nous atterrîmes, enfin, les cœurs en rage, la peur au ventre, désespérés, après le départ de votre avion.

Monsieur Ouattara, nous le savons tous dans ce continent : nos humeurs, nos peurs, nos angoisses, nos inquiétudes sont le dernier des soucis de ceux qui dirigent nos pays. Mais, soyez rassuré, ce mépris, ce dégoût que vous, les dirigeants, vous nourrissez envers nous, vos administrés, est réciproque. Si nous en avions la capacité, nous aurions trouvé un moyen de ne plus jamais poser les yeux sur vous.

Donc, pour votre sécurité (puisque vous n’avez aucune confiance en nous, au point de fermer et de bloquer tout dans le pays chaque fois que vous passez ou devez voyager), construisez, vous et vos compères, des aéroports personnels loin de nous, dans des profondeurs où vous n’aurez plus à nous éviter, étant donné que vous nous suspectez de vouloir vous tuer. Construisez-les, nous le permettrons, avec l’argent public devenu votre argent, nous n’en dirons rien. Nous avons déjà vu certains d’entre vous construire des palais de milliards de francs dans leurs bourgades natales de moins de 100 habitants, des palais ayant pour seuls habitants les lézards, les rats et les serpents et autres reptiles qui s’y accouplent et y défèquent à volonté. D’autres ont allongé des routes bitumées depuis nos capitales sans routes vers les villages de leurs mères, juste pour y passer deux jours dans l’année. D’autres encore ont, avec l’argent public, c’est-à-dire leur argent, construit des hôpitaux personnels à eux et leurs familles. Un aéroport pour vous seuls, qui nous permettrait de jouir tranquillement de nos aéroports nationaux, ne serait pas un gâchis.

Parce que, Monsieur Ouattara, tant que vous et vos pairs continuerez de vous mélanger à nous autres de la tourbe, eh bien, vous n’aurez pas le choix, vous serez obligés de composer avec nous, de subir nos colères, nos indignations, nos injures, nos malédictions… chaque fois que, pour décoller, vous nous contraignez à risquer nos vies (nos vies de rien de tout, à vos yeux, mais des vies quand même) dans les airs. Car votre sécurité ne vaut pas la vie de cent personnes. Pas même celle d’une seule !

 


Non, cher Monsieur Valls, ce n’est pas à la France de croire au Togo !

valls

Cher Monsieur Valls, c’est un secret de polichinelle pour nous, Africains francophones, qu’entre nos pays et votre pays, la France, se sont tissés, depuis des décennies, des liens très étroits, très sombres, très louches, qui, au fil des ans, des décennies, malgré les dénonciations et les promesses de rupture, ne font que s’affermir.  La Françafrique, appelons l’hydre par son nom, puisque c’est d’elle qu’il s’agit.

Nous savons également, cher Monsieur Valls, que l’une des pratiques de la secte françafricaine consiste, à vous, hommes politiques français de tout bord, de gauche ou de droite, à venir sillonner les palais présidentiels de nos pays à l’approche des élections chez vous. Que venez-vous chercher chez nous durant ces périodes ? Nous ne disserterons pas sur ce mystère séculaire, même si beaucoup de langues affirment, mordicus, que vous venez y chercher des valises d’argent pour aller financer vos compagnes électorales. Mais passons, laissons vos valises et leurs contenus douteux sur vos consciences.

Cher Monsieur Valls, c’est, donc, sous le sceau officieux de la françafrique et sous celui officiel d’une tournée africaine, que vous vous êtes rendu, le 28 octobre 2016, à Lomé, au Togo pour, avez-vous dit, réchauffer vos liens avec le Togo qui pense que la France l’a délaissé. Vous avez explicité ce motif dans une déclaration : « Nous n’avons pas suffisamment porté attention à ce pays [le Togo], qui se tourne pourtant vers nous, qui attend beaucoup, beaucoup de la France. » Votre ton, cher Monsieur Valls, est si infantilisant qu’on se représente le Togo sous la forme d’un bébé rachitique et affamé, assis dans la poussière, le visage baigné de larmes et de morve, les deux bras ouverts, vous suppliant, vous et votre pays la France, de le porter sur vos cuisses pour vous occuper de lui. Mais passons toujours, l’Afrique se plaît à jouer au bébé, pourquoi la France ne se plairait-elle pas à jouer à sa mère ?

Vous avez également déclaré à Lomé, cher Monsieur Valls, que « la France croit au Togo. » Une phrase si courte, mais si chargée. Parce que ce que vous avez oublié, ou avez, par arrogance, ignoré en prononçant cette phrase, cher Monsieur Valls, c’est que le Togo est, avant tout, une propriété commune, la propriété commune d’un groupe d’hommes et de femmes qui y ont, d’une manière ou d’une autre, lié leur destin, comme vous avez lié le vôtre à la France, votre pays. Et c’est à ce groupe d’hommes et de femmes, les Togolais, de croire en leur pays. Ce n’est donc pas à la France de venir croire, par procuration, en leur pays pour eux.

C’est au jeune chômeur togolais qui, jour après jour, voyant ses diplômes vieillir, sa valeur sur le marché du travail se déprécier, s’adonne, désespéré, à l’alcool et à la drogue, de croire au Togo.

C’est à l’étudiant togolais qui se dirige, le ventre vide, vers un campus universitaire où il est beaucoup plus sûr de croiser des corps habillés cagoulés que ses enseignants, de croire au Togo.

C’est à l’élève de six ans qui suit ses cours sous un hangar de branchages tenant lieu de salle de classe, sur un bout de brique, son cahier sur les cuisses, faute de table-banc, de croire au Togo.

C’est à l’immigré togolais qui préfère mourir en terre étrangère dans des conditions difficiles plutôt que de renter dans son pays de croire au Togo.

C’est à la femme enceinte qui fait presque ses adieux à ses proches avant de se diriger vers l’un des rares centres hospitaliers que compte son pays et qu’elle voit plus comme un mouroir qu’un lieu de sauvetage de croire au Togo.

Voilà, cher Monsieur Valls, ceux qui doivent croire au Togo. Mais ils n’y croient pas, ils n’y croient plus, parce qu’il y a si longtemps que leur pénible quotidien et leur pénible vie leur ont montré qu’ils n’ont rien à attendre de ce pays, leur pays. Voilà pourquoi quand vous êtes occupé, vous, à prononcer vos discours mensongers pour vos intérêts personnels de politicien, ils ont, tous ces Togolais qui n’attendent plus rien de leur pays, la tête tournée vers votre pays, la France, qu’ils voient comme leur Eldorado.

Ils le savent, cher Monsieur Valls, que chez vous, ce ne sera pas facile pour eux, ils savent qu’ils doivent y subir un déclassement social duquel la plupart d’entre eux ne sortiront jamais, ils savent qu’ils doivent y faire face aux affres du racisme, aux humiliations de l’exil, aux morsures de la nostalgie… Mais ils sont prêts à y aller, même au prix de leur vie, quand vous, cher Monsieur Valls, serez en train de prononcer, sur d’autres tribunes, des phrases auxquelles vous ne croyez pas, faire des déclarations fallacieuses qui, vous le savez, ne vous engageront en rien, trancher sur des situations dont vous ignorez tout. Absolument tout !


Ôtez ces treillis que les Togolais ne sauraient aimer !

Militaires togolais (Crédit image: www.republicoftogo.com)
Militaires togolais (Crédit image: www.republicoftogo.com)

Qui a organisé la fête sur Internet et les réseaux sociaux ? Qui, le premier, a entonné la chanson ? Qui, le premier, l’a reprise ? Qui, le premier, a joué la musique ? Qui, le premier, a marqué des pas de danse ? Qui, le premier, a applaudi ? On ne le saura pas. Nos yeux ont seulement vu, il y a une semaine, sur les réseaux sociaux, dans les forums des sites web et partout sur Internet, des internautes togolais, beaucoup d’internautes togolais faire la fête, une vraie fête, une fête-fête.

Ils ont fêté quoi ? La mort de cinq militaires togolais, casques bleus de l’ONU, tués, le dimanche 29 mai 2016, au Nord Mali par des terroristes islamistes.

Tout a commencé, sur la Toile, à l’annonce de la macabre nouvelle, par des commentaires indifférents comme : « Bof, on s’en fout », « En quoi ça nous regarde » « Ok, on a entendu» «  Et alors ? »… puis, peu à peu, les langues se sont déliées, les rancœurs et les haines se sont libérées, la fête a, ainsi, commencé : « Bien fait pour eux, pour une fois que ce ne sont pas des civils togolais qui sont tués par leurs balles assassines », « Eux aussi ils meurent ? Mort de rire », « Cinq seulement, ce n’est rien comparé aux milliers de Togolais qu’ils ont tués », « S’ils pouvaient tous crever ainsi pour qu’on ait la paix au Togo » « C’est eux qui soutiennent la dictature togolaise non, hi hi hi, on verra bien s’ils continueront de le faire quand les djihadistes les auront tous tués »…

« Horreur ! » criez-vous ? « Pauvres de nous », que j’ai crié, moi. Ils ont réussi, ces corps habillés togolais, à nous transformer en des monstres. Des monstres pas même capables d’écraser la moindre larme, fût-elle conventionnelle, hypocrite, sur les corps de leurs frères déchiquetés dans des conditions si atroces, des monstres capables de rire, de faire la fête sur les cadavres des leurs. Nous qui, pourtant, sommes d’une culture qui respecte tellement la mort, honore tellement la mémoire des frères défunts que nous avons cette chanson que nous chantons, en larmes, durant les veillées funèbres, sur les corps de nos disparus : « Frère, nous nous querellions toi et moi tous les jours, mais je te veux mon ennemi  vivant que mort. »

Qu’est un soldat ? Un humain, un frère avec un treillis et une arme. Un treillis et une arme qu’il porte, sur serment, pour défendre et protéger ses frères contre les ennemis.

Mais quand le soldat devient celui qui pour rien tourne son arme contre ses frères, celui qui tue des dizaines, des centaines, des milliers de ses frères et les noie ou dans la lagune ou dans la mer juste pour faire plaisir à une dictature cinquantenaire familiale qui lui paie à peine son pain de chaque jour, celui qui, armé d’un fusil, d’un gourdin et d’une machette décapite ses frères qui ne réclament qu’une chose, leur dignité, celui qui piétine pour un oui, égorge pour un non, envoie en exil pour ci, mutile pour ça, quand le militaire, celui qui est censé défendre ses frères contre l’horreur devient, lui-même, horreur… quand l’armée devient le bourreau du peuple qu’elle a pour mission de défendre, le résultat ne peut être que la macabre fête à laquelle nous avons assisté, il y a une semaine, sur internet : des citoyens chantant, dansant, jubilant sur les corps de leurs frères militaires sauvagement tués, implorant le Ciel de descendre la mort sur les autres. Triste réalité : notre réalité.

Par quelle magie, quelle science, quel art, les Togolais peuvent-ils oublier toutes les victimes qu’a faites le treillis, toute la quantité de sang des Togolais que la terre togolaise a bue des mains du treillis, tous les Togolais tués et noyés en mer par le treillis, tous les Togolais décapités, mutilés, emprisonnés, envoyés en exil, réduits en loques humaines… par le treillis, surtout que pour tous ses crimes le treillis n’a jamais pris conscience, eu ni l’humilité encore moins la volonté de présenter des excuses et se repentir, qu’il continue, le treillis, au jour le jour, d’être ce qu’il a toujours été au Togo : une horreur ?

Aucune fioriture, aucun discours, aucun rapport… aucun mensonge ne peut occulter la vérité : les Togolais, l’écrasante majorité des Togolais, détestent leur armée et, d’ailleurs, tout ce qui est corps habillé dans leur pays. Le treillis ne leur rappelle que sang, que larmes, que cadavres, que cris, que  lamentations. Le treillis au Togo : que notre sang, que nos larmes, que nos cadavres, que nos cris, que nos lamentations.


Ce n’est pas par l’odeur du pet qu’on reconnaît un vieux (dix-septième partie)

Arafat DJ, le Yorobo 5050 55555 000 volts (Crédit image: www.youtube.com)
Arafat DJ, le Yorobo 5050 55555 000 volts (Crédit image: www.youtube.com)

Si tu danses pas Arafat DJ en boîte, tu danses quoi alors ?

« Ma chérie, pourquoi nécessairement y aller, en boîte de nuit, en jean plaqué et body ? Je m’y sentirai mieux en basin boubou ou en veste, c’est plus ample et aéré, tu sais toi-même que mes courbatures… » essaya de bredouiller l’inspecteur des Impôts de classe exceptionnelle à sa femme. « Parce que la mode, mon bébé, tu te vois comme un vieux, Kader, mais moi Alima ta femme je ne t’ai jamais vu ainsi, tu es jeune de chez jeune, jeune choco, pas même un jeune quatre poches naviguant entre la trentaine et la quarantaine, hein, moi je t’ai toujours vu comme un jeune cinq étoiles, tout frais tout dur, allez, mon jeunot, viens m’essayer les jeans et body pour que je vois ton flow.» Elle lui déposa un baiser humide sur les lèvres et Kader Konaté n’ajouta plus un seul mot.

La séance d’essayage fut pénible, très pénible pour K2. Chaque fois qu’il réussissait, après trois ou quatre chutes manquées, à introduire ses deux jambes dans un jean plaqué, il ressentait dans son entrecuisse une forte pression du rigide tissu sur sa hernie naissante. Les T-shirts body, eux, manquaient de lui couper le souffle, lui serrant le ventre et la poitrine.

Mais Allah étant grand, et Alima n’étant pas petite, surtout dans les baisers sur la bouche pour réconforter son mari, K2 arriva à trouver un ensemble jean-body convenable qui lui martyrisait l’entrecuisse, le ventre et la poitrine moins que les autres. Amina.

L’essayage des chaussures « All Star » fut un cauchemar. K2 avait toujours porté des chaussures nu-pieds et ses orteils s’étaient habitués à être aussi libres que les seins d’une mère de jumeaux. Ce matin de chemin de croix donc, une fois que ses pieds disparaissaient dans les All Stars, que le vendeur, pressé de plumer ces deux pigeons venus se poser dans sa cuisine de si bonne heure, serrait les lacets, une colonie de fourmis surgissaient et commençaient à lui piquer les pieds avec frénésie, l’obligeant à hurler, demandant qu’on les lui ôte, malgré les caresses d’Alima…

Mais Allah étant grand, et Alima n’étant pas petite, surtout dans les caresses sur le dos, on arriva à repérer une paire de All Stars où il n’y avait pas de fourmis qui surgissaient après la fermeture des lacets, du moins pas assez. Hamdoulilah !

Le look d’enfer fut couronné par un pendentif en argent que choisit Alima. MC Kader Konaté voulut protester, dire que ce n’était pas convenable qu’il porte ça, à son âge, lui qui n’était pas rappeur, que d’ailleurs la religion musulmane ne permettait pas le port de bijoux aux hommes, que le prophète Mahomet promettait l’enfer à… que le Coran interdisait… que les sourates recommandaient… Alima, après lui avoir posé un baiser humide sur les lèvres, lui expliqua qu’un ensemble jean-body avec All Stars sans pendentif au cou, c’était aussi incomplet qu’une Sénégalaise sans perles bine-bine à la hanche, aussi approximatif qu’une péripatéticienne ghanéenne en robe courte sans string fleuri en bas, aussi terne qu’une Malienne allant au mariage sans faux cheveux, faux cils, faux ongles, faux seins…

Les trois jours précédant la grande sortie furent consacrés à l’entraînement aux danses à la mode, sur les sons qui enflammaient, ces temps-là, les boîtes de nuit bamakoises. Kader Konaté fut tour à tour initié, la chaîne de télévision Trace Africa aidant, aux pas de danse des jeunes chanteurs nigérians : Davido, Wizkid, P-Square, Tiwa Savage, Iyanya, Kcee, Flavour…

Alima lui apprit également à se défouler sur les sons Coupé-Décalé des DJ ivoiriens, avec une fixation particulière sur les shows du Zeus d’Afrique, le Deux-Fois-Koraman, le Commandant Zabra, le Yorobo 58500 volts, le Yorobo 75 800 volts, le Yorobo 10 000 000 000 255 volts… l’inénarrable, l’inimitable, l’indéboulonnable, l’intuable, l’ininsultable… Arafat DJ : « Avancez, avancez, avancez, avancez, reculez, reculez, reculez, Gborgbolor gangsta gbogborlor, yé, yé… » Tout le monde connaissait la formule en vogue dans la colonie des rats de boîte de nuit : « Si tu danses pas Arafat DJ en boîte, tu danses quoi alors ? »

Pas facile pour Kader Konaté, broyer ses vieux os et transformer en pièces détachées ses articulations dans des acrobaties aussi dangereuses, mais Allah étant grand, et Alima n’étant pas petite, surtout dans les massages nocturnes, Kader Konaté apprit à danser le Coupé-Décalé ivoirien et Cie. Allah soit loué !
A suivre…